Réponse à la réponse du Dr Kneller

Cher Romy,

Je suis un athée de culture juive. La référence au divin n’entre ni dans mon rapport au sionisme ni dans mon identité juive, même s’il est vrai que la Torah en constitue le mythe fondateur.

Tu estimes que, sans référence au divin, l’État d’Israël manque de fondement. De mon point de vue, c’est l’inverse. Mon attachement à Israël s’enracine dans une histoire plurimillénaire, une civilisation, un corpus littéraire, une mémoire collective, ainsi que dans la volonté d’un peuple de persévérer dans son être. Ces éléments sont observables, transmissibles, partageables. Ensemble, ils fondent non seulement une aspiration à la souveraineté politique, mais aussi les conditions historiques et spirituelles qui ont rendu possible le projet sioniste.

Fonder cette légitimité sur ce que je tiens pour une fiction — Dieu — ne permet ni de l’établir, ni de la partager, ni de prétendre à une validité commune. Une telle position tend à se soustraire à la discussion ; elle peut même, parfois, appeler à s’imposer. C’est pourquoi la séparation entre religion et État me paraît constituer une exigence fondamentale de tout projet démocratique.

Quant à l’hypothèse d’une source divine, la charge de la preuve incombe à celui qui l’affirme. Je ne me reconnais pas dans l’idée selon laquelle ma position reposerait sur un axiome symétrique au tien. Je ne substitue pas une doctrine à une autre, ni une croyance à une autre. Je ne prétends pas connaître la nature ultime du monde ; je me limite à reconnaître, en tant qu’homme, les productions humaines — parmi lesquelles la Torah.

S’agissant de Maïmonide, les passages que tu cites dessinent effectivement une vision où le retour du peuple juif sur sa terre occupe une place centrale. Il précise toutefois que rien ne changera dans l’ordre du monde à l’époque messianique, si ce n’est la fin de la servitude aux nations et le rétablissement de la souveraineté en terre d’Israël (Mishneh Torah, Hilkhot Melakhim, chap. 12).

Dans cette perspective, il n’est pas incohérent de voir dans le projet sioniste une forme de réalisation de cette aspiration. Mais cette conception s’inscrit dans une approche rationnelle du messianisme : la transformation relève du politique, non d’une rupture métaphysique. Le fait que Maïmonide n’intègre pas cette dimension parmi les 613 mitzvot suggère d’ailleurs que, chez lui, foi et souveraineté relèvent de registres distincts.

Cette approche contraste avec celle de Yehouda Halévi. Dans le Kuzari, il développe une vision organique du lien entre le peuple juif et sa terre, conçue comme le lieu propre de son accomplissement spirituel, voire comme une condition de possibilité de la présence divine elle-même : « La terre d’Israël est la plus apte à recevoir l’influx divin, comme le cœur est l’organe le plus apte à recevoir l’esprit vital » (Kuzari II, 12). Là où Maïmonide ramène l’horizon messianique à une restauration politique, Halévi exprime un rapport singulier entre un peuple, une terre et le divin.

Tu soulignes la contribution du monde ultra-orthodoxe à l’étude de la Torah, tout en regrettant leur difficulté à s’inscrire dans la construction de l’État. Cette tension est révélatrice : ceux qui adhèrent le plus fermement à l’idée d’une Torah divine sont aussi, historiquement, parmi les plus réticents à s’engager dans le projet sioniste. Il y a là un décalage entre adhésion théologique et entreprise politique. J’y vois l’indice que le projet sioniste relève d’une dynamique qui ne dépend pas de la foi.

La question du fondement du sionisme ne renvoie pas à un principe abstrait. Il est né dans le contexte de la Haskala, c’est-à-dire de l’émergence des Juifs comme sujet politique. Or, la manière dont on interprète la Haskala engage directement la compréhension du sionisme lui-même.

Tu y vois un moment qui aurait exposé les Juifs à une tentation d’assimilation, dont l’échec expliquerait en retour l’émergence du sionisme. Mais l’acculturation traverse toute l’histoire du peuple juif. Dès l’époque biblique, y compris sous les royaumes d’Israël et de Juda, les textes attestent l’adoption de pratiques idolâtres. À l’époque hellénistique, les Mitiavnim adoptent les modes de vie du monde grec. Dans l’Antiquité tardive, des figures comme Philon d’Alexandrie ou Flavius Josèphe témoignent d’une affinité avec la culture gréco-romaine. Plus tard encore, dans le monde islamique comme dans l’Europe chrétienne, les formes d’intégration — volontaires ou contraintes —, jusqu’aux conversions, constituent un phénomène constant.

La Haskala ne crée donc pas cette tension entre singularité et assimilation ; elle en reformule les termes dans un cadre moderne. Et c’est précisément dans ce cadre que le sionisme prend sens comme réponse politique. L’émancipation des Juifs au XIXᵉ siècle s’est accompagnée d’une appropriation des acquis des Lumières et de la modernité. Un peuple peut se transformer, s’ouvrir, intégrer des éléments nouveaux sans cesser d’être lui-même — à condition de conserver une conscience de soi, une mémoire et une volonté de persister dans son être.

L’histoire du sionisme, des premiers cercles d’Europe orientale jusqu’à Pinsker, Herzl, Jabotinsky et Ben-Gourion, témoigne de cette dynamique. Elle intègre l’héritage de la Torah et des textes, non comme intervention divine, mais comme composante d’une histoire sans laquelle il n’y a pas de peuple.

Tu reprends enfin ma remarque selon laquelle « ce qui meut le monde, c’est ce que veulent les hommes », pour y voir une convergence avec l’idée d’un dialogue entre l’homme et Dieu. Mais un tel dialogue relève d’une expérience intérieure : il peut avoir, pour chacun, une signification, mais il demeure, par nature, subjectif. Il varie d’un individu à l’autre, d’un peuple à l’autre, sans qu’il soit possible d’en établir le contenu ni d’en arbitrer les prétentions. Dans ces conditions, il ne peut constituer un fondement commun ni être opposé à autrui.

Le monde est, pour moi, le produit des relations entre les hommes — et d’elles seules. Le dialogue humain, lui, engage des interlocuteurs qui se répondent, se contredisent, s’accordent parfois, entrent souvent en conflit. Leurs paroles et leurs actes peuvent être confrontés. C’est de cette relation que naissent à la fois la grandeur et les malheurs. L’homme est confronté à d’autres hommes, mais aussi à ses propres actes ; il porte, avec les autres, la responsabilité du monde qu’il produit. Cette solitude n’est pas une faiblesse : elle est la condition même de cette responsabilité.

Tu évoques enfin l’évolution tardive de Sartre à la suite de son dialogue avec Benny Lévi. Cet épisode est intéressant, et témoigne d’une rencontre significative, mais il ne saurait constituer un argument. L’évolution d’un penseur éclaire un parcours ; elle n’établit pas une vérité. L’interprétation métaphysique du peuple d’Israël vers laquelle s’oriente Benny Lévi repose sur des présupposés que je ne partage pas.

Dans ces conditions, il me semble que notre désaccord ne devrait pas conduire à une mise en concurrence des légitimités. Il n’y a pas, d’un côté, une légitimité fondée sur une injonction divine et, de l’autre, une légitimité fondée sur l’histoire, la culture et la volonté politique, comme si l’une devait exclure l’autre.

Ce qui importe, c’est que ces approches puissent coexister sans chercher à s’imposer l’une à l’autre.

Chacun peut puiser dans les sources qui font sens pour lui, à condition de ne pas ériger ses convictions en norme contraignante. Le point commun doit rester la construction d’un État d’Israël enraciné dans une histoire et une mémoire singulières, capable d’assumer des marqueurs spécifiquement juifs sans en imposer une interpretation figée.

C’est peut-être là que se trouve un terrain partagé : non dans l’accord sur les fondements ultimes, mais dans la volonté de faire exister, ensemble, une réalité politique commune.

Réponse du Dr Avraham (Romy) Kneller

J’ai récemment publié une réflexion sur un essai du docteur Avraham (Romy) Kneller, intitulé Israël au cœur de la tourmente. Après avoir pris connaissance de ma chronique, il a souhaité y répondre. Il m’a écrit en hébreu ; vous pouvez consulter l’original de son message en cliquant ici. En voici une traduction que j’espère aussi fidèle que possible :

Cher Daniel,

Merci d’avoir donné une tribune à la brochure que j’ai écrite, et merci pour tes remarques éclairantes. J’ai rédigé la brochure « Au cœur de la tempête » dans un tumulte émotionnel, face aux profondes fractures qui traversent notre société. Notre désaccord découle en effet d’un débat théologique : existe-t-il une force cachée, à savoir Dieu, dont l’existence nous échappe, mais qui agit en coulisses, impliquant ainsi un message contraignant pour l’humanité entière, et en particulier pour le peuple d’Israël ? Toute ta critique repose sur ton refus de cet axiome. Ton point de départ est qu’il n’y a pas de Dieu, et que le monde se déroule selon une dialectique sociologique, idéologique, morale et politique.

Le troisième chapitre de la brochure tente de répondre à cette question éternelle. Dans ta réponse, tu te contentes d’affirmer que tu ne crois en aucune force supérieure dirigeant le monde. Tu ne te confrontes pas réellement à la question : tu n’expliques pas sur quelle intuition ou sur quelle base scientifique éprouvée tu rejettes mes propos. C’est un manque, et à mon avis, c’est peut-être là le véritable point de départ du dialogue. Et si nous ne sommes pas d’accord sur les fondements, il se peut que nous ne puissions pas non plus nous accorder sur ce qui en découle.

Mais nous pouvons continuer à débattre. Sur le fond, je voudrais faire quelques remarques à propos de ce que tu as écrit : Tu abordes la question de savoir comment il se fait que ce soit précisément le public laïque qui ait été à l’avant-garde du retour à Sion. Je consacre un chapitre entier à cette question. Je n’ai pas écrit que le public laïque était un « outil » au service d’un objectif supérieur dont il n’avait pas conscience. Au contraire, ils étaient animés d’un esprit pionnier et d’un dévouement remarquable. Ils ne sont pas un épisode passager, mais une partie intégrante d’un processus historique. Je rappelle aussi que l’idée du retour à Sion a toujours été profondément ancrée dans l’âme de chaque Juif, bien avant le début du sionisme.

Le grand philosophe et poète Rabbi Juda Halévi (né à Tolède en 1075, mort à Jérusalem en 1141), dans le Kuzari, s’indigne déjà que les membres de son peuple ne fassent pas d’efforts concrets pour revenir sur leur terre, et il se moque même de leur prière quotidienne pour le retour à Sion, qu’il qualifie de « comme le bavardage du perroquet et le gazouillement de l’étourneau » (deuxième traité, chap. 23-24). Le Gaon de Vilna, au XVIIIᵉ siècle, appelle ses disciples à monter en Israël, et beaucoup réalisèrent cet appel. Au XIXᵉ siècle, les rabbins Alkalai (1798-1878), Mohilever (1824-1898) et Reines (1839-1915), comprenant que l’exil touchait à sa fin, appelèrent à une immigration massive en Terre d’Israël et au renforcement de la petite communauté juive qui y grandissait.

Tout cela avant même que Herzl n’apparaisse sur la scène de l’histoire. Cela n’enlève évidemment rien à la grandeur de Herzl. Tu notes que Maïmonide ne compte pas l’installation en Terre d’Israël parmi les 613 commandements. Il y a à cela des raisons qu’il n’est pas lieu de détailler ici. Mais la position de Maïmonide est connue et claire : dans les derniers chapitres de son œuvre monumentale Michné Torah, il expose sa vision historiosophique. Ainsi, dans les lois des rois (chap. 1) : « Trois commandements furent prescrits à Israël lors de son entrée dans le pays : se donner un roi…, anéantir la descendance d’Amalek…, et construire le Temple ». Et au chapitre 11 : « Le roi Messie se lèvera et restaurera la royauté de la maison de David… il reconstruira le Temple et rassemblera les exilés d’Israël… ». Il n’y eut pas de penseur plus sioniste ou plus “messianique” que Maïmonide.

J’ai également consacré un chapitre entier au public ultra-orthodoxe. À mes yeux, la Torah est le message divin destiné à l’humanité et en particulier au peuple d’Israël, grâce auquel il peut devenir une lumière pour les nations. Les ultra-orthodoxes ont permis un essor sans précédent de l’étude de la Torah, ainsi que de la pratique des commandements. Mais j’ai une critique sévère à leur égard : ils n’ont pas su devenir des partenaires naturels dans la construction de l’État, dans toutes ses dimensions, alors même que la voie de la Torah l’exige. Cela a nui — et nuit encore — gravement à l’État comme à eux-mêmes. J’en parle longuement dans le chapitre consacré au monde ultra-orthodoxe.

Tu reconnais que l’ardeur des débuts du sionisme s’estompe. Cette ardeur existe encore, Dieu merci, dans de larges pans du peuple, religieux comme laïcs. Mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, elle se trouve surtout dans le public religieux sioniste et traditionnel. Les raisons en sont également développées dans ma brochure. Et j’aimerais te poser une question : pour moi, le droit du peuple juif à un État indépendant en Terre d’Israël est fondé sur l’alliance entre Dieu et le peuple d’Israël, depuis Abraham il y a environ 3 500 ans.

La cohérence interne de ta pensée repose, selon tes propres termes, sur la rencontre au XIXᵉ siècle entre humanisme, Lumières et émancipation, qui ont rendu possible la nationalité israélienne. Dans mon article sur l’identité juive, j’ai soutenu l’inverse : c’est précisément l’échec de l’émancipation et le désir d’intégration des intellectuels dans la famille des nations qui ont été le moteur puissant du sionisme. Si le mouvement des Lumières, qui a aussi permis l’émancipation, avait réussi, le peuple juif aurait simplement disparu de la scène de l’histoire. L’objectif de ce triple mouvement — humanisme, Lumières et émancipation — était précisément l’assimilation. La nationalité israélienne est née de l’échec de cette tentative.

Tu dois expliquer comment, selon ta position, sans fondement dans la Torah d’Israël, on peut justifier la création d’un État indépendant en Terre d’Israël et garantir son identité juive à l’avenir. Un État sans identité juive sera un État comme les autres, où vivront des Juifs dont le destin sera celui des Juifs en diaspora. • Je suis d’accord avec ta phrase existentialiste : « ce qui meut le monde, pour le meilleur ou pour le pire, c’est ce que veulent les hommes ». Dans le judaïsme aussi, la volonté et les actes de l’homme occupent une place centrale.

Le monde est une sorte de dialogue permanent entre l’homme et Dieu. Par ses actions, l’homme détermine en fin de compte la manière dont se manifeste la conduite divine dans le monde ; autrement dit, l’abondance divine dépend des actes de l’homme. L’homme porte exactement le même degré de responsabilité envers le monde que celui que tu lui attribues dans l’existentialisme. Au fait, si tu ne l’as pas encore fait, je te recommande de lire l’excellent livre Achever Sartre de Laurent Touil-Tartour. L’ouvrage traite du tournant intellectuel de Sartre dans ses dernières années, à la suite de ses dix années de dialogue avec Benny Lévi. Sartre lui-même, à la fin de sa vie, a reconnu la dimension métaphysique du peuple d’Israël. Je m’arrête ici, bien qu’il y aurait encore beaucoup à dire.

J’espère que tu traverses ces jours difficiles au mieux, et je nous souhaite à tous seulement de bonnes nouvelles.

Guy Peleg, procureur médiatique poursuivi en diffamation

Juillet 2024. Dans le centre de détention militaire de Sdé Téman, un incident survient lors de la maîtrise d’un détenu palestinien. Des blessures sont constatées. Une enquête est ouverte par la justice militaire consistant à recueillir les témoignages, analyser les images, établir les faits. À ce stade, une règle s’impose — protéger le dossier pour garantir la présomption d’innocence.

C’est à ce moment que Guy Peleg, journaliste à la chaîne de télévision Channel 12, diffuse des images issues des caméras de surveillance. On y voit des soldats encercler un détenu lors d’une intervention violente. En quelques heures, l’affaire quitte le cadre de l’enquête pour entrer dans celui du spectacle médiatique. Les images circulent, les commentaires s’emballent, les accusations se radicalisent.

Mais ce que montre ce reportage, ce sont des fragments extraits d’un dossier en cours, obtenus par une fuite de documents classifiés. Le traitement éditorial de ces images et les commentaires de Guy Peleg évoquent même un volet sexuel — alors que l’enquête n’a encore rien conclu.

Guy Peleg est un journaliste chevronné, spécialiste des affaires judiciaires. Il sait qu’une enquête en cours n’est pas une vérité, et que des images sans contexte ne sont pas des preuves. Mais il sait aussi qu’en diffusant ces images à ce moment précis, il transforme une procédure en accusation.

En publiant ces éléments, Guy Peleg court-circuite la présomption d’innocence. Le mécanisme est immédiat et implacable : des images, une narration orientée, et la culpabilité s’impose avant même que les faits ne soient établis.

Mais l’enquête suit son cours et, au bout de nombreux mois, vient la conclusion : le parquet militaire décide de classer l’affaire sans suite. Le dossier est refermé.

