Faut-il craindre le transhumanisme ?

La question du transhumanisme doit être pensée dans le cadre plus général de la lame de fond technologique de notre époque. On ne peut y réfléchir sans prendre en considération d’autres aspects de cette révolution. Le fait par exemple que chaque individu est désormais géolocalisable par son téléphone n’est que le premier pas vers un monde où il ne sera même plus nécessaire de s’équiper d’un portable, parce que le concept même d’anonymat ou d’absence aura disparu.

La science est la seule chose réellement universelle au monde, et l’ingéniosité déployée par l’homme pour maitriser la matière date de l’aube de l’humanité. Nietzsche avait d’ailleurs du dédain pour la science, précisément parce que l’observation du monde physique est accessible à tout un chacun.

Longtemps les hommes de science ont cherché à dégager une intention dans la réalité du monde sous forme de transcendance. L’approche aristotélicienne incluait le savoir et le sens dans un même ensemble. Mais le XVIIe siècle a vu l’émergence d’une nouvelle conception de la science en vertu de laquelle seules sont prises en considération les lois de la nature. Le divorce entre sens et science est consommé depuis.

Toute assertion concernant la science doit pouvoir être réduite à des notions quantitatives. La science pose des diagnostics et aboutit aux mêmes conclusions quels que soient les hommes qui les prononcent. La recherche scientifique relève de la logique et s’impose à l’homme.

La rigueur scientifique commande d’ignorer tout élément subjectif, politique ou téléologique[1]. La recherche n’a pas pour moteur quelque vision du monde que ce soit. Elle ne s’intéresse qu’aux faits. On ne peut en extrapoler ni interdit ni exigence. La science traite de la réalité, insère les faits dans un système où ils sont confrontés à d’autres faits, et révèle leurs liens fonctionnels.

Confronté à l’évidence scientifique, l’homme n’a d’autre choix que de s’y soumettre. Si ce qu’il découvre est incompatible avec ses valeurs, il ne peut faire autrement que de l’assumer. Il ne peut y avoir de dilemme lié au progrès scientifique et le chercheur n’a pas à anticiper les conséquences de ses travaux. Nous ne pouvons donc nous tourner vers la science pour découvrir ce qu’il convient de faire avec la science.

La science s’occupe de ce qui est, alors que l’éthique s’occupe de ce qui devrait être, ou de ce qui est souhaitable du point de vue humain. Tenter de déduire de l’éthique à partir de l’observation de la nature confine à la superstition, parce que l’éthique est une abstraction qui ne relève pas de la nécessité.  Yeshayahu Leibowitz[2] disait qu’il n’est  « jamais nécessaire pour un être humain de faire une chose particulière, et ceci quelle que soit la situation où il se trouve. Il peut toujours faire le contraire. C’est vrai de tout homme, de tout groupe humain et de toute réalité sociale et politique.[3] »

Ce constat illustre la liberté ontologique de l’homme, autrement dit le libre arbitre. Il conduit l’homme à s’interroger sur sa propre existence, à réfléchir à sa place dans le monde et à donner un sens à sa vie.

Une fois jeté dans le monde, l’homme est semblable à un enfant laissé à lui-même dans un magasin de jouets. Il est libre de saisir tout ce qui s’y trouve, mais dans un temps limité. Même sans connaître l’heure, l’enfant sait intuitivement que le magasin fermera à la tombée de la nuit, et qu’il ne pourra emporter aucun jouet avec lui. Cette conscience de la finitude, que même un enfant peut éprouver, est la source de l’angoisse métaphysique de l’homme adulte.

L’angoisse métaphysique est salvatrice. Elle nous renvoie à notre moi profond. Elle nous apprend l’embarras du choix face au monde et nous emmène à décider de nos interactions avec notre environnement. Elle nous apprend qu’en tant qu’individus nous ne pouvons procéder autrement qu’en faisant des choix dans un monde que nous n’avons pourtant pas choisi. L’angoisse métaphysique est liée à la certitude de la mort et constitue le moteur de la créativité.

Quand on demande à Woody Allen comment il souhaite qu’on se souvienne de lui après sa mort, il répond qu’il ne veut pas mourir. Mais s’il était éternel il ne réaliserait sans doute jamais de films, parce qu’il se dirait qu’il peut toujours s’y mettre le lendemain ou lors du millénaire suivant. La vérité est qu’il n’aurait rien à raconter. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Adam, le Premier Homme du récit biblique, n’a laissé aucune trace avant de devenir mortel.

