La révolution sioniste et ses conséquences

Certaines conceptions de l’identité israélienne la présentent comme inachevée, traversée par une tension non résolue entre normalité nationale et singularité historique longue du peuple juif. Dans cette perspective, le projet sioniste aurait porté en lui une double exigence — fonder une nation moderne tout en assumant l’épaisseur d’une histoire plurimillénaire — sans parvenir à en accomplir la synthèse. Il en résulterait une société fragmentée, dont l’unité resterait problématique tant que l’expérience de l’exil ne serait pas intégrée.

Mais cette interprétation repose sur un présupposé discutable selon lequel le sionisme aurait eu pour vocation d’assumer les deux millénaires d’exil. Or il est loin d’être évident que tel ait été le cas. On peut au contraire soutenir que le projet sioniste n’a pas tant cherché à intégrer l’exil qu’à s’en dégager.

L’un des slogans emblématiques de cette orientation — « du Tanakh au Palmach » — exprime bien ce geste : il ne s’agit pas de relier toutes les strates de l’histoire juive, mais d’opérer un saut, de reconnecter la souveraineté antique à sa forme moderne. Dans cette perspective, l’exil n’est pas nié au sens où il serait oublié, mais il est privé de sa fonction normative. Il ne constitue plus le cœur vivant de l’identité, mais un moment dont il faut se libérer pour redevenir un sujet politique.

C’est pourquoi il est plus juste de parler de révolution que de tension. Le sionisme n’est pas l’effort d’une synthèse entre passé et présent, mais la tentative d’instaurer une discontinuité historique. Cette révolution est d’abord nationale : elle vise à restituer au peuple juif les conditions ordinaires de l’existence politique — territoire, souveraineté, institutions. Mais elle est aussi marquée par l’héritage de la modernité européenne, et en particulier par la Haskala. Autrement dit, elle reconstruit une identité à partir de catégories modernes : rationalité politique, sécularisation, primat du collectif national sur les appartenances traditionnelles.

Dans cette perspective, la mise à distance de la religion n’apparaît pas comme une lacune ou une dérive, mais comme un élément constitutif du projet. Il ne s’agissait pas seulement de créer un État pour les Juifs, mais de transformer les Juifs eux-mêmes en sujets politiques modernes. La séparation entre religion et État faisait partie de cette transformation. Les compromis historiques, notamment le « statu quo » conclu avec les milieux religieux au moment de la fondation de l’État, doivent être compris non comme l’expression d’une essence religieuse de l’État, mais comme des concessions destinées à préserver une unité politique fragile. Ils relèvent de l’histoire des compromis, non du cœur du projet.

C’est ici que le regard du philosophe Yeshayahu Leibowitz prend une portée particulière. Il évoque la possibilité qu’il y ait en Israël un nouveau peuple juif issu d’un schisme. Si l’on prend au sérieux l’idée que le sionisme a engendré une forme d’existence radicalement nouvelle — politique, linguistique, culturelle —, alors il n’est pas absurde de penser que cette nouveauté puisse, à terme, se détacher du continuum historique du judaïsme de la diaspora.

Dès lors, la question n’est plus de savoir comment intégrer le passé dans le présent, comme si une synthèse devait être accomplie. Elle consiste plutôt à reconnaître la cohérence interne du projet sioniste lui-même. Malgré la diversité de ses courants — de Theodor Herzl à David Ben-Gurion, en passant par des sensibilités plus culturelles ou plus politiques — une même orientation fondamentale se dégage : celle de la création d’une identité nouvelle, ancrée dans la souveraineté, structurée par des catégories modernes, et distincte des formes d’existence diasporiques.

C’est cette cohérence qui a rendu possible la fondation de l’État en 1948. Elle constitue un contrat implicite, à la fois politique et anthropologique : faire advenir un peuple capable de se penser et de s’organiser comme une nation moderne. Dans ce cadre, la religion conserve une place — historique, culturelle, existentielle —, mais elle ne saurait être le principe organisateur de l’État sans entrer en tension avec ce projet. Ce qui a assuré la survivance du peuple juif dans l’exil ne peut être transposé au cœur d’une souveraineté moderne sans en modifier la nature.

Ainsi, loin d’être une identité inachevée faute d’avoir intégré toutes les dimensions du passé, l’identité israélienne apparaît comme le produit d’un geste fondateur clair et conceptuellement solide : celui d’une reconstruction nationale assumant une part de rupture. La question n’est donc pas tant celle d’une synthèse à accomplir que celle de la fidélité au projet sioniste.

Michel Onfray, cible idéale : LFI à la manœuvre derrière une polémique fabriquée

Fin mars, sur le plateau de CNews, Michel Onfray est invité à commenter l’actualité politique, notamment l’élection récente du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, élu sous l’étiquette de La France insoumise. Dans cette séquence, le philosophe propose une lecture de la situation locale en mobilisant un vocabulaire d’inspiration anthropologique : il évoque une structuration du pouvoir fondée sur des logiques de fidélité collective et d’allégeance autour d’un groupe et de son représentant.

Ces propos, extraits de leur contexte et réduits à quelques formules, sont immédiatement dénoncés comme racistes. Le maire réagit sans délai, bientôt suivi par plusieurs responsables politiques de premier plan — jusqu’au sommet de l’État — qui condamnent à leur tour, sans nuance ni examen, les déclarations du philosophe. En quelques heures, une analyse de nature intellectuelle bascule dans une affaire morale et politique.