Mais ce que la justice défait, le récit médiatique ne le corrige pas. Ce qui avait été présenté comme un scandale se révèle infondé — mais ne produit aucun effet équivalent à l’accusation initiale. Il n’y a ni propagation massive de la conclusion, ni rectification proportionnée, ni retour à l’équilibre.

Les soldats, désormais mis hors de cause, engagent des poursuites. Par l’intermédiaire d’avocats, des actions en diffamation sont initiées contre Guy Peleg et Channel 12. Leur position est simple : ce qui a été présenté comme une information relevait en réalité d’une accusation publique avant toute conclusion judiciaire.

Face à cela, la défense classique du journalisme pris en défaut est bien connue. Elle tient en quelques principes : le devoir d’informer, la protection des sources, et l’idée selon laquelle le journaliste n’est pas responsable des effets produits par ce qu’il révèle. Ce cadre offre une protection considérable et permet de publier des éléments issus de fuites, parfois invérifiables, tout en s’abritant derrière le secret des sources.

Lorsqu’un journaliste est seul à détenir — ou prétend détenir — les éléments qu’il publie, lorsqu’il en contrôle le moment, le montage et l’interprétation, il ne se contente plus de transmettre une information : il en organise la signification. Et lorsqu’il invoque ensuite la déontologie pour se dégager des conséquences, il transforme une protection légitime en instrument d’irresponsabilité.

Dans ce contexte, ce qui avait été présenté comme une révélation porte en réalité les marques d’un coup politique : recours à des documents classifiés issus d’une fuite, diffusion au moment le plus sensible d’une enquête en cours, et cadrage orienté vers les accusations les plus graves.

Dans ce contexte, le reportage ne fonctionne plus comme une information, mais comme un instrument. L’incident devient un levier, les images un support, et l’enquête elle-même un prétexte à une mise en cause de l’armée, et au-delà, du gouvernement. Dès lors, l’intervention de Guy Peleg apparaît comme ayant reposé sur une construction trompeuse.

Dans l’affaire de Sdé Téman, Guy Peleg a contribué à installer un procès médiatique ; il se retrouve désormais à répondre devant les tribunaux dans le cadre des actions engagées contre lui.
Mais au-delà de l’issue judiciaire de cette série d’actions en diffamation engagées par les soldats contre les journalistes et la chaîne de diffusion, une autre question demeure — plus fondamentale.

Ce qui est en cause ne se limite pas à la validité d’une information ou aux limites de la liberté de la presse. Il tient à la nature même de l’acte : intervenir dans une enquête en cours, en période de guerre, en produisant un récit susceptible d’affaiblir non seulement des individus, mais l’institution à laquelle ils appartiennent.

Présenter comme établi ce qui ne l’est pas encore ne relève pas seulement d’un excès journalistique. Cela revient à déplacer un combat politique sur un terrain où les conséquences dépassent son objet — en exposant l’armée à une mise en cause au moment même où elle est engagée.

Contester le pouvoir, enquêter, révéler — tout cela relève du débat démocratique. Et c’est précisément dans cet écart que se situe la faute : non pas dans le fait de questionner, mais dans celui d’avoir, en pleine guerre, érigé une hypothèse en accusation publique.

Ce déplacement ne relève pas seulement d’une erreur d’appréciation. Il constitue une faute morale : celle d’avoir, pour des raisons politiques, induit le public en erreur et outrepassé le devoir d’informer.

La leçon d’Alfred Knoll : l’Iran à la lumière des années 1930

Les grandes catastrophes de l’histoire surgissent rarement par surprise. Elles s’annoncent longtemps à l’avance, par une accumulation de signes que les sociétés préfèrent souvent ne pas voir. Comprendre pourquoi ces avertissements restent ignorés jusqu’au moment où il devient trop tard est l’une des questions les plus persistantes de l’histoire.

C’est cette question qu’aborde Alfred Knoll dans un texte consacré à la guerre entre Israël et l’Iran.  Son argument consiste à éclairer la situation actuelle par une comparaison historique avec l’épisode de l’Allemagne nazie, afin de montrer comment certaines menaces deviennent évidentes seulement lorsqu’elles se sont déjà consolidées.

Knoll ne parle pas seulement en observateur. Né en 1942 à Anvers, survivant de la Shoah, il appartient à ces enfants cachés qui échappèrent aux nazis grâce aux réseaux de résistance ayant sauvé des milliers d’enfants juifs. Son père fut assassiné dans le camp d’extermination de Sobibor. Cette biographie éclaire l’interrogation qui traverse toute sa réflexion : comment les grandes catastrophes historiques deviennent-elles possibles ?

Il s’avère qu’elles ne surgissent jamais soudainement. Elles se préparent dans une phase intermédiaire où les signes se multiplient, mais où les sociétés persistent à croire qu’il ne se passera rien. C’est dans cette perspective qu’il juge légitime la guerre menée aujourd’hui contre l’Iran.

Les raisons profondes de la confrontation entre Israël, les États-Unis et l’Iran présentent une analogie avec celles qui ont conduit les Alliés à combattre l’Allemagne nazie. Cette comparaison suscite parfois des objections. On souligne notamment que l’Iran d’aujourd’hui ne peut être comparé à l’Allemagne de 1939 ou de 1940, lorsque la puissance militaire du Reich était déjà pleinement déployée et que la guerre mondiale avait commencé.

Mais c’est précisément là que se situe le malentendu. L’analogie ne renvoie pas à l’Allemagne de 1939 ou de 1940, lorsque la guerre mondiale avait déjà commencé, mais à celle des années 1920 et du début des années 1930.

À cette époque, l’Allemagne n’était pas encore la puissance militaire qui allait dévaster l’Europe. Pourtant, l’idéologie du régime et ses intentions étaient déjà formulées sans ambiguïté. Dès 1923, Adolf Hitler exposait dans Mein Kampf un programme politique fondé sur l’expansion territoriale, la destruction des institutions démocratiques et l’élimination des Juifs d’Europe. Lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir en 1933, ces intentions commencèrent à se traduire en actes : lois antisémites, suppression des libertés politiques, réarmement accéléré.

Le problème historique ne fut donc pas l’absence de signes annonciateurs, mais l’incapacité à les prendre au sérieux. Parce que l’Allemagne paraissait encore faible, beaucoup estimèrent que ces déclarations et ces premières mesures ne représentaient pas une menace globale réelle. Cette lecture se révéla tragiquement erronée : c’est durant cette période d’aveuglement que la menace eut le temps de se développer jusqu’au point où elle devint impossible à contenir.

C’est là que s’impose une analogie avec la situation actuelle. L’argument n’est pas que l’Iran représente aujourd’hui une menace comparable à celle du Reich pendant la Seconde Guerre mondiale. Il consiste plutôt à souligner un schéma historique récurrent : celui d’un régime qui annonce ses objectifs, développe ses moyens et teste les limites de la réaction internationale.

L’expérience du XXᵉ siècle montre que les menaces de cette nature ne deviennent évidentes pour tous que lorsqu’elles ont déjà franchi un seuil critique. L’analogie ne vise donc pas à dramatiser la situation par un simple parallèle rhétorique. Elle rappelle qu’attendre que la menace atteigne sa pleine puissance revient  à renoncer à la possibilité de la prévenir.

Un autre élément renforce la comparaison entre le nazisme et l’idéologie de la République islamique d’Iran : la place centrale de l’antisémitisme. Dans l’idéologie nazie, la haine des Juifs occupait une fonction structurante. Le Juif y était présenté comme l’ennemi universel, à la fois responsable du capitalisme, du bolchevisme et de la décadence morale de l’Occident. Cette figure de l’ennemi ontologique donnait une cohérence à une vision du monde fondée sur la confrontation permanente et la nécessité d’une lutte globale.

On retrouve un mécanisme comparable dans l’idéologie développée en Iran depuis 1979 ainsi que dans les mouvements islamistes qui s’en réclament. L’hostilité envers Israël et les Juifs y est présentée comme une lutte contre un ennemi supposé incarner l’injustice mondiale et la corruption de l’Occident.

Dans les deux cas, l’antisémitisme sert à désigner l’ennemi autour duquel une idéologie se structure, fédérant des forces diverses et transformant un projet politique en combat existentiel.

Il ne s’agit pas de réduire la situation actuelle à une répétition de l’histoire du XXᵉ siècle. Mais l’analogie souligne un point troublant : lorsque l’antisémitisme devient le langage central d’une idéologie politique, il tend à signaler un projet plus vaste, qui dépasse la seule question juive et s’inscrit dans une ambition de transformation radicale du monde.

La guerre en cours s’inscrit dans une confrontation dont les racines remontent à la révolution islamique de 1979. Depuis lors, la République islamique d’Iran a fait de l’hostilité envers Israël un élément central de son idéologie et de sa stratégie. Cette hostilité s’est traduite par la mise en place d’un dispositif indirect destiné à exercer une pression constante sur Israël tout en évitant une confrontation militaire directe.

Dans cette logique doivent être compris les différents acteurs armés qui entourent Israël. Le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les milices chiites en Irak ou les Houthis au Yémen ne sont pas seulement des mouvements locaux apparus dans des contextes particuliers. Ils s’inscrivent dans une stratégie régionale par laquelle l’Iran projette son influence et entretient une confrontation permanente autour d’Israël. Pendant des décennies, cette stratégie a permis à Téhéran de mener une guerre indirecte tout en évitant les conséquences d’un affrontement ouvert.

L’Iran figure également parmi les principaux soutiens du terrorisme international, notamment à travers les Gardiens de la Révolution, pilier de son appareil militaire et stratégique. Cette organisation dispose de forces terrestres, navales et aériennes, contrôle des réseaux extérieurs et supervise des opérations menées par différentes organisations armées dans plusieurs régions du monde.

Dans ces conditions, la guerre actuelle dépasse le cadre d’un conflit régional. Elle met en jeu la confrontation avec un régime qui a développé une stratégie reposant sur des réseaux armés transnationaux et sur l’usage de la violence indirecte. L’enjeu ne concerne donc pas seulement la sécurité d’Israël, mais aussi la nature même du régime iranien et l’ampleur de ses ambitions.

Tant que l’Iran ne possède pas l’arme nucléaire, il demeure exposé à une intervention militaire et doit intégrer cette contrainte dans ses calculs. L’acquisition d’une telle capacité lui offrirait en revanche une forme d’immunité stratégique : les réseaux militaires et paramilitaires qu’il soutient pourraient poursuivre leurs actions à l’abri d’un bouclier nucléaire. L’enjeu dépasserait alors largement le cadre d’un conflit régional et toucherait à la stabilité même de l’équilibre mondial.

La guerre contre l’Iran doit être comprise comme une tentative d’interrompre cette dynamique avant qu’elle ne devienne irréversible. Dans ce contexte, l’intervention américaine aux côtés d’Israël n’a rien d’une anomalie : les deux pays sont des alliés stratégiques, et dans tout système d’alliances l’engagement d’un partenaire dans un conflit relève d’une logique politique élémentaire.

Les grandes catastrophes commencent souvent dans une zone d’ambiguïté, lorsque les intentions existent mais que la réalité de la menace demeure contestée. Le véritable défi consiste alors à reconnaître le moment où ce qui se prépare sous nos yeux doit  être pris au sérieux. L’aveuglement face aux menaces naissantes n’empêche jamais les catastrophes ; il ne fait que les rendre inévitables.

Francophonie et modernité israélienne : un lien à repenser

Préserver la langue française en Israël n’a rien d’un geste tourné vers le passé. C’est, au contraire, entretenir un lien discret mais essentiel avec certaines des sources intellectuelles de l’État juif moderne — et saluer celles et ceux qui, aujourd’hui, choisissent de le faire vivre.

Ce lien plonge ses racines dans l’histoire même du Yishouv et des premières décennies de l’État, à une époque où l’on demandait aux immigrants de déposer leurs langues aux portes du projet sioniste. L’hébreu, langue ressuscitée, devait incarner à lui seul l’unité nationale, la rupture avec l’exil, la reconquête d’une continuité interrompue. Dans cette dynamique, les langues diasporiques furent reléguées à la sphère privée. Le français — comme le yiddish, l’allemand ou l’arabe judéo-maghrébin — devenait mémoire domestique, parfois même vestige à dépasser.

Ce choix permit l’émergence d’une société cohérente, capable d’intégrer des populations venues d’horizons culturels radicalement différents. L’hébreu fut un miracle politique autant que linguistique.

Mais Israël n’est plus une société fragile en quête d’unité linguistique. C’est une démocratie technologiquement avancée, traversée de pluralités assumées. Dans ce contexte, le modèle assimilationniste des débuts peut être relu avec sérénité.

Israël est à la fois l’État des Juifs et un État occidental dans ses structures et ses mécanismes institutionnels. Sa démocratie parlementaire, son système judiciaire, la centralité du débat public et l’importance accordée aux droits individuels ne procèdent ni du monde biblique ni du Levant traditionnel. Ils s’inscrivent dans l’héritage des Lumières et de la philosophie politique moderne¹.

Le sionisme lui-même est issu de cette matrice européenne. Il naît dans les capitales de l’Europe fin-de-siècle : Vienne, Berlin, Odessa, Paris. Les figures fondatrices — Theodor Herzl, Max Nordau, Ze’ev Jabotinsky, Ahad HaAm, Chaim Weizmann — furent les enfants intellectuels d’un siècle façonné par l’émancipation, le nationalisme civique et l’idée du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes².

Ces fondateurs maîtrisaient le français et l’utilisaient dans leurs échanges diplomatiques. À la fin du XIXᵉ siècle, cette langue n’était pas simplement étrangère parmi d’autres. Elle était celle de la diplomatie, du droit international, de la pensée politique et du débat intellectuel européen³. S’y exprimer, c’était inscrire la cause sioniste dans l’espace de la légitimité moderne.

Herzl, qui écrivait en allemand, y recourait dans certaines correspondances diplomatiques⁴. Nordau s’adressait aux élites européennes dans cette langue. Le choix n’était ni mondain ni esthétique : il était stratégique et symbolique. Il signifiait que le projet sioniste ne relevait pas d’un messianisme archaïque, mais d’une revendication formulée dans les catégories politiques de son temps.

La francophonie n’est donc pas un appendice tardif de l’histoire israélienne. Elle est inscrite, discrètement mais réellement, dans sa genèse.

Plus encore : le français fut, pour de nombreux penseurs juifs du XXᵉ siècle, un espace de médiation entre tradition et monde contemporain. Il permit de penser le judaïsme hors du ghetto et hors de l’enfermement identitaire. Il fut la langue d’Emmanuel Levinas, André Neher, Albert Memmi, Romain Gary, Vladimir Jankélévitch et Raymond Aron — autant de voix qui surent articuler fidélité juive et exigence critique⁵.

Ce n’est pas un hasard si tant de débats sur l’éthique, la responsabilité, la mémoire ou la laïcité trouvèrent en français une formulation particulièrement nuancée. Sa syntaxe, héritière du rationalisme classique, impose une rigueur argumentative qui oblige à clarifier les concepts. Elle favorise la distinction, l’analyse et la précision — qualités précieuses dans une société traversée par de fortes tensions idéologiques.

Cette dimension n’appartient pas seulement à l’histoire intellectuelle du XXᵉ siècle. Elle résonne encore dans l’Israël d’aujourd’hui.

De nombreux Israéliens sont originaires de pays francophones. Leur présence ne constitue pas seulement une donnée sociologique ; elle prolonge, d’une certaine manière, ce dialogue ancien entre judaïsme et culture européenne. Elle représente une richesse et une opportunité pour la société tout entière.

Dans un monde où les démocraties se fragilisent, où les identités se crispent et où le débat public se radicalise, la francophonie israélienne peut jouer un rôle singulier : celui d’un espace de traduction entre judaïsme et humanisme européen, entre souveraineté et universalisme, entre héritage hébraïque et tradition critique.

Soutenir la francophonie ne signifie pas relativiser l’hébreu. L’hébreu demeure le cœur vivant de l’expérience israélienne. Mais une nation sûre d’elle-même peut accueillir plusieurs registres culturels sans craindre la dilution.

Si cette intuition est juste, alors il ne s’agit pas simplement d’ajouter quelques heures de français à un emploi du temps scolaire. Il s’agit de reconnaître ce que cette langue peut apporter à la société israélienne.

Le français peut retrouver une place dans l’école, non comme concession communautaire, mais comme ouverture assumée : offrir à de jeunes Israéliens l’accès à d’autres traditions juridiques, philosophiques et littéraires. Non pas multiplier les langues par principe, mais reconnaître que certaines d’entre elles structurent des continents entiers de pensée et de diplomatie.

Dans le même esprit, des lieux de réflexion francophones peuvent se développer en Israël — non comme enclaves culturelles, mais comme carrefours. Des espaces où la pensée juive, la philosophie politique et les défis éthiques actuels se rencontrent dans une langue porteuse d’une longue tradition de rationalité critique.

