Du diamant naturel au diamant reproductible : la métamorphose d’une industrie

Au XIXe siècle, l’un des premiers grands centres du diamant en Europe se trouvait à Amsterdam, où se développa un savoir-faire remarquable dans la taille des pierres. Très vite, ce centre fut supplanté par Anvers, qui devint, au XXe siècle, le cœur mondial du commerce du diamant, concentrant négociants, tailleurs et institutions spécialisées. Parallèlement, la découverte de vastes gisements en Afrique du Sud transforma radicalement l’échelle de l’industrie et permit l’émergence de grandes structures organisées.

Au premier rang de ces structures figure la société De Beers. Fondée à la fin du XIXe siècle en Afrique australe, à la suite des grandes découvertes de gisements diamantifères, l’entreprise s’est progressivement imposée comme l’acteur dominant du marché mondial. Pendant une grande partie du XXe siècle, elle a contrôlé une part considérable de l’offre de diamants bruts, organisant leur distribution, contrôlant les prix et contribuant à imposer l’idée du diamant comme objet rare, précieux et durable, voire éternel.

Ainsi s’est constitué un marché global structuré autour de quelques grands pôles — extraction en Afrique, mais aussi dans les gisements découverts plus tard en Russie, en Australie et au Canada ; taille en Belgique, en Israël, en Inde ou aux États-Unis — et soutenu par une organisation garantissant à la fois la rareté et, par conséquent, la valeur. Pendant plus d’un siècle, malgré les déplacements géographiques et les évolutions techniques, un équilibre s’est maintenu : contrôle de l’offre, rareté matérielle et construction symbolique convergeaient.

Cet équilibre est aujourd’hui en train de se disloquer, emporté par une transformation qui en sape les fondements. L’industrie du diamant semblait pourtant appartenir à un monde immobile. Elle évoquait des images de permanence : des pierres formées il y a des milliards d’années, arrachées aux profondeurs de la terre, formées sur des temps qui échappent à l’échelle humaine, puis taillées pour traverser le temps sans se dégrader. À cette impression de stabilité s’ajoutait la conviction que le diamant constituait une valeur sûre, à la fois matérielle, économique et symbolique.

Mais cette stabilité ne relevait pas uniquement de la nature des pierres. Elle était aussi le produit d’une construction historique, économique et culturelle dans laquelle De Beers a joué un rôle déterminant. En organisant pendant des décennies un quasi-monopole sur l’offre mondiale de diamants bruts, l’entreprise a non seulement régulé le marché, mais elle a contribué à singulariser le diamant parmi les pierres précieuses. Là où le rubis, le saphir ou l’émeraude étaient soumis à des logiques plus classiques d’offre et de demande, le diamant a été installé dans une position à part.

Ce travail s’est accompagné d’un effort de mise en récit et de valorisation. À travers des stratégies de distribution rigoureuses et une construction cohérente de l’image du produit, le diamant a été associé à des idées de permanence, d’engagement et d’irréversibilité. Cette construction, profondément ancrée dans les imaginaires, a permis l’essor d’une industrie mondiale.

Un exemple souvent cité illustre la puissance de cette démarche. Dans le Japon de l’après-guerre, la tradition de la bague de fiançailles en diamant était quasiment inexistante. En l’espace de quelques décennies, grâce aux campagnes menées par De Beers, cette pratique a été introduite puis progressivement intégrée comme un élément presque naturel du rituel matrimonial. Ce qui n’était au départ qu’une importation culturelle est devenu, pour une grande partie de la population, une évidence. Le diamant n’y a pas simplement été vendu comme un produit, mais comme le prolongement d’une tradition.

Cette organisation a également eu des effets économiques concrets. La stabilité relative des prix et la structuration du marché ont favorisé le développement de filières entières, de l’extraction à la taille, dans des régions qui y ont trouvé des ressources, des emplois et des perspectives — en Afrique australe, en Inde, en Israël ou ailleurs.

Depuis quelques années, cependant, une mutation irréversible est à l’œuvre. Elle touche à la fois les fondements techniques de la production, les équilibres économiques du marché et la manière même dont le diamant est perçu. Ce qui était autrefois un produit rare par nature devient un objet reproductible.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’émergence et la montée en puissance des diamants de laboratoire. Un diamant, qu’il soit naturel ou synthétique — ce que l’industrie désigne sous le terme de lab-grown diamonds (LGD) — n’est rien d’autre que du carbone cristallisé selon une structure particulière. À l’échelle atomique, il n’existe aucune différence entre les deux. Si l’on compare deux pierres, l’une naturelle et l’autre produite en laboratoire, présentant les mêmes caractéristiques — pureté, couleur, taille, poids — elles sont non seulement indiscernables, mais strictement équivalentes dans leurs propriétés physiques. Autrement dit, du point de vue matériel, un diamant est un diamant.

Or, cette équivalence matérielle entre diamants naturels et diamants de laboratoire a des conséquences profondes sur les fondements mêmes du marché du diamant. Dans une analyse publiée sur le site rough-polished, le journaliste et analyste Sergey Goryainov décrit une évolution du marché du diamant qui s’apparente à une remise en cause de ses équilibres fondamentaux.

Selon cette analyse, la valeur comptable de De Beers est tombée à environ 2,3 milliards de dollars en 2026, après plusieurs dépréciations successives, alors qu’elle dépassait les 10 milliards au début des années 2000. Dans le même temps, les prix du diamant brut ont spectaculairement reculé, et les indices de marché évoluent à des niveaux historiquement bas.

Ce n’est donc pas seulement une entreprise qui vacille, mais un modèle économique entier. L’extraction du diamant naturel est une activité extrêmement coûteuse : elle consiste à déplacer et traiter des quantités considérables de roche — la kimberlite — pour en extraire une proportion infime de diamants. Tant que les prix étaient élevés, ce modèle était viable. Mais à mesure que les prix ont baissé sous la pression des LGD, une part croissante des gisements est devenue non rentable.

C’est ici qu’apparaît l’une des principales pistes de transformation évoquées par Goryainov. Plutôt que de traiter des millions de tonnes de roche pour produire de grandes quantités de petites pierres — désormais concurrencées par les diamants de laboratoire — l’industrie pourrait être contrainte de modifier ses techniques d’extraction. L’objectif ne serait plus de maximiser les volumes, mais de cibler, dès les premières étapes, les pierres les plus rares et les plus précieuses.

Le développement de technologies récentes permet en effet d’identifier, au sein de la roche, les diamants de grande taille et de meilleure qualité, afin de les extraire prioritairement, en délaissant les petites pierres, devenues beaucoup moins chères lorsqu’elles sont produites en laboratoire. Une telle approche rendrait possible une exploitation plus sélective : traiter moins de matière, réduire les coûts et concentrer les efforts sur les pierres à forte valeur ajoutée.

Ce basculement technique accompagne et renforce la transformation déjà en cours. Le marché du diamant est en train de se fragmenter sous l’effet des LGD : les petits diamants utilisés dans la joaillerie de masse ne proviennent plus nécessairement de l’extraction minière.

Les diamants de petite et moyenne taille peuvent être produits en laboratoire avec une qualité équivalente à celle des diamants naturels, à des coûts très inférieurs. Ils deviennent, de fait, des produits industriels. À ce niveau, la rareté disparaît.

En revanche, les diamants de grande taille — au-delà de 5 ou 10 carats — restent difficiles à produire. Cela maintient, pour l’instant, une frontière entre production industrielle et rareté naturelle.

Mais cette frontière n’a rien d’absolu. L’évolution des technologies suggère qu’elle pourrait, à terme, être repoussée, voire disparaître. Ce qui s’est produit pour les petites pierres pourrait se reproduire pour les grandes. Dans cette perspective, l’idée selon laquelle le diamant conserverait naturellement sa valeur apparaît de plus en plus fragile.

Si rien ne permet plus de distinguer matériellement les diamants LGD des diamants naturels, la différence se déplace vers l’origine, l’histoire et la perception. Le diamant naturel devient alors un objet culturel, lié au statut social du consommateur et porteur d’un récit, tandis que le diamant de laboratoire incarne la reproductibilité.

Ce qui subsiste, au fond, lorsque la matière peut être reproduite, ce n’est plus la rareté elle-même, mais l’histoire que l’on choisit d’y attacher. Mais cette subsistance est précaire : elle suppose que la distinction entre origine naturelle et production industrielle puisse encore être perçue, comprise et, surtout, jugée pertinente, alors même que tout indique qu’elle tend à perdre de sa force à mesure que la reproductibilité progresse.

À terme, ce n’est pas seulement la rareté matérielle qui disparaît, mais la possibilité même de la reconstruire symboliquement. Le récit, qui permettait encore de maintenir une différence, se trouve à son tour fragilisé, puis vidé de sa fonction. Lorsque la reproduction devient indiscernable et potentiellement illimitée, il ne reste plus de point d’appui stable pour fonder la valeur.

Le diamant, en tant qu’objet à la fois matériel et symbolique, n’illustre pas seulement la transformation d’une industrie. Il en annonce peut-être la limite : celle d’un monde où la singularité ne repose plus sur des différences réelles, mais sur ce que l’on choisit d’y croire.

Le général Yakovleff ou l’antisémitisme à la mode antisioniste

Général français à la retraite, ancien haut responsable de l’OTAN chargé de fonctions de planification stratégique, Michel Yakovleff est aujourd’hui régulièrement convié sur des plateaux de télévision pour éclairer l’actualité militaire et géopolitique. Cette autorité, patiemment acquise, confère à sa parole un poids particulier — et, par conséquent, une responsabilité accrue.

Invité sur LCI, il reprend pourtant à son compte une formule de Gilles Kraemer, journaliste notoirement hostile à Israël : « Pauvre Liban, si loin de Dieu, si près d’Israël… Ce sont vraiment des victimes d’Israël, les Libanais, depuis 70 ans maintenant… » Il ne s’agit pas ici d’un dérapage, ni d’un raccourci malheureux. La phrase est construite, et elle porte une vision du monde dont la cohérence repose précisément sur ce qu’elle choisit d’effacer.

Car cette formule — « Pauvre Liban, si loin de Dieu, si près d’Israël » — ne se contente pas de commenter une situation politique. Elle convoque un imaginaire théologique, immédiatement lisible dans le contexte libanais, pour instituer une opposition implicite entre Dieu et Israël. Dans cette mise en scène, Israël n’est plus un État, mais une présence corruptrice ; sa proximité devient une faute, presque une malédiction. Dès lors, les malheurs du Liban ne relèvent plus de son histoire, de ses fractures internes ou des choix de ses dirigeants : ils trouvent leur source dans l’existence même d’Israël.