À partir de cet instant, un mécanisme bien connu se met en place : celui de la disqualification. Ce qui relevait, chez Michel Onfray, d’une interprétation du réel inscrite dans une tradition de pensée est requalifié en faute. La question de la justesse ou de la pertinence de l’analyse disparaît au profit d’un procès intenté à l’homme lui-même. Par la gravité de l’accusation, toute discussion devient impossible. Ce court-circuit entre parole et condamnation en dit moins sur Michel Onfray que sur le climat idéologique dans lequel il s’exprime.

Philosophe à l’œuvre abondante, Michel Onfray s’est toujours efforcé de penser en dehors des cadres établis. Cette indépendance lui a valu d’être marginalisé, parfois écarté. Sa disparition du service public, notamment de France Culture, est officiellement attribuée à des choix éditoriaux ; mais il est difficile de ne pas y voir aussi la conséquence de positions de plus en plus dissonantes dans un paysage intellectuel uniformisé.

À cette mise à l’écart institutionnelle s’ajoute un traitement médiatique fondé sur la simplification et la caricature. Michel Onfray est devenu une figure que l’on réduit à quelques étiquettes commodes, évitant ainsi d’affronter la complexité de sa pensée. Chaque intervention est désormais prétexte à confirmation d’un procès déjà instruit. L’épisode de CNews ne fait que s’inscrire dans cette mécanique.

Mais il faut aller plus loin : comprendre la nature des réactions suppose d’examiner le rôle actif de La France insoumise dans cette séquence. Le mouvement a fait de la conflictualisation du débat public une stratégie assumée. En substituant à la confrontation des idées une logique d’affrontement moral, en transformant toute critique en attaque illégitime, il installe un climat où l’analyse elle-même devient suspecte.

Cette dynamique s’inscrit, en outre, dans un cadre idéologique plus large où l’antisémitisme, sous des formes renouvelées et politisées, trouve à s’exprimer. Par ses prises de position sur Israël, par ses ambiguïtés face à certains discours et par la tolérance accordée à des rhétoriques qui franchissent les lignes, La France insoumise participe de cette dérive et en constitue aujourd’hui l’un des vecteurs les plus visibles dans le champ politique français.

Dans ce cadre, la réaction à Michel Onfray n’a rien d’accidentel. Elle relève d’une méthode. L’indignation immédiate, la dénonciation sans examen, la mobilisation rapide de relais politiques et médiatiques : tout concourt à produire un effet de sidération, où l’accusation vaut démonstration. Ce n’est pas seulement une réaction, c’est un mode opératoire.

La France insoumise ne se contente pas de participer à ce climat : elle en est l’un des moteurs. En politisant systématiquement les désaccords sur le registre moral, en essentialisant ses adversaires, en rendant suspecte toute parole extérieure à son cadre idéologique, elle contribue à rendre le débat impossible. Dans un tel environnement, la figure de l’intellectuel indépendant devient, par définition, problématique — et doit être neutralisée.

Cela explique le caractère à la fois prévisible et révélateur de la polémique. Prévisible, parce qu’elle s’inscrit dans une logique désormais rodée ; révélateur, parce qu’elle met en lumière l’incapacité croissante à tolérer une parole qui échappe aux catégories dominantes. Michel Onfray ne parle au nom d’aucun camp, ne protège aucun intérêt, ne s’interdit aucun sujet. Cette liberté, qui devrait être la norme de l’exercice intellectuel, est désormais perçue comme une menace.

Ses prises de position récentes, notamment sur l’antisémitisme et sur Israël, ont encore accentué cette singularité. En dénonçant ce qu’il considère comme des ambiguïtés, voire des dérives, dans certains discours politiques — en particulier au sein de La France insoumise — il s’est exposé à une hostilité accrue. Là encore, la critique ne lui est pas opposée sur le terrain des idées, mais disqualifiée en bloc.

L’affaire actuelle agit ainsi comme un révélateur. Elle concentre des tensions anciennes, active des réflexes installés, et mobilise des acteurs engagés dans un rapport de force idéologique. Mais elle révèle surtout une dérive plus profonde : la substitution progressive du débat d’idées par une logique d’exclusion, où accuser dispense d’argumenter, et où condamner tient lieu de penser.

Il est pourtant nécessaire de rappeler une distinction élémentaire. D’un côté, un philosophe qui propose une analyse, avec les outils qui sont les siens, dans une tradition intellectuelle qui n’exclut pas la rudesse. De l’autre, des réactions qui refusent d’entrer dans cette logique et préfèrent déplacer le débat sur un terrain moral où toute contradiction est disqualifiée d’avance. Il ne s’agit pas ici d’un simple désaccord, mais de deux conceptions irréconciliables de la vie intellectuelle.

L’incident de CNews dépasse ainsi le cadre d’une polémique médiatique de plus. Il témoigne d’un déséquilibre profond : celui d’un espace public où la parole indépendante devient vulnérable, et où ceux qui persistent à penser librement s’exposent à des mécanismes de mise en cause systématiques. Défendre Michel Onfray, dans ce contexte, ce n’est pas prendre parti pour un homme ; c’est refuser un système où l’accusation tient lieu d’argument, et où juger remplace désormais comprendre.

