Aryeh Deri ou l’art de se défiler avec l’aide de Dieu

Depuis plus de trois décennies, Aryeh Deri¹ occupe une place singulière dans le paysage politique israélien. Chef du parti Shas², figure tutélaire du judaïsme sépharade orthodoxe, il a siégé dans d’innombrables gouvernements, parfois faiseur de rois, parfois ciment d’alliances fragiles. Aujourd’hui député sans portefeuille, il n’en reste pas moins une voix écoutée du monde haredi, capable d’infléchir le cours d’un débat ou de menacer l’équilibre d’une coalition.

Mais cette longévité politique est striée d’ombres. En 1999, alors ministre de l’Intérieur, Deri est condamné pour corruption, fraude et abus de confiance³ : des fonds publics détournés au profit de proches et d’organisations liées à son parti. Trois ans de prison, dont près de deux purgés. En 2022, le voilà de nouveau devant la justice, cette fois pour fraude fiscale⁴.

Rien de tout cela ne l’a fait chuter. À peine libéré, il reprend les rênes du Shas et retrouve un siège au gouvernement. En 2023, la Cour suprême statue pourtant : ses antécédents l’interdisent de tout poste ministériel⁵. La décision provoque une crise politique, mais Deri s’en sort encore. De scandale en retour en grâce, il a fait de la faute un tremplin, du soupçon une légende. En se présentant comme victime d’une persécution morale, il transforme l’humiliation judiciaire en récit de rédemption.

Récemment, dans une interview donnée à un média proche de son camp⁶, Deri a livré sa lecture du 7 octobre et de la guerre qui s’en est suivie⁷. Son idée tient en une phrase : « Tout vient de la main de Dieu. » Chercher des causes politiques ou militaires serait, selon lui, une marque d’incrédulité. Le désastre du 7 octobre comme les « miracles » de la guerre ne seraient que l’expression d’une volonté divine.

C’est là moins une foi qu’une démission. Lorsqu’un homme de pouvoir affirme qu’il n’y a rien à comprendre, il abdique sa responsabilité. Le 7 octobre n’est pas un mystère théologique, mais un événement politique et militaire — fait de décisions prises, d’autres évitées, d’avertissements ignorés⁸. Refuser d’en chercher les causes au nom de la foi, c’est priver la société du droit de se corriger.

Le croyant peut voir dans l’épreuve un appel spirituel. Mais le dirigeant ne saurait s’y réfugier pour échapper au jugement. Chez Deri, la foi devient abri, et la théologie, refuge commode contre l’analyse. En niant toute causalité humaine, il efface la frontière entre le bien et le mal, le succès et l’échec : si tout procède de Dieu, plus rien ne relève de l’homme.

Dans ce discours, le miracle se fait loi. Un missile qui rate sa cible est un miracle ; un autre, qui frappe, l’est aussi — car il aurait pu être pire. Ainsi, les faits cessent d’avoir un sens propre. L’événement ne révèle plus, il confirme. Le réel se dissout en allégorie, la compréhension cède la place à l’interprétation.

Cette dérive fait glisser la foi du for intérieur au champ du pouvoir. Elle n’est plus conviction, mais système. Elle ne guide plus la conscience, elle gouverne le discours. Dans cette logique, toute critique devient blasphème, toute recherche de responsabilité, un manque de piété. Le religieux n’est plus une source d’inspiration spirituelle, mais un instrument de légitimation politique.

Alors que l’État d’Israël s’enlise dans une guerre prolongée, Deri s’oppose à la conscription obligatoire et exhorte les jeunes de la yeshiva à ne pas quitter leurs études. Son parti menace de faire tomber le gouvernement si une loi ne garantit pas leur exemption. Sous prétexte de défendre la primauté de la Torah, il consacre l’inégalité civique : certains prient, d’autres se battent. Cette vision du monde remplace l’effort collectif par la protection divine, le devoir par la dévotion.

Pourtant, l’histoire du judaïsme est tout sauf docile. Elle est tissée de débats, de contradictions, d’interprétations. Les textes bibliques et talmudiques bruissent de voix qui s’affrontent, discutent, osent interroger Dieu. Le Dieu d’Israël n’impose pas le silence : il accepte la dispute. Dire que « tout vient de Lui » pour se soustraire à la compréhension, c’est trahir la tradition qu’on prétend servir.

L’invocation du mystère divin peut consoler, mais elle ne saurait gouverner. La démocratie exige la lucidité, la clarté, la parole droite. Israël ne se relèvera pas du 7 octobre par la ferveur, mais par la vérité. Ceux qui s’en remettent à Dieu pour expliquer le désastre refusent d’en assumer la part humaine — la seule sur laquelle il soit encore possible d’agir.