Les universités israéliennes peuvent approfondir leurs liens avec le monde francophone. Une telle dynamique élargit les coopérations scientifiques et inscrit davantage Israël dans des réseaux intellectuels multiples.

Enfin, la dimension extérieure mérite d’être soulignée. Le monde francophone traverse l’Europe, l’Afrique, le Maghreb et le Liban. Dans plusieurs de ces sociétés, le français demeure la langue du droit et de l’administration. Une diplomatie capable de s’exprimer dans cette langue entre dans un registre de compréhension plus fin, plus nuancé et souvent plus confiant.

Mais ces perspectives institutionnelles ne sont que l’expression visible d’une réalité plus profonde. Au-delà des écoles, des universités ou des réseaux diplomatiques, c’est une certaine manière de penser qui est en jeu.

Reconnaître le français comme langue de médiation intellectuelle, c’est accepter que le débat israélien puisse se déployer dans plusieurs registres conceptuels. C’est comprendre qu’une démocratie mature ne s’appauvrit pas en diversifiant ses langues de pensée ; elle s’enrichit.

Le véritable enjeu n’est donc pas l’enseignement d’une langue étrangère de plus. Il est la capacité d’Israël à maintenir vivante la tension féconde entre singularité et universalité. La souveraineté juive moderne ne fut pas un repli ; elle fut une entrée confiante dans l’histoire des nations.

Israël ne s’est jamais construit sur l’uniformité. Il s’est construit sur une tension créatrice entre des héritages multiples. La pluralité n’y est pas une faiblesse ; elle est une force.

Dans cette polyphonie nationale, la voix française n’a pas à s’imposer. Elle a simplement à être présente — non comme nostalgie d’un ailleurs, mais comme l’un des accents par lesquels le judaïsme moderne a appris à dialoguer avec le monde.

Saluer les initiatives qui œuvrent aujourd’hui à renforcer cette présence, c’est reconnaître qu’elles s’inscrivent dans une continuité. Promouvoir la francophonie en Israël, ce n’est pas préserver une survivance culturelle. C’est prolonger un dialogue ancien entre singularité juive et langage universel — un dialogue qui a contribué à façonner l’État moderne et qui peut continuer à l’enrichir avec confiance et sérénité.

Notes

  1. Shlomo Avineri, The Making of Modern Zionism: The Intellectual Origins of the Jewish State, Basic Books, 1981.
  2. Anita Shapira, Israel: A History, Brandeis University Press, 2012.
  3. Marc Fumaroli, La diplomatie de l’esprit : De Montaigne à La Fontaine, Gallimard, 1994.
  4. Theodor Herzl, The Complete Diaries of Theodor Herzl, éd. Raphael Patai, Herzl Press, 1960.
  5. Emmanuel Levinas, Difficile liberté, Albin Michel, 1963 ; André Neher, L’Exil de la parole, Seuil, 1970 ; Danielle Cohen-Levinas (dir.), Les philosophes et le judaïsme, PUF, 2002.

« Israël au cœur de la tourmente » de Avraham Kneller

Le docteur Abraham Kneller a fait son alyah de Belgique en 1982. Médecin hématologue, il a exercé pendant près de quarante ans à l’hôpital Sheba en Israël. Il est aujourd’hui directeur du service d’hématologie du centre médical Mayané HaYeshua.

Mais Kneller est aussi un observateur engagé de la vie intellectuelle et politique israélienne. Témoin attentif de l’évolution de la société du pays, il est préoccupé par la dégradation du discours public et par l’approfondissement des fractures internes. C’est cette inquiétude qui l’a conduit à publier Israël au cœur de la tourmente[1] (ישראל בעין הסערה), essai dans lequel il propose une lecture théologico-politique des tensions contemporaines.

L’ouvrage est une tentative d’inscrire les déchirements actuels de la société israélienne dans une architecture spirituelle plus vaste. Dès la préface et l’introduction, le cadre est posé : nous ne vivons pas simplement une crise politique ou identitaire, mais une phase avancée d’un processus rédempteur. Cette hypothèse initiale détermine l’ensemble du livre. Elle est assumée comme clé d’interprétation.

Kneller s’inscrit dans la lignée du Rav Kook et reprend l’idée que l’histoire d’Israël possède une direction interne. L’exil n’est pas une condition définitive, la souveraineté retrouvée n’est pas un accident, et les turbulences qui traversent l’État sont comprises comme les « douleurs de l’enfantement messianique ». Ce cadre organise toute l’analyse. La fracture entre public traditionaliste et public libéral n’est pas seulement sociologique ; elle renvoie, selon lui, à un désaccord plus profond sur la nature de l’histoire juive et sur le sens même de la souveraineté retrouvée.

Il y a là une conception téléologique du devenir. Les événements ne se succèdent pas au hasard ; ils participent d’un mouvement orienté. Les contradictions et les conflits ne sont pas des impasses, mais des moments nécessaires d’un procès d’ensemble, dans une perspective qui évoque, sans s’y réduire, la dialectique hégélienne. L’histoire nationale apparaît comme le déploiement progressif d’un sens qui ne se révèle qu’à travers ses crises. Sans en reprendre le vocabulaire, Kneller adopte ainsi une structure comparable : le réel avance à travers ses tensions vers un accomplissement. Chez lui, toutefois, cette maturation est théologique ; elle est portée par la Providence.

Dans ce cadre, l’érosion du socle théologique inquiète Kneller. Si le lien entre peuple, Torah et Terre n’est plus perçu comme constitutif, l’État risque de devenir une entité nationale parmi d’autres. Sans la conviction d’une vocation singulière, il pourrait devenir « un peuple comme les autres », c’est-à-dire, à ses yeux, un peuple sans ancrage.

La réflexion se déplace alors vers la foi elle-même. Kneller ne prétend pas démontrer Dieu ; il parle d’intuition forte. Citant le philosophe Shalom Rosenberg, il rappelle que la foi constitue « une certitude subjective face à une incertitude objective » et que l’ordre du monde incline davantage vers l’hypothèse d’un Créateur que vers celle du hasard. Il articule dès lors un triangle cohérent — création, révélation, rédemption — dont la forme n’est pas sans évoquer l’architecture théologique du penseur juif allemand Franz Rosenzweig, bien que la perspective ici demeure résolument historique. Si le monde a été voulu, il porte un message ; si un message a été transmis, il engage ; et si l’histoire est orientée, elle tend vers une délivrance. On peut contester la prémisse, mais la cohérence interne du système est indéniable : le politique découle ici du métaphysique.

La fondation de l’État d’Israël devient alors une étape du processus rédempteur. Maïmonide est convoqué, les débats talmudiques sur le Messie rappelés, les « trois serments [2]» discutés. Même la Shoah et la renaissance nationale sont relues comme des événements inscrits dans une dynamique historique plus vaste. La souveraineté retrouvée ne serait pas une parenthèse ; elle participerait d’un devenir.

C’est ici que surgit une première difficulté. Si la rédemption est en marche, pourquoi son moteur historique fut-il le sionisme laïc ? Dans la lignée du Rav Kook, Kneller répond que les pionniers, même éloignés de la pratique, furent les instruments d’un dessein qui les dépassait. Leur énergie nationale, détachée de l’observance, aurait servi malgré eux un plan providentiel. La rédemption peut commencer sans téchouva ; elle n’est pas d’emblée parfaite.

Cette lecture a sa cohérence, mais elle introduit une inversion problématique. Ce qui s’explique historiquement — le fait que des Juifs peu intéressés par la religion aient accordé plus d’importance à la souveraineté politique — est réinterprété comme moment d’un plan divin. La contradiction devient confirmation. Or si, durant des siècles, une grande partie du monde orthodoxe a placé la fidélité religieuse au-dessus de la souveraineté nationale, il n’est pas surprenant que l’impulsion sioniste ait émergé chez des Juifs laïcs. Là où la passion religieuse dominait, la restauration politique apparaissait secondaire. Là où la référence transcendante s’effaçait, la question nationale devenait centrale.

Maïmonide lui-même n’inclut pas le retour en Eretz Israël dans sa liste des 613 mitsvot. Cette absence est significative : la fidélité à la Torah ne s’y confond pas avec un projet politique de souveraineté. La loi précède l’État et ne dépend pas de lui.

La question des « trois serments » renforce encore cette complexité. Kneller soutient qu’après la Shoah, ces serments — longtemps invoqués pour interdire une montée collective et forcée vers la Terre — seraient devenus caducs. L’argument est cohérent. Mais le fait même de devoir suspendre leur validité montre qu’on reconnaît leur autorité. La modernité historique oblige la tradition à se repositionner. L’histoire précède ici la justification théologique.

Une autre difficulté apparaît si l’on observe la réalité sociologique du monde ultra-orthodoxe. Ceux qui consacrent l’essentiel de leur existence à l’étude de la Torah — c’est-à-dire précisément ceux pour qui le lien à la Loi est le plus exclusif et le plus intense — ne constituent pas, loin s’en faut, le noyau le plus engagé dans le projet étatique. Certains groupes, tels que les milieux liés à Neturei Karta, refusent même la légitimité de l’État juif avant la rédemption messianique. D’autres, sans aller jusque-là, entretiennent une distance marquée à l’égard de ses symboles, de son ethos civique et de son armée, privilégiant l’étude et la continuité communautaire sur l’intégration nationale.

Il ne s’agit pas de contester la valeur de l’étude, ni d’ignorer la diversité du monde haredi. Mais le fait est que la concentration maximale sur la Torah ne s’est pas traduite historiquement par une adhésion maximale à la souveraineté politique moderne. Bien au contraire, l’idée même d’un État juif fut longtemps perçue comme une rupture problématique dans l’ordre traditionnel. Cette réalité fragilise l’argument selon lequel l’intensification du socle religieux constituerait, en soi, la condition de la pérennité nationale. Si la ferveur religieuse était le moteur de la souveraineté, ceux qui l’incarnent le plus radicalement en seraient les défenseurs les plus résolus.

Or l’histoire montre que la souveraineté a été portée par une volonté nationale bien plus que par une aspiration  religieuse. La Torah a assuré la survie du peuple en exil mais n’a pas, en tant que telle, engendré de projet politique. La fidélité religieuse peut préserver une identité mais ne suffit pas à fonder une structure étatique. L’État d’Israël relève d’une décision historique, et non pas d’une expression de la foi.

Il y a, en filigrane, une autre idée à interroger : si la renaissance nationale ne trouve sa pleine légitimité que dans la Torah, alors ceux qui ne s’y réfèrent pas disposeraient d’une assise plus fragile pour porter l’État dans la durée. Or les faits disent autre chose. Les pionniers laïcs ont bâti, cultivé, défendu, innové, pour beaucoup au prix de leur vie. Leur moteur fut puissant, constant, total. L’engagement ne se mesure pas à l’intensité d’une croyance religieuse. Il peut naître d’un attachement à l’histoire, à la langue, à la mémoire, à la dignité collective retrouvée.

L’enjeu profond de l’ouvrage de Kneller est de montrer que le sionisme n’est qu’un épisode d’une narration religieuse ancienne. Cette thèse ne résiste pas à l’examen. La cohérence interne du sionisme naît du croisement entre l’humanisme des Lumières, la Haskala, l’Emancipation et la prise de conscience au XIXᵉ siècle que l’intégration n’abolirait pas la vulnérabilité juive. Le projet de l’État juif est né dans la modernité politique.

Le philosophe juif orthodoxe Yeshayahu Leibowitz écrivait : « L’État d’Israël n’a été créé ni à cause du judaïsme, ni sous la pression du judaïsme, ni dans l’intérêt du judaïsme, mais dans le cadre de l’indépendance nationale du peuple juif »[3]. Spinoza, bien avant lui, observait que la persistance de la loi avait assuré la survie du peuple après la perte de son État, et qu’une souveraineté pourrait renaître si les circonstances historiques s’y prêtaient — non comme accomplissement théologique, mais comme possibilité politique[4].

Ce qui importe est la pérennité du peuple juif en tant que peuple : une réalité historique traversée de visions religieuses diverses. Le peuple précède l’interprétation. Que certains fondent cette continuité sur une base théologique est compréhensible, pourvu que l’espace politique demeure démocratique. Mais la continuité nationale doit être pensée sans téléologie.

Aucune Providence n’est à l’œuvre dans l’histoire, parce qu’aucun Dieu ne la fonde ni ne la dirige. Le monde n’est soutenu par aucune transcendance ; il ne tend vers aucune fin inscrite en lui. Rien ne garantit le réel. L’histoire n’est pas le déploiement d’un sens caché, mais la résultante provisoire de forces en conflit. Elle est contingente, sans justification ultime, sans dessein préalable.

Dans un monde ainsi dépourvu de fondement, une seule chose possède une effectivité véritable : ce que les hommes veulent. Non pas une vérité révélée, mais une vérité imposée, créée, affirmée par la volonté. La Shoah n’est pas une nécessité métaphysique ; la renaissance d’Israël n’est pas l’accomplissement d’un plan céleste. Ce sont des événements issus de volontés humaines — affrontées, destructrices ou créatrices — sans autre garantie que leur puissance d’advenir.

À la lecture de cet ouvrage, sa métaphysique ne convainc pas. En revanche, l’un de ses diagnostics mérite d’être retenu : l’énergie spirituelle et morale qui portait la composante laïque du sionisme s’est affaiblie. C’est peut-être là que se situe le point de fragilité le plus réel. Retrouver la force des premières décennies de l’État n’implique pas de déplacer le centre de gravité vers la religiosité, mais de réactiver l’esprit de responsabilité, de rigueur et de cohésion identitaire qui animait la génération de Ben Gourion.

Compenser l’épuisement du patriotisme civique par un basculement religieux constitue une option ; encore faut-il en mesurer la portée : il ne s’agirait pas d’un approfondissement du projet sioniste, mais d’une redéfinition — voire, en un sens, d’un reniement — puisque le projet qui a fondé l’État s’est d’abord constitué dans un horizon laïque moderne. La question n’est donc pas seulement théologique ; elle est historique et politique : s’agit-il de restaurer l’exigence du projet fondateur ou d’en changer la nature ? »

Notes:

[1] Disponible en ligne par téléchargement chez עברית – חנות ספרים ou  gratuitement chez Dr Kneller au +0526669165

[2] Les Trois Serments (Talmud, Ketoubot 111a) sont un passage aggadique selon lequel, après l’exil, Israël s’est engagé à ne pas rétablir sa souveraineté par la force avant l’ère messianique, tandis que les nations ne devaient pas l’opprimer outre mesure.

[3] Yeshayahu Leibowitz, Judaism, Human Values and the Jewish State, Cambridge, Harvard University Press, 1992.

[4] Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, Gallimard, coll. « Folio Essais », chap. III.

Dieu ou le peuple : la souveraineté selon Meir Kahana

Meir Kahane (1932–1990), rabbin né à New York, fondateur de la Jewish Defense League aux États-Unis avant son installation en Israël, puis député à la Knesset sous l’étiquette du parti Kach en 1984, demeure l’une des figures les plus controversées du sionisme religieux . Il fut assassiné à New York en 1990. Dans le débat public comme dans une large part de la littérature académique, il est généralement décrit comme un penseur d’extrême droite, voire fascisant. Mais pour en évaluer la portée, il est nécessaire d’en examiner la cohérence interne telle qu’il la formulait lui-même.

Comprendre Kahane suppose d’entrer dans une conception du politique où la question de la souveraineté ne relève pas d’un contrat entre citoyens, mais d’une fidélité à une loi transcendante. Devenu parlementaire en Israël, il ne percevait pas l’État comme une démocratie nationale parmi d’autres, mais comme l’instrument historique d’une alliance religieuse.

Le principe fondamental apparaît dans cette phrase de The Jewish Idea : « Judaism is not democracy. Judaism says that G-d is sovereign, not the people. »¹ La formule déplace le centre de gravité du politique. Dans la modernité, la souveraineté est attribuée au peuple ; chez Kahana, elle appartient à Dieu. Le peuple peut gouverner, mais il ne constitue pas la source ultime de la loi. La volonté majoritaire est légitime seulement dans la mesure où elle demeure conforme à une norme supérieure.

Il ajoute : « The concept of democracy as understood in the Western world is foreign to Judaism. »² La démocratie occidentale suppose que les individus, considérés comme égaux, déterminent collectivement les règles de leur coexistence. Kahana conteste ce fondement anthropologique. Le sujet politique premier n’est pas, selon lui, l’individu abstrait, mais le peuple juif en tant que collectivité liée par la Torah. La légitimité ne procède pas d’un accord horizontal entre citoyens, mais d’une relation verticale à la loi divine.

Lorsqu’il écrit : « The Torah is the constitution of the Jewish people »³, il emploie un terme décisif. Une constitution, dans le sens moderne, est l’acte par lequel un peuple fixe lui-même les limites de son pouvoir. Or ici, la constitution n’est pas produite par le peuple ; elle lui est donnée. Elle ne résulte pas d’une délibération historique ; elle précède l’histoire politique. Cela signifie que la Knesset peut légiférer, mais qu’elle ne peut jamais être souveraine au sens plein. Elle agit dans un cadre normatif qu’elle ne peut ni modifier ni abolir.