Le déplacement est radical. On quitte le terrain de l’histoire pour entrer dans celui de l’imputation. Israël cesse d’être un acteur parmi d’autres pour devenir une cause en soi, une explication suffisante, dispensant d’examiner les faits.

La référence aux « 70 ans », approximative mais signifiante, renvoie à la création de l’État d’Israël, c’est-à-dire au moment inaugural du conflit. Or c’est précisément ce moment que le discours escamote, parce qu’il en constitue le point de résistance.

Le point de départ est limpide : en 1948, le Liban refuse l’existence même d’un État juif à sa frontière et entre en guerre contre Israël. Ce n’est pas Israël qui attaque le Liban, c’est le Liban qui attaque Israël.

Une fois ce socle retiré, tout devient possible : la guerre menée contre Israël se transforme en violence dont Israël serait l’origine ; l’agression disparaît, la causalité s’inverse, et l’histoire elle-même est sommée de se plier à ce renversement. C’est ainsi que Yakovleff peut affirmer, sans ciller, que « les Libanais sont victimes d’Israël depuis 70 ans » : l’agresseur devient victime, et la victime, coupable.

Qu’un tel propos soit tenu par un ancien général, investi de l’autorité de l’expérience et de la compétence, ne le rend pas plus acceptable — il le rend plus grave. Car cette parole prend alors les dehors d’une analyse informée, là où elle n’est qu’un travestissement.

Tel est le mécanisme à l’œuvre : il ne s’agit pas de nier les faits, mais de les plier, de les reconfigurer, de faire disparaître ce qui résiste pour ne conserver que ce qui accuse. L’événement inaugural — 1948 — est effacé, afin que, des décennies plus tard, Israël puisse être désigné comme l’origine même du conflit.

Dans cette construction, Israël n’est plus un acteur de l’histoire : il en devient le principe explicatif, comme si son existence constituait en soi une faute, une anomalie dont découlerait mécaniquement le désordre.

Au regard du parcours de Yakovleff, une telle position ne peut être attribuée à l’ignorance. Elle relève d’un choix. Le choix de faire d’Israël — et, à travers lui, des Juifs — la clé d’interprétation du chaos libanais, en reconduisant, sous des formes contemporaines, un schéma ancien : celui qui assigne au Juif une culpabilité essentielle, irréductible, indépendante des faits.

Dès lors, l’intervention de Yakovleff ne peut être tenue pour une simple opinion. Elle s’inscrit dans une tradition plus sombre, dont elle reprend les ressorts en les dissimulant sous le vocabulaire de l’analyse. Ce n’est pas une erreur : c’est une construction. Et cette construction porte un nom.

Derrière la « disproportion » : le double standard antisémite contre Israël

L’accusation de « riposte disproportionnée » est devenue, à propos d’Israël, un réflexe du traitement médiatique. Elle est souvent présentée comme une évidence morale, voire comme l’application d’un principe universel. À force d’être répétée, l’expression a cessé d’être interrogée, comme si elle décrivait un fait, alors qu’elle impose en réalité une grille de lecture.

Elle repose sur une confusion conceptuelle, ignore la nature du conflit et introduit d’emblée un soupçon à l’égard de celui qui se défend. Elle suggère qu’une réponse militaire ne serait légitime qu’à condition de refléter, dans son ampleur, la violence subie, comme s’il existait une règle implicite d’équivalence entre l’attaque et la riposte. À un massacre devrait répondre un massacre comparable ; à une agression limitée, une réponse limitée.

Ce glissement transforme une notion d’apparence technique en jugement implicite. Appliquée à Israël, cette représentation repose sur une confusion : elle assimile la proportionnalité à une symétrie des pertes, alors que ces deux idées relèvent de logiques distinctes. La proportionnalité ne consiste pas à équilibrer le nombre de morts, mais à mettre en relation un objectif et les moyens nécessaires pour l’atteindre. Elle n’implique ni équivalence des violences ni limitation abstraite de la puissance, mais une appréciation de l’efficacité au regard du but poursuivi.

La guerre n’a jamais obéi à une logique de stricte équivalence. Israël ne « rend pas coup pour coup » ; il cherche à protéger sa population et à empêcher la répétition de l’agression. La question qui se pose n’est pas de reproduire ce qu’il a subi, mais de neutraliser la menace à laquelle il est confronté. L’attaque du 7 octobre en offre une illustration. Si l’on prenait au sérieux l’exigence d’une parité des pertes, il faudrait imaginer qu’Israël franchisse la frontière pour assassiner délibérément un nombre équivalent de civils, enlever un nombre équivalent d’otages et reproduire les modalités mêmes de l’attaque. Une telle hypothèse n’est pas seulement moralement indéfendable ; elle est aussi dépourvue de rationalité, puisqu’elle laisserait intactes les capacités des forces à l’origine de l’attaque et ne réduirait en rien la probabilité de nouvelles agressions.

L’objet de la guerre est de détruire les capacités de nuisance de l’agresseur, de modifier le rapport de forces et de produire un effet dissuasif. Dans cette perspective, l’asymétrie n’est pas un écart regrettable : elle est une condition de l’efficacité militaire. Dans la quasi-totalité des conflits, les pertes sont inégales, parce que chaque camp cherche à infliger à l’autre un désavantage décisif. Exiger une stricte équivalence reviendrait à exiger l’inefficacité.

Ce principe est pourtant suspendu lorsqu’il s’agit d’Israël. Les bombardements alliés durant la Seconde Guerre mondiale, la guerre du Golfe ou les interventions en Afghanistan et en Irak ont produit des écarts considérables entre pertes subies et pertes infligées, sans que cette asymétrie soit érigée en critère moral déterminant. Elle est constatée, parfois discutée, mais ne suffit pas, à elle seule, à disqualifier l’action militaire. Dans le cas d’Israël, en revanche, la « disproportion » devient immédiatement le prisme dominant d’évaluation. Ce traitement différencié ne relève pas seulement d’une sensibilité accrue aux pertes civiles : il manifeste un double standard.

Des formules comme « riposte disproportionnée », « usage excessif de la force » ou « réponse jugée disproportionnée » sont devenues des automatismes dans une partie du discours médiatique, y compris dans des médias de référence comme BBC News, The New York Times ou Le Monde. Elles ne décrivent pas simplement une situation ; elles orientent d’emblée l’interprétation.

Israël ne fait pas face à un acteur unique ni à une organisation armée isolée. Il est confronté à un système d’hostilité qui articule États et organisations. Le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban ou d’autres groupes terroristes ne sont pas des entités autonomes évoluant dans un vide stratégique ; ils s’inscrivent dans une configuration régionale plus large.

Au cœur de cette configuration se trouve aujourd’hui la République islamique d’Iran. C’est un acteur étatique qui combine puissance militaire, influence politique et projection indirecte de la force. Par le financement, l’armement et la coordination de groupes engagés contre Israël, l’Iran inscrit l’affrontement dans une logique qui dépasse le cadre d’un conflit local.

À cela s’ajoute la persistance, sous des formes variables, d’un état de conflit avec des États voisins. Des guerres classiques de 1948, 1967 ou 1973 aux formes contemporaines de confrontation, une continuité apparaît : Israël évolue dans un environnement où son existence même est contestée de manière récurrente.

Dans un tel contexte, il ne s’agit pas de calibrer une réponse à un événement ponctuel, mais d’empêcher la répétition d’agressions inscrites dans une stratégie de long terme. Limiter cette réponse au nom d’une symétrie abstraite revient à ignorer la logique du conflit et à transformer une exigence morale apparente en contrainte stratégique réelle, qui bénéficie mécaniquement aux ennemis d’Israël.

Cette contrainte est d’autant plus opérante que certains de ceux qui attaquent Israël choisissent d’agir depuis des zones civiles. Cette pratique constitue une méthode : elle vise à rendre toute riposte plus coûteuse sur le plan humain, puis à déplacer l’attention vers ses conséquences visibles. Le langage de la « disproportion » s’inscrit dans ce déplacement en focalisant le jugement sur les effets plutôt que sur les causes.

Une riposte strictement limitée au sens d’une équivalence des pertes enverrait un signal clair : le coût de l’attaque est prévisible et contenu. Une telle situation peut être intégrée dans le calcul de l’ennemi et n’a aucune raison de modifier son comportement. À l’inverse, une réponse qui dégrade ses capacités et rend l’agression trop coûteuse pour être répétée peut produire un effet dissuasif réel. Ce que l’on désigne comme « disproportion » correspond alors, non à un excès, mais à une condition d’efficacité.

Depuis 1948, les conflits dans lesquels Israël est engagé s’inscrivent dans la contestation de son existence. Dans un tel cadre, la défense ne peut pas être pensée comme une réaction ponctuelle : elle engage la capacité même de l’État d’Israël à durer.

Évaluer l’action d’Israël à partir d’une symétrie des pertes revient à déplacer le centre de gravité du jugement. Ce ne sont plus les causes de la guerre qui sont interrogées, mais ses effets visibles ; ce ne sont plus les intentions qui sont prises en compte, mais les résultats mesurables. Une telle approche tend à gommer la différence entre agresseur et agressé, en plaçant sur le même plan des actions qui n’ont ni les mêmes objectifs ni la même nature.

Une guerre ne se juge pas à l’équilibre des morts. Elle se juge à la nature de la menace qu’elle affronte, aux objectifs qu’elle poursuit et à sa capacité à empêcher la répétition de l’agression. Dans le cas d’Israël, l’usage du terme « disproportion » ne constitue pas un outil d’analyse, mais un cadre qui oriente le jugement avant même qu’il ne s’exerce. Il donne l’apparence d’un critère universel là où il fonctionne, en réalité, comme un principe appliqué de manière sélective.

Lorsqu’un tel traitement différencié vise de manière constante un seul État, il ne peut plus être réduit à un simple biais d’appréciation : il relève d’un mécanisme plus profond. Cette sélectivité n’est pas accidentelle ; elle relève de l’antisémitisme.