Israël et le Liban : une guerre continue depuis 1948

La guerre entre Israël et le Liban ne commence ni avec les frappes récentes, ni avec l’émergence du Hezbollah, ni même avec la présence passée de l’OLP au Liban. Elle débute en 1948, avec l’attaque du Liban au moment de la naissance de l’État d’Israël. À partir de ce point inaugural, une réalité s’installe et ne sera jamais remise en cause : le Liban est en état de guerre avec Israël.

L’armistice signé en 1949 suspend les hostilités sans les résoudre. Depuis lors, aucun traité de paix n’est venu transformer cette suspension en reconnaissance d’Israël par le Liban. L’état juridique et stratégique demeure inchangé. Ce que nous observons depuis 1948 n’est donc pas une succession de crises, mais une guerre continue, ponctuée de phases d’intensité variable — parfois larvée, parfois ouverte.

Cette continuité est systématiquement occultée dans le débat public occidental. Chaque attaque venue du territoire libanais est présentée comme un événement isolé, une rupture soudaine, une « escalade ». Le vocabulaire lui-même contribue à effacer la durée : il suggère l’existence d’un état de paix interrompu par une initiative ponctuelle. Une telle représentation fabrique l’illusion d’une normalité qui n’a jamais existé. En réalité, ces épisodes ne sont que les manifestations visibles d’un conflit enraciné et persistant.

Non seulement le Liban ne reconnaît pas l’État d’Israël, mais il ne reconnaît pas non plus son droit à l’existence, quelles qu’en soient les conditions. Dès lors, toute tentative de dissocier les violences de cette donnée première relève soit d’une méconnaissance de la situation, soit d’un refus de l’assumer.

On objecte alors que les attaques menées depuis le Liban contre Israël seraient le fait d’acteurs non étatiques : hier l’OLP, aujourd’hui le Hezbollah. Cet argument est devenu central dans la lecture contemporaine du conflit. Il repose sur une distinction entre un Liban « officiel » et des forces qui agiraient en marge de celui-ci.

Or le Hezbollah est une composante interne du Liban : enraciné dans la société, intégré à son système politique, représenté dans ses institutions. Ses membres sont des Libanais. Ses décisions s’inscrivent dans un environnement national qui les rend possibles, les tolère, voire les légitime. Considérer le Hezbollah comme extérieur au Liban revient à construire une fiction qui nie la réalité même du pays.

Dire que « ce n’est pas le Liban » mais « le Hezbollah » revient ainsi à dissocier un État de ce qui se produit, de manière répétée, organisée et durable, sur son territoire. Une telle dissociation n’a pas de sens. Ce qu’Israël perçoit n’est pas une abstraction juridique, mais une réalité concrète : des roquettes tirées depuis le Liban, des drones lancés depuis le Liban, des infiltrations venues du Liban. La source est claire : elle est territoriale, humaine — et libanaise.

On avance également que le Liban est un État fragile, fragmenté, incapable de contrôler ses forces internes. Mais cette description est sans incidence du point de vue israélien. La sécurité d’un État ne peut dépendre des défaillances de son voisin. Une menace ne devient pas moins réelle parce qu’elle émane d’un système politique défaillant. Une roquette ne perd pas sa capacité meurtrière parce qu’elle est tirée par un acteur qualifié de « non étatique ».

Autrement dit, l’argument de la faiblesse libanaise ne modifie en rien la réalité du conflit. La comparaison avec l’Iran permet de clarifier cette logique. Israël sait que la société iranienne est traversée de tensions et qu’une part significative de sa population s’oppose au régime des mollahs. Mais cela ne le conduit pas à considérer qu’il n’est en conflit qu’avec les Gardiens de la Révolution. Sur le plan stratégique, c’est l’Iran, en tant qu’État, qui constitue l’ennemi.

Il en va de même pour le Liban. Israël n’a pas à distinguer entre les différentes composantes du pouvoir libanais. Il ne lui appartient pas de démêler les équilibres confessionnels, politiques ou militaires de son voisin. Ce qu’il constate, de manière empirique et répétée, c’est que, depuis 1948, le Liban lui mène la guerre et lui conteste le droit à l’existence. Cette réalité se mesure concrètement : les habitants du nord d’Israël sont contraints d’évacuer leurs maisons, les villes se vident, et la vie quotidienne se déroule sous une tension permanente.

Dès lors, une question simple s’impose : que veut le Liban vis-à-vis d’Israël depuis 1948 ? La réponse est factuelle : la guerre. Face à cela, que veut Israël ? La réponse est d’une simplicité biblique : la paix.

L’argument selon lequel l’État libanais ne serait pas responsable des actions du Hezbollah ne résiste pas à l’analyse. Un État qui n’affronte pas activement, de manière constante et identifiable, une force armée opérant sur son territoire en assume de fait la responsabilité. Or l’État libanais ne combat pas le Hezbollah.

L’ambiguïté entretenue autour de cette responsabilité fausse ainsi la compréhension même du conflit. Elle conduit à traiter comme exceptionnelle une situation qui est en réalité structurelle, et à dissocier artificiellement un territoire des actions qui en émanent de manière continue.

Exonérer le Liban de ce qui se produit sur son territoire reviendrait à admettre qu’un État puisse être le point de départ d’attaques contre son voisin sans jamais en être tenu responsable ; qu’il existerait une forme d’exception stratégique permettant d’abriter, de tolérer ou d’intégrer des forces armées hostiles, tout en se déclarant étranger à leurs actions.