C’est à ce point qu’il devient possible d’utiliser le terme de théocratie, à condition de le préciser. Une théocratie cléricale désigne un régime où un corps religieux gouverne directement au nom de Dieu. Ce n’est pas le modèle que Kahana décrit. Il ne propose pas un gouvernement des rabbins en tant que caste dirigeante. En revanche, il défend ce que l’on pourrait appeler une théocratie constitutionnelle : un régime dans lequel la loi divine constitue la norme suprême, supérieure à toute décision populaire, et où la souveraineté humaine est structurellement limitée par une souveraineté transcendante.

Dès lors que « G-d is sovereign »¹ et que la Torah est « the Constitution »³, l’ordre politique envisagé ne repose plus sur l’autonomie du corps civique, mais sur l’hétéronomie assumée d’une loi révélée. Ce déplacement suffit à qualifier son projet de théocratique comme description d’un principe de légitimation.

La question arabe s’inscrit dans cette architecture. Dans They Must Go, Kahana écrit : « The Arabs must leave Eretz Israel. They must go. »⁴ La phrase découle d’un raisonnement structuré. Si l’État incarne l’expression politique d’une alliance entre Dieu et le peuple juif, alors il doit assurer une souveraineté juive non partagée. L’égalité civique moderne, qui reconnaît des droits identiques indépendamment de l’appartenance nationale ou religieuse, entre en tension avec cette finalité.

Il propose une émigration encouragée par compensation financière. Mais il précise : « If they refuse to accept this generous offer, then we must remove them. »⁵ L’usage possible de la contrainte apparaît ici comme la conséquence d’un principe supérieur : la préservation de l’intégrité nationale juive telle qu’il la comprend. Le droit individuel n’est pas aboli en théorie, mais il est subordonné à la vocation collective.

Ainsi se dessine un projet cohérent : maintien des formes institutionnelles modernes — parlement, gouvernement, armée — mais transformation du fondement normatif. La démocratie peut subsister comme procédure ; elle cesse d’être source ultime de légitimité. La souveraineté populaire est limitée par la souveraineté divine. L’égalité civique universelle est relativisée au profit d’une primauté nationale et religieuse.

Employé en ce sens précis, le terme de théocratie décrit un ordre politique où la loi révélée constitue la norme constitutionnelle et où la volonté humaine ne peut prétendre à l’autonomie. Les citations qu’il laisse permettent de comprendre cette structure sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter des qualificatifs. Elles rendent visible la cohérence d’un projet qui choisit la transcendance comme fondement du politique.

Notes:

  1. Meir Kahana, The Jewish Idea, Brooklyn: Institute for the Publication of the Writings of Rabbi Meir Kahana, 1981.
  2. Ibid.
  3. Ibid.
  4. Meir Kahana, They Must Go, Brooklyn: Institute for the Publication of the Writings of Rabbi Meir Kahana, 1981.
  5. Ibid.

Dieu sans effet : le rationalisme religieux face à l’humanisme

La réflexion qui suit m’a été inspirée par un débat entre le professeur Shalom Tzadik et un rabbin orthodoxe, entendu récemment dans une vidéo en ligne. L’échange portait sur la nature de Dieu, l’intervention divine dans le monde et la signification de la Halakha. Au-delà des désaccords explicites, c’est la cohérence interne du rationalisme défendu par Tzadik qui m’a retenu : une pensée religieuse assumant sans réserve l’autorité de la raison et la stabilité des lois naturelles.

Shalom Tzadik, professeur associé au département de pensée juive de l’Université Ben-Gourion, docteur en philosophie, s’inscrit dans le sillage de Maïmonide et entend réactiver un rationalisme religieux exigeant. À rebours des lectures mystiques, il défend une théologie négative, affirme la non-intervention divine dans l’ordre naturel et conçoit la Halakha comme une discipline formatrice. Son projet vise à montrer qu’une vie religieuse peut assumer pleinement la rigueur de la raison, l’autorité de la science et une lecture non littérale des textes.

Au centre de sa réflexion se tient une thèse métaphysique nette : Dieu ne saurait être un étant parmi les étants. De Lui, on ne peut dire que ce qu’Il n’est pas — ni corporel, ni multiple, ni soumis au temps. Dieu n’intervient pas dans l’histoire ; Il en constitue le fondement nécessaire. Le monde, dès lors, obéit à des lois stables et intelligibles, qui n’admettent ni suspension ni exception miraculeuse.

La religion ne repose donc ni sur des preuves empiriques ni sur la validation factuelle des récits bibliques. Sa fonction est ailleurs. La Halakha apparaît comme une architecture normative destinée à donner forme à l’existence : elle ordonne le temps, discipline les affects, structure la vie collective et institue l’étude comme activité centrale. Elle ne prétend pas infléchir le cours de la nature, mais façonner un certain type d’homme.

Pour Tzadik, la philosophie peut énoncer des principes généraux ; elle ne suffit pas à organiser durablement la vie commune. La tradition, en revanche, propose une véritable institution de l’existence. Lui accorder sa confiance revient à reconnaître que ses finalités — justice, maîtrise de soi, élévation intellectuelle — correspondent aux conditions mêmes de l’accomplissement humain telles que la raison peut les identifier. Dans cette perspective, la Torah vise à instaurer un ordre politique juste et à conduire l’individu vers l’excellence.

Si Dieu est le fondement nécessaire du réel, et si l’homme se définit par sa capacité à reconnaître l’ordre du monde, alors le bien et le mal ne sauraient relever de la simple convention. Est bon ce qui conduit à la perfection rationnelle ; est mauvais ce qui en détourne. La morale devient ainsi le lieu où métaphysique et existence se rejoignent : l’orientation vers le vrai fonde l’exigence de justice et de retenue.

Une difficulté conceptuelle apparaît dès que l’on interroge la fonction précise de la référence à Dieu. L’édifice de Tzadik repose sur des éléments accessibles à la rationalité humaine : intelligibilité du monde, nécessité des lois naturelles, maîtrise des affects, organisation politique, formation d’un sujet discipliné par l’étude et la loi. La Halakha se justifie par ses effets anthropologiques et politiques : elle produit stabilité, cohérence, élévation intellectuelle. Un tel argument, cependant, peut être formulé indépendamment de toute théologie.

La question se déplace alors vers le libre arbitre. Même si l’analyse est cohérente, même si la vie ordonnée par la raison apparaît préférable, l’homme demeure capable de choisir autrement. La liberté signifie précisément cela : pouvoir ne pas vouloir ce que l’on reconnaît pourtant comme meilleur. Rien n’interdit qu’un sujet préfère la domination à la justice, la satisfaction immédiate à la maîtrise de soi, l’ignorance à la compréhension.

Le problème n’est donc pas celui de la valeur intrinsèque du modèle proposé, mais de sa nécessité. Qu’une forme de vie réalise l’accomplissement humain ne la rend pas contraignante pour tous. La liberté introduit une contingence irréductible dans l’ordre pratique : ce qui est rationnellement désirable ne devient pas pour autant universellement voulu.

On peut soutenir que la référence à Dieu garantit l’objectivité du bien. Mais si cette garantie n’altère ni la structure du choix ni l’expérience vécue de la décision, elle demeure extérieure à l’acte même de vouloir. Elle affirme un fondement ontologique sans transformer la condition de l’agent, toujours capable de se détourner de ce qu’il sait être préférable.

La comparaison avec Baruch Spinoza rend la tension plus manifeste. Là encore, il n’y a ni providence ni suspension des lois naturelles ; la perfection humaine consiste dans la compréhension du réel et la transformation des affects par la connaissance.

La proximité avec l’humanisme philosophique apparaît alors clairement. Dans les deux cas, le monde est intelligible sans intervention divine ; la vie bonne se définit par la lucidité, la maîtrise de soi et la justice ; la cité doit être ordonnée selon des principes rationnels ; l’élévation humaine passe par la connaissance. La divergence ne porte pas sur la structure de l’existence, mais sur la manière de nommer l’ultime : fondement transcendant ou ordre immanent.

En pratique, les médiations diffèrent. Tzadik inscrit la raison dans la Halakha ; l’humanisme athée emprunte d’autres voies institutionnelles. Mais le principe normatif demeure identique : c’est la raison qui définit le bien, mesure la justice et oriente l’accomplissement humain. La référence à Dieu ne modifie ni l’économie du monde, ni la configuration morale, ni l’expérience existentielle du sujet confronté à ses choix.

Ainsi, le rationalisme religieux apparaît moins comme une alternative substantielle à l’humanisme que comme l’une de ses expressions possibles. Il conserve le vocabulaire de la transcendance tout en confiant à la rationalité humaine la détermination du vrai et du juste. La différence ne tient ni aux critères normatifs ni à la forme de vie promue, mais au cadre symbolique dans lequel la raison se comprend elle-même. Sur les plans théorique et existentiel, la source est la même — seul change le nom que nous lui donnons.

Souveraineté et démocratie : le principe constitutif de l’État d’Israël

L’État d’Israël est défini comme un « État juif et démocratique », dans cet ordre. Cette formulation n’instaure pas une hiérarchie, mais elle indique un rapport logique. La dimension juive désigne le peuple au nom duquel l’État est institué ; la dimension démocratique en détermine les modalités d’exercice. Si l’État cessait d’être démocratique, une telle rupture relèverait du politique et serait réversible. En revanche, s’il restait démocratique tout en cessant d’être l’État du peuple juif, il perdrait son principe fondateur et, avec lui, sa raison d’être.

La Déclaration d’indépendance de 1948 expose les justifications historiques et politiques de la proclamation de l’État, affirme le lien du peuple juif avec la terre d’Israël, rappelle les épreuves de l’exil et de la persécution, et proclame la restauration d’une souveraineté juive en Israël. Dans le même mouvement, elle engage le nouvel État à assurer l’égalité des droits sociaux et politiques à tous ses citoyens. La double dimension — nationale et démocratique — se trouve ainsi inscrite dans l’acte fondateur, non comme une concession ou un compromis, mais comme une structure originaire.

Au cours des années 1990, un tournant d’allure constitutionnelle s’est opéré avec l’adoption par la Knesset de Lois fondamentales relatives aux droits de l’homme, notamment celles consacrées à la dignité humaine et à la liberté. Il s’agissait de conférer une force juridique à des principes déjà affirmés lors de la création de l’État. L’enjeu consistait à dépasser le registre déclaratif afin de doter ces valeurs d’une effectivité opposable en droit, susceptible, le cas échéant, de limiter l’action du législateur. On peut discuter certaines modalités de cette évolution, en particulier quant au rôle de la Cour suprême ; il n’en demeure pas moins que l’intention était de donner une portée constitutionnelle à des principes présents dès l’origine.

Cette réforme a consolidé la dimension démocratique, tandis que la dimension nationale demeurait sans consécration équivalente sous forme de Loi fondamentale. La définition d’Israël comme État-nation du peuple juif restait un principe fondateur, mais non constitutionnalisé. Il en résultait une asymétrie dans l’édifice juridique. Le débat suscité par la loi adoptée en 2018 sur l’État-nation du peuple juif ne peut se comprendre qu’à la lumière de cette asymétrie.

La Déclaration de 1948 affirme que le peuple juif est souverain en Israël. Ce geste ne consiste pas seulement à constater l’existence d’une majorité juive ; il signifie la restauration d’une souveraineté après des siècles d’absence d’autonomie étatique. Il marque la sortie d’une condition de dépendance et le retour à la maîtrise d’un destin collectif. Le peuple juif redevient un sujet politique chargé d’assurer sa sécurité et d’organiser sa vie nationale. La souveraineté désigne ici le titulaire légitime du pouvoir politique, non une simple donnée sociologique ou démographique.

Réduire l’État d’Israël à un État où la majorité des citoyens seraient juifs reviendrait à inverser l’ordre logique : la majorité démographique serait élevée au rang de principe fondateur, alors que c’est la souveraineté du peuple juif qui constitue l’acte originaire. Dans cette perspective, la transformation de l’État en « État de tous ses citoyens » consisterait à s’appuyer sur un principe apparemment démocratique pour dissoudre la référence au peuple juif comme sujet politique. Ce serait, en substance, contester le droit même à l’existence de l’État d’Israël en tant qu’État du peuple juif, tel qu’il a été proclamé en 1948. L’égalité des droits des citoyens serait alors invoquée pour neutraliser la dimension nationale qui en constitue pourtant le cadre historique.

C’est dans cette perspective qu’il convient de situer la loi de 2018. Son objectif n’était pas d’introduire un principe nouveau dans l’ordre juridique, mais d’inscrire au niveau constitutionnel ce qui constituait déjà le fondement posé par la Déclaration d’indépendance : l’État d’Israël comme expression politique de la souveraineté du peuple juif. Il s’agissait ainsi de rétablir une symétrie dans l’architecture normative entre la démocratie et la dimension nationale.

Imaginer qu’au terme de cette longue trajectoire l’État d’Israël cesse de se définir comme celui du peuple juif suscite un vertige historique. Il ne s’agirait pas d’une inflexion sémantique ni d’un simple ajustement du vocabulaire constitutionnel, mais d’une redéfinition du geste fondateur lui-même. Car ce qui s’est joué en 1948 n’était pas seulement l’indépendance d’un territoire : c’était la réhabilitation d’un peuple comme sujet politique, la volonté de rompre avec une condition pluriséculaire où, même florissantes et créatives, les communautés juives à travers le monde demeuraient dépendantes d’un pouvoir qui n’était pas le leur.

Le projet sioniste, mûri pendant plus d’un siècle et traversé par l’expérience récurrente des persécutions antijuives jusqu’à leur paroxysme au XXᵉ siècle, n’a pas seulement aspiré à l’obtention d’une majorité démographique dans un espace donné. Il visait à rendre au peuple juif la maîtrise effective de son destin collectif.

L’option étatique ne s’est cependant pas imposée d’emblée comme une évidence au sein du sionisme. Dès la fin du XIXᵉ siècle, certaines figures majeures du mouvement concevaient le retour en Palestine moins comme la fondation d’un État que comme la création d’un centre spirituel. Ahad Haam plaidait pour l’établissement d’un foyer juif capable de régénérer la conscience collective, sans viser nécessairement la souveraineté politique. Plus tard, des intellectuels regroupés autour de Brit Shalom, parmi lesquels Martin Buber, imaginèrent une structure binationale ou plurinationale fondée sur une association entre Juifs et Arabes. Ils espéraient l’émergence d’une majorité juive, mais ne concevaient pas l’État comme l’expression exclusive de la souveraineté du peuple juif.

Aujourd’hui encore, certains courants défendent la perspective d’un « État de tous ses citoyens », c’est-à-dire d’un État multinational qui ne serait pas défini comme celui du peuple juif.

Ces positions invitent à une interrogation historique plus exigeante. Dans la longue durée de l’histoire juive, les périodes durant lesquelles les Juifs ont constitué des communautés organisées, parfois dotées d’une autonomie remarquable et d’une grande vitalité, ne se sont pas simplement caractérisées par une vulnérabilité latente. Elles se sont, à maintes reprises, achevées par des ruptures brutales. Des configurations qui semblaient stables, voire prospères, ont basculé dans l’asservissement, l’expulsion, la persécution ou l’anéantissement. La dépendance à l’égard d’un pouvoir extérieur n’était pas une fragilité théorique : elle a produit, dans l’histoire, des issues tragiques.

C’est précisément cette dépendance structurelle que le projet sioniste entendait dépasser. La souveraineté ne visait pas seulement à offrir un cadre culturel ou démographique, mais à soustraire l’existence collective juive à l’aléa d’une protection accordée — puis retirée — par d’autres. Dans cette perspective, réduire l’État à un cadre neutre où les Juifs ne seraient plus que la majorité d’un corps civique indifférencié reviendrait à transformer un projet politique en donnée statistique. On conserverait les formes d’un État, peut-être même les apparences d’une démocratie, mais le principe fondateur en serait effacé.

Une telle redéfinition produirait l’impression troublante que l’immense effort consenti n’aurait abouti qu’à l’installation d’une majorité culturelle dépourvue de portée constitutive propre. Tout ce qui a été entrepris pour restituer au peuple juif sa responsabilité politique apparaîtrait alors privé de cohérence. L’élan qui a mobilisé des générations semblerait se dissoudre dans une formulation abstraite où la souveraineté restaurée ne serait plus reconnue comme principe, mais réduite à une simple donnée démographique.

La démocratie n’est pas un correctif extérieur venu tempérer cette souveraineté retrouvée ; elle en est la forme politique assumée. Elle ne s’oppose pas à la dimension nationale, elle en règle l’exercice. C’est parce qu’un sujet politique a été rétabli en 1948 que des exigences démocratiques peuvent se déployer et s’imposer à lui. La souveraineté désigne le titulaire légitime du pouvoir ; la démocratie en détermine les modalités et les limites. Séparer ces deux dimensions, ou prétendre sauver l’une en neutralisant l’autre, reviendrait à rompre l’équilibre qui a rendu possible l’existence même de l’État. C’est dans leur articulation — souveraineté de principe et démocratie de régime — que se joue la cohérence du projet sioniste.

