La leçon d’Alfred Knoll : l’Iran à la lumière des années 1930

Les grandes catastrophes de l’histoire surgissent rarement par surprise. Elles s’annoncent longtemps à l’avance, par une accumulation de signes que les sociétés préfèrent souvent ne pas voir. Comprendre pourquoi ces avertissements restent ignorés jusqu’au moment où il devient trop tard est l’une des questions les plus persistantes de l’histoire.

C’est cette question qu’aborde Alfred Knoll dans un texte consacré à la guerre entre Israël et l’Iran.  Son argument consiste à éclairer la situation actuelle par une comparaison historique avec l’épisode de l’Allemagne nazie, afin de montrer comment certaines menaces deviennent évidentes seulement lorsqu’elles se sont déjà consolidées.

Knoll ne parle pas seulement en observateur. Né en 1942 à Anvers, survivant de la Shoah, il appartient à ces enfants cachés qui échappèrent aux nazis grâce aux réseaux de résistance ayant sauvé des milliers d’enfants juifs. Son père fut assassiné dans le camp d’extermination de Sobibor. Cette biographie éclaire l’interrogation qui traverse toute sa réflexion : comment les grandes catastrophes historiques deviennent-elles possibles ?

Il s’avère qu’elles ne surgissent jamais soudainement. Elles se préparent dans une phase intermédiaire où les signes se multiplient, mais où les sociétés persistent à croire qu’il ne se passera rien. C’est dans cette perspective qu’il juge légitime la guerre menée aujourd’hui contre l’Iran.

Les raisons profondes de la confrontation entre Israël, les États-Unis et l’Iran présentent une analogie avec celles qui ont conduit les Alliés à combattre l’Allemagne nazie. Cette comparaison suscite parfois des objections. On souligne notamment que l’Iran d’aujourd’hui ne peut être comparé à l’Allemagne de 1939 ou de 1940, lorsque la puissance militaire du Reich était déjà pleinement déployée et que la guerre mondiale avait commencé.

Mais c’est précisément là que se situe le malentendu. L’analogie ne renvoie pas à l’Allemagne de 1939 ou de 1940, lorsque la guerre mondiale avait déjà commencé, mais à celle des années 1920 et du début des années 1930.

À cette époque, l’Allemagne n’était pas encore la puissance militaire qui allait dévaster l’Europe. Pourtant, l’idéologie du régime et ses intentions étaient déjà formulées sans ambiguïté. Dès 1923, Adolf Hitler exposait dans Mein Kampf un programme politique fondé sur l’expansion territoriale, la destruction des institutions démocratiques et l’élimination des Juifs d’Europe. Lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir en 1933, ces intentions commencèrent à se traduire en actes : lois antisémites, suppression des libertés politiques, réarmement accéléré.

Le problème historique ne fut donc pas l’absence de signes annonciateurs, mais l’incapacité à les prendre au sérieux. Parce que l’Allemagne paraissait encore faible, beaucoup estimèrent que ces déclarations et ces premières mesures ne représentaient pas une menace globale réelle. Cette lecture se révéla tragiquement erronée : c’est durant cette période d’aveuglement que la menace eut le temps de se développer jusqu’au point où elle devint impossible à contenir.

C’est là que s’impose une analogie avec la situation actuelle. L’argument n’est pas que l’Iran représente aujourd’hui une menace comparable à celle du Reich pendant la Seconde Guerre mondiale. Il consiste plutôt à souligner un schéma historique récurrent : celui d’un régime qui annonce ses objectifs, développe ses moyens et teste les limites de la réaction internationale.

L’expérience du XXᵉ siècle montre que les menaces de cette nature ne deviennent évidentes pour tous que lorsqu’elles ont déjà franchi un seuil critique. L’analogie ne vise donc pas à dramatiser la situation par un simple parallèle rhétorique. Elle rappelle qu’attendre que la menace atteigne sa pleine puissance revient  à renoncer à la possibilité de la prévenir.

Un autre élément renforce la comparaison entre le nazisme et l’idéologie de la République islamique d’Iran : la place centrale de l’antisémitisme. Dans l’idéologie nazie, la haine des Juifs occupait une fonction structurante. Le Juif y était présenté comme l’ennemi universel, à la fois responsable du capitalisme, du bolchevisme et de la décadence morale de l’Occident. Cette figure de l’ennemi ontologique donnait une cohérence à une vision du monde fondée sur la confrontation permanente et la nécessité d’une lutte globale.

On retrouve un mécanisme comparable dans l’idéologie développée en Iran depuis 1979 ainsi que dans les mouvements islamistes qui s’en réclament. L’hostilité envers Israël et les Juifs y est présentée comme une lutte contre un ennemi supposé incarner l’injustice mondiale et la corruption de l’Occident.

Dans les deux cas, l’antisémitisme sert à désigner l’ennemi autour duquel une idéologie se structure, fédérant des forces diverses et transformant un projet politique en combat existentiel.

Il ne s’agit pas de réduire la situation actuelle à une répétition de l’histoire du XXᵉ siècle. Mais l’analogie souligne un point troublant : lorsque l’antisémitisme devient le langage central d’une idéologie politique, il tend à signaler un projet plus vaste, qui dépasse la seule question juive et s’inscrit dans une ambition de transformation radicale du monde.

La guerre en cours s’inscrit dans une confrontation dont les racines remontent à la révolution islamique de 1979. Depuis lors, la République islamique d’Iran a fait de l’hostilité envers Israël un élément central de son idéologie et de sa stratégie. Cette hostilité s’est traduite par la mise en place d’un dispositif indirect destiné à exercer une pression constante sur Israël tout en évitant une confrontation militaire directe.

Dans cette logique doivent être compris les différents acteurs armés qui entourent Israël. Le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les milices chiites en Irak ou les Houthis au Yémen ne sont pas seulement des mouvements locaux apparus dans des contextes particuliers. Ils s’inscrivent dans une stratégie régionale par laquelle l’Iran projette son influence et entretient une confrontation permanente autour d’Israël. Pendant des décennies, cette stratégie a permis à Téhéran de mener une guerre indirecte tout en évitant les conséquences d’un affrontement ouvert.

L’Iran figure également parmi les principaux soutiens du terrorisme international, notamment à travers les Gardiens de la Révolution, pilier de son appareil militaire et stratégique. Cette organisation dispose de forces terrestres, navales et aériennes, contrôle des réseaux extérieurs et supervise des opérations menées par différentes organisations armées dans plusieurs régions du monde.

Dans ces conditions, la guerre actuelle dépasse le cadre d’un conflit régional. Elle met en jeu la confrontation avec un régime qui a développé une stratégie reposant sur des réseaux armés transnationaux et sur l’usage de la violence indirecte. L’enjeu ne concerne donc pas seulement la sécurité d’Israël, mais aussi la nature même du régime iranien et l’ampleur de ses ambitions.

Tant que l’Iran ne possède pas l’arme nucléaire, il demeure exposé à une intervention militaire et doit intégrer cette contrainte dans ses calculs. L’acquisition d’une telle capacité lui offrirait en revanche une forme d’immunité stratégique : les réseaux militaires et paramilitaires qu’il soutient pourraient poursuivre leurs actions à l’abri d’un bouclier nucléaire. L’enjeu dépasserait alors largement le cadre d’un conflit régional et toucherait à la stabilité même de l’équilibre mondial.