Une telle position est intenable. Aucun État n’accepterait d’être jugé selon ce principe. Aucun État n’accepterait que des tirs de missiles répétés depuis un territoire voisin soient relativisés au motif que l’autorité centrale serait inefficace. Une telle indulgence n’existe nulle part ailleurs.

En réalité, cette dissociation entre le Liban et les actions du Hezbollah repose sur une fiction qui inverse les responsabilités. Elle revient à exiger d’Israël qu’il fasse la part des choses là où l’État libanais lui-même ne la fait pas, en laissant agir sur son territoire une force armée dirigée contre lui.

Un État confronté à une menace ne raisonne pas en termes d’intentions supposées, mais en termes de capacités et de faits. Et les faits, eux, sont constants. Les attaques venues du Liban ne sont ni accidentelles ni marginales : elles s’inscrivent dans une régularité.

C’est pourquoi l’idée même d’« escalade » est trompeuse. Elle suppose une montée progressive à partir d’un état stable. Or il n’y a pas d’état stable. Il y a une tension permanente — parfois contenue, parfois visible, mais jamais absente. Parler d’escalade, c’est suggérer qu’une situation normale aurait été dégradée, alors qu’elle n’a jamais existé.

De la même manière, évoquer un « cycle de violence » introduit une symétrie artificielle. Un cycle suppose une réciprocité mécanique. Mais cette lecture efface l’élément fondamental : la continuité du refus initial du Liban de reconnaître la légitimité de l’Etat d’Israël. Il ne s’agit pas d’une série d’actions et de réactions isolées, mais d’une situation originelle jamais résolue.

Autrement dit, tant que le Liban ne reconnaît pas Israël, tant que des forces opérant depuis son territoire poursuivent des objectifs hostiles à son existence, la question n’est pas celle d’un épisode de violence, mais celle d’un état de guerre.

Cette guerre est politique dans son principe même, car elle repose sur un refus originel jamais levé. Ce refus en constitue le cœur.

Dans ce contexte, demander à Israël de se comporter comme si cette guerre n’existait pas revient à lui demander de nier sa propre réalité stratégique. C’est exiger d’un État qu’il traite comme accidentel ce qu’il vit comme structurel.

Les critiques adressées à Israël manquent dès lors leur objet. Elles jugent des actions ponctuelles sans intégrer le cadre dans lequel elles s’inscrivent. Elles isolent des moments et ignorent la durée. Elles fragmentent ce qui, du point de vue israélien, forme un tout cohérent.

La question n’est donc pas de savoir s’il existe aujourd’hui une crise entre Israël et le Liban. La véritable question est de reconnaître qu’il n’y a jamais eu de rupture dans la guerre commencée en 1948. Ce que l’on décrit comme des « escalades » ou des « cycles » ne sont, en réalité, que les manifestations visibles — intermittentes — d’un état de guerre permanent.

Tant que cette continuité ne sera pas reconnue pour ce qu’elle est — non pas une succession d’événements, mais une réalité structurelle — il sera impossible de comprendre ce qui se joue réellement entre Israël et le Liban.

Sortie le 17 avril de “La fidélité au réel” par Daniel Horowitz- Editions FYP

Chers amis,

Je suis heureux de vous annoncer la parution de mon livre La Fidélité au réel. Entre mémoire et effacement — un regard juif sur l’Europe qui s’oublie.

Il rassemble des textes écrits au fil du temps, dont certains vous seront familiers, ainsi que d’autres qui en prolongent les interrogations.

L’ensemble forme un essai, guidé par une même exigence : celle de la fidélité au réel.

Israël, la morale, la foi, la civilisation européenne s’y croisent, à l’épreuve de la mémoire et de l’oubli.

Le livre est dès à présent disponible en prévente chez FYP Éditions.

À partir du 17 avril, il sera en librairie, ainsi que sur les principales plateformes en ligne.

Je vous en souhaite une lecture attentive.

De la Shoah au projet iranien : la cécité du regard occidental

Il existe, autour d’Israël, une forme de regard critique qui se distingue par son intensité, sa permanence et sa diversité. Ce regard ne se réduit ni à des désaccords politiques ponctuels ni à l’opposition classique entre États. Il s’inscrit dans une mise en question continue, presque obsessionnelle, qui s’exerce depuis des lieux très différents : des capitales ennemies comme des chancelleries alliées, des milieux universitaires comme des opinions publiques — y compris au sein du monde juif lui-même.

Ainsi, Israël est observé, analysé, jugé avec une attention qui n’a guère d’équivalent. Cette attention constante produit un effet paradoxal : à force d’être scruté comme un cas singulier, l’État d’Israël finit par être abordé comme s’il évoluait dans des conditions comparables à celles de n’importe quel État en paix. C’est ce glissement qui mérite d’être interrogé.

Les critiques adressées à Israël ne sont pas, en elles-mêmes, illégitimes. Elles relèvent souvent de l’exigence démocratique. On évoque l’occupation de territoires, la question de la colonisation, l’usage de la force jugé disproportionné ; on souligne les droits des Palestiniens, les fractures territoriales, les asymétries de pouvoir ; on interroge, enfin, la nature même du régime : démocratie pleine ou démocratie sous tension.

