L’idée reçue selon laquelle la Shoah serait à l’origine, ou aurait été déterminante, pour la création de l’État d’Israël est une contrevérité historique et une offense faite aux héros du Yichouv qui ont lutté, souvent les armes à la main, pour l’indépendance d’Israël en expulsant les occupants britanniques de Palestine.
La fable d’un État juif concédé en compensation de la Shoah est malveillante. Elle vise à délégitimer Israël en insinuant que sa création serait un caprice de l’Occident, pris de remords après la découverte de l’horreur nazie, au détriment des populations arabes du Moyen-Orient.
Selon cette narration pernicieuse, Israël serait une anomalie, un anachronisme, une injustice coloniale maquillée en réparation humanitaire. Ce récit est faux. La réalité est que le projet sioniste était déjà bien avancé avant la Seconde Guerre mondiale.
Comme le rappellent des historiens sérieux, parmi lesquels Georges Bensoussan[1] et Yehuda Bauer[2], la marche vers la création de l’État d’Israël avait été engagée depuis plus de soixante ans avant la Shoah.
La sécurité sociale du Yishouv, ses syndicats ouvriers, son système de transport, sa police, l’université hébraïque, son infrastructure agricole, la renaissance linguistique, ses prémices technologiques — tous ces éléments d’un État en gestation étaient en place avant 1939.
Bensoussan mentionne que des bataillons entiers de jeunes Juifs d’Europe, formés aux métiers agricoles et aux techniques militaires en vue de leur aliyah, étaient prêts à venir renforcer le Yichouv. Ces jeunes ont péri dans les camps de la mort, fauchés avant d’avoir pu rejoindre la terre d’Israël.
La Shoah n’a donc pas facilité la création de l’État d’Israël. Elle l’a au contraire compromise en détruisant la génération qui devait en être la force vive.
Yehuda Bauer souligne, dans ses travaux fondamentaux, que si l’émigration juive vers la Palestine n’avait pas été entravée par les autorités britanniques dans les années 1930 (par le Livre blanc de 1939), des centaines de milliers de Juifs auraient pu être sauvés, et la création d’Israël se serait faite plus rapidement et plus puissamment.
Pour Bauer, le lien causal entre la Shoah et la création d’Israël est un mythe historique : la Shoah n’a pas « donné » Israël ; elle a au contraire failli empêcher sa naissance en décimant une partie essentielle du peuple juif. L’État d’Israël n’est donc pas une conséquence de la Shoah, mais son démenti.
C’est cette vérité qu’il faut transmettre aux jeunes générations : Israël n’est pas un pays de réfugiés ni de rescapés. Israël est l’expression politique d’un projet de libération nationale qui existait avant Auschwitz et qui se serait de toute façon réalisé, car il répondait à une nécessité existentielle ancrée dans l’histoire millénaire du peuple juif.
La Shoah n’a pas créé Israël. Israël est né malgré la Shoah.
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[1] Historien spécialiste d’histoire culturelle de l’Europe des XIXe et XXe siècles, en particulier, des mondes juifs.
[2] Historien et un universitaire israélien spécialiste de la Shoah.