Repenser la hasbara — de la persuasion à la transmission

Depuis des décennies, Israël consacre une énergie considérable à ce que l’on appelle la hasbara, cet effort d’explication adressé au monde, aux médias, aux milieux politiques et intellectuels, dans l’espoir qu’un surcroît de contexte, de précision ou de bonne foi suffira à dissiper les malentendus. Tout État contesté cherche à rendre sa conduite intelligible, à restituer les raisons de ses décisions, à se défendre dans l’arène des récits. Mais ce qui mérite ici d’être interrogé n’est pas cette intention ; c’est son présupposé. La hasbara repose sur l’idée que la détestation d’Israël procède d’un défaut de connaissance, et qu’il suffirait de mieux expliquer pour être compris.

Or cette idée ne résiste pas à l’épreuve des faits. Une large part des discours hostiles à Israël ne relève pas d’une ignorance corrigible, mais d’un cadre d’interprétation déjà constitué, dans lequel chaque fait nouveau vient s’inscrire sans jamais en modifier la structure. Ce qui est en cause n’est pas un manque d’information, mais une grille de lecture. Israël n’y apparaît pas comme un acteur historique parmi d’autres, mais comme une figure symbolique sur laquelle se projettent des catégories préétablies : colonialisme, domination, violence d’État. Dans un tel dispositif, l’explication ne transforme rien ; elle est neutralisée, parfois retournée contre celui qui la produit. Lorsque la critique cesse de porter sur des actes pour viser l’existence même d’Israël, il n’y a plus rien à corriger, plus rien à expliquer.

La hasbara prend alors une dimension sisyphéenne. Non parce qu’elle serait mal conduite, mais parce qu’elle s’adresse à des consciences qui, pour une part décisive, ne cherchent pas à comprendre. Elle suppose un interlocuteur disponible à l’argument là où elle rencontre des certitudes closes. Elle espère déplacer des jugements là où elle affronte des refus de principe. Ce faisant, elle installe ceux qui la portent dans une posture défensive, comme si leur tâche consistait à répondre à une accusation indéfiniment reconduite. À force de répondre, ils finissent par parler le langage même de ceux qui les accusent.

À force d’expliquer Israël au monde, les Juifs en viennent à ne plus se l’expliquer à eux-mêmes. À force de répondre aux catégories imposées de l’extérieur, ils finissent par les intérioriser, ne serait-ce que comme cadre de pensée. Or le sionisme n’est pas un argument : il est un fait historique. Il n’est pas une justification : il est une transformation. Il marque le passage d’une histoire subie à une histoire assumée. Un peuple ne se maintient pas seulement par l’attachement qu’il éprouve pour lui-même, mais par l’intelligence qu’il a de ce qu’il est.

Cet écart entre attachement et connaissance apparaît avec une netteté particulière dans la manière dont s’est imposée une lecture erronée du rapport entre la Shoah et la création de l’État d’Israël. Selon ce récit, largement diffusé, l’existence d’Israël procéderait d’un geste de réparation : l’Occident, saisi de culpabilité après l’extermination des Juifs d’Europe, aurait « donné » une terre aux survivants, au détriment des Arabes. Ce récit a une fonction précise : il retire aux Juifs leur statut de sujet historique. Il transforme une conquête politique en compensation morale.

La réalité est d’une tout autre nature. L’État d’Israël n’est pas né de la Shoah, mais du départ des occupants anglais. La guerre, et la Shoah en particulier, ont failli compromettre le projet sioniste. L’extermination de six millions de Juifs d’Europe n’a pas seulement constitué une tragédie humaine sans précédent ; elle a amputé le peuple juif d’une part décisive de son potentiel démographique, rendant plus incertaine encore la faisabilité d’un État. Loin d’avoir rendu possible la création d’Israël, la catastrophe en a fragilisé les conditions mêmes. C’est le retrait de l’armée britannique, le 14 mai 1948, qui rend possible la déclaration d’indépendance d’Israël. Tout le reste est secondaire. Cet aboutissement procède d’un affrontement engagé dès le Livre blanc de 1939, qui visait à fermer la Palestine à l’immigration juive. Dès lors, la rupture entre le projet sioniste et l’autorité britannique est consommée. À partir de ce moment, la logique de confrontation s’impose, avec elle la perspective d’un départ forcé de l’armée britannique.

Si la Seconde Guerre mondiale n’avait pas interrompu ce processus, l’affrontement aurait conduit à l’expulsion de la puissance mandataire et à la proclamation de l’État d’Israël dès la fin des années 1930. L’indépendance aurait été acquise une décennie plus tôt. La Shoah n’a donc pas rendu possible la création d’Israël : elle en a différé l’émergence et en a altéré les conditions. Elle n’est pas la cause de l’État ; elle en est la tragédie.

Il en résulte qu’il n’existe pas de lien de causalité entre la Shoah et la création de l’État d’Israël. Tout le reste relève d’une reconstruction a posteriori. Et cette reconstruction déplace le centre de gravité de l’histoire juive hors des Juifs eux-mêmes.

C’est contre cette forme de dépossession que devrait se redéployer la hasbara : non plus comme tentative de persuasion adressée à des publics hostiles, mais comme effort de transmission orienté vers les Juifs eux-mêmes et vers tous ceux qui cherchent à comprendre sans préalable idéologique. Car si l’attachement à Israël est réel, vif, transmis de génération en génération, inscrit dans la mémoire et dans l’affect, il demeure trop souvent privé des instruments intellectuels qui permettraient de le soutenir face à des récits adverses structurés.

Il ne s’agit pas de produire un contre-discours, mais de restituer une intelligibilité. Rendre à l’histoire du sionisme sa continuité. Rendre aux conflits leur complexité. Rendre aux Juifs leur propre récit. Des historiens comme Georges Bensoussan[1] ont œuvré dans ce sens, en réinscrivant la naissance d’Israël dans une temporalité longue et en restituant des dimensions systématiquement occultées.

Le véritable enjeu n’est donc pas de convaincre ceux qui refusent toute intelligibilité à l’existence d’Israël, mais d’armer ceux qui lui sont liés — par le cœur, par l’héritage — sans toujours disposer des moyens de transformer cet attachement en compréhension. Car un peuple ne se maintient pas en se justifiant devant ses adversaires, mais en se comprenant assez pour cesser de leur emprunter les catégories par lesquelles il se pense.

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[1] Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950), Gallimard 2026

Quand l’universel devient asymétrique : le Vatican face au peuple juif

Il est des moments où la parole morale, à force de vouloir embrasser l’universel, finit par se détacher du réel, jusqu’à le dissoudre. Les déclarations de Léon XIV sur la guerre en cours au Moyen-Orient en offrent une illustration frappante. Mais leur portée ne peut être comprise qu’à condition de les inscrire dans une histoire longue : celle du rapport du Vatican au peuple juif, puis à l’État d’Israël — une histoire traversée, et même structurée, par l’antijudaïsme chrétien.

Lors de la messe des Rameaux, Léon XIV affirmait : « Dieu n’écoute pas les prières de ceux qui font la guerre ». Quelques jours plus tard, dans son message pascal Urbi et Orbi, alors que l’escalade militaire entre Israël et l’Iran atteignait un seuil critique, il appelait : « Que ceux qui ont des armes les déposent », tout en dénonçant une « illusion d’omnipotence » liée au recours à la force. Pris isolément, ces propos relèvent d’un principe intemporel ; mais c’est précisément leur abstraction qui pose problème : en parlant de « ceux qui font la guerre » sans distinction, ils effacent les asymétries et placent sur un même plan des réalités qui ne le sont pas.

Cette indifférenciation s’inscrit dans une tradition discursive ancienne, où l’universel a servi à recouvrir ce qu’il aurait fallu nommer. L’histoire du christianisme à l’égard des Juifs est marquée par une tension constante : reconnaître leur existence tout en les maintenant dans une altérité théologiquement construite. L’antijudaïsme chrétien n’est pas seulement un contenu doctrinal ; il constitue une structure qui conditionne ce qui peut être dit — ou laissé dans le non-dit.

Lors de la Shoah, le silence de Pie XII face à l’extermination des Juifs constitue l’expression extrême de cette difficulté à nommer ce qui, pourtant, exigeait d’être proclamé. Ce silence prolonge une histoire où le peuple juif n’est jamais saisi dans sa singularité. Ce qui est en jeu n’est pas une prudence diplomatique, mais une incapacité à accorder au destin juif une place qui ne soit pas réabsorbée dans une catégorie universelle. En 1946, Jacques Maritain, philosophe catholique et ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, supplia Pie XII de condamner explicitement l’antisémitisme. Il n’obtint jamais de réponse.

Les inflexions du XXe siècle, après la Shoah, n’ont pas rompu avec cette logique ; elles l’ont déplacée sans en dissoudre le soubassement. La reconnaissance tardive et laborieuse de l’État d’Israël par le Vatican en témoigne : le Saint-Siège, qui aurait pu être le premier État du monde à reconnaître Israël, n’établit de relations diplomatiques avec lui que quarante-cinq ans après sa création. Ce délai traduit une difficulté persistante à intégrer l’idée d’une souveraineté juive échappant aux catégories traditionnelles du regard chrétien.

Dans les situations contemporaines impliquant des Juifs — et singulièrement Israël —, cela se manifeste dans le langage lui-même. Le discours du Vatican tend à être englobant, appelant à la retenue sans qualifier les responsabilités, y compris dans des cas de massacres de Juifs.

Sous le pontificat du pape François, cette approche s’est affirmée sous la forme d’un universalisme abstrait, non sans résonance avec certaines grilles de lecture de la gauche politique, pour lesquelles la conflictualité est interprétée à travers des schémas systématiquement hostiles à Israël. Sans jamais se formuler explicitement, cette convergence produit l’effet d’un langage qui, sous couvert d’universalité, tend à reconduire des positions vaticanes politiquement situées.

Les propos de Léon XIV s’inscrivent dans cette continuité. Ce qui s’y manifeste n’est pas une malveillance explicite, mais une manière spécifique de dire — ou plutôt de ne pas dire — qui, lorsqu’il s’agit du peuple juif, tend à produire de l’équivalence là où l’asymétrie est manifeste. Ce n’est pas l’absence de jugement qui est en cause, mais sa dilution dans une catégorie trop large pour saisir le réel.

D’un côté, Israël et ses alliés, confrontés à la République islamique d’Iran qui, depuis près d’un demi-siècle, affiche son objectif d’éradication de l’État juif et soutient des organisations terroristes à cette fin. De l’autre, un Israël  dont la politique de défense s’inscrit dans un contexte existentiel.