Car l’invocation de Dieu, chez Deri, est un instrument politique. Ce n’est pas la foi qu’il protège, c’est l’immunité qu’elle confère. En plaçant les événements sous le signe du divin, il ôte à l’homme le devoir d’expliquer et d’assumer. Chaque fois que le pouvoir échoue à prévoir, à protéger ou à gouverner, il invoque le destin, la providence ou la fatalité. Deri ne fait qu’habiller cette vieille tentation de religion.

Le danger d’un tel discours est d’endormir la raison, d’apaiser la colère légitime. Dans un pays encore sous le choc, il offre une explication simple, apaisante, mais fausse. Il convertit l’impuissance en vertu. Au lieu d’affronter les fautes du système sécuritaire, les fractures de la société ou les abus du pouvoir, on les dissout dans une fable providentielle.

Mais dans une démocratie, la responsabilité ne se délègue pas au ciel. Elle appartient à ceux qui décident, à ceux qui savent. L’homme de foi peut chercher le sens de l’épreuve ; l’homme d’État doit en rechercher les causes. Le premier s’adresse à Dieu, le second aux citoyens. Confondre ces deux devoirs, c’est remplacer la politique par la liturgie.

Ce mélange des genres est d’autant plus pernicieux qu’il prend les traits de la piété. Deri ne se présente pas comme un homme sans faute, mais comme un croyant humble devant le mystère. Or cette humilité affichée est un artifice : ce qu’on ne peut pas expliquer, on le sanctifie ; ce qu’on ne veut pas affronter, on le déclare insondable. La faute devient signe, l’échec devient foi.

Ce n’est pas la foi qu’il faut accuser, mais son détournement. Le Talmud le rappelle dans l’épisode du four d’Akhnaï (Bava Metsia 59b)⁹ : même la voix du ciel ne remplace pas la délibération humaine. « La Torah n’est plus au ciel », dit le texte¹⁰. Elle a été confiée aux hommes, pour qu’ils tranchent selon la raison et la règle de la majorité. Depuis le don de la Torah dans le désert du Sinaï, Dieu a cessé de gouverner : c’est à l’homme d’assumer.

La grandeur d’un homme d’État ne se mesure pas à sa capacité d’invoquer le ciel, mais à celle de répondre ici-bas. La foi n’exonère pas la raison : elle la requiert. Là où Deri voit un mystère, la société doit voir une défaillance. Là où il cherche la consolation, la démocratie doit chercher la vérité. Car si tout vient de Dieu, plus rien ne vient de l’homme — et c’est alors l’homme lui-même qui disparaît de l’Histoire.

La foi peut soutenir un peuple meurtri ; elle ne peut pas se substituer à la lucidité. Quand elle sert à suspendre la responsabilité, elle n’éclaire plus : elle obscurcit.


  1. Aryeh Makhlouf Deri (né en 1959) : homme politique israélien, fondateur du parti Shas en 1984, plusieurs fois ministre de l’Intérieur.
  2. Shas : acronyme hébreu de Shomrei Sfarad (« gardiens de la tradition séfarade »). Parti religieux ultra-orthodoxe représentant principalement les Juifs d’origine orientale et nord-africaine.
  3. Affaire Deri (1999) : jugement du tribunal de Jérusalem pour corruption et abus de confiance (Cour du district, dossier 139/96).
  4. Procès de 2022 : Deri plaide coupable de fraude fiscale dans le cadre d’un accord avec le parquet, évitant la prison.
  5. Arrêt de la Cour suprême d’Israël (janvier 2023) : les juges invalident sa nomination ministérielle dans le gouvernement Netanyahu VI, au nom du principe de « raisonnabilité ».
  6. Interview donnée à Kol Berama ou Radio Kol Hai (médias haredim), fin 2023, où Deri interprète la guerre à la lumière de la providence divine.
  7. 7 octobre 2023 : attaques coordonnées du Hamas contre le sud d’Israël, causant plus de 1 200 morts et le déclenchement de la guerre de Gaza.
  8. Sur les avertissements ignorés, voir notamment les rapports préliminaires du Comité d’enquête de la Knesset et les articles du Haaretz et du Jerusalem Post (oct.-nov. 2023).
  9. Bava Metsia 59b : passage du Talmud de Babylone où les sages refusent de suivre une voix céleste dans un débat halakhique, affirmant que la loi appartient désormais à l’homme.
  10. Citation de Deutéronome 30,12, interprétée dans le Talmud : « La Torah n’est pas au ciel », principe d’autonomie de la délibération humaine dans le judaïsme rabbinique.

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