La guerre contre l’Iran doit être comprise comme une tentative d’interrompre cette dynamique avant qu’elle ne devienne irréversible. Dans ce contexte, l’intervention américaine aux côtés d’Israël n’a rien d’une anomalie : les deux pays sont des alliés stratégiques, et dans tout système d’alliances l’engagement d’un partenaire dans un conflit relève d’une logique politique élémentaire.

Les grandes catastrophes commencent souvent dans une zone d’ambiguïté, lorsque les intentions existent mais que la réalité de la menace demeure contestée. Le véritable défi consiste alors à reconnaître le moment où ce qui se prépare sous nos yeux doit  être pris au sérieux. L’aveuglement face aux menaces naissantes n’empêche jamais les catastrophes ; il ne fait que les rendre inévitables.

Souveraineté et démocratie : le principe constitutif de l’État d’Israël

L’État d’Israël est défini comme un « État juif et démocratique », dans cet ordre. Cette formulation n’instaure pas une hiérarchie, mais elle indique un rapport logique. La dimension juive désigne le peuple au nom duquel l’État est institué ; la dimension démocratique en détermine les modalités d’exercice. Si l’État cessait d’être démocratique, une telle rupture relèverait du politique et serait réversible. En revanche, s’il restait démocratique tout en cessant d’être l’État du peuple juif, il perdrait son principe fondateur et, avec lui, sa raison d’être.

La Déclaration d’indépendance de 1948 expose les justifications historiques et politiques de la proclamation de l’État, affirme le lien du peuple juif avec la terre d’Israël, rappelle les épreuves de l’exil et de la persécution, et proclame la restauration d’une souveraineté juive en Israël. Dans le même mouvement, elle engage le nouvel État à assurer l’égalité des droits sociaux et politiques à tous ses citoyens. La double dimension — nationale et démocratique — se trouve ainsi inscrite dans l’acte fondateur, non comme une concession ou un compromis, mais comme une structure originaire.

Au cours des années 1990, un tournant d’allure constitutionnelle s’est opéré avec l’adoption par la Knesset de Lois fondamentales relatives aux droits de l’homme, notamment celles consacrées à la dignité humaine et à la liberté. Il s’agissait de conférer une force juridique à des principes déjà affirmés lors de la création de l’État. L’enjeu consistait à dépasser le registre déclaratif afin de doter ces valeurs d’une effectivité opposable en droit, susceptible, le cas échéant, de limiter l’action du législateur. On peut discuter certaines modalités de cette évolution, en particulier quant au rôle de la Cour suprême ; il n’en demeure pas moins que l’intention était de donner une portée constitutionnelle à des principes présents dès l’origine.

Cette réforme a consolidé la dimension démocratique, tandis que la dimension nationale demeurait sans consécration équivalente sous forme de Loi fondamentale. La définition d’Israël comme État-nation du peuple juif restait un principe fondateur, mais non constitutionnalisé. Il en résultait une asymétrie dans l’édifice juridique. Le débat suscité par la loi adoptée en 2018 sur l’État-nation du peuple juif ne peut se comprendre qu’à la lumière de cette asymétrie.

La Déclaration de 1948 affirme que le peuple juif est souverain en Israël. Ce geste ne consiste pas seulement à constater l’existence d’une majorité juive ; il signifie la restauration d’une souveraineté après des siècles d’absence d’autonomie étatique. Il marque la sortie d’une condition de dépendance et le retour à la maîtrise d’un destin collectif. Le peuple juif redevient un sujet politique chargé d’assurer sa sécurité et d’organiser sa vie nationale. La souveraineté désigne ici le titulaire légitime du pouvoir politique, non une simple donnée sociologique ou démographique.

Réduire l’État d’Israël à un État où la majorité des citoyens seraient juifs reviendrait à inverser l’ordre logique : la majorité démographique serait élevée au rang de principe fondateur, alors que c’est la souveraineté du peuple juif qui constitue l’acte originaire. Dans cette perspective, la transformation de l’État en « État de tous ses citoyens » consisterait à s’appuyer sur un principe apparemment démocratique pour dissoudre la référence au peuple juif comme sujet politique. Ce serait, en substance, contester le droit même à l’existence de l’État d’Israël en tant qu’État du peuple juif, tel qu’il a été proclamé en 1948. L’égalité des droits des citoyens serait alors invoquée pour neutraliser la dimension nationale qui en constitue pourtant le cadre historique.

C’est dans cette perspective qu’il convient de situer la loi de 2018. Son objectif n’était pas d’introduire un principe nouveau dans l’ordre juridique, mais d’inscrire au niveau constitutionnel ce qui constituait déjà le fondement posé par la Déclaration d’indépendance : l’État d’Israël comme expression politique de la souveraineté du peuple juif. Il s’agissait ainsi de rétablir une symétrie dans l’architecture normative entre la démocratie et la dimension nationale.

Imaginer qu’au terme de cette longue trajectoire l’État d’Israël cesse de se définir comme celui du peuple juif suscite un vertige historique. Il ne s’agirait pas d’une inflexion sémantique ni d’un simple ajustement du vocabulaire constitutionnel, mais d’une redéfinition du geste fondateur lui-même. Car ce qui s’est joué en 1948 n’était pas seulement l’indépendance d’un territoire : c’était la réhabilitation d’un peuple comme sujet politique, la volonté de rompre avec une condition pluriséculaire où, même florissantes et créatives, les communautés juives à travers le monde demeuraient dépendantes d’un pouvoir qui n’était pas le leur.

Le projet sioniste, mûri pendant plus d’un siècle et traversé par l’expérience récurrente des persécutions antijuives jusqu’à leur paroxysme au XXᵉ siècle, n’a pas seulement aspiré à l’obtention d’une majorité démographique dans un espace donné. Il visait à rendre au peuple juif la maîtrise effective de son destin collectif.

L’option étatique ne s’est cependant pas imposée d’emblée comme une évidence au sein du sionisme. Dès la fin du XIXᵉ siècle, certaines figures majeures du mouvement concevaient le retour en Palestine moins comme la fondation d’un État que comme la création d’un centre spirituel. Ahad Haam plaidait pour l’établissement d’un foyer juif capable de régénérer la conscience collective, sans viser nécessairement la souveraineté politique. Plus tard, des intellectuels regroupés autour de Brit Shalom, parmi lesquels Martin Buber, imaginèrent une structure binationale ou plurinationale fondée sur une association entre Juifs et Arabes. Ils espéraient l’émergence d’une majorité juive, mais ne concevaient pas l’État comme l’expression exclusive de la souveraineté du peuple juif.

Aujourd’hui encore, certains courants défendent la perspective d’un « État de tous ses citoyens », c’est-à-dire d’un État multinational qui ne serait pas défini comme celui du peuple juif.

Ces positions invitent à une interrogation historique plus exigeante. Dans la longue durée de l’histoire juive, les périodes durant lesquelles les Juifs ont constitué des communautés organisées, parfois dotées d’une autonomie remarquable et d’une grande vitalité, ne se sont pas simplement caractérisées par une vulnérabilité latente. Elles se sont, à maintes reprises, achevées par des ruptures brutales. Des configurations qui semblaient stables, voire prospères, ont basculé dans l’asservissement, l’expulsion, la persécution ou l’anéantissement. La dépendance à l’égard d’un pouvoir extérieur n’était pas une fragilité théorique : elle a produit, dans l’histoire, des issues tragiques.