C’est pourtant cette différence que le langage pontifical tend à neutraliser, en les replaçant dans la catégorie générique de la guerre. À force de parler de « ceux qui font la guerre », il devient impossible de dire qui attaque et qui se défend, qui vise l’anéantissement de l’autre et qui cherche à s’en préserver. L’universel, ici, n’éclaire pas le réel : il le dissimule.

Ce qui se joue est un réflexe historiquement constitué qui, lorsqu’il rencontre la réalité juive — et plus encore la souveraineté juive — tend à l’inscrire dans un cadre qui en atténue la singularité. À force de vouloir équilibrer, le langage atténue ; à force de généraliser, il égalise.

Ce refus de distinguer révèle une difficulté tenace : celle, pour l’Église catholique, de se déprendre d’un antijudaïsme constitutif de sa propre élaboration théologique et historique. Car ce qui affleure dans ces formulations, c’est une incapacité à reconnaître le fait juif dans sa singularité. Comme si, face aux Juifs, la pensée chrétienne demeurait travaillée par une inaptitude à les nommer comme sujets à part entière de l’histoire.

L’antijudaïsme chrétien n’opère plus sous la forme qu’il a pu prendre pendant des siècles. Il s’est déplacé dans les formes mêmes du langage : dans cette manière d’égaliser ce qui devrait être distingué, de neutraliser ce qui devrait être qualifié, de dissoudre dans l’universel ce qui lui résiste.

C’est pourquoi le discours du Vatican, lorsqu’il concerne les Juifs ou Israël, ne peut être entendu comme une parole parmi d’autres. Il porte en lui une mémoire, une structure, une histoire qui pèsent sur chacun de ses énoncés. Et tant que cette histoire ne sera pas affrontée jusqu’au bout — non seulement reconnue, mais déconstruite — elle continuera de se manifester sous des formes atténuées, mais discernables.

Ce qui est en cause, c’est la possibilité même, pour l’Église, de produire un discours sur le peuple juif qui ne soit pas, d’une manière ou d’une autre, travaillé par cet héritage. À lire ces prises de position, cette rupture n’est pas engagée : s’y manifeste la persistance, sous des formes policées, d’un antijudaïsme fondu dans l’évidence du langage lui-même.

À cet égard, l’universalisme ne relève plus d’une exigence morale, mais d’un écran qui protège de la nécessité de nommer, de hiérarchiser, de juger — et, ce faisant, de reconnaître que toutes les situations ne se valent pas, surtout lorsque l’histoire du peuple juif est en jeu.

Il y a là une limite propre au magistère catholique qui, malgré ses déclarations, n’a pas rompu avec ce qui, en lui, rend cette reconnaissance si difficile. Et tant que cette rupture ne sera pas accomplie, chaque parole d’équilibre risquera de reconduire, sous couvert d’universalité, une asymétrie ancienne — celle-là même qu’elle prétend dépasser.

Donald Trump : au-delà du style, une politique de l’action

Analyser l’action politique de Donald Trump impose de rompre avec une habitude devenue réflexe dans le débat public: juger un dirigeant à partir de son style plutôt que de ses actes. Cette inversion du regard permet d’éviter l’essentiel. Depuis des années, une part du discours critique s’est cristallisée sur la personnalité de Trump, qualifiée de narcissique, excessive, outrancière. Mais cette focalisation dispense d’examiner ce qui devrait être au cœur de toute analyse politique — les décisions, les lignes, les effets.

Ce que masque cette insistance sur le style, c’est une pratique du pouvoir fondée sur la décision, la rupture et l’acceptation du conflit. Là où d’autres gouvernent dans l’ambiguïté, Trump tranche. Là où prévaut une gestion timorée, il introduit un déséquilibre pour forcer la recomposition. Le débat est ainsi déplacé : on discute la forme pour ne pas affronter le fond.

Dès son premier mandat, cette logique s’est manifestée avec netteté au Moyen-Orient. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et le transfert de l’ambassade américaine ont mis fin à une fiction diplomatique entretenue pendant des décennies. La reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan procède de la même logique : substituer la réalité des rapports de force à leur dissimulation.

Les Accords d’Abraham prolongent cette approche. Là où la diplomatie classique s’était enfermée dans une impasse, Trump a contourné le blocage en modifiant les termes du problème. La normalisation entre Israël et plusieurs États arabes n’est pas le fruit d’une continuité, mais d’une rupture assumée. Dans le même esprit, son intervention dans la gestion du conflit israélo-palestinien — notamment à travers des initiatives visant à obtenir un cessez-le-feu avec le Hamas et la restitution d’otages — illustre une diplomatie orientée vers des résultats concrets.

La tentative de rapprochement entre Israël et le Liban est conforme à cette méthode. Là où des puissances européennes, en particulier la France, malgré leurs prétentions historiques, n’avaient rien obtenu, l’administration Trump a ouvert un canal direct. Ce qui distingue cette approche est sa logique : agir là où d’autres constatent, forcer là où d’autres temporisent.

La question de l’Iran permet de saisir le cœur de cette logique. Elle confronte à un dilemme classique : faut-il agir contre une menace identifiée au risque de l’escalade, ou différer l’affrontement au nom de la stabilité ? Ce dilemme n’est pas propre au présent ; il traverse toute l’histoire contemporaine.

Dans les années 1930, face à la montée en puissance du régime nazi, les démocraties européennes ont hésité. Fallait-il intervenir pour enrayer une menace dont les intentions étaient déjà lisibles, ou préserver la paix à court terme ? Ce choix de temporisation a conduit à une guerre bien plus coûteuse. Ce moment historique a été saisi avec lucidité par Bertolt Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui : ce qui paraît inéluctable ne l’est souvent que parce qu’on a renoncé à l’empêcher.

La Seconde Guerre mondiale en fournit une illustration concrète. Le 6 juin 1944, lors du débarquement de Normandie, les Alliés ouvrent enfin un front décisif contre l’Allemagne nazie en Europe de l’Ouest. Cette opération massive, qui engage des centaines de milliers de soldats, n’est pas seulement un acte militaire : elle marque le moment où l’affrontement devient inévitable, après des années de montée en puissance de l’ennemi et d’hésitations stratégiques. Autrement dit, l’action intervient tardivement, à un coût considérablement accru.

C’est à cette lumière que se pose la question iranienne. Un régime porteur d’une idéologie radicale, animé d’ambitions régionales et s’appuyant sur des relais de déstabilisation pose une interrogation simple : à partir de quel moment cesse-t-on de différer ? Et surtout, quel est le coût réel, à terme, de ce refus d’affronter ? L’alternative n’est pas entre paix et conflit, mais entre un affrontement anticipé et un affrontement subi dans des conditions plus défavorables.

Cette disposition à rompre avec l’inertie ne s’est pas limitée à la politique étrangère. Sur le plan intérieur, l’administration Trump a engagé une politique économique fondée sur la baisse de la fiscalité et la dérégulation. Le résultat a été une croissance soutenue et un niveau de chômage historiquement bas avant la crise sanitaire. Là encore, il s’agit moins d’un ajustement que d’un changement de cap.

La relation avec la Chine illustre une autre rupture. Là où dominait une logique d’intégration, Trump a introduit une confrontation économique. Ce qui a été dénoncé comme une provocation a en réalité ouvert la voie à une prise de conscience plus large des dépendances stratégiques occidentales.

Au sein de l’OTAN, la même méthode s’est imposée. En exigeant des alliés européens qu’ils augmentent leurs dépenses militaires, Trump a mis fin à une forme de complaisance installée. La brutalité du ton a été dénoncée ; les effets, eux, sont indéniables.

C’est sur le terrain sociétal que le contraste avec l’Europe apparaît avec le plus de netteté. Face à la montée de l’antisémitisme dans les milieux universitaires et culturels, l’administration Trump a choisi l’affrontement. Le financement fédéral a été utilisé comme levier, des dirigeants ont été contraints de démissionner. Là où prévaut ailleurs une gestion diluée, souvent paralysée par la crainte du conflit, cette approche repose sur la désignation des problèmes et la mise en œuvre de sanctions.

En Europe occidentale, la réponse à ces questions apparaît prudente, fragmentée, parfois ambiguë. L’antisémitisme y est dénoncé, mais rarement traité comme phénomène exigeant des mesures coercitives. Il en va de même pour la diffusion d’idéologies radicales dans l’espace universitaire. Cette différence ne tient pas seulement à des contextes nationaux distincts, mais à une divergence plus profonde dans la conception de l’autorité politique.

La critique du wokisme, des théories du genre et des courants postmodernes s’inscrit dans ce même clivage. Là où une partie des élites européennes tend à intégrer ces courants dans le fonctionnement institutionnel, Trump les désigne comme des dérives et cherche à en limiter l’influence. Il ne s’agit pas d’un ajustement marginal, mais d’une ligne de fracture assumée.

Cette opposition s’étend jusqu’au regard porté sur l’Europe elle-même. Trump a, à plusieurs reprises, mis en garde les sociétés européennes contre ce qu’il perçoit comme une perte progressive de cohésion et de substance, liée à une immigration insuffisamment maîtrisée et à une interprétation sans limite des principes de liberté. Le diagnostic est frontal : une société qui refuse de poser des limites finit par se dissoudre dans ce refus même.

Au fond, ce qui dérange dans l’action de Trump n’est pas seulement son contenu, mais sa nature. Il agit, il décide, il tranche. Dans un environnement politique habitué à différer, cette posture apparaît comme une anomalie. La critique du style devient alors un moyen commode de disqualifier ce qu’il fait sans avoir à le discuter.

La psychologisation du débat participe de ce mécanisme. En ramenant l’analyse à des traits de personnalité, elle évite de confronter les choix politiques eux-mêmes. Elle transforme un désaccord sur des décisions en jugement sur un individu.

Ce qui se dessine, dans la continuité de ses mandats, n’est pas une série de gestes isolés, mais une conception cohérente du pouvoir : gouverner, c’est décider — et décider implique de rompre, de contraindre, d’assumer le conflit.

En définitive, l’insistance sur le style de Donald Trump fonctionne comme une stratégie d’évitement. Elle détourne l’attention de ce qui devrait être jugé : les actes, leurs intentions, leurs effets. Refuser ce déplacement, c’est rétablir une évidence trop souvent éludée : en politique, ce sont les décisions qui comptent.