Ces interrogations participent d’une vigilance à l’égard de toute démocratie. Mais lorsqu’elles deviennent exclusives, lorsqu’elles s’imposent comme l’unique cadre de lecture, elles cessent d’éclairer pour finir par isoler leur objet. Elles soustraient alors Israël du contexte dans lequel ses décisions prennent sens.

Israël est le seul État au monde confronté, de manière explicite, répétée et structurée, à des appels à sa disparition. Ces appels n’émanent pas de groupes marginaux, mais d’acteurs étatiques et d’organisations armées significatives. Cette réalité n’est pas périphérique ; elle reconfigure en profondeur l’ensemble du paysage stratégique dans lequel le pays évolue.

L’histoire contemporaine offre des exemples d’États ayant cherché à en absorber d’autres ou à les faire disparaître. L’annexion du Koweït par l’Irak en 1990 relevait de cette logique : effacer une entité politique pour l’intégrer à une autre. La violence y était extrême, mais elle demeurait inscrite dans une rationalité identifiable, faite de puissance, de territoire et de domination.

Ce qui vise Israël ne relève pas de ce schéma. Il ne s’agit pas seulement de la supprimer en tant que forme politique, mais de viser l’existence même d’un État en tant qu’il est juif. Autrement dit, ce n’est pas une entité politique qui est en jeu, mais l’expression souveraine d’un peuple.

À cet égard, le parallèle avec le nazisme éclaire la nature du problème. Le projet nazi ne se limitait pas à servir des intérêts nationaux allemands. Il reposait sur une ambition présentée comme universelle, structurée par une idéologie visant l’éradication du peuple juif en tant que tel. Il ne s’agissait ni de le dominer, ni de le déplacer, ni de l’expulser, mais de l’anéantir.

Lorsque, aujourd’hui, les dirigeants de la République islamique d’Iran — relayés par leurs alliés et les organisations qui leur sont affiliées — appellent à la disparition de l’État juif, ces déclarations ne peuvent être réduites à une simple rhétorique. Elles s’inscrivent dans une vision du monde où cette disparition est présentée non seulement comme un objectif stratégique, mais comme une nécessité d’ordre idéologique, voire métaphysique.

Certes, les fondements diffèrent : le nazisme reposait sur une idéologie raciale, tandis que le régime iranien s’inscrit dans une théocratie révolutionnaire. Mais du point de vue de ceux qui sont visés, la structure est analogue. Dans les deux cas, le peuple juif est désigné comme une figure du mal, dont l’existence même est jugée incompatible avec l’ordre du monde tel que le conçoit l’idéologie en question.

Depuis la révolution islamique de 1979, la destruction d’Israël constitue un axe central de la politique iranienne. Cet objectif n’est ni marginal ni circonstanciel : il est inscrit dans la définition même du régime et se décline à travers un ensemble d’alliances et de réseaux régionaux qui en assurent la traduction opérationnelle.

Dans cette perspective, l’Iran ne peut être considéré comme un acteur parmi d’autres d’un conflit régional. Il apparaît comme le lieu où se reformule, sous des formes nouvelles, une logique de déshumanisation du peuple juif. Les organisations qui gravitent dans son orbite, les actions qu’elles mènent, les cibles qu’elles choisissent, en portent la marque.

Parallèlement — et le décalage prend ici une dimension presque irréelle — le regard occidental se déploie avec application dans l’examen des écarts et des contradictions de la démocratie israélienne. Dans le calme climatisé des studios, à distance exacte du réel, chaque décision est disséquée, chaque opération évaluée, chaque principe ajusté avec une précision d’horlogerie. L’ensemble compose un univers d’analyse cohérent, où rien ne dépasse, où tout s’ordonne — un monde où la complexité est maîtrisée, et surtout tenue à distance.

Ce dispositif ne se contente pas de produire de l’analyse ; il obéit à une logique plus précise. Plus la critique est sévère, plus elle est valorisée. Lorsqu’elle émane de figures reconnues, elle est aussitôt élevée au rang de lucidité. Et lorsqu’elle est portée — degré supplémentaire — par des intellectuels juifs se déclarant attachés à Israël, elle atteint une forme d’accomplissement : la distance devient preuve, la sévérité validation.

L’exercice cesse alors d’être analytique. Il devient performatif. L’attachement proclamé fonctionne comme un préalable, la mise en accusation comme une garantie, et l’ensemble est accueilli avec une approbation d’autant plus marquée qu’il semble se retourner contre son propre point d’origine. Ce qui est salué, au fond, n’est pas tant la justesse du propos que la position depuis laquelle il est énoncé.

Dans ce dispositif ordonné, où chaque élément trouve sa place, une donnée essentielle tend à disparaître : la réalité même dans laquelle ces analyses prétendent s’inscrire. Tout se passe comme si Israël évoluait dans des conditions ordinaires, comme si les catégories usuelles du jugement suffisaient à en rendre compte.

Le contraste en devient alors saisissant. Tandis qu’existe, de manière explicite et répétée, une menace visant l’effacement même d’Israël — y compris sous une forme nucléaire — le débat se déploie comme si cette donnée ne relevait que d’un arrière-plan secondaire. Les analyses sont fines, les arguments élaborés, les désaccords articulés ; mais ils s’inscrivent dans un cadre qui fait abstraction de ce qui devrait en constituer le point de départ : l’existence d’un projet d’anéantissement d’Israël.