C’est précisément cette dépendance structurelle que le projet sioniste entendait dépasser. La souveraineté ne visait pas seulement à offrir un cadre culturel ou démographique, mais à soustraire l’existence collective juive à l’aléa d’une protection accordée — puis retirée — par d’autres. Dans cette perspective, réduire l’État à un cadre neutre où les Juifs ne seraient plus que la majorité d’un corps civique indifférencié reviendrait à transformer un projet politique en donnée statistique. On conserverait les formes d’un État, peut-être même les apparences d’une démocratie, mais le principe fondateur en serait effacé.

Une telle redéfinition produirait l’impression troublante que l’immense effort consenti n’aurait abouti qu’à l’installation d’une majorité culturelle dépourvue de portée constitutive propre. Tout ce qui a été entrepris pour restituer au peuple juif sa responsabilité politique apparaîtrait alors privé de cohérence. L’élan qui a mobilisé des générations semblerait se dissoudre dans une formulation abstraite où la souveraineté restaurée ne serait plus reconnue comme principe, mais réduite à une simple donnée démographique.

La démocratie n’est pas un correctif extérieur venu tempérer cette souveraineté retrouvée ; elle en est la forme politique assumée. Elle ne s’oppose pas à la dimension nationale, elle en règle l’exercice. C’est parce qu’un sujet politique a été rétabli en 1948 que des exigences démocratiques peuvent se déployer et s’imposer à lui. La souveraineté désigne le titulaire légitime du pouvoir ; la démocratie en détermine les modalités et les limites. Séparer ces deux dimensions, ou prétendre sauver l’une en neutralisant l’autre, reviendrait à rompre l’équilibre qui a rendu possible l’existence même de l’État. C’est dans leur articulation — souveraineté de principe et démocratie de régime — que se joue la cohérence du projet sioniste.

Les Juifs et la civilisation occidentale : vocation ou moment de l’histoire ?

J’ai reçu une lettre d’un correspondant lettré qui réagissait à l’une de mes chroniques. Il me posait une question simple en apparence, mais redoutable dès qu’on s’y attarde : l’extraordinaire contribution des juifs à la culture occidentale est-elle liée à leur condition diasporique ? Être minoritaire aurait constitué la source de cette vitalité  intellectuelle ? Et, à l’inverse, la souveraineté retrouvée en Israël change-t-elle la nature de l’expérience juive et de sa créativité ? Cette interrogation mérite qu’on s’y arrête. Elle oblige à quitter les images un peu romantiques pour entrer dans l’histoire réelle.

Il est tentant de voir dans la condition diasporique — minorité, étrangeté, distance — la source organique de la créativité juive. L’image est séduisante : être dedans sans y être, habiter le monde tout en gardant une irréductible singularité. Mais si l’on regarde les choses de plus près, l’explosion intellectuelle juive des XIXᵉ et XXᵉ siècles ne commence pas avec la diaspora ; elle commence avec l’Emancipation.

Il faut se souvenir de ce qu’a été le judaïsme pendant des siècles après la destruction du Second Temple en l’an 70. Le centre de gravité s’est déplacé vers l’étude, l’interprétation, la transmission. Ce monde ne produisait ni peintres, ni architectes, ni compositeurs, ni littérature autre que religieuse. Il ne cherchait pas à produire une culture au sens occidental du terme. Il cherchait à préserver une fidélité. La vie juive s’est organisée dans une autarcie structurée par le texte et par la Loi juive, avec pour discipline l’exégèse et la discussion talmudique. Ce fut une formidable gymnastique de l’esprit, mais tournée vers l’intérieur.

Lorsque, à partir du XVIIIᵉ siècle, les portes de l’Europe se sont ouvertes — en Allemagne, en France, puis aux États-Unis — la situation a radicalement changé. De nombreux Juifs issus de ce monde clos sont entrés dans la modernité. Ils ont découvert des champs d’expression qui leur étaient jusque-là étrangers : la philosophie, la science, la musique savante, la littérature profane. Or ils disposaient d’un instrument mental particulièrement affûté : une longue habitude de l’étude, de l’abstraction, de l’argumentation, de la lecture intensive des textes. Ils ont assimilé les codes de la culture occidentale avec rapidité, et parfois avec éclat.

Ce phénomène peut donner l’impression d’un « apport du judaïsme » à la modernité. Mais en réalité, il ne s’agit pas d’une exportation du judaïsme. Ce n’est pas la logique talmudique qui a pénétré l’Europe. Ce sont des juifs qui, sortant d’un monde spirituellement dense mais culturellement circonscrit, ont investi un autre univers et y ont déployé les ressources acquises ailleurs. Il y a eu rencontre, parfois tension, parfois rupture. C’est dans cet écart que s’inscrivent les grandes figures juives de la modernité européenne et américaine.

Dès lors, la question n’est peut-être pas de savoir si la diaspora est, en soi, la condition du génie juif. La diaspora a été le cadre historique dans lequel le judaïsme s’est conservé et a forgé ses instruments intellectuels. L’Emancipation a été le moment où ces instruments ont trouvé un nouveau terrain d’exercice. La dynamique créatrice extraordinaire des XIXᵉ et XXᵉ siècles tient à cette conjonction : une tradition d’étude structurée rencontrant une civilisation qui valorise la raison critique, la création artistique et l’universalité scientifique.

Mais rien n’indique que cette configuration doive être pensée comme la vocation du peuple juif. Elle ressemble davantage à un moment de l’histoire : celui où deux univers longtemps séparés se touchent enfin. Toute rencontre de civilisations produit des étincelles ; celle-ci fut brillante. Cela ne signifie pas que l’essence du judaïsme soit d’être minoritaire en terre étrangère pour produire des écrivains, des philosophes ou des psychanalystes.

Cette efflorescence est probablement quelque chose de transitoire. Une fois l’intégration accomplie, une fois les barrières levées, une fois les codes maîtrisés, la tension initiale s’apaise. Ce qui fut explosion peut devenir normalité. La rencontre exceptionnelle peut se fondre dans le paysage commun. En ce sens, rien ne garantit que le type de contribution juive qui a marqué l’Europe et l’Amérique aux XIXᵉ et XXᵉ siècles se reproduise indéfiniment.

Par ailleurs, il ne faudrait pas isoler cette réussite de son revers historique. L’entrée des juifs dans la modernité fut accompagnée d’un prix: fragilisation des cadres traditionnels, assimilations douloureuses, crises identitaires, et, en Europe, la catastrophe ultime. La participation à la civilisation occidentale ne les a pas protégés de l’exclusion radicale. La souveraineté retrouvée en terre d’Israël n’est pas seulement un épisode politique ; elle s’inscrit comme réponse à cette vulnérabilité structurelle de la condition diasporique.