La révolution sioniste et ses conséquences

Certaines conceptions de l’identité israélienne la présentent comme inachevée, traversée par une tension non résolue entre normalité nationale et singularité historique longue du peuple juif. Dans cette perspective, le projet sioniste aurait porté en lui une double exigence — fonder une nation moderne tout en assumant l’épaisseur d’une histoire plurimillénaire — sans parvenir à en accomplir la synthèse. Il en résulterait une société fragmentée, dont l’unité resterait problématique tant que l’expérience de l’exil ne serait pas intégrée.

Mais cette interprétation repose sur un présupposé discutable selon lequel le sionisme aurait eu pour vocation d’assumer les deux millénaires d’exil. Or il est loin d’être évident que tel ait été le cas. On peut au contraire soutenir que le projet sioniste n’a pas tant cherché à intégrer l’exil qu’à s’en dégager.

L’un des slogans emblématiques de cette orientation — « du Tanakh au Palmach » — exprime bien ce geste : il ne s’agit pas de relier toutes les strates de l’histoire juive, mais d’opérer un saut, de reconnecter la souveraineté antique à sa forme moderne. Dans cette perspective, l’exil n’est pas nié au sens où il serait oublié, mais il est privé de sa fonction normative. Il ne constitue plus le cœur vivant de l’identité, mais un moment dont il faut se libérer pour redevenir un sujet politique.

C’est pourquoi il est plus juste de parler de révolution que de tension. Le sionisme n’est pas l’effort d’une synthèse entre passé et présent, mais la tentative d’instaurer une discontinuité historique. Cette révolution est d’abord nationale : elle vise à restituer au peuple juif les conditions ordinaires de l’existence politique — territoire, souveraineté, institutions. Mais elle est aussi marquée par l’héritage de la modernité européenne, et en particulier par la Haskala. Autrement dit, elle reconstruit une identité à partir de catégories modernes : rationalité politique, sécularisation, primat du collectif national sur les appartenances traditionnelles.

Dans cette perspective, la mise à distance de la religion n’apparaît pas comme une lacune ou une dérive, mais comme un élément constitutif du projet. Il ne s’agissait pas seulement de créer un État pour les Juifs, mais de transformer les Juifs eux-mêmes en sujets politiques modernes. La séparation entre religion et État faisait partie de cette transformation. Les compromis historiques, notamment le « statu quo » conclu avec les milieux religieux au moment de la fondation de l’État, doivent être compris non comme l’expression d’une essence religieuse de l’État, mais comme des concessions destinées à préserver une unité politique fragile. Ils relèvent de l’histoire des compromis, non du cœur du projet.

C’est ici que le regard du philosophe Yeshayahu Leibowitz prend une portée particulière. Il évoque la possibilité qu’il y ait en Israël un nouveau peuple juif issu d’un schisme. Si l’on prend au sérieux l’idée que le sionisme a engendré une forme d’existence radicalement nouvelle — politique, linguistique, culturelle —, alors il n’est pas absurde de penser que cette nouveauté puisse, à terme, se détacher du continuum historique du judaïsme de la diaspora.

Dès lors, la question n’est plus de savoir comment intégrer le passé dans le présent, comme si une synthèse devait être accomplie. Elle consiste plutôt à reconnaître la cohérence interne du projet sioniste lui-même. Malgré la diversité de ses courants — de Theodor Herzl à David Ben-Gurion, en passant par des sensibilités plus culturelles ou plus politiques — une même orientation fondamentale se dégage : celle de la création d’une identité nouvelle, ancrée dans la souveraineté, structurée par des catégories modernes, et distincte des formes d’existence diasporiques.

C’est cette cohérence qui a rendu possible la fondation de l’État en 1948. Elle constitue un contrat implicite, à la fois politique et anthropologique : faire advenir un peuple capable de se penser et de s’organiser comme une nation moderne. Dans ce cadre, la religion conserve une place — historique, culturelle, existentielle —, mais elle ne saurait être le principe organisateur de l’État sans entrer en tension avec ce projet. Ce qui a assuré la survivance du peuple juif dans l’exil ne peut être transposé au cœur d’une souveraineté moderne sans en modifier la nature.

Ainsi, loin d’être une identité inachevée faute d’avoir intégré toutes les dimensions du passé, l’identité israélienne apparaît comme le produit d’un geste fondateur clair et conceptuellement solide : celui d’une reconstruction nationale assumant une part de rupture. La question n’est donc pas tant celle d’une synthèse à accomplir que celle de la fidélité au projet sioniste.

Michel Onfray, cible idéale : LFI à la manœuvre derrière une polémique fabriquée

Fin mars, sur le plateau de CNews, Michel Onfray est invité à commenter l’actualité politique, notamment l’élection récente du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, élu sous l’étiquette de La France insoumise. Dans cette séquence, le philosophe propose une lecture de la situation locale en mobilisant un vocabulaire d’inspiration anthropologique : il évoque une structuration du pouvoir fondée sur des logiques de fidélité collective et d’allégeance autour d’un groupe et de son représentant.

Ces propos, extraits de leur contexte et réduits à quelques formules, sont immédiatement dénoncés comme racistes. Le maire réagit sans délai, bientôt suivi par plusieurs responsables politiques de premier plan — jusqu’au sommet de l’État — qui condamnent à leur tour, sans nuance ni examen, les déclarations du philosophe. En quelques heures, une analyse de nature intellectuelle bascule dans une affaire morale et politique.

À partir de cet instant, un mécanisme bien connu se met en place : celui de la disqualification. Ce qui relevait, chez Michel Onfray, d’une interprétation du réel inscrite dans une tradition de pensée est requalifié en faute. La question de la justesse ou de la pertinence de l’analyse disparaît au profit d’un procès intenté à l’homme lui-même. Par la gravité de l’accusation, toute discussion devient impossible. Ce court-circuit entre parole et condamnation en dit moins sur Michel Onfray que sur le climat idéologique dans lequel il s’exprime.

Philosophe à l’œuvre abondante, Michel Onfray s’est toujours efforcé de penser en dehors des cadres établis. Cette indépendance lui a valu d’être marginalisé, parfois écarté. Sa disparition du service public, notamment de France Culture, est officiellement attribuée à des choix éditoriaux ; mais il est difficile de ne pas y voir aussi la conséquence de positions de plus en plus dissonantes dans un paysage intellectuel uniformisé.

À cette mise à l’écart institutionnelle s’ajoute un traitement médiatique fondé sur la simplification et la caricature. Michel Onfray est devenu une figure que l’on réduit à quelques étiquettes commodes, évitant ainsi d’affronter la complexité de sa pensée. Chaque intervention est désormais prétexte à confirmation d’un procès déjà instruit. L’épisode de CNews ne fait que s’inscrire dans cette mécanique.

Mais il faut aller plus loin : comprendre la nature des réactions suppose d’examiner le rôle actif de La France insoumise dans cette séquence. Le mouvement a fait de la conflictualisation du débat public une stratégie assumée. En substituant à la confrontation des idées une logique d’affrontement moral, en transformant toute critique en attaque illégitime, il installe un climat où l’analyse elle-même devient suspecte.

Cette dynamique s’inscrit, en outre, dans un cadre idéologique plus large où l’antisémitisme, sous des formes renouvelées et politisées, trouve à s’exprimer. Par ses prises de position sur Israël, par ses ambiguïtés face à certains discours et par la tolérance accordée à des rhétoriques qui franchissent les lignes, La France insoumise participe de cette dérive et en constitue aujourd’hui l’un des vecteurs les plus visibles dans le champ politique français.

Dans ce cadre, la réaction à Michel Onfray n’a rien d’accidentel. Elle relève d’une méthode. L’indignation immédiate, la dénonciation sans examen, la mobilisation rapide de relais politiques et médiatiques : tout concourt à produire un effet de sidération, où l’accusation vaut démonstration. Ce n’est pas seulement une réaction, c’est un mode opératoire.

La France insoumise ne se contente pas de participer à ce climat : elle en est l’un des moteurs. En politisant systématiquement les désaccords sur le registre moral, en essentialisant ses adversaires, en rendant suspecte toute parole extérieure à son cadre idéologique, elle contribue à rendre le débat impossible. Dans un tel environnement, la figure de l’intellectuel indépendant devient, par définition, problématique — et doit être neutralisée.

Cela explique le caractère à la fois prévisible et révélateur de la polémique. Prévisible, parce qu’elle s’inscrit dans une logique désormais rodée ; révélateur, parce qu’elle met en lumière l’incapacité croissante à tolérer une parole qui échappe aux catégories dominantes. Michel Onfray ne parle au nom d’aucun camp, ne protège aucun intérêt, ne s’interdit aucun sujet. Cette liberté, qui devrait être la norme de l’exercice intellectuel, est désormais perçue comme une menace.

Ses prises de position récentes, notamment sur l’antisémitisme et sur Israël, ont encore accentué cette singularité. En dénonçant ce qu’il considère comme des ambiguïtés, voire des dérives, dans certains discours politiques — en particulier au sein de La France insoumise — il s’est exposé à une hostilité accrue. Là encore, la critique ne lui est pas opposée sur le terrain des idées, mais disqualifiée en bloc.

L’affaire actuelle agit ainsi comme un révélateur. Elle concentre des tensions anciennes, active des réflexes installés, et mobilise des acteurs engagés dans un rapport de force idéologique. Mais elle révèle surtout une dérive plus profonde : la substitution progressive du débat d’idées par une logique d’exclusion, où accuser dispense d’argumenter, et où condamner tient lieu de penser.

Il est pourtant nécessaire de rappeler une distinction élémentaire. D’un côté, un philosophe qui propose une analyse, avec les outils qui sont les siens, dans une tradition intellectuelle qui n’exclut pas la rudesse. De l’autre, des réactions qui refusent d’entrer dans cette logique et préfèrent déplacer le débat sur un terrain moral où toute contradiction est disqualifiée d’avance. Il ne s’agit pas ici d’un simple désaccord, mais de deux conceptions irréconciliables de la vie intellectuelle.

L’incident de CNews dépasse ainsi le cadre d’une polémique médiatique de plus. Il témoigne d’un déséquilibre profond : celui d’un espace public où la parole indépendante devient vulnérable, et où ceux qui persistent à penser librement s’exposent à des mécanismes de mise en cause systématiques. Défendre Michel Onfray, dans ce contexte, ce n’est pas prendre parti pour un homme ; c’est refuser un système où l’accusation tient lieu d’argument, et où juger remplace désormais comprendre.