La créativité humaine, c’est l’interaction entre l’esprit et la matière dans la perspective de la mort. C’est ainsi que ce qui détermine son action est ce qu’il veut.  En l’occurrence, nous ne devons pas nous demander ce que le transhumanisme pourrait faire de nous, mais ce que nous voulons faire du transhumanisme. Mais quoi que nous décidions nous devons nous méfier de tout consensus. Tout au plus pouvons-nous nous mettre d’accord sur base de compromis

La mouvance transhumaniste promeut l’usage combiné de différentes technologies en vue d’améliorer les capacités physiques et mentales des humains. Certaines recherches ont pour  finalité de créer des individus augmentés, de prolonger la vie, de supprimer le vieillissement, voire de tuer la mort.

Mais le progrès scientifique a toujours été à double tranchant. De la domestication du feu jusqu’au séquençage du génome humain, aucune découverte ne peut être considérée comme essentiellement éthique, ou au contraire incompatible avec elle.

Face au danger que pourrait constituer une technologie transhumaniste aux implications imprédictibles, l’on pourrait être tenté d’en contrôler le développement. Cela pourrait inciter la communauté internationale à confier à une institution impartiale la mission de faire barrage à toute dérive.

Mais cette peur de l’inconnu pourrait produire une idéologie hostile à la science en installant une technocratie régulatrice sans contrepouvoir. Celle-ci imposerait une politique transnationale contrôlant la recherche, l’économie, la culture et la vie privée. Les Etats renonceraient à leur souveraineté au bénéfice d’une union sacrée visant à intercepter toute initiative suspecte. Une telle gouvernance aurait dans son cahier de charge des dispositifs contraignants gommant les différences culturelles, ethniques et philosophiques au bénéfice d’une pensée unique.

La manière dont la pandémie du Corona a été gérée par de nombreux Etats est un cas d’école en la matière. Le confinement, la distanciation sociale et le catéchisme sanitaire ont été anxiogènes pour des peuples entiers et ont desservi l’économie. Les violations des droits de l’homme et la privation de libertés individuelles ont montré avec quelle désinvolture les démocraties les plus sûres pouvaient basculer dans le totalitarisme en un temps record.

Il faut se garder de combattre le mal par le mal en légiférant à tort et à travers. Une gouvernance universelle censée nous protéger constituerait une tyrannie. Il faut s’opposer à toute régulation à l’échelle du monde de la recherche scientifique, qu’il s’agisse de transhumanisme, d’écologisme, de bioéthique, de dérèglement climatique ou de toute autre menace réelle ou supposée pesant sur l’espèce humaine. Le communisme, le fascisme et le théocratisme n’ont jamais été que des universalismes menant à l’enfer par le chemin des bonnes intentions.

Considérons ce verset de la Parasha[4] Noé à propos de la Tour de Babel :

וַיְהִ֥י כׇל־הָאָ֖רֶץ שָׂפָ֣ה אֶחָ֑ת וּדְבָרִ֖ים אֲחָדִֽים׃

(Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables[5] )

Interprétation de Leibowitz : « Il existe à notre époque une idéologie qui pousse  à l’uniformisation de la pensée. Selon cette conception  l’humanité ne devrait former qu’un bloc indifférencié et sans conflits. Mais en réalité il n’y a rien de plus dangereux que ce conformisme qui étouffe la pensée. On ne peut imaginer tyrannie plus absolue. La Torah nous explique que Dieu a empêché la construction de la Tour de Babel en créant une humanité faite de contradictions, de différenciations et de valeurs multiples pour lesquelles les êtres humains doivent lutter afin de faire barrage à l’enfer  d’un universalisme  fait d’uniformité ».