Il est donc possible qu’en Israël se dessine autre chose. Peut-être une transformation du type humain juif lui-même, façonné pendant des siècles par l’exil et désormais confronté à la responsabilité du pouvoir, de la défense, d’une société majoritairement juive. Cela produira d’autres formes intellectuelles, d’autres tensions, d’autres œuvres. Elles ne ressembleront peut-être ni à celles de Paris, ni à celles de New York, ni à celles de Vienne. Mais l’histoire ne répète pas les configurations qu’elle traverse ; elle les dépasse.

La modernité  a été pour les juifs un moment fécond, mais elle ne définit ni leur essence ni leur destin. Elle appartient à une séquence historique précise, admirable à bien des égards, mais traversée aussi par ses drames. L’histoire juive continue maintenant sous d’autres formes en Israël. Et c’est peut-être là, plus que dans la nostalgie d’une marginalité créatrice, que se joue aujourd’hui la véritable question.

La trahison de la gauche républicaine

Le 14 février, à Lyon, un militant nationaliste de 23 ans, Quentin Deranque, a été lynché et laissé pour mort par des individus issus de l’ultra-gauche, en marge d’une conférence organisée à l’Institut d’études politiques de Lyon. À cette conférence participait l’eurodéputée Rima Hassan, membre de La France Insoumise et chantre de l’antisémitisme au Parlement européen.

Les témoignages et les images rendues publiques décrivent un passage à tabac collectif d’une extrême violence. Une information judiciaire pour meurtre a été ouverte. Parmi les personnes interpellées figure l’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, cofondateur de la Jeune Garde, déjà condamné par le passé pour violences en réunion.

Ces faits posent une question de fond : comment un mouvement devenu central dans l’architecture de la gauche parlementaire peut-il entretenir des proximités avec des groupes au sein desquels la violence physique est considérée comme une modalité légitime de l’engagement ?

Depuis plusieurs années, LFI s’est imposée comme le pivot de la gauche dite d’union. Les alliances ont été nouées en connaissance de cause. Les formations social-démocrates, écologistes et républicaines ne pouvaient ignorer ni le style, ni les méthodes, ni les ambiguïtés du mouvement auquel elles ont choisi de s’adosser. Elles ont privilégié l’efficacité électorale à la clarté politique.

Depuis le 7 octobre, LFI s’est singularisée par son refus de qualifier le Hamas d’organisation terroriste. Elle a multiplié l’usage du terme « génocide » pour qualifier l’action d’Israël. Les alertes sur ses dérives antisémites ne sont pas venues des seuls adversaires politiques : des intellectuels, des responsables associatifs, des élus de sensibilités diverses ont dénoncé une rhétorique brouillant la frontière entre critique d’Israël et stigmatisation des Juifs. Le philosophe Raphaël Enthoven a ainsi parlé d’un mouvement « passionnément antisémite ». Ces mises en garde ont existé.

Au-delà de cette question, LFI a installé un langage politique saturé d’invectives, de mises en accusation globales, de soupçons de trahison et de délégitimation systématique des contre-pouvoirs. Police, justice, médias, institutions : tout devient suspect dès lors que cela contrarie la ligne du mouvement. La conflictualité n’est plus pensée comme un désaccord démocratique, mais comme une confrontation morale. L’adversaire politique cesse d’être un concurrent ; il devient un ennemi.

Dans un tel climat, la violence verbale prépare les esprits. Elle banalise l’idée que certains seraient intrinsèquement illégitimes et que leur simple présence constituerait une provocation. Les groupes d’ultra-gauche prospèrent dans ces zones grises où la condamnation formelle de la violence coexiste avec une compréhension implicite de ceux qui l’exercent « au nom de la cause ».

La gauche républicaine a vu, entendu, lu. Et pourtant, elle a estimé que ces dérives ne constituaient pas une ligne rouge. Elle a parié que la radicalité pourrait être contenue, rendue compatible avec l’exercice du pouvoir. Elle a cru possible une alliance sans coût moral.

En appelant à soutenir des candidats LFI au nom d’un « barrage républicain », y compris depuis des formations centristes, elle a validé l’idée que ce mouvement s’inscrivait dans le périmètre républicain. Elle a ainsi accordé une légitimité politique à une formation dont le rapport à la violence, à l’antisémitisme et au respect des institutions faisait déjà débat. Elle a fait un pacte avec le diable.

La responsabilité politique ne consiste pas à publier des communiqués indignés lorsque le pire est survenu. Elle suppose de refuser par avance des alliances qui contribuent à banaliser un climat de tension permanente. Elle exige de reconnaître qu’il existe des seuils au-delà desquels la stratégie électorale cesse d’être un compromis pour devenir une compromission.

En intégrant à son dispositif un mouvement dont le rapport à la conflictualité, au langage et à la radicalité suscite la controverse depuis des années, la gauche dite « républicaine » a renié sa propre exigence éthique. Elle a toléré l’outrance comme méthode. Elle a accepté l’ambiguïté comme tactique. Elle a jeté les Juifs en pâture, renouant avec une vieille tradition de gauche. Elle a différé la rupture tant qu’elle en jugeait le coût politique trop élevé.

Les prises de distance tardives ne relèvent pas d’un sursaut. Elles reconnaissent implicitement que la frontière aurait pu être tracée plus tôt — et qu’elle ne l’a pas été. La gauche républicaine ne peut pas se défausser sur les circonstances. Elle a choisi, elle a cautionné, elle a persisté. On ne défend pas la République en fermant les yeux sur ce qui l’érode ; on l’abîme en prétendant ne rien voir.

Prochaines élections en Israël : vers une liste arabe unifiée à la Knesset ?

Certains Juifs israéliens envisagent, lors des prochaines élections, de voter pour une liste arabe unifiée qui pourrait se constituer. Cette intention ne procède pas d’un simple calcul électoral ni d’un geste protestataire. Elle traduit chez certains une volonté de contribuer à l’intégration des citoyens arabes d’Israël dans la sphère politique nationale, de renforcer leur participation aux instances de décision et d’inscrire leur présence dans la vie publique comme une composante assumée de la société israélienne.

Israël garantit l’égalité des droits civiques à tous ses citoyens. Les droits politiques — droit de vote, d’éligibilité, de représentation — sont identiques, indépendamment de l’appartenance nationale, religieuse ou culturelle. L’égalité civique ne constitue pas un ajout périphérique au modèle israélien : elle en est une dimension constitutive. La singularité du pays réside précisément dans cette articulation entre la souveraineté nationale du peuple juif et une citoyenneté commune ouverte à tous. Israël est à la fois l’État-nation du peuple juif et un État démocratique dont les institutions s’adressent à l’ensemble de ses citoyens.

Dans ce cadre, tout citoyen peut soutenir le parti de son choix. La liberté politique implique la pluralité des opinions et des projets. Mais la légitimité d’un parti politique ne découle pas seulement de sa participation au jeu électoral. Elle suppose qu’il reconnaisse le cadre fondamental dans lequel il agit. Prendre part aux élections ne suffit pas à établir une cohérence avec l’État ; encore faut-il accepter explicitement le socle constitutionnel, juridique et symbolique qui rend possible cette participation.