On peut imaginer ce qu’aurait été une critique qui, au moment de la lutte contre l’Allemagne nazie, se serait principalement concentrée sur les erreurs ou les fautes commises par les Alliés. De telles critiques auraient pu exister, et certaines auraient été légitimes. Mais jamais elles n’auraient pris la forme d’une symétrie morale avec le projet nazi lui-même.

Or, c’est un glissement de cet ordre que l’on observe aujourd’hui. L’attention se porte sur ce qui est visible, discutable, perfectible — les décisions d’un État démocratique — tandis que ce qui devrait structurer le jugement, à savoir l’existence d’une menace visant sa disparition, est relégué au second plan. En introduisant une forme de symétrie entre des réalités qui ne relèvent pas du même ordre, il brouille les repères nécessaires à un jugement juste.

Dans ce contexte, la mémoire de la Shoah constitue un point de repère. Elle rappelle que des intentions explicitement formulées, lorsqu’elles sont portées par des régimes totalitaires et relayées par des structures organisées, doivent être prises pour ce qu’elles sont : une orientation assumée, et non de simples excès de langage.

Dès lors, la question n’est pas de savoir si la critique d’Israël est légitime. L’enjeu véritable réside dans les conditions de son exercice. Une critique qui omet de prendre en compte la nécessité de la légitime défense se prive de sa propre cohérence. Juger un État sans intégrer la nature des menaces auxquelles il est confronté revient à altérer le sens même du jugement.

À cet endroit précis, la lucidité cesse d’être une simple qualité intellectuelle. Elle devient une exigence morale. Elle conditionne la possibilité même d’un discernement.

Guerre Israël–République islamique : frapper les infrastructures civiles en Iran

Depuis des décennies, l’Iran structure, finance et arme un réseau d’acteurs dont la cible assumée est la population civile israélienne. Le Hezbollah au nord, le Hamas au sud, les milices en Irak, les Houthis : l’ensemble compose un dispositif organisé, coordonné, pensé comme l’extension stratégique de Téhéran. Dans cette architecture, la mort de civils israéliens n’est pas un effet secondaire de la guerre ; elle en constitue le centre de gravité. Les tirs vers Tel-Aviv, Haïfa ou les villes du sud ne relèvent pas d’une confrontation militaire classique : ils visent à désarticuler la vie quotidienne, à imposer un climat d’insécurité durable, à transformer l’espace civil en terrain d’usure.

Dans ce contexte, continuer à invoquer une symétrie dans les règles d’engagement revient à se tromper de cadre d’analyse. Lorsqu’un acteur fait du ciblage des civils un axe stratégique explicite, la symétrie disparaît de fait. La question n’est plus celle de ce qui devrait fonctionner selon un principe abstrait, mais de ce qui produit effectivement des effets. Que changent, concrètement, les frappes israéliennes dans la logique adverse ? Si elles ne réduisent ni la capacité ni la volonté de l’Iran et de ses relais à viser des centres urbains israéliens, elles échouent à dissuader.

Chaque séquence reproduit le même schéma. Une salve de roquettes ou de missiles frappe des zones civiles. La riposte israélienne, loin de surprendre, est attendue, anticipée, intégrée dans le calcul de ceux qui la provoquent. À Téhéran, comme au Hezbollah ou au Hamas, on ne s’interroge pas sur sa probabilité, mais sur son intensité. Elle devient une variable parmi d’autres — un coût prévisible, absorbable — compatible avec la poursuite d’une stratégie qui, elle, ne se modifie pas. Dès lors, la riposte perd sa capacité de rupture et s’inscrit dans une forme de routine.

D’un côté, une stratégie qui vise délibérément les civils. De l’autre, un principe qui consiste à ne jamais les viser. Ce principe est fondamental, mais appliqué sans distinction, il peut produire l’effet inverse de celui recherché. Refuser toute atteinte aux structures civiles iraniennes revient, en pratique, à garantir au pouvoir de Téhéran une forme de continuité. Il peut projeter la violence vers l’extérieur tout en en neutralisant les retours sur son propre territoire. Limiter la réponse au seul champ militaire revient alors à laisser intact le cœur du dispositif iranien.

Ne pas viser des vies humaines doit demeurer une ligne intangible. Mais sanctuariser l’ensemble des infrastructures civiles, y compris celles qui permettent au régime de soutenir, d’alimenter et de prolonger sa stratégie, revient à s’imposer une contrainte que l’adversaire transforme en avantage.

Frapper des réseaux électriques, des installations industrielles ou des capacités logistiques ne revient pas à cibler des personnes. Il s’agit d’atteindre les conditions matérielles qui rendent possible, pour le régime iranien, une guerre à distance, menée sans coût intérieur significatif. Ce n’est pas instaurer une symétrie — celle-ci consisterait à viser des civils —, mais corriger une asymétrie structurelle. C’est introduire un prix là où, jusqu’ici, il n’existe pas.

La société iranienne elle-même est traversée par des lignes de fracture profondes, et une part importante de sa population conteste le régime. Cette réalité impose de penser avec précision la notion de coût : faire pression sur les capacités du pouvoir ne revient pas à frapper indistinctement une nation entière, mais à toucher les mécanismes qui permettent à ce pouvoir de se maintenir tout en externalisant la violence.