Les Juifs et la civilisation occidentale : vocation ou moment de l’histoire ?

J’ai reçu une lettre d’un correspondant lettré qui réagissait à l’une de mes chroniques. Il me posait une question simple en apparence, mais redoutable dès qu’on s’y attarde : l’extraordinaire contribution des juifs à la culture occidentale est-elle liée à leur condition diasporique ? Être minoritaire aurait constitué la source de cette vitalité  intellectuelle ? Et, à l’inverse, la souveraineté retrouvée en Israël change-t-elle la nature de l’expérience juive et de sa créativité ? Cette interrogation mérite qu’on s’y arrête. Elle oblige à quitter les images un peu romantiques pour entrer dans l’histoire réelle.

Il est tentant de voir dans la condition diasporique — minorité, étrangeté, distance — la source organique de la créativité juive. L’image est séduisante : être dedans sans y être, habiter le monde tout en gardant une irréductible singularité. Mais si l’on regarde les choses de plus près, l’explosion intellectuelle juive des XIXᵉ et XXᵉ siècles ne commence pas avec la diaspora ; elle commence avec l’Emancipation.

Il faut se souvenir de ce qu’a été le judaïsme pendant des siècles après la destruction du Second Temple en l’an 70. Le centre de gravité s’est déplacé vers l’étude, l’interprétation, la transmission. Ce monde ne produisait ni peintres, ni architectes, ni compositeurs, ni littérature autre que religieuse. Il ne cherchait pas à produire une culture au sens occidental du terme. Il cherchait à préserver une fidélité. La vie juive s’est organisée dans une autarcie structurée par le texte et par la Loi juive, avec pour discipline l’exégèse et la discussion talmudique. Ce fut une formidable gymnastique de l’esprit, mais tournée vers l’intérieur.

Lorsque, à partir du XVIIIᵉ siècle, les portes de l’Europe se sont ouvertes — en Allemagne, en France, puis aux États-Unis — la situation a radicalement changé. De nombreux Juifs issus de ce monde clos sont entrés dans la modernité. Ils ont découvert des champs d’expression qui leur étaient jusque-là étrangers : la philosophie, la science, la musique savante, la littérature profane. Or ils disposaient d’un instrument mental particulièrement affûté : une longue habitude de l’étude, de l’abstraction, de l’argumentation, de la lecture intensive des textes. Ils ont assimilé les codes de la culture occidentale avec rapidité, et parfois avec éclat.

Ce phénomène peut donner l’impression d’un « apport du judaïsme » à la modernité. Mais en réalité, il ne s’agit pas d’une exportation du judaïsme. Ce n’est pas la logique talmudique qui a pénétré l’Europe. Ce sont des juifs qui, sortant d’un monde spirituellement dense mais culturellement circonscrit, ont investi un autre univers et y ont déployé les ressources acquises ailleurs. Il y a eu rencontre, parfois tension, parfois rupture. C’est dans cet écart que s’inscrivent les grandes figures juives de la modernité européenne et américaine.

Dès lors, la question n’est peut-être pas de savoir si la diaspora est, en soi, la condition du génie juif. La diaspora a été le cadre historique dans lequel le judaïsme s’est conservé et a forgé ses instruments intellectuels. L’Emancipation a été le moment où ces instruments ont trouvé un nouveau terrain d’exercice. La dynamique créatrice extraordinaire des XIXᵉ et XXᵉ siècles tient à cette conjonction : une tradition d’étude structurée rencontrant une civilisation qui valorise la raison critique, la création artistique et l’universalité scientifique.

Mais rien n’indique que cette configuration doive être pensée comme la vocation du peuple juif. Elle ressemble davantage à un moment de l’histoire : celui où deux univers longtemps séparés se touchent enfin. Toute rencontre de civilisations produit des étincelles ; celle-ci fut brillante. Cela ne signifie pas que l’essence du judaïsme soit d’être minoritaire en terre étrangère pour produire des écrivains, des philosophes ou des psychanalystes.

Cette efflorescence est probablement quelque chose de transitoire. Une fois l’intégration accomplie, une fois les barrières levées, une fois les codes maîtrisés, la tension initiale s’apaise. Ce qui fut explosion peut devenir normalité. La rencontre exceptionnelle peut se fondre dans le paysage commun. En ce sens, rien ne garantit que le type de contribution juive qui a marqué l’Europe et l’Amérique aux XIXᵉ et XXᵉ siècles se reproduise indéfiniment.

Par ailleurs, il ne faudrait pas isoler cette réussite de son revers historique. L’entrée des juifs dans la modernité fut accompagnée d’un prix: fragilisation des cadres traditionnels, assimilations douloureuses, crises identitaires, et, en Europe, la catastrophe ultime. La participation à la civilisation occidentale ne les a pas protégés de l’exclusion radicale. La souveraineté retrouvée en terre d’Israël n’est pas seulement un épisode politique ; elle s’inscrit comme réponse à cette vulnérabilité structurelle de la condition diasporique.

Il est donc possible qu’en Israël se dessine autre chose. Peut-être une transformation du type humain juif lui-même, façonné pendant des siècles par l’exil et désormais confronté à la responsabilité du pouvoir, de la défense, d’une société majoritairement juive. Cela produira d’autres formes intellectuelles, d’autres tensions, d’autres œuvres. Elles ne ressembleront peut-être ni à celles de Paris, ni à celles de New York, ni à celles de Vienne. Mais l’histoire ne répète pas les configurations qu’elle traverse ; elle les dépasse.

La modernité  a été pour les juifs un moment fécond, mais elle ne définit ni leur essence ni leur destin. Elle appartient à une séquence historique précise, admirable à bien des égards, mais traversée aussi par ses drames. L’histoire juive continue maintenant sous d’autres formes en Israël. Et c’est peut-être là, plus que dans la nostalgie d’une marginalité créatrice, que se joue aujourd’hui la véritable question.

La trahison de la gauche républicaine

Le 14 février, à Lyon, un militant nationaliste de 23 ans, Quentin Deranque, a été lynché et laissé pour mort par des individus issus de l’ultra-gauche, en marge d’une conférence organisée à l’Institut d’études politiques de Lyon. À cette conférence participait l’eurodéputée Rima Hassan, membre de La France Insoumise et chantre de l’antisémitisme au Parlement européen.

Les témoignages et les images rendues publiques décrivent un passage à tabac collectif d’une extrême violence. Une information judiciaire pour meurtre a été ouverte. Parmi les personnes interpellées figure l’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, cofondateur de la Jeune Garde, déjà condamné par le passé pour violences en réunion.

Ces faits posent une question de fond : comment un mouvement devenu central dans l’architecture de la gauche parlementaire peut-il entretenir des proximités avec des groupes au sein desquels la violence physique est considérée comme une modalité légitime de l’engagement ?

Depuis plusieurs années, LFI s’est imposée comme le pivot de la gauche dite d’union. Les alliances ont été nouées en connaissance de cause. Les formations social-démocrates, écologistes et républicaines ne pouvaient ignorer ni le style, ni les méthodes, ni les ambiguïtés du mouvement auquel elles ont choisi de s’adosser. Elles ont privilégié l’efficacité électorale à la clarté politique.

Depuis le 7 octobre, LFI s’est singularisée par son refus de qualifier le Hamas d’organisation terroriste. Elle a multiplié l’usage du terme « génocide » pour qualifier l’action d’Israël. Les alertes sur ses dérives antisémites ne sont pas venues des seuls adversaires politiques : des intellectuels, des responsables associatifs, des élus de sensibilités diverses ont dénoncé une rhétorique brouillant la frontière entre critique d’Israël et stigmatisation des Juifs. Le philosophe Raphaël Enthoven a ainsi parlé d’un mouvement « passionnément antisémite ». Ces mises en garde ont existé.

Au-delà de cette question, LFI a installé un langage politique saturé d’invectives, de mises en accusation globales, de soupçons de trahison et de délégitimation systématique des contre-pouvoirs. Police, justice, médias, institutions : tout devient suspect dès lors que cela contrarie la ligne du mouvement. La conflictualité n’est plus pensée comme un désaccord démocratique, mais comme une confrontation morale. L’adversaire politique cesse d’être un concurrent ; il devient un ennemi.

Dans un tel climat, la violence verbale prépare les esprits. Elle banalise l’idée que certains seraient intrinsèquement illégitimes et que leur simple présence constituerait une provocation. Les groupes d’ultra-gauche prospèrent dans ces zones grises où la condamnation formelle de la violence coexiste avec une compréhension implicite de ceux qui l’exercent « au nom de la cause ».

La gauche républicaine a vu, entendu, lu. Et pourtant, elle a estimé que ces dérives ne constituaient pas une ligne rouge. Elle a parié que la radicalité pourrait être contenue, rendue compatible avec l’exercice du pouvoir. Elle a cru possible une alliance sans coût moral.

En appelant à soutenir des candidats LFI au nom d’un « barrage républicain », y compris depuis des formations centristes, elle a validé l’idée que ce mouvement s’inscrivait dans le périmètre républicain. Elle a ainsi accordé une légitimité politique à une formation dont le rapport à la violence, à l’antisémitisme et au respect des institutions faisait déjà débat. Elle a fait un pacte avec le diable.

La responsabilité politique ne consiste pas à publier des communiqués indignés lorsque le pire est survenu. Elle suppose de refuser par avance des alliances qui contribuent à banaliser un climat de tension permanente. Elle exige de reconnaître qu’il existe des seuils au-delà desquels la stratégie électorale cesse d’être un compromis pour devenir une compromission.

En intégrant à son dispositif un mouvement dont le rapport à la conflictualité, au langage et à la radicalité suscite la controverse depuis des années, la gauche dite « républicaine » a renié sa propre exigence éthique. Elle a toléré l’outrance comme méthode. Elle a accepté l’ambiguïté comme tactique. Elle a jeté les Juifs en pâture, renouant avec une vieille tradition de gauche. Elle a différé la rupture tant qu’elle en jugeait le coût politique trop élevé.

Les prises de distance tardives ne relèvent pas d’un sursaut. Elles reconnaissent implicitement que la frontière aurait pu être tracée plus tôt — et qu’elle ne l’a pas été. La gauche républicaine ne peut pas se défausser sur les circonstances. Elle a choisi, elle a cautionné, elle a persisté. On ne défend pas la République en fermant les yeux sur ce qui l’érode ; on l’abîme en prétendant ne rien voir.

Prochaines élections en Israël : vers une liste arabe unifiée à la Knesset ?

Certains Juifs israéliens envisagent, lors des prochaines élections, de voter pour une liste arabe unifiée qui pourrait se constituer. Cette intention ne procède pas d’un simple calcul électoral ni d’un geste protestataire. Elle traduit chez certains une volonté de contribuer à l’intégration des citoyens arabes d’Israël dans la sphère politique nationale, de renforcer leur participation aux instances de décision et d’inscrire leur présence dans la vie publique comme une composante assumée de la société israélienne.

Israël garantit l’égalité des droits civiques à tous ses citoyens. Les droits politiques — droit de vote, d’éligibilité, de représentation — sont identiques, indépendamment de l’appartenance nationale, religieuse ou culturelle. L’égalité civique ne constitue pas un ajout périphérique au modèle israélien : elle en est une dimension constitutive. La singularité du pays réside précisément dans cette articulation entre la souveraineté nationale du peuple juif et une citoyenneté commune ouverte à tous. Israël est à la fois l’État-nation du peuple juif et un État démocratique dont les institutions s’adressent à l’ensemble de ses citoyens.

Dans ce cadre, tout citoyen peut soutenir le parti de son choix. La liberté politique implique la pluralité des opinions et des projets. Mais la légitimité d’un parti politique ne découle pas seulement de sa participation au jeu électoral. Elle suppose qu’il reconnaisse le cadre fondamental dans lequel il agit. Prendre part aux élections ne suffit pas à établir une cohérence avec l’État ; encore faut-il accepter explicitement le socle constitutionnel, juridique et symbolique qui rend possible cette participation.

Tout parti politique — qu’il se définisse comme arabe, juif, religieux, laïque, social, national ou autre — est appelé à reconnaître la légitimité de l’autodétermination nationale juive en Israël. Cette reconnaissance n’implique pas l’uniformité idéologique ni l’adhésion à une ligne gouvernementale particulière. Elle signifie l’acceptation du principe fondateur : l’existence d’un État où le peuple juif exerce sa souveraineté politique. Elle doit se traduire par le respect des symboles nationaux, par l’acceptation du drapeau et de l’hymne comme expressions de cette souveraineté, et par l’adhésion à l’idée d’une responsabilité partagée à l’égard de la collectivité.

On peut observer que la communauté druze en Israël participe depuis longtemps aux institutions de l’État tout en conservant son identité propre, ce qui montre qu’appartenance minoritaire et reconnaissance du cadre national ne sont pas nécessairement contradictoires.

Cette exigence ne vise pas exclusivement les partis arabes. Elle vaut également pour les partis juifs ultra-orthodoxes lorsque ceux-ci tendent à considérer l’État comme une structure purement utilitaire, dépourvue de signification nationale propre. La cohérence doit être demandée à tous. On ne peut prétendre peser sur les orientations d’un État tout en se tenant à distance de son principe constitutif. Participer à la vie publique implique une forme d’engagement envers le cadre commun.

Cela n’exclut ni la critique ni le débat. On peut discuter toutes les politiques publiques : sécurité, économie, éducation, religion et État, relations entre majorité et minorités. On peut contester des lois, proposer des réformes, revendiquer une évolution des institutions. La démocratie suppose cette conflictualité. Mais remettre en cause le caractère sioniste de l’État, ou refuser d’en assumer les obligations civiques et symboliques, revient à contester le fondement même sur lequel repose la souveraineté israélienne.

L’essence d’Israël tient à l’indépendance nationale du peuple juif, telle qu’elle est proclamée dans la Déclaration d’indépendance et réaffirmée par la Loi fondamentale de 2018 définissant Israël comme l’État-nation du peuple juif. Cette affirmation n’abolit pas la dimension démocratique de l’État ; elle en constitue le cadre et la condition. Israël est une démocratie accordant des droits civiques égaux à tous ses citoyens, mais cette égalité s’inscrit dans une structure nationale clairement assumée.

C’est cette tension entre particularité nationale et universalité civique qui définit le projet israélien. La préserver suppose à la fois l’intégration de tous les citoyens et la reconnaissance du principe fondateur qui donne sens à l’existence de l’État.

Être juif israélien

Je n’ai pas choisi d’être juif. Cela vient avant toute décision, avant toute adhésion. Avant les mots, avant les idées, avant même la possibilité de dire « je », il y avait cela. Une évidence première, muette, qui a structuré mon rapport au monde avant que je sois en mesure de le penser. Je n’avais rien à décider : j’étais là.

Plus tard, j’ai compris que cette évidence relevait de l’être, non de l’engagement. Elle était un fait, non un choix. C’est en ce sens que je me suis reconnu dans cette phrase de Ben Gourion : « Je suis d’abord juif, et ensuite israélien. » Non comme l’affirmation d’une hiérarchie, mais comme la reconnaissance d’un ordre plus profond.

Mon souvenir le plus ancien appartient à cet ordre-là, à ce qui s’impose avant la compréhension. Je n’en garde pas une image précise, mais la sensation qu’un changement silencieux traversait les adultes. Il était question d’Israël comme d’une évidence qui revenait au monde. Je ne comprenais rien, bien sûr. Mais quelque chose s’est inscrit. Avant même de savoir ce qu’était un pays, je savais qu’il existait pour nous.

Longtemps, je n’ai pas interrogé ce point d’origine. Il allait de soi. Ce n’est que plus tard qu’est apparue la nécessité de comprendre d’où je parlais : de nommer ce lieu intérieur depuis lequel je regardais le monde, agissais, résistais parfois sans savoir à quoi.

J’ai grandi à Anvers, dans une ville où la vie juive était dense, organisée, vivante, mais tenue à distance du monde environnant. Non par hostilité, mais par une forme d’écart presque naturel. Nous vivions dans une Belgique prospère, mais comme dans un lieu de passage. Installés sans jamais être enracinés. Chez soi, sans coïncider avec le lieu.

Cette manière d’être ne venait pas de nulle part. Elle prolongeait une histoire longue. Mes parents, mes ancêtres, avaient vécu pendant des siècles en Pologne, dans ces communautés — les shtetl — qui formaient des mondes clos, rigoureusement structurés. Insérés dans la société sans jamais s’y dissoudre. Même après des générations, ils n’étaient pas vraiment polonais, quand bien même la génération de mes parents en avait intégré la langue et les codes. Ils étaient considérés comme un peuple distinct par leurs amis comme par leurs ennemis[1], selon la formule de Hannah Arendt. Cette façon d’habiter un lieu sans s’y perdre a traversé le temps. À Anvers, nous en répétions les gestes. L’altérité n’était pas vécue comme un manque : c’était une manière d’habiter le monde.

