Avraham Burg ou le chagrin de Trotski

Yosef Burg, père d’Avraham Burg, incarne le modèle du Juif européen éclairé : érudit, rabbin, docteur en mathématiques, polyglotte. En 1939, il échappe à la Shoah de justesse et trouve refuge en Palestine mandataire.

En Israël, il s’engage dans la construction de l’État, conciliant tradition religieuse, modernité et sionisme. Député, ministre, père de famille, il représente cette première génération de fondateurs : ceux qui ont fui les persécutions et créé un État pour garantir la survie juive.

Son fils, Avraham, hérite de cet idéal. Figure brillante du sionisme travailliste, parachutiste, juif pratiquant, président de la Knesset et de l’Agence juive, il incarne d’abord ce que le projet sioniste avait de plus achevé : un Juif souverain, intégré, actif, universel.

Mais depuis une décennie, Avraham Burg s’est radicalement détaché de cette tradition. Il rejette la définition d’Israël comme État juif, appelle à l’abandon de la Loi du Retour, et milite au sein du parti Hadash, héritier du communisme binational. Selon lui, l’époque du refuge juif est close, l’antisémitisme doit être combattu dans une logique universaliste, et le sionisme appartient au passé.

Cette posture suscite un profond malaise. Non pas parce qu’elle serait illégitime – toute pensée critique l’est par essence – mais parce qu’elle procède d’un déni des conditions historiques et actuelles qui ont fondé l’État d’Israël : l’antisémitisme structurel, les échecs de l’assimilation, la fragilité des minorités juives dans les sociétés d’accueil.

Le cas Burg renvoie ainsi à un vieux clivage intellectuel juif. D’un côté, l’universalisme révolutionnaire, incarné jadis par Trotski, misant sur la transformation globale du monde ; de l’autre, le pragmatisme sioniste de Ben-Gourion, pour qui la survie juive exigeait une solution politique autonome. L’histoire a tranché : les Juifs révolutionnaires furent broyés par les régimes qu’ils soutenaient, les organisations comme le Bund disparurent, tandis qu’Israël offrait un cadre de continuité historique, culturelle et physique pour le peuple juif.

Ce qui dérange chez Burg, c’est moins la critique que l’effacement. En niant la nécessité persistante d’un refuge juif, il ignore les réalités présentes : la résurgence de l’antisémitisme, la précarité identitaire de nombreuses diasporas, le rôle toujours vital qu’Israël joue comme recours. Il naturalise sa propre sécurité et la convertit en norme pour tous, au mépris de ceux qui n’ont pas encore “bouclé la boucle”.

Plus encore, son discours contient une part de contradiction : en acquérant la nationalité française, il acte son désir de pluralité d’appartenance, tout en contestant à d’autres le droit d’en faire autant en choisissant Israël. Le droit à la dissidence devient ici posture prescriptive.

Il ne s’agit pas de disqualifier Avraham Burg. Il a droit à ses positions. Mais ces positions, par leur radicalité, ne peuvent faire l’économie d’un débat. Car elles impliquent une relecture brutale de l’histoire sioniste et un désengagement envers les Juifs qui, aujourd’hui encore, cherchent dans l’État d’Israël une réponse à une menace bien réelle. Une menace que Burg, par son parcours, semble avoir oubliée – ou juger dépassée.

Yosef Burg, père d’Avraham Burg, incarne le modèle du Juif européen éclairé : érudit, rabbin, docteur en mathématiques, polyglotte. En 1939, il échappe à la Shoah de justesse et trouve refuge en Palestine mandataire.

En Israël, il s’engage dans la construction de l’État, conciliant tradition religieuse, modernité et sionisme. Député, ministre, père de famille, il représente cette première génération de fondateurs : ceux qui ont fui les persécutions et créé un État pour garantir la survie juive.

Son fils, Avraham, hérite de cet idéal. Figure brillante du sionisme travailliste, parachutiste, juif pratiquant, président de la Knesset et de l’Agence juive, il incarne d’abord ce que le projet sioniste avait de plus achevé : un Juif souverain, intégré, actif, universel.

Mais depuis une décennie, Avraham Burg s’est radicalement détaché de cette tradition. Il rejette la définition d’Israël comme État juif, appelle à l’abandon de la Loi du Retour, et milite au sein du parti Hadash, héritier du communisme binational. Selon lui, l’époque du refuge juif est close, l’antisémitisme doit être combattu dans une logique universaliste, et le sionisme appartient au passé.

Cette posture suscite un profond malaise. Non pas parce qu’elle serait illégitime – toute pensée critique l’est par essence – mais parce qu’elle procède d’un déni des conditions historiques et actuelles qui ont fondé l’État d’Israël : l’antisémitisme structurel, les échecs de l’assimilation, la fragilité des minorités juives dans les sociétés d’accueil.

Le cas Burg renvoie ainsi à un vieux clivage intellectuel juif. D’un côté, l’universalisme révolutionnaire, incarné jadis par Trotski, misant sur la transformation globale du monde ; de l’autre, le pragmatisme sioniste de Ben-Gourion, pour qui la survie juive exigeait une solution politique autonome. L’histoire a tranché : les Juifs révolutionnaires furent broyés par les régimes qu’ils soutenaient, les organisations comme le Bund disparurent, tandis qu’Israël offrait un cadre de continuité historique, culturelle et physique pour le peuple juif.

Ce qui dérange chez Burg, c’est moins la critique que l’effacement. En niant la nécessité persistante d’un refuge juif, il ignore les réalités présentes : la résurgence de l’antisémitisme, la précarité identitaire de nombreuses diasporas, le rôle toujours vital qu’Israël joue comme recours. Il naturalise sa propre sécurité et la convertit en norme pour tous, au mépris de ceux qui n’ont pas encore “bouclé la boucle”.

Plus encore, son discours contient une part de contradiction : en acquérant la nationalité française, il acte son désir de pluralité d’appartenance, tout en contestant à d’autres le droit d’en faire autant en choisissant Israël. Le droit à la dissidence devient ici posture prescriptive.

Il ne s’agit pas de disqualifier Avraham Burg. Il a droit à ses positions. Mais ces positions, par leur radicalité, ne peuvent faire l’économie d’un débat. Car elles impliquent une relecture brutale de l’histoire sioniste et un désengagement envers les Juifs qui, aujourd’hui encore, cherchent dans l’État d’Israël une réponse à une menace bien réelle. Une menace que Burg, par son parcours, semble avoir oubliée – ou juger dépassée.

[1] Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie

[2] Allusion au nazisme dans une pièce de Bertolt Brecht

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