Tout parti politique — qu’il se définisse comme arabe, juif, religieux, laïque, social, national ou autre — est appelé à reconnaître la légitimité de l’autodétermination nationale juive en Israël. Cette reconnaissance n’implique pas l’uniformité idéologique ni l’adhésion à une ligne gouvernementale particulière. Elle signifie l’acceptation du principe fondateur : l’existence d’un État où le peuple juif exerce sa souveraineté politique. Elle doit se traduire par le respect des symboles nationaux, par l’acceptation du drapeau et de l’hymne comme expressions de cette souveraineté, et par l’adhésion à l’idée d’une responsabilité partagée à l’égard de la collectivité.

On peut observer que la communauté druze en Israël participe depuis longtemps aux institutions de l’État tout en conservant son identité propre, ce qui montre qu’appartenance minoritaire et reconnaissance du cadre national ne sont pas nécessairement contradictoires.

Cette exigence ne vise pas exclusivement les partis arabes. Elle vaut également pour les partis juifs ultra-orthodoxes lorsque ceux-ci tendent à considérer l’État comme une structure purement utilitaire, dépourvue de signification nationale propre. La cohérence doit être demandée à tous. On ne peut prétendre peser sur les orientations d’un État tout en se tenant à distance de son principe constitutif. Participer à la vie publique implique une forme d’engagement envers le cadre commun.

Cela n’exclut ni la critique ni le débat. On peut discuter toutes les politiques publiques : sécurité, économie, éducation, religion et État, relations entre majorité et minorités. On peut contester des lois, proposer des réformes, revendiquer une évolution des institutions. La démocratie suppose cette conflictualité. Mais remettre en cause le caractère sioniste de l’État, ou refuser d’en assumer les obligations civiques et symboliques, revient à contester le fondement même sur lequel repose la souveraineté israélienne.

L’essence d’Israël tient à l’indépendance nationale du peuple juif, telle qu’elle est proclamée dans la Déclaration d’indépendance et réaffirmée par la Loi fondamentale de 2018 définissant Israël comme l’État-nation du peuple juif. Cette affirmation n’abolit pas la dimension démocratique de l’État ; elle en constitue le cadre et la condition. Israël est une démocratie accordant des droits civiques égaux à tous ses citoyens, mais cette égalité s’inscrit dans une structure nationale clairement assumée.

C’est cette tension entre particularité nationale et universalité civique qui définit le projet israélien. La préserver suppose à la fois l’intégration de tous les citoyens et la reconnaissance du principe fondateur qui donne sens à l’existence de l’État.

Être juif israélien

Je n’ai pas choisi d’être juif. Cela vient avant toute décision, avant toute adhésion. Avant les mots, avant les idées, avant même la possibilité de dire « je », il y avait cela. Une évidence première, muette, qui a structuré mon rapport au monde avant que je sois en mesure de le penser. Je n’avais rien à décider : j’étais là.

Plus tard, j’ai compris que cette évidence relevait de l’être, non de l’engagement. Elle était un fait, non un choix. C’est en ce sens que je me suis reconnu dans cette phrase de Ben Gourion : « Je suis d’abord juif, et ensuite israélien. » Non comme l’affirmation d’une hiérarchie, mais comme la reconnaissance d’un ordre plus profond.

Mon souvenir le plus ancien appartient à cet ordre-là, à ce qui s’impose avant la compréhension. Je n’en garde pas une image précise, mais la sensation qu’un changement silencieux traversait les adultes. Il était question d’Israël comme d’une évidence qui revenait au monde. Je ne comprenais rien, bien sûr. Mais quelque chose s’est inscrit. Avant même de savoir ce qu’était un pays, je savais qu’il existait pour nous.

Longtemps, je n’ai pas interrogé ce point d’origine. Il allait de soi. Ce n’est que plus tard qu’est apparue la nécessité de comprendre d’où je parlais : de nommer ce lieu intérieur depuis lequel je regardais le monde, agissais, résistais parfois sans savoir à quoi.

J’ai grandi à Anvers, dans une ville où la vie juive était dense, organisée, vivante, mais tenue à distance du monde environnant. Non par hostilité, mais par une forme d’écart presque naturel. Nous vivions dans une Belgique prospère, mais comme dans un lieu de passage. Installés sans jamais être enracinés. Chez soi, sans coïncider avec le lieu.

Cette manière d’être ne venait pas de nulle part. Elle prolongeait une histoire longue. Mes parents, mes ancêtres, avaient vécu pendant des siècles en Pologne, dans ces communautés — les shtetl — qui formaient des mondes clos, rigoureusement structurés. Insérés dans la société sans jamais s’y dissoudre. Même après des générations, ils n’étaient pas vraiment polonais, quand bien même la génération de mes parents en avait intégré la langue et les codes. Ils étaient considérés comme un peuple distinct par leurs amis comme par leurs ennemis[1], selon la formule de Hannah Arendt. Cette façon d’habiter un lieu sans s’y perdre a traversé le temps. À Anvers, nous en répétions les gestes. L’altérité n’était pas vécue comme un manque : c’était une manière d’habiter le monde.

Tout se faisait à l’intérieur de la communauté : écoles, mouvements de jeunesse, sport, travail. On passait d’un espace à l’autre sans jamais quitter le monde familier. La diaspora savait produire des formes de vie cohérentes, riches, signifiantes. Mais cette cohérence avait son envers : l’histoire — la grande histoire — se déroulait ailleurs. Elle concernait les autres.

À Anvers, on apprenait à vivre juif. À reconnaître les rythmes du temps, les gestes qui reviennent, les récits transmis. Le judaïsme était une langue commune, une mémoire active, une manière d’habiter le temps ensemble.

Je n’ai jamais eu la foi. À la synagogue, enfant, je ne partageais pas l’adhésion des fidèles. Leurs prières exprimaient une certitude qui m’était étrangère. Je ne la contestais pas ; je la constatais. Cet athéisme n’a pourtant jamais fissuré mon identité juive.

C’est précisément ce cadre qui m’a permis d’être pleinement dedans sans jamais croire. Les récits bibliques se sont déposés en moi comme se déposent les grandes œuvres : non comme des vérités, mais comme des structures de sens. Je participais là où d’autres adhéraient. J’étais présent là où d’autres priaient. Être saisi par le sublime sans se soumettre, bouleversé sans être captif.

Les premières lettres que j’ai apprises furent celles de l’hébreu. Avant même d’avoir un pays, il y avait déjà une langue. Israël était présent dans ce paysage, mais sans urgence. Non comme un appel immédiat, plutôt comme une orientation. Un point fixe à l’horizon. Peut-être pas pour nous. Peut-être pour ceux qui viendraient après.

Avec la création de l’État d’Israël, quelque chose avait basculé. Pour la première fois depuis l’Antiquité, les Juifs ne vivaient plus sous le régime de la tolérance, de la protection ou de la menace. Ils formaient un collectif souverain. On ne se contentait plus de survivre : on agissait, on décidait. L’histoire cessait d’être seulement mémoire et attente ; elle devenait responsabilité.

La renaissance d’Israël ne promettait pas le salut, mais la normalité des peuples. Entrer dans l’histoire commune, avec ses violences, ses contradictions, ses fautes. Cesser d’être objets de l’histoire pour en devenir des sujets — et accepter l’ambivalence morale que cela implique.