Tout se faisait à l’intérieur de la communauté : écoles, mouvements de jeunesse, sport, travail. On passait d’un espace à l’autre sans jamais quitter le monde familier. La diaspora savait produire des formes de vie cohérentes, riches, signifiantes. Mais cette cohérence avait son envers : l’histoire — la grande histoire — se déroulait ailleurs. Elle concernait les autres.

À Anvers, on apprenait à vivre juif. À reconnaître les rythmes du temps, les gestes qui reviennent, les récits transmis. Le judaïsme était une langue commune, une mémoire active, une manière d’habiter le temps ensemble.

Je n’ai jamais eu la foi. À la synagogue, enfant, je ne partageais pas l’adhésion des fidèles. Leurs prières exprimaient une certitude qui m’était étrangère. Je ne la contestais pas ; je la constatais. Cet athéisme n’a pourtant jamais fissuré mon identité juive.

C’est précisément ce cadre qui m’a permis d’être pleinement dedans sans jamais croire. Les récits bibliques se sont déposés en moi comme se déposent les grandes œuvres : non comme des vérités, mais comme des structures de sens. Je participais là où d’autres adhéraient. J’étais présent là où d’autres priaient. Être saisi par le sublime sans se soumettre, bouleversé sans être captif.

Les premières lettres que j’ai apprises furent celles de l’hébreu. Avant même d’avoir un pays, il y avait déjà une langue. Israël était présent dans ce paysage, mais sans urgence. Non comme un appel immédiat, plutôt comme une orientation. Un point fixe à l’horizon. Peut-être pas pour nous. Peut-être pour ceux qui viendraient après.

Avec la création de l’État d’Israël, quelque chose avait basculé. Pour la première fois depuis l’Antiquité, les Juifs ne vivaient plus sous le régime de la tolérance, de la protection ou de la menace. Ils formaient un collectif souverain. On ne se contentait plus de survivre : on agissait, on décidait. L’histoire cessait d’être seulement mémoire et attente ; elle devenait responsabilité.

La renaissance d’Israël ne promettait pas le salut, mais la normalité des peuples. Entrer dans l’histoire commune, avec ses violences, ses contradictions, ses fautes. Cesser d’être objets de l’histoire pour en devenir des sujets — et accepter l’ambivalence morale que cela implique.

Mon père avait tenté cette traversée dans les années 1950. Il était parti en éclaireur pour préparer notre Alyah. Il est revenu brisé par la dureté du pays, après avoir englouti les maigres économies de ma mère. Cet échec a laissé une empreinte profonde. Pour mon frère et moi, Israël est devenu un désir non assouvi. Un appel maintenu à distance. Nous avions envisagé de partir, puis nous sommes restés. Cette tension ne m’a jamais quitté.

À l’adolescence, au mouvement de jeunesse, on nous demandait de nous engager : partir au kibboutz, travailler la terre, défendre Israël les armes à la main. Ce récit épique me fascinait. Il promettait une sortie de la condition diasporique, mais ne coïncidait pas avec ce que je sentais possible pour moi. Quelque chose en moi résistait à cette trajectoire toute tracée. J’ai vu mes amis partir, le cœur gonflé d’espérance, tandis que je restais. Ce décalage s’est inscrit en moi comme une dette silencieuse. J’ai eu le sentiment de passer à côté de l’Histoire.

Très jeune, je suis entré dans le monde du travail, dans un univers où le yiddish était la langue quotidienne — langue de l’exil, mémoire encore brûlante d’une Europe pourtant largement amputée de ses Juifs. L’antisémitisme, lui, n’avait pas disparu.

Cette distinction entre vérité et signification a organisé ma judéité. C’est à partir d’elle que mon rapport à Israël s’est construit : non comme une promesse de salut, mais comme le lieu où la condition juive cesse d’être abstraite.

Mon Alyah n’a pas été un élan romantique. Elle a répondu à une exigence de cohérence. Israël n’abolit ni le tragique ni les tensions de l’histoire juive. Il ne garantit ni la paix ni la sécurité. Mais il transforme la condition même de l’existence. En Israël, l’identité juive a une colonne vertébrale. Sans justification. Sans négociation. Sans traduction.

Mon Alyah n’a pas été un élan romantique. Elle ne s’inscrivait pas dans le temps de la jeunesse, de l’enthousiasme collectif, des départs vers le kibboutz. Ce temps-là, je l’avais traversé autrement. Quand mes amis partaient, j’étais resté. Mon départ n’est donc pas venu réparer une décision manquée, ni combler un regret.

Il est venu plus tard, à l’âge de la retraite, quand ce que j’avais vécu a pu rejoindre ce à quoi j’aspirais. Non pour recommencer, mais pour parachever. Ce que j’ai fait alors relevait moins du projet que de la cohérence. En hébreu, on dirait sgirat ma’agal — la fermeture d’un cercle. Je ne me suis pas projeté vers un futur idéalisé ; je suis revenu à un point où ce que j’avais été, ce que j’étais, et ce que je devenais pouvaient enfin coïncider.

***

[1] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, 1963

« La question séfarade », de Daniel Bensoussan-Bursztein

Daniel Bensoussan-Bursztein est journaliste aux Cahiers Bernard Lazare et essayiste. Son travail s’inscrit dans une réflexion sur l’histoire et la mémoire des juifs originaires du monde arabo-musulman, mais selon une démarche qui n’est ni celle de l’historien académique ni celle du témoin autobiographique. La question séfarade ne relève pas du récit personnel, pas davantage d’une enquête strictement historienne : il s’agit d’un texte de clarification, destiné à rendre intelligible une expérience historique longtemps minorée, mais aussi difficilement dicible dans l’espace public contemporain.

L’approche de Daniel Bensoussan-Bursztein n’est pas celle de l’historien Georges Bensoussan. Là où celui-ci s’emploie à déconstruire un mythe du passé, à en établir les mécanismes et les falsifications, l’essayiste s’interroge sur ce que ce passé devient dans le présent : sur son refoulement, ses déformations, et sur les effets politiques et culturels de cet effacement. La question séfarade ne propose pas une histoire de la dhimma au sens strict, mais une réflexion sur ce que la mémoire de cette condition empêche aujourd’hui de penser.

L’histoire des juifs en terre d’islam est en effet souvent présentée à travers un récit apaisé, dominé par l’idée d’une coexistence harmonieuse, dont les équilibres auraient été brisés par la colonisation européenne et par l’importation de l’antisémitisme chrétien. Ce récit, largement diffusé dans l’espace intellectuel occidental, tend à réduire les tensions à des facteurs exogènes et récents, et à neutraliser toute analyse des structures antérieures.

La question séfarade s’inscrit en faux contre cette lecture. Sans nier les transformations introduites par la modernité coloniale, Bensoussan-Bursztein propose de revenir sur la condition des juifs en terre d’islam sur la longue durée, en s’intéressant non seulement aux textes juridiques, mais aux formes concrètes, sociales et mentales de l’inégalité. Son propos n’est pas d’établir un tableau exhaustif du passé, mais de comprendre pourquoi cette histoire demeure si difficile à formuler avec ses propres catégories.

Au centre de son analyse se trouve la notion de dhimma, et plus encore celle de dhimmitude. Il ne s’agit pas simplement d’un statut ancien, mais d’un cadre structurant qui a façonné durablement les rapports sociaux, les représentations et les comportements, bien au-delà de sa disparition formelle. La condition de dhimmi apparaît ici comme une expérience collective profonde, dont la mémoire a été atténuée, déformée ou rendue illisible dans les récits dominants.

La dhimma garantissait aux non-musulmans la protection de leur vie et de leurs biens, en échange d’une reconnaissance explicite de leur infériorité statutaire. Cette protection a parfois été interprétée comme une forme de tolérance, notamment par comparaison avec l’Europe chrétienne. Bensoussan-Bursztein montre qu’elle reposait en réalité sur une hiérarchie claire, assumée, et socialement intégrée.

Cette hiérarchie ne se limitait pas au droit. Elle structurait les relations quotidiennes et s’inscrivait dans les mentalités. Le juif était autorisé à vivre au sein de la société majoritaire, mais à condition de rester à une place définie, connue et rarement contestée. L’égalité n’y était ni attendue ni même pensable.

La notion de dhimmitude permet précisément de comprendre la persistance de cette condition au-delà de son abolition juridique. Elle désigne une intériorisation de l’infériorité : prudence, retenue, conscience aiguë de la fragilité du statut. Cette condition pouvait fonctionner sans violence constante, précisément parce qu’elle était intégrée comme normale, et rarement formulée comme injustice.

L’un des apports essentiels de l’essai consiste à montrer que l’hostilité envers les juifs en terre d’islam ne saurait être comprise comme une simple importation européenne. Sans nier l’influence de l’antisémitisme occidental, Bensoussan-Bursztein met en évidence l’existence d’un antijudaïsme ancien, inscrit dans l’ordre religieux et social. Mais là encore, son propos n’est pas seulement historique : il interroge la difficulté contemporaine à reconnaître cette réalité sans la dissoudre dans des cadres idéologiques rassurants.

Cet antijudaïsme se manifestait moins par des persécutions continues que par une vulnérabilité structurelle. La sécurité du juif dépendait de son acceptation de l’ordre établi et de sa capacité à ne pas le remettre en cause. L’absence relative de violences systématiques ne saurait donc être assimilée à une égalité réelle, ni même à une coexistence symétrique.

Cette analyse éclaire la fragilité durable des communautés juives dans des sociétés où leur statut est resté conditionnel. Elle permet aussi de comprendre pourquoi l’émancipation juridique introduite par la colonisation fut vécue, pour les juifs, comme une protection plutôt que comme une trahison.

L’exemple du décret Crémieux en Algérie est à cet égard central. L’accès à la citoyenneté française fut perçu comme une sortie de l’infériorité statutaire, non comme un rejet de l’environnement local. Les réactions hostiles qu’il suscita révélèrent la profondeur de la hiérarchie ancienne : ce qui était remis en cause, ce n’était pas seulement l’ordre colonial, mais la disparition d’un rapport d’inégalité longtemps considéré comme naturel.

L’exil massif des juifs du monde arabo-musulman au XXᵉ siècle apparaît alors comme l’aboutissement d’un processus ancien. Il ne peut être compris uniquement comme une conséquence des conflits contemporains, mais comme le résultat d’une fragilité structurelle devenue insoutenable dans les États nouvellement indépendants.

Cet exil s’est accompagné d’un effacement mémoriel. La disparition de communautés pluriséculaires fut rarement pensée comme une perte historique majeure. Leur expérience est restée marginale dans les récits dominants, souvent réduite à des explications simplificatrices ou intégrée de force à des schémas qui ne lui correspondent pas.

C’est là que se situe le cœur du travail de Bensoussan-Bursztein : dans l’analyse de cette difficulté à dire l’histoire séfarade avec ses propres mots. La question séfarade montre que l’enjeu n’est pas seulement historique, mais politique et culturel. Il s’agit d’un conflit de récits, de mémoires et de légitimités, dans lequel l’expérience juive orientale demeure mal comprise parce qu’elle dérange les grilles de lecture héritées.

En ce sens, ce livre est avant tout un essai sur le présent : sur les silences qu’il produit, sur ce qu’ils occultent, et sur ce qu’ils empêchent encore de penser. Il ne cherche ni à opposer les mémoires ni à hiérarchiser les souffrances, mais à restituer une cohérence à une trajectoire historique longtemps fragmentée.

La question séfarade propose ainsi une relecture exigeante, attentive aux structures de l’inégalité autant qu’aux mécanismes de l’oubli. Elle invite à reconnaître une expérience historique spécifique, sans laquelle le déracinement des juifs du monde arabo-musulman demeure, aujourd’hui encore, largement incompréhensible.

Renaud Camus ou la dérive d’une inquiétude culturelle

Renaud Camus est un écrivain français né en 1946, longtemps reconnu pour son œuvre littéraire — romans, essais, journaux — avant de devenir une figure centrale de la controverse politique contemporaine. Auteur d’un vaste journal tenu sur plusieurs décennies, il s’est progressivement imposé dans l’espace public par la formulation de la thèse du « Grand remplacement », qui l’a fait basculer du champ littéraire vers celui du débat idéologique. Cette notoriété a largement éclipsé son travail d’écrivain, au point que son nom est aujourd’hui plus souvent invoqué que lu.

C’est à partir de là qu’il faut comprendre son combat, y compris lorsqu’il devient politique. Contrairement à l’accusation la plus répandue, ce combat ne se fonde pas sur le racisme : la couleur de la peau n’en est pas le cœur. Ce que Camus redoute, c’est la disparition d’un monde symbolique : une langue, des références, une civilisation entendue comme sédimentation de siècles de culture.

Cette inquiétude s’inscrit dans une tradition intellectuelle qui refuse de considérer la perte de la continuité culturelle et symbolique comme un progrès. Elle explique aussi le rapprochement entre Camus et Alain Finkielkraut. Tous deux partagent un même diagnostic sur la France : affaiblissement de l’école, crise de la transmission, appauvrissement de la langue, difficulté à faire tenir ensemble des héritages communs. Tous deux pensent que l’on peut perdre une civilisation, et que cette perte n’est ni abstraite ni indolore.

Mais leurs chemins divergent. Chez Camus, la pensée glisse de la perte à la substitution : là où Finkielkraut voit une civilisation qui se défait faute d’être transmise, Camus en vient à penser qu’elle se défait parce qu’elle est remplacée. Chez Finkielkraut, le conservatisme est tragique et mélancolique : la culture se défait faute d’être aimée, transmise, désirée. Il n’y a pas d’ennemi, pas de stratégie, pas de remplacement ; seulement une défaillance collective. Chez Camus, en revanche, ce qui disparaît ne s’efface plus seulement par abandon, mais risque d’être remplacé. Le déclin devient un processus actif, même lorsqu’aucun acteur clairement identifié ne l’organise.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le rapport de Camus à Israël, au sionisme et aux Juifs. Il se dit sioniste et l’entend dans une logique de symétrie : Israël est l’État des Juifs, Jérusalem leur capitale, comme la France est le pays des Français et Paris leur capitale. Cette position reconnaît au peuple juif une existence historique et politique pleine : un droit à l’autodétermination, une continuité.

Chaque peuple a, selon Camus, sa demeure légitime, son lieu propre, sa forme singulière. Appliquée à la France, cette logique conduit à considérer que certains groupes — même installés de longue date, même citoyens à part entière — demeurent culturellement extérieurs. Sans jamais appeler explicitement au rejet, Camus considère que les Juifs de France sont respectables, mais jamais tout à fait français. Cette manière de penser s’inscrit dans une tradition de la droite nationaliste de Maurras et de Bernanos. Il faut dès lors parler d’un antisémitisme de basse intensité : non violent, non exterminateur, mais réel, en ce qu’il assigne durablement les Juifs à une altérité nationale irréductible.

Comme souvent face à une pensée dense et complexe, des acteurs périphériques — groupes, groupuscules, militants — n’en retiennent que les éléments les plus grossiers, les plus exploitables. Chez Camus, ce sont les motifs de l’incompatibilité et de la menace qui sont isolés, simplifiés, radicalisés. Ce qui relève chez lui d’une inquiétude culturelle devient, chez eux, un discours racial. Sa pensée est instrumentalisée dans un esprit qui n’en constitue pas le cœur, mais qui y trouve une légitimation indirecte.

Camus est trop intelligent pour ignorer ces usages. Il sait quels publics se réclament de lui, quels discours se nourrissent de ses concepts, quels affects ils mobilisent. Et pourtant, il laisse faire. Il ne corrige pas, ne désamorce pas. Ce silence devient une forme d’assentiment. En laissant des groupes peu recommandables s’emparer de fragments de sa pensée à des fins moralement contestables, Camus accepte que son œuvre fonctionne comme un réservoir symbolique pour des causes qui la trahissent.

Si Finkielkraut a mis si longtemps à rompre avec Camus, c’est que cette dérive fut lente, insidieuse, jamais totalement assumée. Par fidélité à la littérature, et à un diagnostic partagé sur la crise culturelle. Par retenue aussi, héritée d’une histoire où l’exclusion n’est jamais anodine. Mais cette retenue avait une limite. Lorsque Camus a comparé le « Grand remplacement » à la Shoah, il ne s’agissait plus d’une simple erreur de jugement, mais d’un effondrement du sens, d’une perte totale de boussole historique.

Reste alors une situation inconfortable pour le lecteur. Les journaux de Camus, ses livres, continuent de porter la marque d’un attachement à un monde que l’on voit s’éloigner. Mais cette vérité est désormais lestée d’un poids nouveau : celui des usages qu’elle autorise, des dérives qu’elle tolère, des simplifications qu’elle nourrit.

Dans un climat de crispation identitaire et de fatigue démocratique, ses concepts circulent moins comme des objets de pensée que comme des instruments de mobilisation. La littérature devient un réservoir de légitimation.

Cette situation pose, plus largement, la question de la responsabilité des intellectuels à une époque où les idées circulent plus vite que la pensée. Il ne suffit plus de répondre de ce que l’on écrit ; il faut aussi répondre de ce que l’on laisse faire avec ce que l’on écrit. Laisser faire, ce n’est pas seulement tolérer : c’est parfois consentir.

