Nadav Lapid et la fin du bon Israélien

Il arrive qu’un destin individuel éclaire tout un climat intellectuel. L’affaire Nadav Lapid appartient à cette catégorie. Depuis des années, ce cinéaste israélien est célébré dans les festivals européens comme l’une des consciences critiques de son pays. Son œuvre, ses interventions publiques et ses prises de position ont fait de lui une figure d’un certain paysage culturel occidental : celui où Israël occupe la place de l’accusé et où l’artiste israélien est d’autant plus admiré qu’il participe à l’instruction du procès.

Or voici que Lapid se retrouve à son tour mis en accusation. Pas par des nationalistes israéliens. Pas par les gouvernements qu’il critique. Pas par les institutions qu’il dénonce. Mais par une partie de ceux qui, jusqu’ici, constituaient son environnement politique naturel. Son éviction du Festival international du film de Marseille est un symptôme. Elle révèle quelque chose d’essentiel sur une époque qui parle de liberté, de pluralisme et d’ouverture, tout en manifestant une difficulté croissante à supporter la complexité.

Lapid a sans doute du talent. Mais il serait naïf de croire que sa reconnaissance internationale repose uniquement sur ses qualités artistiques. Dans le monde culturel contemporain, les œuvres sont accompagnées d’un récit. Et le récit de Lapid est celui de l’Israélien qui dévoile au monde les péchés d’Israël.

Ce rôle lui confère une place de choix. Dans certains milieux, la critique d’Israël est devenue un marqueur d’appartenance. L’artiste israélien critique y bénéficie d’une autorité singulière. Il apporte la caution du témoin. Il confirme ce que beaucoup souhaitent entendre. Il permet de transformer une opinion en certitude.

Le problème n’est pas qu’un artiste critique son pays. Le problème apparaît lorsque la critique cesse d’être une méthode de compréhension pour devenir un principe d’identité. Lorsqu’elle ne cherche plus à éclairer une réalité mais à la réduire à un seul de ses aspects.

On présente Lapid comme un opposant. Mais l’opposition démocratique est une pratique avant d’être une posture. Elle implique une participation à la vie collective du pays. Elle suppose une confrontation avec ses concitoyens, avec ses adversaires et avec les institutions que l’on combat.

Or Lapid vit en France. Ce déplacement n’invalide pas son regard mais en modifie la nature. Son dialogue n’est plus avec la société israélienne ; il est avec des publics étrangers. Son œuvre n’est plus une intervention dans le débat national ; elle contribue à une représentation d’Israël élaborée hors d’Israël.

Depuis des années, ses films et ses interventions reviennent sur le nationalisme israélien, la violence, l’armée, le rapport au pouvoir, les aveuglements collectifs. À mesure que son discours s’est radicalisé, une question s’impose : que manque-t-il dans ce tableau ? Car toute vision du monde se définit autant par ce qu’elle montre que par ce qu’elle laisse hors champ.

Or ce qui disparaît du récit de Lapid n’est pas un détail mais un élément central de la réalité israélienne : la nature des forces qui s’opposent à Israël. À force de scruter les fautes de l’État hébreu, son regard perd de vue les objectifs de ceux qui le combattent. Le problème n’est pas l’excès de critique ; le problème est que la critique finit par évoluer dans un univers où Israël agit, tandis que ses adversaires n’existent plus que comme arrière-plan.

On peut critiquer les gouvernements israéliens. On peut dénoncer certaines opérations militaires. On peut contester des choix stratégiques ou des décisions politiques. Mais aucune analyse sérieuse ne peut ignorer le contexte historique et géopolitique dans lequel Israël vit.

Depuis sa création, Israël est confronté à des acteurs qui contestent son existence. Cette réalité est observable, documentée, revendiquée. Le Hamas, le Hezbollah et le régime iranien ne contestent pas simplement une frontière, un gouvernement ou une politique particulière. Pour eux, la question touche à la légitimité même de l’existence d’un État juif.

On peut débattre de la guerre menée à Gaza. On peut contester ses modalités, son ampleur ou ses conséquences. Mais il est impossible de comprendre la riposte israélienne au 7 octobre sans tenir compte de ce qui l’a provoquée. C’est précisément ici que le regard de Lapid atteint ses limites.

Les fautes d’Israël occupent le centre du récit. Les intentions de ses ennemis disparaissent complètement. Cette absence est loin d’être anodine. Elle conduit à analyser chaque décision israélienne comme un phénomène détaché de la nature même de la menace à laquelle elle répond.

Ceux qui combattent Israël ne cherche ni un compromis, ni un partage, ni même une victoire politique. Leur horizon déclaré est radical. Ce qu’ils contestent n’est pas telle frontière, tel gouvernement ou telle coalition. Ce qu’ils contestent est l’existence même d’un Israël souverain.

Il s’agit d’un projet de génocide. Les discours existent, les slogans existent, les textes existent. Depuis des décennies, des mouvements et des régimes affirment leur volonté de voir disparaître Israël de la carte du monde. Derrière la rhétorique politique se dessine le refus que le peuple juif puisse disposer d’une existence indépendante au Moyen-Orient.

C’est cette réalité qui est étrangement absente du récit de Lapid. Comme si Israël évoluait dans un vide historique. Comme si ses peurs étaient imaginaires. Comme si les menaces dont il fait l’objet relevaient de la propagande plutôt que d’intentions revendiquées.