Israël et le Liban : une guerre continue depuis 1948

La guerre entre Israël et le Liban ne commence ni avec les frappes récentes, ni avec l’émergence du Hezbollah, ni même avec la présence passée de l’OLP au Liban. Elle débute en 1948, avec l’attaque du Liban au moment de la naissance de l’État d’Israël. À partir de ce point inaugural, une réalité s’installe et ne sera jamais remise en cause : le Liban est en état de guerre avec Israël.

L’armistice signé en 1949 suspend les hostilités sans les résoudre. Depuis lors, aucun traité de paix n’est venu transformer cette suspension en reconnaissance d’Israël par le Liban. L’état juridique et stratégique demeure inchangé. Ce que nous observons depuis 1948 n’est donc pas une succession de crises, mais une guerre continue, ponctuée de phases d’intensité variable — parfois larvée, parfois ouverte.

Cette continuité est systématiquement occultée dans le débat public occidental. Chaque attaque venue du territoire libanais est présentée comme un événement isolé, une rupture soudaine, une « escalade ». Le vocabulaire lui-même contribue à effacer la durée : il suggère l’existence d’un état de paix interrompu par une initiative ponctuelle. Une telle représentation fabrique l’illusion d’une normalité qui n’a jamais existé. En réalité, ces épisodes ne sont que les manifestations visibles d’un conflit enraciné et persistant.

Non seulement le Liban ne reconnaît pas l’État d’Israël, mais il ne reconnaît pas non plus son droit à l’existence, quelles qu’en soient les conditions. Dès lors, toute tentative de dissocier les violences de cette donnée première relève soit d’une méconnaissance de la situation, soit d’un refus de l’assumer.

On objecte alors que les attaques menées depuis le Liban contre Israël seraient le fait d’acteurs non étatiques : hier l’OLP, aujourd’hui le Hezbollah. Cet argument est devenu central dans la lecture contemporaine du conflit. Il repose sur une distinction entre un Liban « officiel » et des forces qui agiraient en marge de celui-ci.

Or le Hezbollah est une composante interne du Liban : enraciné dans la société, intégré à son système politique, représenté dans ses institutions. Ses membres sont des Libanais. Ses décisions s’inscrivent dans un environnement national qui les rend possibles, les tolère, voire les légitime. Considérer le Hezbollah comme extérieur au Liban revient à construire une fiction qui nie la réalité même du pays.

Dire que « ce n’est pas le Liban » mais « le Hezbollah » revient ainsi à dissocier un État de ce qui se produit, de manière répétée, organisée et durable, sur son territoire. Une telle dissociation n’a pas de sens. Ce qu’Israël perçoit n’est pas une abstraction juridique, mais une réalité concrète : des roquettes tirées depuis le Liban, des drones lancés depuis le Liban, des infiltrations venues du Liban. La source est claire : elle est territoriale, humaine — et libanaise.

On avance également que le Liban est un État fragile, fragmenté, incapable de contrôler ses forces internes. Mais cette description est sans incidence du point de vue israélien. La sécurité d’un État ne peut dépendre des défaillances de son voisin. Une menace ne devient pas moins réelle parce qu’elle émane d’un système politique défaillant. Une roquette ne perd pas sa capacité meurtrière parce qu’elle est tirée par un acteur qualifié de « non étatique ».

Autrement dit, l’argument de la faiblesse libanaise ne modifie en rien la réalité du conflit. La comparaison avec l’Iran permet de clarifier cette logique. Israël sait que la société iranienne est traversée de tensions et qu’une part significative de sa population s’oppose au régime des mollahs. Mais cela ne le conduit pas à considérer qu’il n’est en conflit qu’avec les Gardiens de la Révolution. Sur le plan stratégique, c’est l’Iran, en tant qu’État, qui constitue l’ennemi.

Il en va de même pour le Liban. Israël n’a pas à distinguer entre les différentes composantes du pouvoir libanais. Il ne lui appartient pas de démêler les équilibres confessionnels, politiques ou militaires de son voisin. Ce qu’il constate, de manière empirique et répétée, c’est que, depuis 1948, le Liban lui mène la guerre et lui conteste le droit à l’existence. Cette réalité se mesure concrètement : les habitants du nord d’Israël sont contraints d’évacuer leurs maisons, les villes se vident, et la vie quotidienne se déroule sous une tension permanente.

Dès lors, une question simple s’impose : que veut le Liban vis-à-vis d’Israël depuis 1948 ? La réponse est factuelle : la guerre. Face à cela, que veut Israël ? La réponse est d’une simplicité biblique : la paix.

L’argument selon lequel l’État libanais ne serait pas responsable des actions du Hezbollah ne résiste pas à l’analyse. Un État qui n’affronte pas activement, de manière constante et identifiable, une force armée opérant sur son territoire en assume de fait la responsabilité. Or l’État libanais ne combat pas le Hezbollah.

L’ambiguïté entretenue autour de cette responsabilité fausse ainsi la compréhension même du conflit. Elle conduit à traiter comme exceptionnelle une situation qui est en réalité structurelle, et à dissocier artificiellement un territoire des actions qui en émanent de manière continue.

Exonérer le Liban de ce qui se produit sur son territoire reviendrait à admettre qu’un État puisse être le point de départ d’attaques contre son voisin sans jamais en être tenu responsable ; qu’il existerait une forme d’exception stratégique permettant d’abriter, de tolérer ou d’intégrer des forces armées hostiles, tout en se déclarant étranger à leurs actions.

Une telle position est intenable. Aucun État n’accepterait d’être jugé selon ce principe. Aucun État n’accepterait que des tirs de missiles répétés depuis un territoire voisin soient relativisés au motif que l’autorité centrale serait inefficace. Une telle indulgence n’existe nulle part ailleurs.

En réalité, cette dissociation entre le Liban et les actions du Hezbollah repose sur une fiction qui inverse les responsabilités. Elle revient à exiger d’Israël qu’il fasse la part des choses là où l’État libanais lui-même ne la fait pas, en laissant agir sur son territoire une force armée dirigée contre lui.

Un État confronté à une menace ne raisonne pas en termes d’intentions supposées, mais en termes de capacités et de faits. Et les faits, eux, sont constants. Les attaques venues du Liban ne sont ni accidentelles ni marginales : elles s’inscrivent dans une régularité.

C’est pourquoi l’idée même d’« escalade » est trompeuse. Elle suppose une montée progressive à partir d’un état stable. Or il n’y a pas d’état stable. Il y a une tension permanente — parfois contenue, parfois visible, mais jamais absente. Parler d’escalade, c’est suggérer qu’une situation normale aurait été dégradée, alors qu’elle n’a jamais existé.

De la même manière, évoquer un « cycle de violence » introduit une symétrie artificielle. Un cycle suppose une réciprocité mécanique. Mais cette lecture efface l’élément fondamental : la continuité du refus initial du Liban de reconnaître la légitimité de l’Etat d’Israël. Il ne s’agit pas d’une série d’actions et de réactions isolées, mais d’une situation originelle jamais résolue.

Autrement dit, tant que le Liban ne reconnaît pas Israël, tant que des forces opérant depuis son territoire poursuivent des objectifs hostiles à son existence, la question n’est pas celle d’un épisode de violence, mais celle d’un état de guerre.

Cette guerre est politique dans son principe même, car elle repose sur un refus originel jamais levé. Ce refus en constitue le cœur.

Dans ce contexte, demander à Israël de se comporter comme si cette guerre n’existait pas revient à lui demander de nier sa propre réalité stratégique. C’est exiger d’un État qu’il traite comme accidentel ce qu’il vit comme structurel.

Les critiques adressées à Israël manquent dès lors leur objet. Elles jugent des actions ponctuelles sans intégrer le cadre dans lequel elles s’inscrivent. Elles isolent des moments et ignorent la durée. Elles fragmentent ce qui, du point de vue israélien, forme un tout cohérent.

La question n’est donc pas de savoir s’il existe aujourd’hui une crise entre Israël et le Liban. La véritable question est de reconnaître qu’il n’y a jamais eu de rupture dans la guerre commencée en 1948. Ce que l’on décrit comme des « escalades » ou des « cycles » ne sont, en réalité, que les manifestations visibles — intermittentes — d’un état de guerre permanent.

Tant que cette continuité ne sera pas reconnue pour ce qu’elle est — non pas une succession d’événements, mais une réalité structurelle — il sera impossible de comprendre ce qui se joue réellement entre Israël et le Liban.

Sortie le 17 avril de “La fidélité au réel” par Daniel Horowitz- Editions FYP

Chers amis,

Je suis heureux de vous annoncer la parution de mon livre La Fidélité au réel. Entre mémoire et effacement — un regard juif sur l’Europe qui s’oublie.

Il rassemble des textes écrits au fil du temps, dont certains vous seront familiers, ainsi que d’autres qui en prolongent les interrogations.

L’ensemble forme un essai, guidé par une même exigence : celle de la fidélité au réel.

Israël, la morale, la foi, la civilisation européenne s’y croisent, à l’épreuve de la mémoire et de l’oubli.

Le livre est dès à présent disponible en prévente chez FYP Éditions.

À partir du 17 avril, il sera en librairie, ainsi que sur les principales plateformes en ligne.

Je vous en souhaite une lecture attentive.

De la Shoah au projet iranien : la cécité du regard occidental

Il existe, autour d’Israël, une forme de regard critique qui se distingue par son intensité, sa permanence et sa diversité. Ce regard ne se réduit ni à des désaccords politiques ponctuels ni à l’opposition classique entre États. Il s’inscrit dans une mise en question continue, presque obsessionnelle, qui s’exerce depuis des lieux très différents : des capitales ennemies comme des chancelleries alliées, des milieux universitaires comme des opinions publiques — y compris au sein du monde juif lui-même.

Ainsi, Israël est observé, analysé, jugé avec une attention qui n’a guère d’équivalent. Cette attention constante produit un effet paradoxal : à force d’être scruté comme un cas singulier, l’État d’Israël finit par être abordé comme s’il évoluait dans des conditions comparables à celles de n’importe quel État en paix. C’est ce glissement qui mérite d’être interrogé.

Les critiques adressées à Israël ne sont pas, en elles-mêmes, illégitimes. Elles relèvent souvent de l’exigence démocratique. On évoque l’occupation de territoires, la question de la colonisation, l’usage de la force jugé disproportionné ; on souligne les droits des Palestiniens, les fractures territoriales, les asymétries de pouvoir ; on interroge, enfin, la nature même du régime : démocratie pleine ou démocratie sous tension.