Lire Renaud Camus aujourd’hui, ce n’est donc ni l’absoudre ni le diaboliser. C’est reconnaître à la fois la grandeur d’un écrivain et la faillite d’une responsabilité intellectuelle ; maintenir la distinction entre l’œuvre et la pensée sans ignorer la manière dont l’une a servi de ressource à l’autre. Une telle lecture demande de la vigilance. Mais peut-être est-ce précisément ce que la littérature exige encore, à une époque qui préfère les polémiques à la pensée.

Edward Said : anatomie d’une pensée toxique

Né en 1935 à Jérusalem, alors sous mandat britannique, et mort en 2003 à New York, Edward Said fut l’une des figures intellectuelles les plus influentes et les plus controversées de la fin du XXᵉ siècle. Issu d’une famille arabe chrétienne, élevé entre Jérusalem et Le Caire avant de poursuivre ses études aux États-Unis, il incarna très tôt une trajectoire transnationale, à la fois orientale et occidentale. Professeur de littérature comparée à l’université Columbia, critique littéraire, essayiste et militant politique, Said occupa une position singulière : celle d’un intellectuel formé par la culture occidentale, tout en se voulant l’un de ses plus sévères accusateurs.

Il est difficile d’ignorer l’empreinte qu’il a laissée sur la manière dont l’Occident pense son histoire, ses rapports au reste du monde et sa propre légitimité morale. Cette influence ne peut être évaluée qu’à condition de reconnaître l’ampleur de sa stature intellectuelle. Said fut un érudit remarquable, parfaitement à l’aise dans la tradition critique européenne. Son écriture est élégante, brillante, et son autorité académique indiscutable. C’est précisément cette combinaison de rigueur, de prestige et de talent rhétorique qui rend son héritage problématique : elle a permis à une vision déséquilibrée du monde de s’imposer sous les traits de l’évidence morale.

Avec Orientalism, Said propose une thèse appelée à devenir fondatrice : l’orientalisme ne serait pas un ensemble de représentations erronées ou condescendantes, mais « une manière occidentale de dominer, de restructurer et d’avoir autorité sur l’Orient ». Cette affirmation installe un soupçon de principe : toute production occidentale portant sur l’Orient serait politiquement compromise, indépendamment de ses intentions, de sa méthode ou de sa valeur cognitive. Said va jusqu’à affirmer qu’« il n’existe pas de connaissance de l’Orient qui ne soit politiquement impliquée ». À partir de là, la connaissance cesse d’être évaluée selon des critères de connaissance pour être jugée à l’aune d’une culpabilité présumée.

Ce geste transforme une critique des abus coloniaux en une théorie totalisante du savoir occidental. L’Occident n’est plus un espace traversé de débats, d’autocorrections et de traditions critiques, mais un bloc structurellement dominateur. Ce faisant, Said rompt avec l’humanisme qu’il revendique pourtant. Là où celui-ci reposait sur l’idée que les cultures peuvent se comprendre, se traduire et s’enrichir mutuellement, Said lui substitue un déterminisme intellectuel : l’Occidental est par principe suspect, l’Oriental assigné à une position de victime. Cette logique, reprise et simplifiée par les courants décoloniaux ultérieurs, a contribué à appauvrir le débat intellectuel en substituant à l’argumentation rationnelle une herméneutique de la culpabilité.

Cette matrice théorique trouve son application dans l’analyse saidienne du conflit israélo-palestinien. Dans The Question of Palestine, Said affirme que le sionisme doit être compris comme « un projet colonial européen ». Cette lecture, reprise sous diverses formes dans ses écrits, procède par réduction radicale. Elle évacue la singularité de l’histoire juive, l’antisémitisme européen, la Shoah, ainsi que la pluralité idéologique du sionisme lui-même. Israël y apparaît non comme un État né d’une histoire tragique et complexe, mais comme une extension de l’impérialisme occidental.

Dans Culture and Imperialism, Said pousse plus loin encore cette assimilation en affirmant que « le sionisme a accepté les prémisses fondamentales de l’impérialisme occidental ». Le conflit est alors enfermé dans une grille binaire : colonisateurs contre colonisés, oppresseurs contre opprimés. Toute tentative de penser Israël comme une réalité historique spécifique devient suspecte. La critique d’une politique se transforme en contestation ontologique de l’État des Juifs.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’influence de Said sur toute une constellation d’intellectuels et d’artistes séduits par son intelligence, la hauteur de son discours et la légitimité académique dont il jouissait. Le cas de Daniel Barenboim est à cet égard emblématique. Barenboim, musicien d’exception, élevé en Israël et attaché à la culture juive et européenne, incarne la figure de l’intellectuel critique de l’intérieur, convaincu que l’exigence morale impose de dénoncer certaines politiques israéliennes.

Ce qui rend ce cas révélateur, c’est la manière dont la proximité intellectuelle et amicale entre Barenboim et Said a introduit un glissement que Barenboim n’a jamais pleinement perçu. Leur collaboration la plus connue, la fondation du West-Eastern Divan Orchestra, est présentée comme un modèle de dialogue par la musique entre jeunes musiciens juifs et arabes. Barenboim y voyait une entreprise fondée sur l’idée que l’écoute réciproque, la discipline artistique et l’expérience du travail commun pouvaient ouvrir un espace de compréhension là où la politique échoue.

Mais cette lecture ne coïncidait pas avec l’intention de Said. Celui-ci affirmait que le projet devait contribuer à « déconstruire les récits dominants », ce qui, dans son cadre théorique, signifiait remettre en cause la légitimité même du récit sioniste. Là où Barenboim croyait œuvrer à une amélioration morale et politique d’Israël, Said inscrivait cette critique dans une logique radicale, visant à délégitimer Israël en tant qu’État issu, selon lui, d’un projet colonial fondamentalement illégitime.

Barenboim a toujours pris soin de distinguer la critique du gouvernement d’Israël de la reconnaissance du droit à son existence. Said, en revanche, refusait toute séparation entre politique et ontologie : pour lui, Israël était une construction coloniale à déconstruire. En apportant son soutien à Barenboim, Said l’inscrivait dans un dispositif dont l’objectif excédait ce que Barenboim croyait défendre.

De nombreux intellectuels occidentaux ont vu en Said un allié, un penseur du dialogue et de la justice, sans percevoir que ce discours reposait sur une logique de délégitimation d’Israël. Séduits par son style, la force de l’indignation et la légitimité académique du propos, ils ont confondu critique politique et mise en cause existentielle. Comme Barenboim, ils pensaient œuvrer pour une amélioration du réel, alors même qu’ils adoptaient, sans en mesurer la portée, un cadre conceptuel qui rendait cette amélioration impossible.

Said ne peut être exonéré de la responsabilité des effets produits par sa pensée. Lorsqu’un système conceptuel tend à délégitimer un État, à disqualifier toute défense de celui-ci comme complicité coloniale, à transformer le débat politique en jugement moral, il crée les conditions mêmes de sa radicalisation. Said a légué une grammaire accusatoire clé en main, dans laquelle la nuance apparaît comme une trahison et la complexité comme une ruse du dominant.

Ce cadre est aujourd’hui omniprésent. On le retrouve dans les discours universitaires, militants et médiatiques qui reprennent ses catégories les plus simplificatrices : l’Occident comme entité coupable, Israël comme colonie, la violence comme réponse intelligible à une domination supposée absolue. Le passage du vocabulaire savant à l’indignation militante ne relève pas d’une déformation, mais de la logique interne de cette pensée. Lorsqu’un intellectuel affirme que certaines réalités politiques sont illégitimes par essence, il ouvre un espace où leur contestation cesse d’être critique pour devenir existentielle.

Il s’agit alors de reconnaître qu’un intellectuel est responsable de ce qu’il rend pensable. En essentialisant la domination, en niant la possibilité d’une légitimité conflictuelle, en substituant à l’analyse historique une dramaturgie binaire, Said a contribué à désarmer intellectuellement ceux qui cherchaient une voie critique sans tomber dans la négation. Il a rendu suspecte toute défense de l’existence d’Israël, tout en offrant à ses adversaires un langage cohérent pour justifier l’intransigeance.

À ce titre, Said apparaît comme l’un des architectes du palestinisme. Le fait que sa pensée continue d’être invoquée pour justifier des positions de plus en plus radicales n’est pas un malentendu, mais un symptôme. Une pensée qui refuse de se penser elle-même comme potentiellement destructrice finit toujours par produire ce qu’elle prétend combattre. C’est pourquoi, au-delà de l’hommage rendu à son érudition, il est nécessaire de nommer son legs : non pas une libération du regard, mais une moralisation du monde qui, sous couvert de justice, a fragilisé les conditions mêmes du débat intellectuel et politique.

Tikoun Olam ?

L’idée selon laquelle le projet sioniste, puis l’État d’Israël, constitueraient l’accomplissement — même imparfait — du projet de la Torah ne tient ni historiquement, ni théologiquement, ni philosophiquement.

Theodor Herzl, L’État des Juifs, chapitre I (Introduction), 1896¹ :

« En vain sommes-nous de sincères patriotes, voire même, dans différents pays, d’exubérants patriotes ; en vain faisons-nous les mêmes sacrifices en argent et en sang que nos concitoyens ; en vain nous efforçons-nous de relever la gloire de nos patries respectives (…) Dans ces patries où nous habitons déjà depuis des siècles, nous sommes décriés comme étrangers »

Le sionisme est né dans l’Europe de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle comme une réponse politique à une condition marquée par l’échec de l’émancipation, la montée de l’antisémitisme et l’épuisement de l’idéal assimilationniste. La plupart de ses pères fondateurs étaient laïcs, souvent radicalement laïcs, et pour certains explicitement athées². Leur horizon n’était ni la Torah, ni l’observance, ni la réalisation d’un idéal religieux, mais la normalisation politique du peuple juif. Il s’agissait de faire des Juifs un peuple doté des attributs de la souveraineté : un territoire, une langue, une armée, un État.

Il est essentiel de le rappeler, car relire ce projet comme l’accomplissement d’un programme toranique revient à lui prêter une intention qu’il n’a jamais eue. Le sionisme n’est pas né d’une lecture messianique de la Torah, mais d’un constat politique : les Juifs ne pouvaient plus compter sur l’Europe pour garantir leur sécurité et leur avenir collectif. Le projet était national, non théologique.

Cela ne signifie pas que l’État d’Israël soit dépourvu de sens juif. Mais cela interdit de l’identifier à la Torah sans produire une confusion. Un État moderne relève du politique : compromis, rapports de force, droit positif, gestion de conflits d’intérêts. La Torah, elle, n’est pas un programme de gouvernement ni une idéologie nationale³. Ce serait instrumentaliser la Torah au service du pouvoir.

Il faut réagir à une dérive qui tend à sacraliser le projet national, à lire l’histoire de l’État d’Israël comme une étape de la réalisation toranique, et à assimiler le destin politique du peuple juif à l’accomplissement d’un dessein religieux. Cette dérive dénature la Torah en la transformant en théologie de l’histoire.

C’est dans ce cadre qu’il faut interroger la notion de Tikkoun Olam, souvent invoquée pour donner à la Torah une portée universaliste et pour inscrire l’histoire juive dans une dynamique de réparation du monde. Or le Tikkoun Olam, entendu comme réparation d’un monde créé imparfait et confiée à l’homme, n’est pas une notion biblique. Elle est absente de la Torah⁴.

La Torah affirme au contraire que le monde est « très bon »⁵. Elle ne parle ni de brisure ontologique, ni de création défectueuse, ni d’un monde volontairement inachevé que l’homme aurait pour mission de parfaire. Le mal y est pensé en termes moraux et historiques, non métaphysiques. Le monde ne se dérègle pas parce qu’il serait mal conçu, mais parce que l’homme y introduit l’injustice et la corruption.

Une fois admis que le monde serait imparfait par essence et que l’homme devrait le réparer, il devient tentant de voir dans l’État ou dans la souveraineté nationale les instruments de cette réparation. Le politique se trouve alors chargé d’une mission métaphysique qu’il ne peut assumer sans se pervertir.

Dès lors, juger la Torah à l’aune de la société israélienne revient à déplacer le problème. Les injustices, les violences et les fractures internes appellent une critique lucide. Elles révèlent l’échec de choix politiques et de compromis historiques. La Torah n’a jamais promis qu’un État juif serait juste par nature, ni qu’une souveraineté serait sainte.

La force de la Torah réside dans sa capacité à être irréductible à toute réalisation historique, y compris nationale. Elle ne promet ni la réparation du monde ni progrès. Et c’est peut-être cette absence de promesse qui la protège de toutes les idolâtries — y compris celles qui se réclament de la justice, du salut ou de l’histoire.

Notes

1. Theodor Herzl (1860-1904) est considéré comme le fondateur du sionisme politique moderne. Son projet, exposé notamment dans Der Judenstaat (1896), est explicitement séculier : il ne s’appuie ni sur une promesse biblique ni sur une visée religieuse, mais sur un diagnostic politique de l’antisémitisme européen et de l’échec de l’intégration des Juifs dans les États-nations modernes.

2. Parmi les figures centrales du sionisme (Herzl, Nordau, Ben Gourion), beaucoup étaient indifférents ou hostiles à la religion. Le judaïsme y est majoritairement pensé comme une identité nationale ou culturelle, et non comme une vocation religieuse fondée sur la Torah et les mitsvot.

3. Dans la tradition juive classique, la Torah n’est pas conçue comme une constitution politique ni comme une idéologie nationale. Les tentatives modernes de la lire comme un modèle étatique relèvent d’interprétations tardives, souvent influencées par des catégories politiques étrangères à son horizon propre.

4. L’expression Tikkoun Olam apparaît dans la littérature rabbinique tardive, notamment dans la Michna, où elle désigne des mesures juridiques visant à préserver l’ordre social. Son sens métaphysique ou cosmique est une élaboration ultérieure, en particulier dans certaines traditions mystiques, et ne relève pas du texte biblique lui-même.

5. Référence à Genèse 1, 31 : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et voici, cela était très bon. » Ce verset fonde une anthropologie biblique qui ne postule pas une imperfection ontologique de la création.

Raymond Aron et l’opium des intellectuels

Philosophe de formation, sociologue, historien et journaliste engagé, Raymond Aron a consacré l’essentiel de son œuvre à penser le politique sans céder aux séductions de l’idéologie. Cette exigence est formulée dans L’Opium des intellectuels, publié en 1955, au moment où le marxisme exerce une influence massive sur les élites intellectuelles européennes.

Aron n’est pas un penseur de système. Il se méfie des constructions théoriques closes et leur préfère l’analyse patiente de la réalité sociale et politique. Sa figure est celle d’un intellectuel pour qui la liberté de jugement prime sur toute fidélité partisane. Cette posture éclaire l’ensemble de sa réflexion sur l’aveuglement idéologique.

Dans L’Opium des intellectuels, Aron cherche à comprendre comment des intellectuels brillants, cultivés et informés peuvent en venir à soutenir, excuser ou minimiser des régimes fondés sur la répression, la censure et la violence de masse. Comment expliquer que l’intelligence, loin de protéger contre l’erreur, semble parfois la renforcer ? Comment la capacité critique peut-elle se retourner contre elle-même jusqu’à produire des justifications toujours plus sophistiquées de l’injustifiable ?

En détournant la célèbre formule de Marx — « la religion est l’opium du peuple » — Aron suggère que certaines idéologies jouent, pour les intellectuels, un rôle analogue à celui d’un narcotique. Elles offrent une vision du monde cohérente et rassurante, transforment la complexité des faits en récit lisible. Comme toute drogue, elles soulagent, mais au prix d’un engourdissement de l’esprit critique. L’idéologie devient ainsi une consolation métaphysique adaptée aux esprits cultivés.

Aron montre que cette dérive trouve un terrain particulièrement favorable dans les démocraties modernes. Il met en lumière un phénomène caractéristique de ces régimes : le conformisme intellectuel. Là où aucune autorité ne s’impose officiellement, la pression collective devient d’autant plus puissante. L’intellectuel dissident ne risque ni la prison ni la censure, mais l’isolement, le discrédit, la disqualification symbolique. Certaines idées deviennent alors indiscutables, non parce qu’elles ont été démontrées, mais parce qu’elles sont largement partagées.

Une idéologie, selon Aron, est un discours qui se présente comme universel, rationnel et désintéressé, tout en masquant des intérêts particuliers. Il observe que les intellectuels marxistes de l’après-guerre adhèrent à une vision du monde qui leur permet de se percevoir comme les alliés du progrès et de la justice, tout en les dispensant d’un examen rigoureux des faits.

Les fautes des démocraties libérales sont dénoncées avec une sévérité implacable, tandis que celles des régimes se réclamant du progrès sont excusées, relativisées ou niées. La morale devient conditionnelle, dépendante du camp auquel on appartient. Le même mécanisme gouverne l’évaluation de la violence : condamnée lorsqu’elle sert une cause jugée illégitime, elle est valorisée lorsqu’elle prétend hâter l’avènement d’un monde réconcilié. La souffrance concrète des individus s’efface alors derrière la grandeur abstraite de la fin invoquée.

