Douce France

Le 10 mai 1940, les nazis envahissaient la Belgique et mes parents prenaient le premier train en direction de la France. Le bruit courait que les Allemands arrêtaient les Juifs valides pour les envoyer dans des camps de travail au service de la machine de guerre allemande. À Lyon, les autorités locales attendaient mes parents pour les placer chez l’habitant. Ils ont été conduits à Albon, petit village niché au cœur des montagnes d’Ardèche, et se sont installés chez madame Seauve, qui accueillit, le plus naturellement du monde, ce couple de fugitifs coupable d’être juif.

Mon frère est né quelques mois plus tard. La guerre faisait rage, mais Albon continuait à vivre au gré des saisons et des moissons. C’était un coin de paradis où l’on ne manquait de rien. Mes parents et mon frère n’y ont jamais eu faim ni froid. Ma mère faisait de la couture, mon père allait à la cueillette, et tout le village tricotait pour celui qui allait devenir mon grand frère, mais qui était encore petit. Ils sont restés trois ans, jusqu’à ce que les nazis les forcent à fuir à nouveau, vers la Suisse cette fois.

Je suis né après cet épisode familial, mais mes parents l’ont tellement évoqué tout au long de mon enfance que je l’ai intériorisé comme si je l’avais vécu. À l’aide des photos qu’ils avaient conservées, je pouvais même me faire une idée du village et de ses personnages, plus vrais que nature. Sans les avoir jamais rencontrés, je connaissais le boulanger, le boucher et le docteur — réfugié juif lui aussi.

La fratrie des Magnan me fascinait. Deux sœurs et un frère, célibataires à vie, qui devaient appartenir à la petite noblesse de campagne, vivaient dans un manoir à l’écart du village. Ils semblaient sortis d’un roman, avec leur côté balzacien à la fois désuet et digne. Le dimanche était jour de sortie : ils prenaient leur automobile, que monsieur Magnan faisait laborieusement démarrer à coups de manivelle.

Les Magnan s’étaient donné pour mission de s’occuper des réfugiés et s’étaient entichés de mon frère. Quand mes parents venaient leur rendre visite, il recevait un jouet ou une friandise. Ils le regardaient avec une tendresse toute aristocratique, et quand mes parents prenaient congé, ils se tournaient vers lui et disaient tristement : « pauvre petit Juif ».

Mais le personnage central de ces années à Albon était madame Seauve, chez qui mes parents ont vécu sans qu’il n’y eût jamais la moindre tension. Cette veuve rivée au terroir était dotée d’une étonnante vision du monde. Son fils, universitaire à Lyon, venait de temps à autre lui apporter des nouvelles d’un monde qui brûlait.

Ma mère m’avait transmis une image de madame Seauve qui n’était ni plus ni moins que celle d’une sainte. Bien après la guerre, alors que j’avais douze ans et que j’étais en vacances dans la région dans le cadre d’un mouvement de jeunesse, je me suis éclipsé sans demander d’autorisation. Je brûlais de connaître madame Seauve. J’avais économisé les quelques sous qu’il fallait pour payer l’autobus qui desservait Albon. J’ai débarqué sans crier gare. Madame Seauve m’a hébergé durant une semaine et m’a présenté au village comme si j’étais à la fois un héros et son petit-fils. J’en suis reparti en me disant que tout était conforme à ce que ma mère m’avait transmis, y compris la sainteté toute laïque de madame Seauve.

Il y a quelques jours, un ami de l’un de mes fils recevait un message de quelqu’un qui cherchait une famille Horowitz ayant séjourné à Albon pendant la guerre. Le contact fut établi et un rendez-vous fut pris en visioconférence avec mon fils, le fils de mon frère né à Albon, et moi-même.

La personne qui nous cherchait était Jeanne, l’arrière-petite-fille de madame Seauve. Elle est apparue à l’écran et, après quelques mots de bienvenue, nous a révélé qu’elle se trouvait à Albon, dans la maison même où mes parents et mon frère avaient passé trois années paisibles à l’ombre de la guerre. Elle nous a fait visiter, en vidéo, la maison, puis le village, où nous avons fait connaissance de descendants d’Albonais que mes parents avaient connus.

En 1943, après le départ de mes parents, les Allemands ont commencé à traquer les Juifs de la région pour les expédier à Drancy, afin d’être réduits en cendres dans les camps de la mort. C’est cette période que Jeanne cherche à reconstituer aujourd’hui avec Chantal, la secrétaire de mairie, des historiens, et le directeur des archives départementales, qui travaille sur les Juifs cachés en Ardèche.

Pendant cette heure intense, nous avons compris — mon fils, mon neveu et moi-même — que nous venions d’assister à un moment fort. Cela nous a rappelé ce que cette France profonde a de bon et de beau.

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