Ces interrogations participent d’une vigilance à l’égard de toute démocratie. Mais lorsqu’elles deviennent exclusives, lorsqu’elles s’imposent comme l’unique cadre de lecture, elles cessent d’éclairer pour finir par isoler leur objet. Elles soustraient alors Israël du contexte dans lequel ses décisions prennent sens.

Israël est le seul État au monde confronté, de manière explicite, répétée et structurée, à des appels à sa disparition. Ces appels n’émanent pas de groupes marginaux, mais d’acteurs étatiques et d’organisations armées significatives. Cette réalité n’est pas périphérique ; elle reconfigure en profondeur l’ensemble du paysage stratégique dans lequel le pays évolue.

L’histoire contemporaine offre des exemples d’États ayant cherché à en absorber d’autres ou à les faire disparaître. L’annexion du Koweït par l’Irak en 1990 relevait de cette logique : effacer une entité politique pour l’intégrer à une autre. La violence y était extrême, mais elle demeurait inscrite dans une rationalité identifiable, faite de puissance, de territoire et de domination.

Ce qui vise Israël ne relève pas de ce schéma. Il ne s’agit pas seulement de la supprimer en tant que forme politique, mais de viser l’existence même d’un État en tant qu’il est juif. Autrement dit, ce n’est pas une entité politique qui est en jeu, mais l’expression souveraine d’un peuple.

À cet égard, le parallèle avec le nazisme éclaire la nature du problème. Le projet nazi ne se limitait pas à servir des intérêts nationaux allemands. Il reposait sur une ambition présentée comme universelle, structurée par une idéologie visant l’éradication du peuple juif en tant que tel. Il ne s’agissait ni de le dominer, ni de le déplacer, ni de l’expulser, mais de l’anéantir.

Lorsque, aujourd’hui, les dirigeants de la République islamique d’Iran — relayés par leurs alliés et les organisations qui leur sont affiliées — appellent à la disparition de l’État juif, ces déclarations ne peuvent être réduites à une simple rhétorique. Elles s’inscrivent dans une vision du monde où cette disparition est présentée non seulement comme un objectif stratégique, mais comme une nécessité d’ordre idéologique, voire métaphysique.

Certes, les fondements diffèrent : le nazisme reposait sur une idéologie raciale, tandis que le régime iranien s’inscrit dans une théocratie révolutionnaire. Mais du point de vue de ceux qui sont visés, la structure est analogue. Dans les deux cas, le peuple juif est désigné comme une figure du mal, dont l’existence même est jugée incompatible avec l’ordre du monde tel que le conçoit l’idéologie en question.

Depuis la révolution islamique de 1979, la destruction d’Israël constitue un axe central de la politique iranienne. Cet objectif n’est ni marginal ni circonstanciel : il est inscrit dans la définition même du régime et se décline à travers un ensemble d’alliances et de réseaux régionaux qui en assurent la traduction opérationnelle.

Dans cette perspective, l’Iran ne peut être considéré comme un acteur parmi d’autres d’un conflit régional. Il apparaît comme le lieu où se reformule, sous des formes nouvelles, une logique de déshumanisation du peuple juif. Les organisations qui gravitent dans son orbite, les actions qu’elles mènent, les cibles qu’elles choisissent, en portent la marque.

Parallèlement — et le décalage prend ici une dimension presque irréelle — le regard occidental se déploie avec application dans l’examen des écarts et des contradictions de la démocratie israélienne. Dans le calme climatisé des studios, à distance exacte du réel, chaque décision est disséquée, chaque opération évaluée, chaque principe ajusté avec une précision d’horlogerie. L’ensemble compose un univers d’analyse cohérent, où rien ne dépasse, où tout s’ordonne — un monde où la complexité est maîtrisée, et surtout tenue à distance.

Ce dispositif ne se contente pas de produire de l’analyse ; il obéit à une logique plus précise. Plus la critique est sévère, plus elle est valorisée. Lorsqu’elle émane de figures reconnues, elle est aussitôt élevée au rang de lucidité. Et lorsqu’elle est portée — degré supplémentaire — par des intellectuels juifs se déclarant attachés à Israël, elle atteint une forme d’accomplissement : la distance devient preuve, la sévérité validation.

L’exercice cesse alors d’être analytique. Il devient performatif. L’attachement proclamé fonctionne comme un préalable, la mise en accusation comme une garantie, et l’ensemble est accueilli avec une approbation d’autant plus marquée qu’il semble se retourner contre son propre point d’origine. Ce qui est salué, au fond, n’est pas tant la justesse du propos que la position depuis laquelle il est énoncé.

Dans ce dispositif ordonné, où chaque élément trouve sa place, une donnée essentielle tend à disparaître : la réalité même dans laquelle ces analyses prétendent s’inscrire. Tout se passe comme si Israël évoluait dans des conditions ordinaires, comme si les catégories usuelles du jugement suffisaient à en rendre compte.

Le contraste en devient alors saisissant. Tandis qu’existe, de manière explicite et répétée, une menace visant l’effacement même d’Israël — y compris sous une forme nucléaire — le débat se déploie comme si cette donnée ne relevait que d’un arrière-plan secondaire. Les analyses sont fines, les arguments élaborés, les désaccords articulés ; mais ils s’inscrivent dans un cadre qui fait abstraction de ce qui devrait en constituer le point de départ : l’existence d’un projet d’anéantissement d’Israël.

On peut imaginer ce qu’aurait été une critique qui, au moment de la lutte contre l’Allemagne nazie, se serait principalement concentrée sur les erreurs ou les fautes commises par les Alliés. De telles critiques auraient pu exister, et certaines auraient été légitimes. Mais jamais elles n’auraient pris la forme d’une symétrie morale avec le projet nazi lui-même.

Or, c’est un glissement de cet ordre que l’on observe aujourd’hui. L’attention se porte sur ce qui est visible, discutable, perfectible — les décisions d’un État démocratique — tandis que ce qui devrait structurer le jugement, à savoir l’existence d’une menace visant sa disparition, est relégué au second plan. En introduisant une forme de symétrie entre des réalités qui ne relèvent pas du même ordre, il brouille les repères nécessaires à un jugement juste.

Dans ce contexte, la mémoire de la Shoah constitue un point de repère. Elle rappelle que des intentions explicitement formulées, lorsqu’elles sont portées par des régimes totalitaires et relayées par des structures organisées, doivent être prises pour ce qu’elles sont : une orientation assumée, et non de simples excès de langage.

Dès lors, la question n’est pas de savoir si la critique d’Israël est légitime. L’enjeu véritable réside dans les conditions de son exercice. Une critique qui omet de prendre en compte la nécessité de la légitime défense se prive de sa propre cohérence. Juger un État sans intégrer la nature des menaces auxquelles il est confronté revient à altérer le sens même du jugement.

À cet endroit précis, la lucidité cesse d’être une simple qualité intellectuelle. Elle devient une exigence morale. Elle conditionne la possibilité même d’un discernement.

Guerre Israël–République islamique : frapper les infrastructures civiles en Iran

Depuis des décennies, l’Iran structure, finance et arme un réseau d’acteurs dont la cible assumée est la population civile israélienne. Le Hezbollah au nord, le Hamas au sud, les milices en Irak, les Houthis : l’ensemble compose un dispositif organisé, coordonné, pensé comme l’extension stratégique de Téhéran. Dans cette architecture, la mort de civils israéliens n’est pas un effet secondaire de la guerre ; elle en constitue le centre de gravité. Les tirs vers Tel-Aviv, Haïfa ou les villes du sud ne relèvent pas d’une confrontation militaire classique : ils visent à désarticuler la vie quotidienne, à imposer un climat d’insécurité durable, à transformer l’espace civil en terrain d’usure.

Dans ce contexte, continuer à invoquer une symétrie dans les règles d’engagement revient à se tromper de cadre d’analyse. Lorsqu’un acteur fait du ciblage des civils un axe stratégique explicite, la symétrie disparaît de fait. La question n’est plus celle de ce qui devrait fonctionner selon un principe abstrait, mais de ce qui produit effectivement des effets. Que changent, concrètement, les frappes israéliennes dans la logique adverse ? Si elles ne réduisent ni la capacité ni la volonté de l’Iran et de ses relais à viser des centres urbains israéliens, elles échouent à dissuader.

Chaque séquence reproduit le même schéma. Une salve de roquettes ou de missiles frappe des zones civiles. La riposte israélienne, loin de surprendre, est attendue, anticipée, intégrée dans le calcul de ceux qui la provoquent. À Téhéran, comme au Hezbollah ou au Hamas, on ne s’interroge pas sur sa probabilité, mais sur son intensité. Elle devient une variable parmi d’autres — un coût prévisible, absorbable — compatible avec la poursuite d’une stratégie qui, elle, ne se modifie pas. Dès lors, la riposte perd sa capacité de rupture et s’inscrit dans une forme de routine.

D’un côté, une stratégie qui vise délibérément les civils. De l’autre, un principe qui consiste à ne jamais les viser. Ce principe est fondamental, mais appliqué sans distinction, il peut produire l’effet inverse de celui recherché. Refuser toute atteinte aux structures civiles iraniennes revient, en pratique, à garantir au pouvoir de Téhéran une forme de continuité. Il peut projeter la violence vers l’extérieur tout en en neutralisant les retours sur son propre territoire. Limiter la réponse au seul champ militaire revient alors à laisser intact le cœur du dispositif iranien.

Ne pas viser des vies humaines doit demeurer une ligne intangible. Mais sanctuariser l’ensemble des infrastructures civiles, y compris celles qui permettent au régime de soutenir, d’alimenter et de prolonger sa stratégie, revient à s’imposer une contrainte que l’adversaire transforme en avantage.

Frapper des réseaux électriques, des installations industrielles ou des capacités logistiques ne revient pas à cibler des personnes. Il s’agit d’atteindre les conditions matérielles qui rendent possible, pour le régime iranien, une guerre à distance, menée sans coût intérieur significatif. Ce n’est pas instaurer une symétrie — celle-ci consisterait à viser des civils —, mais corriger une asymétrie structurelle. C’est introduire un prix là où, jusqu’ici, il n’existe pas.

La société iranienne elle-même est traversée par des lignes de fracture profondes, et une part importante de sa population conteste le régime. Cette réalité impose de penser avec précision la notion de coût : faire pression sur les capacités du pouvoir ne revient pas à frapper indistinctement une nation entière, mais à toucher les mécanismes qui permettent à ce pouvoir de se maintenir tout en externalisant la violence.