Mon père avait tenté cette traversée dans les années 1950. Il était parti en éclaireur pour préparer notre Alyah. Il est revenu brisé par la dureté du pays, après avoir englouti les maigres économies de ma mère. Cet échec a laissé une empreinte profonde. Pour mon frère et moi, Israël est devenu un désir non assouvi. Un appel maintenu à distance. Nous avions envisagé de partir, puis nous sommes restés. Cette tension ne m’a jamais quitté.

À l’adolescence, au mouvement de jeunesse, on nous demandait de nous engager : partir au kibboutz, travailler la terre, défendre Israël les armes à la main. Ce récit épique me fascinait. Il promettait une sortie de la condition diasporique, mais ne coïncidait pas avec ce que je sentais possible pour moi. Quelque chose en moi résistait à cette trajectoire toute tracée. J’ai vu mes amis partir, le cœur gonflé d’espérance, tandis que je restais. Ce décalage s’est inscrit en moi comme une dette silencieuse. J’ai eu le sentiment de passer à côté de l’Histoire.

Très jeune, je suis entré dans le monde du travail, dans un univers où le yiddish était la langue quotidienne — langue de l’exil, mémoire encore brûlante d’une Europe pourtant largement amputée de ses Juifs. L’antisémitisme, lui, n’avait pas disparu.

Cette distinction entre vérité et signification a organisé ma judéité. C’est à partir d’elle que mon rapport à Israël s’est construit : non comme une promesse de salut, mais comme le lieu où la condition juive cesse d’être abstraite.

Mon Alyah n’a pas été un élan romantique. Elle a répondu à une exigence de cohérence. Israël n’abolit ni le tragique ni les tensions de l’histoire juive. Il ne garantit ni la paix ni la sécurité. Mais il transforme la condition même de l’existence. En Israël, l’identité juive a une colonne vertébrale. Sans justification. Sans négociation. Sans traduction.

Mon Alyah n’a pas été un élan romantique. Elle ne s’inscrivait pas dans le temps de la jeunesse, de l’enthousiasme collectif, des départs vers le kibboutz. Ce temps-là, je l’avais traversé autrement. Quand mes amis partaient, j’étais resté. Mon départ n’est donc pas venu réparer une décision manquée, ni combler un regret.

Il est venu plus tard, à l’âge de la retraite, quand ce que j’avais vécu a pu rejoindre ce à quoi j’aspirais. Non pour recommencer, mais pour parachever. Ce que j’ai fait alors relevait moins du projet que de la cohérence. En hébreu, on dirait sgirat ma’agal — la fermeture d’un cercle. Je ne me suis pas projeté vers un futur idéalisé ; je suis revenu à un point où ce que j’avais été, ce que j’étais, et ce que je devenais pouvaient enfin coïncider.

***

[1] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, 1963

Renaud Camus ou la dérive d’une inquiétude culturelle

Renaud Camus est un écrivain français né en 1946, longtemps reconnu pour son œuvre littéraire — romans, essais, journaux — avant de devenir une figure centrale de la controverse politique contemporaine. Auteur d’un vaste journal tenu sur plusieurs décennies, il s’est progressivement imposé dans l’espace public par la formulation de la thèse du « Grand remplacement », qui l’a fait basculer du champ littéraire vers celui du débat idéologique. Cette notoriété a largement éclipsé son travail d’écrivain, au point que son nom est aujourd’hui plus souvent invoqué que lu.

C’est à partir de là qu’il faut comprendre son combat, y compris lorsqu’il devient politique. Contrairement à l’accusation la plus répandue, ce combat ne se fonde pas sur le racisme : la couleur de la peau n’en est pas le cœur. Ce que Camus redoute, c’est la disparition d’un monde symbolique : une langue, des références, une civilisation entendue comme sédimentation de siècles de culture.

Cette inquiétude s’inscrit dans une tradition intellectuelle qui refuse de considérer la perte de la continuité culturelle et symbolique comme un progrès. Elle explique aussi le rapprochement entre Camus et Alain Finkielkraut. Tous deux partagent un même diagnostic sur la France : affaiblissement de l’école, crise de la transmission, appauvrissement de la langue, difficulté à faire tenir ensemble des héritages communs. Tous deux pensent que l’on peut perdre une civilisation, et que cette perte n’est ni abstraite ni indolore.

Mais leurs chemins divergent. Chez Camus, la pensée glisse de la perte à la substitution : là où Finkielkraut voit une civilisation qui se défait faute d’être transmise, Camus en vient à penser qu’elle se défait parce qu’elle est remplacée. Chez Finkielkraut, le conservatisme est tragique et mélancolique : la culture se défait faute d’être aimée, transmise, désirée. Il n’y a pas d’ennemi, pas de stratégie, pas de remplacement ; seulement une défaillance collective. Chez Camus, en revanche, ce qui disparaît ne s’efface plus seulement par abandon, mais risque d’être remplacé. Le déclin devient un processus actif, même lorsqu’aucun acteur clairement identifié ne l’organise.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le rapport de Camus à Israël, au sionisme et aux Juifs. Il se dit sioniste et l’entend dans une logique de symétrie : Israël est l’État des Juifs, Jérusalem leur capitale, comme la France est le pays des Français et Paris leur capitale. Cette position reconnaît au peuple juif une existence historique et politique pleine : un droit à l’autodétermination, une continuité.

Chaque peuple a, selon Camus, sa demeure légitime, son lieu propre, sa forme singulière. Appliquée à la France, cette logique conduit à considérer que certains groupes — même installés de longue date, même citoyens à part entière — demeurent culturellement extérieurs. Sans jamais appeler explicitement au rejet, Camus considère que les Juifs de France sont respectables, mais jamais tout à fait français. Cette manière de penser s’inscrit dans une tradition de la droite nationaliste de Maurras et de Bernanos. Il faut dès lors parler d’un antisémitisme de basse intensité : non violent, non exterminateur, mais réel, en ce qu’il assigne durablement les Juifs à une altérité nationale irréductible.

Comme souvent face à une pensée dense et complexe, des acteurs périphériques — groupes, groupuscules, militants — n’en retiennent que les éléments les plus grossiers, les plus exploitables. Chez Camus, ce sont les motifs de l’incompatibilité et de la menace qui sont isolés, simplifiés, radicalisés. Ce qui relève chez lui d’une inquiétude culturelle devient, chez eux, un discours racial. Sa pensée est instrumentalisée dans un esprit qui n’en constitue pas le cœur, mais qui y trouve une légitimation indirecte.

Camus est trop intelligent pour ignorer ces usages. Il sait quels publics se réclament de lui, quels discours se nourrissent de ses concepts, quels affects ils mobilisent. Et pourtant, il laisse faire. Il ne corrige pas, ne désamorce pas. Ce silence devient une forme d’assentiment. En laissant des groupes peu recommandables s’emparer de fragments de sa pensée à des fins moralement contestables, Camus accepte que son œuvre fonctionne comme un réservoir symbolique pour des causes qui la trahissent.

Si Finkielkraut a mis si longtemps à rompre avec Camus, c’est que cette dérive fut lente, insidieuse, jamais totalement assumée. Par fidélité à la littérature, et à un diagnostic partagé sur la crise culturelle. Par retenue aussi, héritée d’une histoire où l’exclusion n’est jamais anodine. Mais cette retenue avait une limite. Lorsque Camus a comparé le « Grand remplacement » à la Shoah, il ne s’agissait plus d’une simple erreur de jugement, mais d’un effondrement du sens, d’une perte totale de boussole historique.