Au fondement de ces distorsions se trouve une certaine conception de l’Histoire, qu’Aron désigne comme un « optimisme historique ». Cette vision téléologique suppose que l’Histoire est orientée et qu’elle possède un sens. Le présent n’est plus jugé pour lui-même, mais à l’aune de ce qu’il annonce. Les injustices et les violences deviennent les douleurs nécessaires d’un avenir radieux. Dans ce cadre, la lucidité apparaît presque comme une faute, puisqu’elle menace la foi dans le sens de l’Histoire.

La Révolution promet une sortie définitive de l’imperfection du réel. La prudence passe pour une compromission, la modération pour une trahison. Aron voit dans cette exaltation une forme de romantisme politique : un goût pour la table rase et la guerre civile, qui sacrifie l’expérience et la sagesse politique à une ivresse morale.

Le marxisme fonctionne ainsi, selon Aron, comme une religion sécularisée. Il possède ses dogmes, ses mythes fondateurs et son horizon eschatologique. La classe ouvrière y reçoit une mission rédemptrice, l’horizon communiste tient lieu de paradis terrestre, et le Parti joue le rôle d’une Église chargée de définir l’orthodoxie. La dissidence n’y est pas discutée : elle est moralement disqualifiée.

Celui qui refuse l’alignement menace la cohésion idéologique. Pour Aron, cette intolérance marque le passage de la raison critique à la foi. Là où l’on prétend libérer l’humanité, on commence par interdire le doute.

L’Opium des intellectuels s’attaque ainsi à une tentation permanente de l’esprit humain : substituer à l’examen des faits un récit rassurant, à la complexité du réel une grille simplificatrice. Dès qu’une opinion devient moralement obligatoire, qu’un désaccord est assimilé à une faute éthique, ou que l’Histoire est invoquée pour clore la discussion, le mécanisme décrit par Aron se met en place.

Lire Aron, c’est apprendre une discipline intellectuelle. C’est accepter que l’Histoire n’obéisse à aucun scénario, et que la lucidité, même inconfortable, vaut toujours mieux que l’ivresse idéologique. À une époque où l’injonction morale tend à se substituer à l’argumentation, L’Opium des intellectuels demeure une  école de liberté.

Vouloir sans cause : Leibowitz face au déterminisme

Yeshayahu Leibowitz (1903-1994) est un penseur juif israélien de culture allemande, à la fois scientifique, philosophe et exégète de la pensée juive. Sa réflexion se caractérise par un rationalisme radical, un refus de toute métaphysique consolante et une lecture exigeante du judaïsme, centrée sur l’acte, la responsabilité et la liberté humaine.

La pensée de Yeshayahu Leibowitz repose sur une forme de dualisme rigoureux. D’un côté, il y a le réel : le corps, la matière, les lois de la causalité, l’enchevêtrement des déterminismes qui structurent le monde. De l’autre, il y a la conscience humaine. Ces deux plans ne se déduisent pas l’un de l’autre. La conscience n’est pas un effet du réel, elle ne s’y réduit pas : elle lui fait face, elle l’observe, elle s’en distingue.

On peut évidemment poser que le monde est déterminé. Rien n’arrive sans cause, aucun événement ne surgit sans qu’un autre ne le précède. Chaque fait renvoie à un fait antérieur, et l’on peut, en droit, remonter indéfiniment la chaîne des causes. On peut aussi adopter une autre position, tout aussi classique, qui consiste à poser l’existence d’une cause première, un point d’origine à partir duquel la série causale se déploie. Mais ces deux positions, aussi opposées qu’elles paraissent, ont un point commun décisif : elles reposent sur des postulats. Ni l’infinité de la chaîne causale, ni l’existence d’une cause première ne peuvent être démontrées.

D’un point de vue strictement rationnel, il n’y a donc rien d’incohérent à penser un monde intégralement déterminé, où tout ce qui se produit a une raison, et où ce qui nous échappe aujourd’hui pourrait, en principe, être expliqué demain. Pourtant, même en adoptant cette posture, on bute sur un point qui résiste à toute réduction : la conscience. Nous savons qu’elle existe, nous en faisons l’expérience immédiate, mais nous ne savons pas ce qu’elle est. Nous ne savons pas comment, à partir de la matière, surgit une expérience vécue, un rapport à soi. Et surtout, nous ne disposons d’aucun argument décisif qui permettrait de dissoudre ce problème, puisque l’objet même de l’explication demeure opaque.

Autrement dit, on ne peut pas opposer un raisonnement satisfaisant à la question de la conscience, parce que la conscience n’est pas un objet parmi d’autres du réel : elle est ce à partir de quoi le réel est saisi. Cette opacité marque une limite de la rationalité. Et c’est précisément à cet endroit que s’ouvre la possibilité de penser une rupture avec l’ordre des causes, sans prétendre pour autant l’expliquer.

Pour éclairer ce point, il est utile d’introduire une idée qui n’est pas formulée explicitement par Leibowitz, mais qui s’inscrit dans la logique maïmonidienne dont il s’inspire. Lorsque la Torah affirme que l’homme est créé « à l’image de Dieu », on peut l’entendre non comme une ressemblance de substance, mais comme une analogie de structure : Dieu est sans cause, Il n’est pas ce qu’Il est en vertu d’un déterminant antérieur. Et de manière analogue, l’homme est capable de vouloir sans que ce vouloir soit causé. Le libre arbitre devient alors intelligible non comme une faculté psychologique, mais comme une rupture avec la causalité. Être à l’image de Dieu, ce serait précisément être capable d’un acte qui ne prolonge pas la causalité du monde.

Dans ce cadre, la volonté ne repose ni sur une lecture du réel ni sur une déduction à partir de ce réel. Elle est indépendante. C’est un postulat qui permet d’éclairer le mystère même de la conscience : celui d’une matière consciente d’elle-même. À partir du moment où un être matériel se sait lui-même, il ne peut plus être entièrement subordonné au corps ni aux déterminations qui le traversent. La conscience introduit une fissure dans l’ordre du réel.

C’est ici que se pose la question du déterminisme appliqué à l’homme. Si tout ce que fait l’homme est déterminé par ce qu’il sait, ce qu’il ignore, son histoire, ses conditionnements biologiques ou sociaux, alors l’homme n’est qu’un mécanisme, un robot pris dans les chaînes causales du monde. Leibowitz refuse cette conception. Pour lui, la volonté n’est pas un mécanisme parmi d’autres ; elle est précisément ce qui échappe au mécanisme, ce qui ne peut pas être réduit au réel.

Un exemple simple permet de clarifier cette idée. Un groupe de personnes entre dans une pièce. Parmi elles, un ingénieur examine les murs et le plafond et affirme, de manière crédible, que l’immeuble est sur le point de s’effondrer et qu’il faut sortir immédiatement. Les gens sortent. Ici, la relation est claire : le danger provoque la fuite. Cause et effet.

Mais imaginons qu’une personne dise : « Je crois l’ingénieur, je sais que le plafond va s’effondrer, et pourtant je décide de rester. » On peut toujours chercher à expliquer ce choix : une détresse psychologique, une histoire personnelle, une pulsion obscure. Puis expliquer cette raison par une autre qui la précède, et ainsi de suite. Mais si l’on remonte indéfiniment cette chaîne explicative, on est contraint d’atteindre un point où il n’y a plus de raison. Non pas parce que l’analyse serait incomplète, mais parce qu’il n’y a plus rien à expliquer. À ce point, il n’y a ni cause ni raison supplémentaire : il y a la volonté elle-même.

Autrement dit, l’homme fait ce qu’il fait parce que c’est ce qu’il veut, et non parce que c’est ce qu’il devait nécessairement faire en vertu de déterminants antérieurs. La volonté n’est pas l’expression d’un « moi profond » psychologique ; elle est un point de rupture avec toute causalité. Elle ne prolonge pas le réel, elle s’en détache.

La fable de l’âne de Buridan permet de saisir cet enjeu de manière caricaturale. L’âne est placé à égale distance de deux bottes de foin strictement identiques. Aucune ne présente d’avantage objectif sur l’autre. Si le choix doit être déterminé par une raison — par une différence mesurable —, alors l’âne est incapable de choisir. Il reste immobile et finit par mourir de faim. Cette fable met en scène une volonté soumise à l’ordre des causes : là où il n’y a pas de raison de préférer, il n’y a pas d’acte possible.

C’est précisément cette situation que Leibowitz refuse d’attribuer à l’homme. L’homme n’est pas un âne de Buridan. Même placé devant deux options également valables, également désirables, également justifiables, il peut choisir. Et ce choix ne procède pas d’une raison cachée supplémentaire ; il procède de l’absence même de raison. Le libre arbitre ne consiste donc pas à choisir la meilleure option sur la base de critères, mais à pouvoir choisir même lorsque aucun critère ne s’impose. Ou même à ne pas choisir. Là où l’âne est paralysé par l’égalité des causes, l’homme manifeste sa liberté précisément dans cette rupture avec la causalité.

On peut ajouter un dernier argument, décisif, qui concerne la position même du sujet qui pense. Même si, en tant qu’observateurs, nous sommes incapables de trancher de manière convaincante entre une vision strictement déterministe du monde et une vision qui admet une rupture dans la causalité, nous ne pouvons pas, en tant qu’êtres humains, nous résoudre à nous penser nous-mêmes comme de simples machines. Ce n’est pas seulement difficile psychologiquement ; c’est logiquement intenable.

Se concevoir comme un robot intégralement déterminé suppose déjà une position de surplomb par rapport à ce déterminisme. Dire « je suis entièrement déterminé » n’est pas un fait parmi d’autres : c’est un jugement porté sur soi, un acte de pensée qui prétend à la vérité. Or si cette pensée elle-même est entièrement causée, elle ne vaut plus comme jugement ; elle devient un événement, ni vrai ni faux. Le déterminisme radical détruit ainsi les conditions mêmes de possibilité de l’affirmation qui le formule.

Il y a là une contradiction performative. Pour affirmer sérieusement que l’homme n’est qu’une machine, il faut déjà se penser comme capable de juger, d’évaluer, de reconnaître une thèse comme valable plutôt que comme simplement produite. Même l’adhésion au déterminisme suppose une liberté minimale de la pensée. On peut défendre le déterminisme comme hypothèse théorique, mais on ne peut pas y croire existentiellement sans dissoudre l’acte même de croire.

C’est en ce sens que le libre arbitre s’impose, non comme une vérité démontrée sur le monde, mais comme une condition de possibilité de toute pensée rationnelle sur soi-même. On peut le discuter, le problématiser, en contester les formulations naïves ; mais on ne peut pas s’en passer sans annuler, par là même, la valeur de notre propre discours. La liberté n’abolit pas le mystère de la conscience ; elle en est l’expression la plus rigoureuse. Et c’est dans cet espace irréductible au réel, mais logiquement incontournable, que la pensée de Leibowitz trouve sa cohérence.

L’illusion de la fusion : une constante de l’histoire juive

Il existe une différence décisive entre des appartenances multiples et une identité. Les premières peuvent coexister, se superposer, s’articuler ; la seconde ne se divise pas. Une identité n’est pas un cumul d’éléments culturels ou juridiques, elle est ce qui structure en dernier ressort le rapport à soi, à l’histoire et au monde. De ce point de vue, la notion de « double identité » relève moins d’une réalité vécue que d’une fiction conceptuelle rassurante. On peut avoir plusieurs loyautés, plusieurs langues, plusieurs références ; on n’a pas deux identités au même niveau de profondeur.

La question juive rend cette distinction particulièrement visible. Être juif n’est pas, au sens moderne, appartenir à une religion. Le judaïsme n’est pas une confession parmi d’autres, mais l’expression historique, culturelle et symbolique d’un peuple. La catégorie de « religion » est ici inadéquate : elle découpe artificiellement ce qui, dans l’expérience juive, relève de l’être plutôt que de la croyance. On peut être juif sans foi, sans pratique, sans référence explicite à la tradition religieuse, et demeurer néanmoins porteur d’une identité juive. Cette identité peut être vécue intensément ou silencieusement, transmise clairement ou de manière diffuse, mais elle ne se réduit pas à un choix individuel ni à une adhésion doctrinale.

Dans des contextes communautaires fortement structurés, l’identité juive s’impose comme une évidence sociale. Elle est visible, assumée, protégée par des frontières symboliques nettes. Elle ne suppose ni hostilité envers l’environnement ni repli défensif, mais une absence d’ambiguïté. L’identité n’y est pas négociée, elle est donnée. Elle organise naturellement la place de l’individu dans le monde social.

À l’inverse, dans des sociétés marquées par une forte intégration civique et culturelle, l’identité juive se vit sur un mode beaucoup plus discret. Les individus partagent la langue, les codes sociaux, les références politiques et culturelles de la société majoritaire. Ils participent pleinement à la vie collective, se perçoivent comme citoyens à part entière, et cette intégration est réelle. Elle n’est ni fictive ni superficielle.

La divergence apparaît lorsqu’on confond intégration et identité. Participer pleinement à une société, en partager les valeurs et la culture, ne signifie pas en devenir porteur sur le plan identitaire. L’intégration ne produit pas une nouvelle identité profonde ; elle organise une coexistence. L’idée selon laquelle un individu pourrait porter simultanément une identité juive et une identité nationale comme deux appartenances fondatrices équivalentes repose sur une confusion. Il peut y avoir coexistence, il n’y a pas fusion.

L’histoire juive montre que des périodes d’intégration remarquable ont existé à de multiples reprises : dans l’Antiquité, en Égypte, en Espagne médiévale, dans le monde arabo-musulman, dans l’Europe germanophone du début du XXᵉ siècle. Les Juifs ont souvent été partie prenante de la vie économique, intellectuelle et culturelle, parfois avec un sentiment de sécurité et de reconnaissance. Pourtant, ces phases se sont presque toujours achevées par des ruptures brutales. Ces retournements n’étaient pas toujours prévisibles dans leur forme, mais ils révèlent une constante : l’intégration ne se transforme pas en identité partagée.

En France, à partir du XIXᵉ siècle, le projet juif a souvent dépassé l’intégration pour viser la fusion. La France était perçue comme porteuse d’un universalisme capable d’englober le judaïsme sans le nier. La diffusion de la langue et de la culture françaises parmi les communautés juives d’Afrique du Nord et du Levant relevait de cette aspiration : non pas disparaître, mais faire coïncider deux fidélités.

Cette aspiration est cependant restée largement unilatérale. Elle a été portée par les Juifs eux-mêmes, sans trouver de répondant équivalent dans la société majoritaire. Dans la culture européenne, et française en particulier, subsiste un antisémitisme hérité de siècles de christianisme, de représentations négatives et de soupçons anthropologiques à l’égard du Juif. Cet héritage peut coexister avec un attachement sincère à l’universalisme républicain ; il n’est pas toujours conscient ni revendiqué. Mais il constitue une structure latente, susceptible de se réactiver lorsque les circonstances s’y prêtent.

Le régime de Vichy fut la manifestation d’une possibilité inscrite dans l’histoire. Cela n’implique ni une culpabilité collective des Français ni une réduction des comportements individuels à un déterminisme culturel. Mais cela montre que la fusion n’a jamais été réciproque. Il n’existe pas, du côté juif, d’hostilité structurelle envers les non-Juifs qui serait symétrique de celle dont les Juifs ont historiquement été l’objet. Cette asymétrie est centrale.

Les Juifs peuvent vivre durablement dans une société, y être loyaux, civiques, engagés, y contribuer pleinement, sans pour autant en devenir l’expression identitaire. Leur situation relève moins d’une fusion que d’une résidence permanente. Ils disposent de tous les droits et assument tous les devoirs, mais leur identité demeure ailleurs. Ils sont un peuple dans le peuple.

Il existe des trajectoires d’assimilation complète, où la judéité ne subsiste que comme fait généalogique. Pourtant, même là, un paradoxe persiste : l’assignation extérieure ne disparaît pas nécessairement avec l’effacement subjectif de l’identité. Un nom, une origine supposée, une filiation réelle ou imaginaire peuvent suffire à désigner quelqu’un comme juif aux yeux d’autrui. L’antisémitisme ne s’adresse pas à une identité vécue, mais à une catégorie.

C’est ce mécanisme qui a été à l’œuvre pendant la Shoah, lorsque des individus sans lien affectif, culturel ou religieux avec le judaïsme ont été persécutés et assassinés. L’effacement intérieur n’a pas protégé du regard qui assigne.

On observe des phénomènes analogues chez d’autres groupes porteurs d’identités transmises qui ne se dissolvent pas dans le cadre national. Ces identités peuvent coexister durablement avec la nation sans jamais s’y fondre, et leur invisibilisation subjective ne garantit pas leur disparition sociale.

Cette tension n’est ni accidentelle ni transitoire. Elle tient à l’impossibilité de la double identité et à la persistance de certaines appartenances qui ne se laissent ni convertir ni absorber par l’identité nationale. Toute réflexion lucide sur l’intégration doit reconnaître cette limite, faute de quoi elle entretient l’illusion de la fusion — une illusion historiquement répétée et lourdement payée.

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