Tant que le régime iranien peut agir sans que les conditions de son propre fonctionnement soient affectées, la guerre demeure pour lui un instrument à faible coût intérieur. Elle reste soutenable, voire rationnelle dans sa logique. Mais dès lors que ce coût affecte ses infrastructures, la guerre change de nature : elle cesse d’être un levier extérieur pour devenir une contrainte interne, un facteur de déséquilibre.

En réalité, la question posée n’est pas abstraite. Elle se joue ici, entre Israël et l’Iran, dans la manière dont chacun organise la guerre et en assume — ou non — le coût. L’Iran a construit une stratégie qui lui permet de frapper Israël à distance, par procuration, en dispersant le conflit à travers la région tout en préservant son propre territoire. Israël, de son côté, concentre sa réponse sur des cibles militaires ou directement liées à ces menaces, en laissant largement intact le fonctionnement intérieur du régime iranien.

Tant que Téhéran peut soutenir, armer et activer ses relais sans que les infrastructures qui rendent cela possible soient affectées, la guerre reste pour lui supportable. Elle reste extérieure. Elle ne remonte pas jusqu’au cœur du système.

Dès lors, la question n’est plus seulement morale ; elle devient stratégique, au sens le plus concret : Israël peut-il continuer à contenir une stratégie qui le vise directement dans ses villes, tout en laissant hors d’atteinte les conditions matérielles qui la rendent possible en Iran ? Tant que la réponse reste positive, l’asymétrie demeure — et avec elle la capacité de Téhéran à prolonger indéfiniment cette forme de guerre.

Refuser de viser des civils doit rester une ligne absolue. Mais refuser de toucher aux infrastructures qui permettent au régime iranien de mener cette guerre revient, pour Israël, à accepter que le conflit reste dissymétrique — c’est-à-dire durable. À l’inverse, faire remonter une partie du coût vers ces infrastructures ne revient pas à renoncer aux principes, mais à les rendre opérants dans une situation réelle.

Soit la guerre reste quelque chose que l’Iran peut projeter vers Israël sans en subir les conséquences autres que militaires, soit elle devient une contrainte qui affecte aussi le fonctionnement de l’État. Et, dans ce second cas, il ne s’agit plus simplement de modifier une stratégie, mais d’en rendre la poursuite même impossible. Autrement dit, de faire en sorte que le régime iranien ne soit plus en mesure — matériellement, structurellement — de nuire à l’État d’Israël.

Deux régimes, une logique : Iran et Allemagne hitlérienne

Comparer des régimes politiques séparés par le temps, la culture et leurs fondements idéologiques est un exercice délicat. Le risque est double : soit forcer des rapprochements superficiels, soit, à l’inverse, s’interdire de voir des structures pourtant comparables. C’est dans cet intervalle incertain que se pose la question du parallèle entre la République islamique d’Iran et l’Allemagne hitlérienne. L’enjeu n’est pas de produire une analogie polémique ni de réduire l’un à l’autre, mais de déterminer s’il existe entre eux une parenté de nature — non pas dans leurs formes visibles, mais dans leur organisation profonde.

Le rapprochement repose sur des analogies structurelles. Ces deux régimes diffèrent par leur origine, leur langage et leurs références, mais ils se rejoignent par leur logique interne : celle d’un État total, animé par une mission, structuré autour d’un appareil de coercition distinct de l’armée régulière, et fondé sur la désignation d’un ennemi absolu : les Juifs. Dans les deux cas, le pouvoir ne se contente pas d’administrer un territoire ; il se conçoit comme porteur d’une vérité qui excède toute limite politique ordinaire.

Le pouvoir iranien se pense ainsi dépositaire d’une vérité à la fois religieuse et révolutionnaire, appelée à s’étendre au-delà de ses frontières. Il se vit comme une origine, comme une avant-garde chargée d’inaugurer un ordre nouveau. À ce titre, il appartient à cette famille de régimes pour lesquels aucune limite n’est légitime, puisqu’aucune autorité extérieure ne peut rivaliser avec la vérité qu’ils prétendent incarner. Là où l’Allemagne nazie invoquait une vérité raciale et historique, la République islamique revendique une légitimité d’ordre religieux et révolutionnaire ; mais dans les deux cas, cette certitude a le même effet : elle affranchit le pouvoir de toute contrainte et lui confère une légitimité sans recours.

Dans un tel cadre, l’armée régulière devient insuffisante. Il ne s’agit plus seulement de défendre des frontières, mais de préserver et de prolonger une vision du monde. Les Gardiens de la révolution apparaissent alors comme bien davantage qu’une force militaire : ils constituent le bras armé d’une foi, chargés d’assurer la continuité du projet révolutionnaire, d’en surveiller la pureté et d’intervenir partout où celui-ci pourrait vaciller. Cette dualité entre une armée classique et un corps politico-militaire rappelle, dans sa structure, la séparation entre la Wehrmacht et la SS dans l’Allemagne nazie : d’un côté, une institution militaire héritée et codifiée ; de l’autre, une organisation sélectionnée pour sa loyauté et son fanatisme, investie d’une mission supérieure et appelée à occuper une position centrale dans le dispositif du pouvoir.