Reste alors une situation inconfortable pour le lecteur. Les journaux de Camus, ses livres, continuent de porter la marque d’un attachement à un monde que l’on voit s’éloigner. Mais cette vérité est désormais lestée d’un poids nouveau : celui des usages qu’elle autorise, des dérives qu’elle tolère, des simplifications qu’elle nourrit.

Dans un climat de crispation identitaire et de fatigue démocratique, ses concepts circulent moins comme des objets de pensée que comme des instruments de mobilisation. La littérature devient un réservoir de légitimation.

Cette situation pose, plus largement, la question de la responsabilité des intellectuels à une époque où les idées circulent plus vite que la pensée. Il ne suffit plus de répondre de ce que l’on écrit ; il faut aussi répondre de ce que l’on laisse faire avec ce que l’on écrit. Laisser faire, ce n’est pas seulement tolérer : c’est parfois consentir.

Lire Renaud Camus aujourd’hui, ce n’est donc ni l’absoudre ni le diaboliser. C’est reconnaître à la fois la grandeur d’un écrivain et la faillite d’une responsabilité intellectuelle ; maintenir la distinction entre l’œuvre et la pensée sans ignorer la manière dont l’une a servi de ressource à l’autre. Une telle lecture demande de la vigilance. Mais peut-être est-ce précisément ce que la littérature exige encore, à une époque qui préfère les polémiques à la pensée.

Edward Said : anatomie d’une pensée toxique

Né en 1935 à Jérusalem, alors sous mandat britannique, et mort en 2003 à New York, Edward Said fut l’une des figures intellectuelles les plus influentes et les plus controversées de la fin du XXᵉ siècle. Issu d’une famille arabe chrétienne, élevé entre Jérusalem et Le Caire avant de poursuivre ses études aux États-Unis, il incarna très tôt une trajectoire transnationale, à la fois orientale et occidentale. Professeur de littérature comparée à l’université Columbia, critique littéraire, essayiste et militant politique, Said occupa une position singulière : celle d’un intellectuel formé par la culture occidentale, tout en se voulant l’un de ses plus sévères accusateurs.

Il est difficile d’ignorer l’empreinte qu’il a laissée sur la manière dont l’Occident pense son histoire, ses rapports au reste du monde et sa propre légitimité morale. Cette influence ne peut être évaluée qu’à condition de reconnaître l’ampleur de sa stature intellectuelle. Said fut un érudit remarquable, parfaitement à l’aise dans la tradition critique européenne. Son écriture est élégante, brillante, et son autorité académique indiscutable. C’est précisément cette combinaison de rigueur, de prestige et de talent rhétorique qui rend son héritage problématique : elle a permis à une vision déséquilibrée du monde de s’imposer sous les traits de l’évidence morale.

Avec Orientalism, Said propose une thèse appelée à devenir fondatrice : l’orientalisme ne serait pas un ensemble de représentations erronées ou condescendantes, mais « une manière occidentale de dominer, de restructurer et d’avoir autorité sur l’Orient ». Cette affirmation installe un soupçon de principe : toute production occidentale portant sur l’Orient serait politiquement compromise, indépendamment de ses intentions, de sa méthode ou de sa valeur cognitive. Said va jusqu’à affirmer qu’« il n’existe pas de connaissance de l’Orient qui ne soit politiquement impliquée ». À partir de là, la connaissance cesse d’être évaluée selon des critères de connaissance pour être jugée à l’aune d’une culpabilité présumée.

Ce geste transforme une critique des abus coloniaux en une théorie totalisante du savoir occidental. L’Occident n’est plus un espace traversé de débats, d’autocorrections et de traditions critiques, mais un bloc structurellement dominateur. Ce faisant, Said rompt avec l’humanisme qu’il revendique pourtant. Là où celui-ci reposait sur l’idée que les cultures peuvent se comprendre, se traduire et s’enrichir mutuellement, Said lui substitue un déterminisme intellectuel : l’Occidental est par principe suspect, l’Oriental assigné à une position de victime. Cette logique, reprise et simplifiée par les courants décoloniaux ultérieurs, a contribué à appauvrir le débat intellectuel en substituant à l’argumentation rationnelle une herméneutique de la culpabilité.

Cette matrice théorique trouve son application dans l’analyse saidienne du conflit israélo-palestinien. Dans The Question of Palestine, Said affirme que le sionisme doit être compris comme « un projet colonial européen ». Cette lecture, reprise sous diverses formes dans ses écrits, procède par réduction radicale. Elle évacue la singularité de l’histoire juive, l’antisémitisme européen, la Shoah, ainsi que la pluralité idéologique du sionisme lui-même. Israël y apparaît non comme un État né d’une histoire tragique et complexe, mais comme une extension de l’impérialisme occidental.

Dans Culture and Imperialism, Said pousse plus loin encore cette assimilation en affirmant que « le sionisme a accepté les prémisses fondamentales de l’impérialisme occidental ». Le conflit est alors enfermé dans une grille binaire : colonisateurs contre colonisés, oppresseurs contre opprimés. Toute tentative de penser Israël comme une réalité historique spécifique devient suspecte. La critique d’une politique se transforme en contestation ontologique de l’État des Juifs.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’influence de Said sur toute une constellation d’intellectuels et d’artistes séduits par son intelligence, la hauteur de son discours et la légitimité académique dont il jouissait. Le cas de Daniel Barenboim est à cet égard emblématique. Barenboim, musicien d’exception, élevé en Israël et attaché à la culture juive et européenne, incarne la figure de l’intellectuel critique de l’intérieur, convaincu que l’exigence morale impose de dénoncer certaines politiques israéliennes.

Ce qui rend ce cas révélateur, c’est la manière dont la proximité intellectuelle et amicale entre Barenboim et Said a introduit un glissement que Barenboim n’a jamais pleinement perçu. Leur collaboration la plus connue, la fondation du West-Eastern Divan Orchestra, est présentée comme un modèle de dialogue par la musique entre jeunes musiciens juifs et arabes. Barenboim y voyait une entreprise fondée sur l’idée que l’écoute réciproque, la discipline artistique et l’expérience du travail commun pouvaient ouvrir un espace de compréhension là où la politique échoue.

Mais cette lecture ne coïncidait pas avec l’intention de Said. Celui-ci affirmait que le projet devait contribuer à « déconstruire les récits dominants », ce qui, dans son cadre théorique, signifiait remettre en cause la légitimité même du récit sioniste. Là où Barenboim croyait œuvrer à une amélioration morale et politique d’Israël, Said inscrivait cette critique dans une logique radicale, visant à délégitimer Israël en tant qu’État issu, selon lui, d’un projet colonial fondamentalement illégitime.

Barenboim a toujours pris soin de distinguer la critique du gouvernement d’Israël de la reconnaissance du droit à son existence. Said, en revanche, refusait toute séparation entre politique et ontologie : pour lui, Israël était une construction coloniale à déconstruire. En apportant son soutien à Barenboim, Said l’inscrivait dans un dispositif dont l’objectif excédait ce que Barenboim croyait défendre.

