Eva Illouz est une sociologue franco-israélienne de réputation internationale, dont les travaux ont profondément marqué la réflexion contemporaine sur la modernité, les émotions et les transformations de la vie intime dans les sociétés occidentales. Longtemps professeure à l’Université hébraïque de Jérusalem, elle a consacré une large part de son œuvre à l’étude des mutations de la subjectivité moderne. Sa réflexion porte en particulier sur la manière dont le capitalisme contemporain investit la sphère intime, reconfigure les relations affectives, transforme le rapport que l’individu entretient avec lui-même et finit par remodeler jusqu’à la conception même du bonheur.
Selon elle, les sociétés néolibérales ont conduit l’individu à devenir l’administrateur de sa propre existence. Il lui faudrait désormais être heureux, adaptable, résilient, émotionnellement efficace et engagé dans une forme permanente d’optimisation de soi. Dans un tel cadre, la souffrance psychique tend à être interprétée moins comme l’effet de conditions sociales, économiques ou culturelles que comme le signe d’une insuffisance personnelle.
Cette analyse est remarquable par sa finesse et sa puissance descriptive. Illouz montre comment les normes contemporaines s’intériorisent dans la subjectivité elle-même, au point que les individus finissent par se juger à travers les catégories produites par le système qui les façonne.
Mais cette approche soulève une question philosophique : jusqu’où les structures sociales peuvent-elles pénétrer la conscience humaine ? Une société peut-elle aller jusqu’à produire la manière dont les individus pensent leur propre existence ? Ou demeure-t-il en chaque homme une faculté irréductible de jugement, indépendante des normes qui l’entourent ?
C’est ici qu’apparaît une opposition avec la pensée de Yeshayahu Leibowitz. Scientifique, philosophe et penseur religieux, Leibowitz n’a cessé d’insister sur la responsabilité du sujet humain. Lorsqu’on lui demandait si l’homme fait ce qu’il veut, il répondait : « Non seulement l’homme fait ce qu’il veut, mais il ne fait que ce qu’il veut. » Derrière cette formule se trouve l’idée qu’aucune circonstance historique, politique ou sociale ne peut abolir la souveraineté intérieure du sujet pensant.
L’opposition entre ces approches dépasse le simple débat sociologique. Elle engage deux conceptions différentes de l’homme lui-même. D’un côté, une pensée qui insiste sur la puissance des structures sociales dans la formation de la subjectivité ; de l’autre, une pensée qui affirme l’irréductibilité de la conscience et de la responsabilité individuelles. C’est cette tension qu’il convient d’examiner.
Eva Illouz a sans doute raison sur le fait que les sociétés néolibérales exercent une pression normative sur les individus. Elles imposent des modèles implicites de réussite, de bonheur, d’adaptabilité, de performance émotionnelle et relationnelle. Elles produisent un langage psychologique dans lequel l’individu apprend à se penser lui-même : confiance en soi, résilience, accomplissement personnel, gestion des émotions, optimisation de soi. De ce point de vue, son diagnostic est convaincant. Il décrit une société dans laquelle les individus sont conduits à interpréter leurs difficultés comme des insuffisances personnelles plutôt que comme les effets de structures économiques, culturelles ou sociales.
Mais ce diagnostic devient problématique lorsqu’il tend à déplacer le centre de gravité de l’existence humaine hors du sujet lui-même. Car, à mesure que l’analyse sociologique insiste sur l’intériorisation des normes et sur la fabrication sociale du désir, elle risque d’effacer ce qui constitue le cœur de l’expérience humaine : la faculté de penser, de juger et d’être conscient de ce à quoi l’on consent.
C’est ici que la pensée de Leibowitz ouvre une perspective radicalement différente. Car, chez lui, aucune circonstance historique, politique ou sociale ne peut dissoudre la responsabilité intérieure du sujet. Même dans les situations de domination extrême, l’homme demeure un être capable de jugement. L’histoire des régimes totalitaires le démontre. Sous le stalinisme, sous les dictatures idéologiques ou policières, les individus savaient qu’ils vivaient sous une chape de plomb. Certains collaboraient, d’autres résistaient, d’autres se taisaient par peur, d’autres encore adhéraient sincèrement au système. Mais cette diversité d’attitudes montre que la conscience n’était pas dissoute dans la structure sociale. La domination n’effaçait pas la possibilité de penser intérieurement contre elle.