Tant que le régime iranien peut agir sans que les conditions de son propre fonctionnement soient affectées, la guerre demeure pour lui un instrument à faible coût intérieur. Elle reste soutenable, voire rationnelle dans sa logique. Mais dès lors que ce coût affecte ses infrastructures, la guerre change de nature : elle cesse d’être un levier extérieur pour devenir une contrainte interne, un facteur de déséquilibre.

En réalité, la question posée n’est pas abstraite. Elle se joue ici, entre Israël et l’Iran, dans la manière dont chacun organise la guerre et en assume — ou non — le coût. L’Iran a construit une stratégie qui lui permet de frapper Israël à distance, par procuration, en dispersant le conflit à travers la région tout en préservant son propre territoire. Israël, de son côté, concentre sa réponse sur des cibles militaires ou directement liées à ces menaces, en laissant largement intact le fonctionnement intérieur du régime iranien.

Tant que Téhéran peut soutenir, armer et activer ses relais sans que les infrastructures qui rendent cela possible soient affectées, la guerre reste pour lui supportable. Elle reste extérieure. Elle ne remonte pas jusqu’au cœur du système.

Dès lors, la question n’est plus seulement morale ; elle devient stratégique, au sens le plus concret : Israël peut-il continuer à contenir une stratégie qui le vise directement dans ses villes, tout en laissant hors d’atteinte les conditions matérielles qui la rendent possible en Iran ? Tant que la réponse reste positive, l’asymétrie demeure — et avec elle la capacité de Téhéran à prolonger indéfiniment cette forme de guerre.

Refuser de viser des civils doit rester une ligne absolue. Mais refuser de toucher aux infrastructures qui permettent au régime iranien de mener cette guerre revient, pour Israël, à accepter que le conflit reste dissymétrique — c’est-à-dire durable. À l’inverse, faire remonter une partie du coût vers ces infrastructures ne revient pas à renoncer aux principes, mais à les rendre opérants dans une situation réelle.

Soit la guerre reste quelque chose que l’Iran peut projeter vers Israël sans en subir les conséquences autres que militaires, soit elle devient une contrainte qui affecte aussi le fonctionnement de l’État. Et, dans ce second cas, il ne s’agit plus simplement de modifier une stratégie, mais d’en rendre la poursuite même impossible. Autrement dit, de faire en sorte que le régime iranien ne soit plus en mesure — matériellement, structurellement — de nuire à l’État d’Israël.

Deux régimes, une logique : Iran et Allemagne hitlérienne

Comparer des régimes politiques séparés par le temps, la culture et leurs fondements idéologiques est un exercice délicat. Le risque est double : soit forcer des rapprochements superficiels, soit, à l’inverse, s’interdire de voir des structures pourtant comparables. C’est dans cet intervalle incertain que se pose la question du parallèle entre la République islamique d’Iran et l’Allemagne hitlérienne. L’enjeu n’est pas de produire une analogie polémique ni de réduire l’un à l’autre, mais de déterminer s’il existe entre eux une parenté de nature — non pas dans leurs formes visibles, mais dans leur organisation profonde.

Le rapprochement repose sur des analogies structurelles. Ces deux régimes diffèrent par leur origine, leur langage et leurs références, mais ils se rejoignent par leur logique interne : celle d’un État total, animé par une mission, structuré autour d’un appareil de coercition distinct de l’armée régulière, et fondé sur la désignation d’un ennemi absolu : les Juifs. Dans les deux cas, le pouvoir ne se contente pas d’administrer un territoire ; il se conçoit comme porteur d’une vérité qui excède toute limite politique ordinaire.

Le pouvoir iranien se pense ainsi dépositaire d’une vérité à la fois religieuse et révolutionnaire, appelée à s’étendre au-delà de ses frontières. Il se vit comme une origine, comme une avant-garde chargée d’inaugurer un ordre nouveau. À ce titre, il appartient à cette famille de régimes pour lesquels aucune limite n’est légitime, puisqu’aucune autorité extérieure ne peut rivaliser avec la vérité qu’ils prétendent incarner. Là où l’Allemagne nazie invoquait une vérité raciale et historique, la République islamique revendique une légitimité d’ordre religieux et révolutionnaire ; mais dans les deux cas, cette certitude a le même effet : elle affranchit le pouvoir de toute contrainte et lui confère une légitimité sans recours.

Dans un tel cadre, l’armée régulière devient insuffisante. Il ne s’agit plus seulement de défendre des frontières, mais de préserver et de prolonger une vision du monde. Les Gardiens de la révolution apparaissent alors comme bien davantage qu’une force militaire : ils constituent le bras armé d’une foi, chargés d’assurer la continuité du projet révolutionnaire, d’en surveiller la pureté et d’intervenir partout où celui-ci pourrait vaciller. Cette dualité entre une armée classique et un corps politico-militaire rappelle, dans sa structure, la séparation entre la Wehrmacht et la SS dans l’Allemagne nazie : d’un côté, une institution militaire héritée et codifiée ; de l’autre, une organisation sélectionnée pour sa loyauté et son fanatisme, investie d’une mission supérieure et appelée à occuper une position centrale dans le dispositif du pouvoir.

À cette architecture s’ajoute un maillage intérieur plus diffus, où le Basij agit comme une force de mobilisation et de contrôle. Il ne s’agit pas seulement de réprimer, mais d’encadrer, de surveiller, d’imprégner les comportements. L’idéologie, la coercition et la vigilance s’y entremêlent jusqu’à devenir indissociables, produisant une société tenue non seulement par la loi, mais par une présence constante du regard politique, jusque dans les gestes les plus ordinaires.

À l’extérieur, le régime modifie ses moyens sans altérer sa logique. Là où le nazisme avançait par conquête directe, la République islamique privilégie une stratégie plus diffuse, mais orientée vers une finalité comparable. Elle agit par relais, par réseaux, par organisations interposées, en finançant, armant et coordonnant des acteurs qui prolongent son influence. Ce mode d’action lui permet de projeter sa puissance sans toujours apparaître en première ligne, de brouiller les frontières entre guerre, politique et clandestinité, et de substituer à la conquête territoriale une forme d’expansion idéologique, progressive et capillaire.

C’est toutefois dans la manière dont ces régimes se structurent autour d’un ennemi que leur parenté apparaît avec le plus de netteté. Dans l’Allemagne nazie, cet ennemi était le Juif, non comme adversaire parmi d’autres, mais comme figure absolue du mal. Dans la République islamique, cet ennemi prend le nom d’Israël ; mais là encore, le discours excède la conflictualité politique ordinaire et vise l’existence même de cet objet désigné.

Cette centralité peut donner l’illusion que tout se joue là, que l’essentiel réside dans cette hostilité affichée. C’est une illusion, et même une illusion dangereuse, car elle concentre l’attention sur ce qui est visible tout en dissimulant ce qui est décisif. Dans l’Allemagne nazie, l’antisémitisme ne constituait pas une limite, mais un point de départ : il structurait les représentations, orientait les affects, et ouvrait l’espace d’un projet de domination qui excédait largement son objet immédiat. L’ennemi absolu fonctionnait comme un point de condensation à partir duquel pouvait se déployer une ambition sans borne.

On retrouve une structure analogue dans le régime iranien. La focalisation sur Israël concentre et rend lisible une hostilité qui déborde largement son objet. Le régime ne se définit pas seulement par cette opposition : il s’inscrit dans une vision du monde incompatible avec les formes politiques, culturelles et morales des sociétés occidentales. Israël apparaît alors comme un point de cristallisation — à la fois symbole et avant-poste — à travers lequel se donne à voir une opposition plus profonde.

Dans cette perspective, la conflictualité avec l’Occident ne relève pas d’un choix contingent, mais découle de la structure même du régime, de son rapport à la vérité et de l’extension qu’il vise. La focalisation sur Israël joue un rôle de vecteur idéologique : elle mobilise, simplifie, incarne. Mais, comme dans le nazisme, l’ennemi désigné ne constitue pas une limite ; il ouvre au contraire une dynamique qui tend à s’étendre à tout ce qui échappe à l’ordre que le régime entend instaurer.

Il en résulte qu’il serait erroné de considérer que la question iranienne concerne d’abord les Juifs ou l’État d’Israël. Une telle lecture reconduirait une erreur d’analyse majeure, comparable à celle qui consistait, dans les années 1930, à percevoir l’antisémitisme nazi comme une obsession particulière sans en saisir la portée véritable. Ce qui est en jeu dépasse cet objet apparent et engage la nature même du régime ainsi que la dynamique qu’il porte.

Cela étant, reconnaître ces convergences n’implique pas d’effacer les différences. Le régime nazi s’est installé progressivement, en s’appuyant sur des mécanismes légaux et institutionnels, sans rupture révolutionnaire, tandis que la République islamique est née d’un bouleversement qui a renversé un ordre établi. De même, le nazisme bénéficiait d’un soutien populaire massif, nourri par un antisémitisme largement diffus dans la société allemande, alors que le pouvoir iranien ne repose pas sur une adhésion de même nature ni de même ampleur.

Ces différences ne disqualifient pas la comparaison ; elles en précisent au contraire le sens. Elles indiquent que ce qui rapproche ces régimes ne tient ni à leurs conditions d’émergence ni à leur base sociale, mais à leur structure et à leur dynamique interne. L’idéologie iranienne s’enracine dans le chiisme révolutionnaire, dans la pensée de Khomeini et dans une tradition islamiste propre ; mais cette singularité ne doit pas masquer la convergence des mécanismes. Le régime iranien n’a pas besoin de reprendre le corpus nazi pour en réactiver les ressorts : il lui suffit d’en mobiliser l’équivalent dans un autre langage, comme le montre l’appropriation de certains thèmes antisémites européens, en particulier le négationnisme de la Shoah.

Le rapprochement prend alors tout son sens. Il ne s’agit pas de dire que l’Iran serait une copie du IIIe Reich, mais de constater qu’il en constitue, sous une forme différente, une réactivation. Ce qui les unit n’est pas une identité de contenu doctrinal, mais une identité de structure : un pouvoir total fondé sur une vérité absolue, animé par une mission, organisé autour d’un appareil idéologique armé, et orienté vers la destruction d’un ennemi désigné comme essentiel. À ce niveau, la comparaison cesse d’être une analogie pour devenir un diagnostic, et deux régimes séparés par le temps, la culture et le langage apparaissent comme les manifestations successives d’un même type politique.

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