Le bijoutier d’Alep

Alep est une ville de Syrie située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière turque et à environ trois cents kilomètres de Damas. Elle a traversé les siècles depuis l’Antiquité, résistant aux vicissitudes de l’Histoire et aux envahisseurs successifs, ce qui en fait l’une des cités les plus anciennes encore habitées au monde.

Peu de régions peuvent se prévaloir d’une présence juive aussi ancienne et ininterrompue qu’Alep. La Bible évoque déjà la ville dans le Livre de Samuel et dans les Psaumes. La première grande vague d’immigration juive y remonte à 586 avant notre ère, à la suite de la destruction du Premier Temple de Jérusalem.

Au Moyen Âge, Alep connut une brève période d’autonomie relative, au cours de laquelle les Juifs jouèrent un rôle actif dans la vie de la cité. Mais au XIIIe siècle, les Mamelouks prirent le contrôle de la ville et imposèrent des restrictions sévères aux Juifs, limitant leur accès à la vie publique. La synagogue principale fut transformée en mosquée, et les Juifs furent relégués au statut de dhimmis, citoyens de seconde zone soumis à un impôt spécifique du simple fait de leur religion.

Au XVe siècle, les Mongols envahirent Alep. De nombreux Juifs furent massacrés, d’autres prirent la fuite. Mais l’arrivée des Ottomans apporta un tournant : l’Empire voyait dans la présence juive une richesse culturelle et économique favorable à son expansion. La communauté juive reprit vigueur, s’épanouit et se transforma, notamment grâce à l’arrivée des Juifs séfarades expulsés d’Espagne en 1492, qui parlaient le ladino et s’étaient établis, après bien des pérégrinations, dans les terres ottomanes.

Un manuscrit du Xe siècle, devenu au fil des siècles une autorité absolue pour le texte, la cantillation et l’orthographe de la Bible hébraïque, a traversé le temps : c’est le Codex d’Alep. Bien qu’il ait été rédigé à Tibériade, il porte ce nom car, après bien des péripéties, il fut confié à la garde de la communauté juive d’Alep, où il demeura pendant près de six siècles, sans qu’aucune copie n’en soit jamais faite. Maïmonide lui-même s’en inspira pour fixer la mise en page des rouleaux de la Torah tels qu’on les connaît aujourd’hui.

Les Juifs figurent parmi les plus anciens habitants d’Alep. Pourtant, après y avoir vécu sans discontinuité pendant près de deux mille cinq cents ans, il n’en reste plus depuis plus de soixante ans. La communauté s’est dispersée aux quatre coins du monde, mais les anciens en gardent un souvenir empreint d’émotion. Cette nostalgie nourrit une mémoire collective d’un Alep virtuel, qui continue d’unir les descendants autour d’un passé commun.

Que s’est-il donc passé pour qu’une communauté aussi enracinée disparaisse si radicalement ?

Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations Unies votait le plan de partage de la Palestine en deux États, l’un juif, l’autre arabe. Dès le lendemain, des émeutes éclatèrent à Alep : une foule en furie hurlait « mort aux Juifs », saccageant tout ce qui leur était associé, sous le regard passif des autorités. Un témoin se souvient : dans la nuit qui suivit, son père se rendit discrètement à sa bijouterie. À la lueur d’une bougie, il rassembla ses marchandises dans un sac et les mit à l’abri. En rentrant, il dit à son fils une phrase gravée à jamais dans sa mémoire : « Cette nuit, j’ai cambriolé mon propre magasin. » Quarante-huit heures plus tard, la communauté juive d’Alep devenait un cortège de réfugiés quittant la ville pour toujours.

Les tout premiers réfugiés du conflit israélo-palestinien furent donc les Juifs d’Alep, et non les Arabes de Palestine — et cela, avant même la création de l’État d’Israël. Ce fut le prélude à l’exode de plus de 800 000 Juifs issus du monde arabe, persécutés, spoliés, expulsés. Aucun d’eux ne bénéficia du statut de réfugié reconnu par les Nations Unies. Le Codex d’Alep disparut au cours de ces événements, pour réapparaître en Israël une dizaine d’années plus tard, partiellement endommagé, dans des circonstances qui restent encore troubles.

Aujourd’hui, la Syrie est dévastée par une guerre civile. Alep, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, est devenue ligne de front entre une armée fragmentée et des groupes rebelles. La vieille ville, joyau architectural, se désagrège sous les coups du conflit.

Le fils du bijoutier d’Alep est désormais un grand-père paisible, vivant en Israël. L’histoire a fait de lui, malgré lui, l’un des derniers témoins d’une communauté deux fois millénaire.

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