L’accusation de « riposte disproportionnée » est devenue, à propos d’Israël, un réflexe du traitement médiatique. Elle est souvent présentée comme une évidence morale, voire comme l’application d’un principe universel. À force d’être répétée, l’expression a cessé d’être interrogée, comme si elle décrivait un fait, alors qu’elle impose en réalité une grille de lecture.
Elle repose sur une confusion conceptuelle, ignore la nature du conflit et introduit d’emblée un soupçon à l’égard de celui qui se défend. Elle suggère qu’une réponse militaire ne serait légitime qu’à condition de refléter, dans son ampleur, la violence subie, comme s’il existait une règle implicite d’équivalence entre l’attaque et la riposte. À un massacre devrait répondre un massacre comparable ; à une agression limitée, une réponse limitée.
Ce glissement transforme une notion d’apparence technique en jugement implicite. Appliquée à Israël, cette représentation repose sur une confusion : elle assimile la proportionnalité à une symétrie des pertes, alors que ces deux idées relèvent de logiques distinctes. La proportionnalité ne consiste pas à équilibrer le nombre de morts, mais à mettre en relation un objectif et les moyens nécessaires pour l’atteindre. Elle n’implique ni équivalence des violences ni limitation abstraite de la puissance, mais une appréciation de l’efficacité au regard du but poursuivi.
La guerre n’a jamais obéi à une logique de stricte équivalence. Israël ne « rend pas coup pour coup » ; il cherche à protéger sa population et à empêcher la répétition de l’agression. La question qui se pose n’est pas de reproduire ce qu’il a subi, mais de neutraliser la menace à laquelle il est confronté. L’attaque du 7 octobre en offre une illustration. Si l’on prenait au sérieux l’exigence d’une parité des pertes, il faudrait imaginer qu’Israël franchisse la frontière pour assassiner délibérément un nombre équivalent de civils, enlever un nombre équivalent d’otages et reproduire les modalités mêmes de l’attaque. Une telle hypothèse n’est pas seulement moralement indéfendable ; elle est aussi dépourvue de rationalité, puisqu’elle laisserait intactes les capacités des forces à l’origine de l’attaque et ne réduirait en rien la probabilité de nouvelles agressions.
L’objet de la guerre est de détruire les capacités de nuisance de l’agresseur, de modifier le rapport de forces et de produire un effet dissuasif. Dans cette perspective, l’asymétrie n’est pas un écart regrettable : elle est une condition de l’efficacité militaire. Dans la quasi-totalité des conflits, les pertes sont inégales, parce que chaque camp cherche à infliger à l’autre un désavantage décisif. Exiger une stricte équivalence reviendrait à exiger l’inefficacité.
Ce principe est pourtant suspendu lorsqu’il s’agit d’Israël. Les bombardements alliés durant la Seconde Guerre mondiale, la guerre du Golfe ou les interventions en Afghanistan et en Irak ont produit des écarts considérables entre pertes subies et pertes infligées, sans que cette asymétrie soit érigée en critère moral déterminant. Elle est constatée, parfois discutée, mais ne suffit pas, à elle seule, à disqualifier l’action militaire. Dans le cas d’Israël, en revanche, la « disproportion » devient immédiatement le prisme dominant d’évaluation. Ce traitement différencié ne relève pas seulement d’une sensibilité accrue aux pertes civiles : il manifeste un double standard.
Des formules comme « riposte disproportionnée », « usage excessif de la force » ou « réponse jugée disproportionnée » sont devenues des automatismes dans une partie du discours médiatique, y compris dans des médias de référence comme BBC News, The New York Times ou Le Monde. Elles ne décrivent pas simplement une situation ; elles orientent d’emblée l’interprétation.
Israël ne fait pas face à un acteur unique ni à une organisation armée isolée. Il est confronté à un système d’hostilité qui articule États et organisations. Le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban ou d’autres groupes terroristes ne sont pas des entités autonomes évoluant dans un vide stratégique ; ils s’inscrivent dans une configuration régionale plus large.
Au cœur de cette configuration se trouve aujourd’hui la République islamique d’Iran. C’est un acteur étatique qui combine puissance militaire, influence politique et projection indirecte de la force. Par le financement, l’armement et la coordination de groupes engagés contre Israël, l’Iran inscrit l’affrontement dans une logique qui dépasse le cadre d’un conflit local.
À cela s’ajoute la persistance, sous des formes variables, d’un état de conflit avec des États voisins. Des guerres classiques de 1948, 1967 ou 1973 aux formes contemporaines de confrontation, une continuité apparaît : Israël évolue dans un environnement où son existence même est contestée de manière récurrente.
Dans un tel contexte, il ne s’agit pas de calibrer une réponse à un événement ponctuel, mais d’empêcher la répétition d’agressions inscrites dans une stratégie de long terme. Limiter cette réponse au nom d’une symétrie abstraite revient à ignorer la logique du conflit et à transformer une exigence morale apparente en contrainte stratégique réelle, qui bénéficie mécaniquement aux ennemis d’Israël.
Cette contrainte est d’autant plus opérante que certains de ceux qui attaquent Israël choisissent d’agir depuis des zones civiles. Cette pratique constitue une méthode : elle vise à rendre toute riposte plus coûteuse sur le plan humain, puis à déplacer l’attention vers ses conséquences visibles. Le langage de la « disproportion » s’inscrit dans ce déplacement en focalisant le jugement sur les effets plutôt que sur les causes.
Une riposte strictement limitée au sens d’une équivalence des pertes enverrait un signal clair : le coût de l’attaque est prévisible et contenu. Une telle situation peut être intégrée dans le calcul de l’ennemi et n’a aucune raison de modifier son comportement. À l’inverse, une réponse qui dégrade ses capacités et rend l’agression trop coûteuse pour être répétée peut produire un effet dissuasif réel. Ce que l’on désigne comme « disproportion » correspond alors, non à un excès, mais à une condition d’efficacité.
Depuis 1948, les conflits dans lesquels Israël est engagé s’inscrivent dans la contestation de son existence. Dans un tel cadre, la défense ne peut pas être pensée comme une réaction ponctuelle : elle engage la capacité même de l’État d’Israël à durer.
Évaluer l’action d’Israël à partir d’une symétrie des pertes revient à déplacer le centre de gravité du jugement. Ce ne sont plus les causes de la guerre qui sont interrogées, mais ses effets visibles ; ce ne sont plus les intentions qui sont prises en compte, mais les résultats mesurables. Une telle approche tend à gommer la différence entre agresseur et agressé, en plaçant sur le même plan des actions qui n’ont ni les mêmes objectifs ni la même nature.
Une guerre ne se juge pas à l’équilibre des morts. Elle se juge à la nature de la menace qu’elle affronte, aux objectifs qu’elle poursuit et à sa capacité à empêcher la répétition de l’agression. Dans le cas d’Israël, l’usage du terme « disproportion » ne constitue pas un outil d’analyse, mais un cadre qui oriente le jugement avant même qu’il ne s’exerce. Il donne l’apparence d’un critère universel là où il fonctionne, en réalité, comme un principe appliqué de manière sélective.
Lorsqu’un tel traitement différencié vise de manière constante un seul État, il ne peut plus être réduit à un simple biais d’appréciation : il relève d’un mécanisme plus profond. Cette sélectivité n’est pas accidentelle ; elle relève de l’antisémitisme.