Or c’est peut-être ici que réside la limite de l’approche d’Illouz. En insistant sur la manière dont le néolibéralisme produit les catégories psychologiques à travers lesquelles les individus interprètent leur souffrance, elle tend à suggérer que ceux-ci finissent par croire spontanément au récit que le système leur impose : « je souffre parce que je ne suis pas assez adaptable », « je suis anxieux parce que je gère mal mes émotions », « je suis seul parce que je ne sais pas correctement me réaliser ». Mais cette analyse oublie peut-être une dimension essentielle : l’individu peut parfaitement percevoir le caractère normatif de ces injonctions tout en continuant à s’y soumettre. Il peut savoir ce qu’il fait sans, pour autant, cesser de le faire.
Autrement dit, le conformisme peut relever moins de l’aliénation que d’un consentement lucide. Il peut constituer un compromis intérieur, parfois même une préférence assumée pour la sécurité, le confort ou la reconnaissance sociale. Ce qui importe ici n’est pas de nier la puissance des structures sociales, mais de refuser l’idée qu’elles puissent absorber la conscience réflexive du sujet.
Car, dès lors qu’on explique les comportements humains par l’intériorisation des structures sociales, on finit par affaiblir la responsabilité intellectuelle et morale de l’individu. Celui-ci devient alors le produit de forces qui le dépassent : marché, normes culturelles, discours psychologiques, institutions. Son adhésion au système cesse d’être son œuvre ; elle devient l’effet d’un conditionnement.
Leibowitz refuse cette dissolution du sujet dans les structures. Pour lui, la grandeur — mais aussi le poids tragique — de la condition humaine réside dans le fait qu’aucune circonstance ne dispense l’homme de penser. Même lorsqu’il se conforme, même lorsqu’il renonce à sa liberté extérieure ou accepte les normes dominantes, il demeure un être capable de conscience et de jugement. L’homme peut préférer la sécurité à la vérité, le confort à l’exigence morale, l’intégration sociale à l’indépendance intérieure. Mais aucune structure ne le dispense de penser par lui-même.
Cette conception rejoint d’ailleurs une tradition philosophique que l’on retrouve chez Hannah Arendt, pour qui le refus de penser constitue la condition même de la banalité du mal. Cela ne signifie pas qu’il faille nier la puissance des déterminations sociales. Il serait naïf de croire que l’individu se construit indépendamment de son époque. Mais reconnaître l’existence des conditionnements n’oblige pas à réduire le sujet à ceux-ci. Une société peut être oppressive sans que l’homme cesse d’être responsable de sa manière de la comprendre.
Ainsi, la véritable critique du néolibéralisme ne consiste peut-être pas à montrer que les individus sont fabriqués par le système au point d’en perdre toute lucidité. Elle consiste plutôt à rappeler que les individus consentent souvent eux-mêmes aux normes qui les dominent, non parce qu’ils seraient incapables de les voir, mais parce qu’ils acceptent de vivre avec elles — parfois consciemment, parfois confortablement, parfois par faiblesse, parfois par intérêt. Ce constat est plus sévère, mais aussi plus exigeant. Car il réintroduit au cœur de la critique sociale une question que la sociologie tend parfois à atténuer : celle de la responsabilité du sujet pensant.
Et peut-être est-ce précisément là que réside la dignité de l’homme : dans le fait qu’aucune société, même la plus envahissante, ne peut penser à sa place. Les normes peuvent orienter les comportements, les idéologies peuvent modeler les sensibilités, les structures sociales peuvent peser sur les existences ; elles ne peuvent pourtant abolir cette faculté intérieure grâce à laquelle l’homme demeure capable de distance et de jugement.
C’est cette faculté qui rend possibles aussi bien le conformisme que la résistance, l’adhésion que le refus, la soumission que la dissidence. Car si l’homme peut céder aux normes de son époque, il peut aussi en prendre conscience. Et cette conscience, même silencieuse, même apparemment impuissante, empêche que le sujet soit dissous dans les structures qui prétendent le façonner.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si l’homme peut échapper entièrement aux influences sociales — il ne le peut évidemment pas — mais de déterminer s’il est capable de discerner intérieurement ce à quoi il consent. La liberté humaine ne réside peut-être pas d’abord dans l’absence de contraintes, mais dans la faculté de pensée qu’aucune pression sociale ne peut entièrement abolir. Même au sein des conformismes collectifs et sous l’emprise des normes dominantes subsiste toujours cette possibilité, fragile mais essentielle : celle de penser par soi-même contre ce qui prétend penser à notre place.