L’été israélien n’est pas le printemps arabe

Le mouvement social qui traverse actuellement Israël est, paradoxalement, le signe de sa bonne santé économique. Le pays a surmonté la crise financière de 2008 mieux que la plupart des économies développées, et connaît depuis une croissance soutenue. Le chômage est au plus bas, la monnaie figure parmi les plus solides au monde, les caisses de l’État sont pleines, et les entreprises tournent à plein régime. Aucun des analystes traditionnels n’avait anticipé ce soulèvement, qui survient pourtant au moment opportun pour une classe moyenne décidée à réclamer davantage de justice sociale.

Le déclencheur a été la crise du logement. Tandis que les prix de l’immobilier flambent, les salaires stagnent à un niveau tel qu’un couple de diplômés ne peut même pas accéder à un trois-pièces modeste par emprunt. Le coût de la vie grimpe sans relâche, et les grandes chaînes de distribution semblent fixer leurs prix sans logique concurrentielle, donnant l’impression d’un marché captif.

Le style du mouvement est pacifique et bon enfant. En protestant, les manifestants expriment leur attachement au pays, leur désir d’y vivre pleinement, d’y fonder leur avenir. Ce qui distingue ce mouvement des manifestations occidentales, c’est qu’il ne s’adresse contre personne. Les sondages indiquent un soutien populaire massif : 87 % de la population y adhère. On pourrait croire que le gouvernement est visé — mais il ne l’est pas. L’opinion comprend que la flambée des prix et le pouvoir excessif des cartels résultent de décennies de politiques structurelles. Le gouvernement lui-même partage en partie ce diagnostic : le président de l’État a même reçu une délégation du mouvement pour la féliciter et lui témoigner son appui.

Les manifestants ont planté des tentes au cœur de Tel-Aviv et dans une douzaine d’autres villes, où ils campent depuis plusieurs semaines. L’organisation est remarquable : des tribunes accueillent orateurs et artistes bénévoles, des cuisines collectives nourrissent les campeurs, des garderies ont été mises en place, ainsi que des centres de presse, des écrans géants, et un flot constant de militants qui expliquent les revendications aux passants. Aucun signe de violence : la police est absente, et l’ordre règne. Il y a quelques jours, plus de 300 000 personnes ont défilé dans les rues principales de Tel-Aviv sans qu’aucun incident ne soit à déplorer.

Ce mouvement, profondément politique, ne relève pourtant d’aucune logique politicienne. Toutes les sensibilités y sont représentées, mais aucune ne se revendique comme telle. Les slogans eux-mêmes semblent soigneusement détachés de toute idéologie explicite.

Certains ont tenté de tracer un parallèle avec les soulèvements du monde arabe. Mais l’été israélien n’a rien du printemps arabe. Ici, il ne s’agit pas de revendiquer la démocratie — mais de la pratiquer.

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