Un père, une arme, un enfant

Je n’ai jamais aimé les uniformes. Leur raideur m’a toujours semblé étrangère à la vie. Mon service militaire en Belgique n’avait fait que confirmer ce sentiment : la discipline y étouffait la pensée, et l’ordre n’avait d’autre but que lui-même.

Aujourd’hui, pourtant, quelque chose m’a saisi. À la terrasse d’un café, tout près de moi, un officier de Tsahal prenait un moment de répit en famille. L’allure sobre, la présence tranquille, l’uniforme porté sans ostentation. Sur sa manche, l’insigne de commandant de bataillon d’artillerie : lieutenant-colonel, cinq cents hommes sous ses ordres. Il paraissait à peine plus de trente ans. Un homme jeune, déjà vieux de guerre.

Sur ses genoux, son arme — comme la règle l’exige : un soldat de Tsahal ne s’en sépare jamais. À bout de bras, il tenait son bébé de quelques mois. Il jouait avec lui, le soulevait, le faisait rire. L’enfant lui attrapait le visage de ses mains minuscules, et le père souriait, tout entier à ce geste. La scène était d’une simplicité absolue, et d’une justesse indicible.

Je ne le connaissais pas. Je lui ai demandé la permission de le photographier. Il m’a répondu d’un sourire aimable, indifférent, comme s’il n’était à cet instant qu’un jeune père parmi d’autres. Je n’ai rien ajouté, pour ne pas troubler ce moment de bonheur.

Mais en le regardant, je voyais ce que la scène taisait : le fracas des canons, la poussière, les attentes sans objet, la saleté, les nuits humides et les journées torrides, la fatigue, la responsabilité de centaines de jeunes hommes arrachés, comme lui, à leur quotidien. Il avait sans doute passé deux ans à Gaza ou au Liban — ou les deux — la peur au ventre, dans le vacarme et la terreur. Et le voilà, assis à la terrasse d’un café, à faire rire son enfant à pleine gorge.

C’est cela, je crois, que cette image m’a donné : la coexistence de deux mondes — celui de la tendresse, comme une parenthèse dans la violence, le fusil-mitrailleur sur les genoux. Gaza, les ruines, les morts, la colère : tout cela suspendu. Le cessez-le-feu, fragile, irréel ; et pourtant, sur cette terrasse, une promesse bien réelle : celle d’un avenir radieux.

Peut-être faut-il admettre qu’il n’y a là ni symbole, ni leçon. Seulement un instant, sans commentaire : un père, une arme, un enfant. Le monde entier contenu dans cette géométrie sommaire. Le réel poignant. Ce que nous appelons, faute de mieux, la vie.

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