En marge du transhumanisme il existe aussi une crainte diffuse selon laquelle des ordinateurs surpuissants pourraient un jour développer une pensée humanoïde en émulant l’action des synapses entre neurones et cellules nerveuses. Un enchainement de milliards de milliards de « 1 » et de « 0 » générerait ainsi une conscience animant des androïdes reproductibles aptes à aimer, à détester, à souffrir, à jouir, à désirer, à distinguer entre le bien et le mal, à produire de l’art, à tuer et à craindre la mort.   Au nom du droit des machines il serait alors interdit de leur nuire, de les humilier, de les torturer ou de les détruire. Leur existence bénéficierait du même caractère d’intangibilité que la vie humaine.  Nous serions solidaires de ces machines et elles le seraient de nous. Ne pas leur venir en aide en cas de panne logicielle ou mécanique constituerait un délit de non-assistance à machine en danger. Elles seraient justiciables sur base d’un code pénal similaire dans son principe au nôtre. Elles seraient soumises à l’impôt en tant qu’individus disposant de biens enregistrés dans la blockchain[6].

Mais il y a dans cette fantasmagorie une impasse logique. L’homme est peut-être à même de doter la machine de tous les mécanismes et algorithmes possibles, mais pas de la clé de sa propre liberté, puisqu’il ignore lui-même à quoi elle tient. Quelle que serait la capacité de calcul de la machine, elle serait incapable de manifester la moindre intention, étant donné que l’intention n’est déductible ni de la raison ni de la logique. Craindre dès lors que la machine pourrait décider de s’emparer du pouvoir des hommes est une hypothèse qui relève de la paranoïa plutôt que  de la science.

Ivan Fiodorovitch, l’un des personnages des « Frères Karamazov [7]» est un intellectuel qui s’interroge sur l’éthique et le libre arbitre, les deux étant liés. Il vient à la conclusion que sans croyance en Dieu le mal l’emporterait dans un monde livré à lui-même. Mais l’on peut aussi penser qu’en l’absence de Dieu le bien et le mal sont présents à parts égales dans le monde des hommes.

L’accélération du progrès technique doit nous faire réfléchir, sachant que toute nouvelle technologie porte en elle le meilleur et le pire. Un transhumanisme mal maitrisé pourrait être dévastateur en modifiant le corps humain de manière à le rendre hybride de manière irréversible. Il ne fait pas de doute que cela aurait des répercussions sociologiques, historiques et politiques majeures.

Mais l’homme pensant n’a pas changé depuis Aristote malgré l’incommensurable progrès technique, parce qu’aucune abstraction de l’esprit humain ne puise sa source dans la matérialité du monde. Ni les nations, ni l’argent, ni les droits de l’homme, ni la justice, ni le contrat social ni la démocratie ne se trouvent dans le monde physique. Ce sont des représentations sans lien avec la nature. Dans le même ordre d’idées, la technologie ne saurait neutraliser l’esprit humain, tout simplement parce qu’elle n’y a pas accès.

Nous assistons à un changement de civilisation multifactoriel dont les velléités transhumanistes constituent l’un des aspects, mais ce serait une erreur que d’en faire un épouvantail. Le passage à la révolution industrielle n’a pas été non plus de tout repos, mais a fini par réduire la misère dans le monde.

Considérons ce verset de la Genèse:

וַיֹּ֣אמֶר אֱלֹהִ֔ים נַֽעֲשֶׂ֥ה אָדָ֛ם בְּצַלְמֵ֖נוּ כִּדְמוּתֵ֑נוּ וְיִרְדּוּ֩ בִדְגַ֨ת הַיָּ֜ם וּבְע֣וֹף הַשָּׁמַ֗יִם וּבַבְּהֵמָה֙ וּבְכָל־הָאָ֔רֶץ וּבְכָל־הָרֶ֖מֶשׂ הָֽרֹמֵ֥שׂ עַל־הָאָֽרֶץ׃

« Et Dieu dit faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tout animal qui se meut sur la terre. »

En conclusion il est raisonnable de penser que ce ne sera jamais la matière qui transformera l’homme, et que l’homme continuera à assujettir la matière comme il le fait depuis le vol du feu par Prométhée.

***

[1] L’idée que le monde obéit à une finalité.

[2] Chimiste, médecin, historien de la science, philosophe, érudit du judaïsme  et moraliste israélien, considéré comme l’un des intellectuels les plus marquants de la société israélienne, et l’une de ses personnalités les plus controversées pour ses avis tranchés sur la morale, l’éthique, la politique, et la religion. Rédacteur en chef de l’Encyclopédie hébraïque.

[3] Peuple, Terre et État, Paris, Éditions Plon, 1995

[4] Unité de division du texte de la Torah.

[5] Genèse 11:1

[6] Technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle.

[7] Le dernier roman de Fiodor Dostoïevski.

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