Lorsqu’un peuple entend répéter que sa présence au monde est illégitime, que son État est une anomalie et que son avenir devrait prendre fin, il ne réagit pas comme un peuple confronté à un différend diplomatique. L’histoire juive confère à ces menaces une résonance particulière. Beaucoup d’Israéliens y voient la résurgence d’un vieux rêve d’anéantissement. La possibilité, sous des formes nouvelles, d’une catastrophe que l’Europe du XXe siècle avait déjà rendue imaginable.

La critique de Lapid atteint sa limite mais ne décrit qu’une partie du réel. Elle traite Israël comme un sujet historique responsable de ses choix, ce qu’il est, mais elle réduit ses adversaires à des silhouettes sans projet, comme si leurs intentions n’avaient aucune incidence.

La faiblesse de la vision de Lapid réside dans cette difficulté à intégrer cette dimension de la réalité israélienne. Comme si la dynamique du conflit devait être cherchée exclusivement à Jérusalem et jamais à Gaza, au Liban, au Yémen, en Irak ou à Téhéran. Comme si les projets politiques et idéologiques des mouvements qui consacrent une part considérable de leurs ressources à la destruction d’Israël relevaient d’un élément secondaire.

Invité à participer au jury du festival, Lapid s’est retrouvé au cœur d’une campagne de boycott menée par des militants favorables à l’exclusion d’Israël. Malgré ses critiques contre son pays, malgré son opposition au gouvernement israélien, malgré son statut de « dissident » célébré dans les festivals internationaux, il demeurait israélien.

Ceux qui ont demandé l’exclusion de Lapid du festival ne lui reprochaient officiellement ni une œuvre particulière, ni une déclaration précise, ni même un improbable  soutien au gouvernement israélien. Ils lui reprochaient d’être israélien. C’est du moins ainsi que l’affaire a été présentée.

Mais cette explication ne résiste pas à l’examen. Car Lapid avait précisément consacré une partie importante de sa carrière à prendre ses distances avec l’État israélien, avec ses gouvernements et avec une grande partie de ses choix politiques. Il avait fourni tous les signes permettant d’être reconnu comme un « bon Israélien » par les milieux qui l’avaient longtemps célébré.

Or cela n’a finalement pas suffi.

C’est là que l’affaire devient révélatrice. Car lorsque toutes les différences politiques ont été effacées, lorsque toutes les nuances ont été ignorées, lorsque toutes les prises de distance ont été jugées insuffisantes, il ne restait plus qu’un fait irréductible : son appartenance à ce que représente Israël.

Pendant longtemps, Lapid a semblé croire que la critique d’Israël suffisait à le placer hors du cercle des accusés. L’épisode marseillais suggère l’inverse. Une logique d’exclusion identitaire ne s’arrête jamais là où ses partisans prétendent la limiter. Elle commence par distinguer les bons des mauvais Israéliens. Puis elle découvre que les bons Israéliens sont encore des Israéliens. Puis elle finit par s’intéresser à ce qui, derrière l’identité israélienne, est véritablement visé.

Car Israël n’est pas seulement un État parmi d’autres. Il est l’État du peuple juif. Et c’est peut-être là que se trouve le point aveugle de toute cette séquence.

On répète souvent que certains militants confondent critique d’Israël et hostilité envers les Israéliens. La réalité est parfois plus troublante encore. Ce qui apparaît dans certaines formes de radicalisation politique n’est pas seulement un rejet d’Israël comme acteur géopolitique ; c’est une difficulté à accepter la légitimité même d’une existence politique juive organisée et forte.

À ce stade, l’identité israélienne devient une surface. Derrière elle réapparaît une question plus ancienne. Ce qui est jugé n’est plus seulement un passeport, une nationalité ou une position politique. C’est l’appartenance à une histoire particulière et à un peuple particulier.

L’ironie est que Lapid semble lui-même incapable de reconnaître cette dimension. Comme si l’expérience qu’il vient de traverser ne confirmait pas ce qu’une partie des Israéliens perçoit depuis longtemps : certaines hostilités dirigées contre Israël ne s’arrêtent pas à Israël.

L’angle mort qui traverse son œuvre n’est donc pas seulement politique ; il est existentiel. À force de considérer les menaces pesant sur Israël comme des constructions idéologiques ou des effets de discours, il a sous-estimé la persistance d’une réalité plus profonde : la difficulté qu’éprouvent certains courants à accepter l’existence  des Juifs lorsqu’elle prend la forme de la souveraineté.

Ce qui est arrivé à Lapid n’est donc pas seulement l’histoire d’un boycott. C’est l’histoire d’une désillusion. L’histoire d’un homme qui croyait être jugé pour ses idées et qui découvre qu’il est d’abord ramené à une identité. L’histoire d’un cinéaste qui pensait pouvoir sortir du cadre par la critique et qui constate que, pour certains, le cadre demeure inchangé.

La réalité qui a fini par entrer dans son champ de vision est peut-être celle-ci : la figure du bon Israélien n’offre finalement aucune protection. Lorsque toutes les nuances ont été effacées et toutes les dissidences jugées insuffisantes, il ne reste plus qu’une appartenance irréductible. Pour certains, Nadav Lapid n’est plus un Israélien parmi d’autres. Il est un Juif.

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