À cette architecture s’ajoute un maillage intérieur plus diffus, où le Basij agit comme une force de mobilisation et de contrôle. Il ne s’agit pas seulement de réprimer, mais d’encadrer, de surveiller, d’imprégner les comportements. L’idéologie, la coercition et la vigilance s’y entremêlent jusqu’à devenir indissociables, produisant une société tenue non seulement par la loi, mais par une présence constante du regard politique, jusque dans les gestes les plus ordinaires.

À l’extérieur, le régime modifie ses moyens sans altérer sa logique. Là où le nazisme avançait par conquête directe, la République islamique privilégie une stratégie plus diffuse, mais orientée vers une finalité comparable. Elle agit par relais, par réseaux, par organisations interposées, en finançant, armant et coordonnant des acteurs qui prolongent son influence. Ce mode d’action lui permet de projeter sa puissance sans toujours apparaître en première ligne, de brouiller les frontières entre guerre, politique et clandestinité, et de substituer à la conquête territoriale une forme d’expansion idéologique, progressive et capillaire.

C’est toutefois dans la manière dont ces régimes se structurent autour d’un ennemi que leur parenté apparaît avec le plus de netteté. Dans l’Allemagne nazie, cet ennemi était le Juif, non comme adversaire parmi d’autres, mais comme figure absolue du mal. Dans la République islamique, cet ennemi prend le nom d’Israël ; mais là encore, le discours excède la conflictualité politique ordinaire et vise l’existence même de cet objet désigné.

Cette centralité peut donner l’illusion que tout se joue là, que l’essentiel réside dans cette hostilité affichée. C’est une illusion, et même une illusion dangereuse, car elle concentre l’attention sur ce qui est visible tout en dissimulant ce qui est décisif. Dans l’Allemagne nazie, l’antisémitisme ne constituait pas une limite, mais un point de départ : il structurait les représentations, orientait les affects, et ouvrait l’espace d’un projet de domination qui excédait largement son objet immédiat. L’ennemi absolu fonctionnait comme un point de condensation à partir duquel pouvait se déployer une ambition sans borne.

On retrouve une structure analogue dans le régime iranien. La focalisation sur Israël concentre et rend lisible une hostilité qui déborde largement son objet. Le régime ne se définit pas seulement par cette opposition : il s’inscrit dans une vision du monde incompatible avec les formes politiques, culturelles et morales des sociétés occidentales. Israël apparaît alors comme un point de cristallisation — à la fois symbole et avant-poste — à travers lequel se donne à voir une opposition plus profonde.

Dans cette perspective, la conflictualité avec l’Occident ne relève pas d’un choix contingent, mais découle de la structure même du régime, de son rapport à la vérité et de l’extension qu’il vise. La focalisation sur Israël joue un rôle de vecteur idéologique : elle mobilise, simplifie, incarne. Mais, comme dans le nazisme, l’ennemi désigné ne constitue pas une limite ; il ouvre au contraire une dynamique qui tend à s’étendre à tout ce qui échappe à l’ordre que le régime entend instaurer.

Il en résulte qu’il serait erroné de considérer que la question iranienne concerne d’abord les Juifs ou l’État d’Israël. Une telle lecture reconduirait une erreur d’analyse majeure, comparable à celle qui consistait, dans les années 1930, à percevoir l’antisémitisme nazi comme une obsession particulière sans en saisir la portée véritable. Ce qui est en jeu dépasse cet objet apparent et engage la nature même du régime ainsi que la dynamique qu’il porte.

Cela étant, reconnaître ces convergences n’implique pas d’effacer les différences. Le régime nazi s’est installé progressivement, en s’appuyant sur des mécanismes légaux et institutionnels, sans rupture révolutionnaire, tandis que la République islamique est née d’un bouleversement qui a renversé un ordre établi. De même, le nazisme bénéficiait d’un soutien populaire massif, nourri par un antisémitisme largement diffus dans la société allemande, alors que le pouvoir iranien ne repose pas sur une adhésion de même nature ni de même ampleur.

Ces différences ne disqualifient pas la comparaison ; elles en précisent au contraire le sens. Elles indiquent que ce qui rapproche ces régimes ne tient ni à leurs conditions d’émergence ni à leur base sociale, mais à leur structure et à leur dynamique interne. L’idéologie iranienne s’enracine dans le chiisme révolutionnaire, dans la pensée de Khomeini et dans une tradition islamiste propre ; mais cette singularité ne doit pas masquer la convergence des mécanismes. Le régime iranien n’a pas besoin de reprendre le corpus nazi pour en réactiver les ressorts : il lui suffit d’en mobiliser l’équivalent dans un autre langage, comme le montre l’appropriation de certains thèmes antisémites européens, en particulier le négationnisme de la Shoah.

Le rapprochement prend alors tout son sens. Il ne s’agit pas de dire que l’Iran serait une copie du IIIe Reich, mais de constater qu’il en constitue, sous une forme différente, une réactivation. Ce qui les unit n’est pas une identité de contenu doctrinal, mais une identité de structure : un pouvoir total fondé sur une vérité absolue, animé par une mission, organisé autour d’un appareil idéologique armé, et orienté vers la destruction d’un ennemi désigné comme essentiel. À ce niveau, la comparaison cesse d’être une analogie pour devenir un diagnostic, et deux régimes séparés par le temps, la culture et le langage apparaissent comme les manifestations successives d’un même type politique.

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