De nombreux intellectuels occidentaux ont vu en Said un allié, un penseur du dialogue et de la justice, sans percevoir que ce discours reposait sur une logique de délégitimation d’Israël. Séduits par son style, la force de l’indignation et la légitimité académique du propos, ils ont confondu critique politique et mise en cause existentielle. Comme Barenboim, ils pensaient œuvrer pour une amélioration du réel, alors même qu’ils adoptaient, sans en mesurer la portée, un cadre conceptuel qui rendait cette amélioration impossible.

Said ne peut être exonéré de la responsabilité des effets produits par sa pensée. Lorsqu’un système conceptuel tend à délégitimer un État, à disqualifier toute défense de celui-ci comme complicité coloniale, à transformer le débat politique en jugement moral, il crée les conditions mêmes de sa radicalisation. Said a légué une grammaire accusatoire clé en main, dans laquelle la nuance apparaît comme une trahison et la complexité comme une ruse du dominant.

Ce cadre est aujourd’hui omniprésent. On le retrouve dans les discours universitaires, militants et médiatiques qui reprennent ses catégories les plus simplificatrices : l’Occident comme entité coupable, Israël comme colonie, la violence comme réponse intelligible à une domination supposée absolue. Le passage du vocabulaire savant à l’indignation militante ne relève pas d’une déformation, mais de la logique interne de cette pensée. Lorsqu’un intellectuel affirme que certaines réalités politiques sont illégitimes par essence, il ouvre un espace où leur contestation cesse d’être critique pour devenir existentielle.

Il s’agit alors de reconnaître qu’un intellectuel est responsable de ce qu’il rend pensable. En essentialisant la domination, en niant la possibilité d’une légitimité conflictuelle, en substituant à l’analyse historique une dramaturgie binaire, Said a contribué à désarmer intellectuellement ceux qui cherchaient une voie critique sans tomber dans la négation. Il a rendu suspecte toute défense de l’existence d’Israël, tout en offrant à ses adversaires un langage cohérent pour justifier l’intransigeance.

À ce titre, Said apparaît comme l’un des architectes du palestinisme. Le fait que sa pensée continue d’être invoquée pour justifier des positions de plus en plus radicales n’est pas un malentendu, mais un symptôme. Une pensée qui refuse de se penser elle-même comme potentiellement destructrice finit toujours par produire ce qu’elle prétend combattre. C’est pourquoi, au-delà de l’hommage rendu à son érudition, il est nécessaire de nommer son legs : non pas une libération du regard, mais une moralisation du monde qui, sous couvert de justice, a fragilisé les conditions mêmes du débat intellectuel et politique.

L’illusion de la fusion : une constante de l’histoire juive

Il existe une différence décisive entre des appartenances multiples et une identité. Les premières peuvent coexister, se superposer, s’articuler ; la seconde ne se divise pas. Une identité n’est pas un cumul d’éléments culturels ou juridiques, elle est ce qui structure en dernier ressort le rapport à soi, à l’histoire et au monde. De ce point de vue, la notion de « double identité » relève moins d’une réalité vécue que d’une fiction conceptuelle rassurante. On peut avoir plusieurs loyautés, plusieurs langues, plusieurs références ; on n’a pas deux identités au même niveau de profondeur.

La question juive rend cette distinction particulièrement visible. Être juif n’est pas, au sens moderne, appartenir à une religion. Le judaïsme n’est pas une confession parmi d’autres, mais l’expression historique, culturelle et symbolique d’un peuple. La catégorie de « religion » est ici inadéquate : elle découpe artificiellement ce qui, dans l’expérience juive, relève de l’être plutôt que de la croyance. On peut être juif sans foi, sans pratique, sans référence explicite à la tradition religieuse, et demeurer néanmoins porteur d’une identité juive. Cette identité peut être vécue intensément ou silencieusement, transmise clairement ou de manière diffuse, mais elle ne se réduit pas à un choix individuel ni à une adhésion doctrinale.

Dans des contextes communautaires fortement structurés, l’identité juive s’impose comme une évidence sociale. Elle est visible, assumée, protégée par des frontières symboliques nettes. Elle ne suppose ni hostilité envers l’environnement ni repli défensif, mais une absence d’ambiguïté. L’identité n’y est pas négociée, elle est donnée. Elle organise naturellement la place de l’individu dans le monde social.

À l’inverse, dans des sociétés marquées par une forte intégration civique et culturelle, l’identité juive se vit sur un mode beaucoup plus discret. Les individus partagent la langue, les codes sociaux, les références politiques et culturelles de la société majoritaire. Ils participent pleinement à la vie collective, se perçoivent comme citoyens à part entière, et cette intégration est réelle. Elle n’est ni fictive ni superficielle.

La divergence apparaît lorsqu’on confond intégration et identité. Participer pleinement à une société, en partager les valeurs et la culture, ne signifie pas en devenir porteur sur le plan identitaire. L’intégration ne produit pas une nouvelle identité profonde ; elle organise une coexistence. L’idée selon laquelle un individu pourrait porter simultanément une identité juive et une identité nationale comme deux appartenances fondatrices équivalentes repose sur une confusion. Il peut y avoir coexistence, il n’y a pas fusion.

L’histoire juive montre que des périodes d’intégration remarquable ont existé à de multiples reprises : dans l’Antiquité, en Égypte, en Espagne médiévale, dans le monde arabo-musulman, dans l’Europe germanophone du début du XXᵉ siècle. Les Juifs ont souvent été partie prenante de la vie économique, intellectuelle et culturelle, parfois avec un sentiment de sécurité et de reconnaissance. Pourtant, ces phases se sont presque toujours achevées par des ruptures brutales. Ces retournements n’étaient pas toujours prévisibles dans leur forme, mais ils révèlent une constante : l’intégration ne se transforme pas en identité partagée.

En France, à partir du XIXᵉ siècle, le projet juif a souvent dépassé l’intégration pour viser la fusion. La France était perçue comme porteuse d’un universalisme capable d’englober le judaïsme sans le nier. La diffusion de la langue et de la culture françaises parmi les communautés juives d’Afrique du Nord et du Levant relevait de cette aspiration : non pas disparaître, mais faire coïncider deux fidélités.

Cette aspiration est cependant restée largement unilatérale. Elle a été portée par les Juifs eux-mêmes, sans trouver de répondant équivalent dans la société majoritaire. Dans la culture européenne, et française en particulier, subsiste un antisémitisme hérité de siècles de christianisme, de représentations négatives et de soupçons anthropologiques à l’égard du Juif. Cet héritage peut coexister avec un attachement sincère à l’universalisme républicain ; il n’est pas toujours conscient ni revendiqué. Mais il constitue une structure latente, susceptible de se réactiver lorsque les circonstances s’y prêtent.

Le régime de Vichy fut la manifestation d’une possibilité inscrite dans l’histoire. Cela n’implique ni une culpabilité collective des Français ni une réduction des comportements individuels à un déterminisme culturel. Mais cela montre que la fusion n’a jamais été réciproque. Il n’existe pas, du côté juif, d’hostilité structurelle envers les non-Juifs qui serait symétrique de celle dont les Juifs ont historiquement été l’objet. Cette asymétrie est centrale.

Les Juifs peuvent vivre durablement dans une société, y être loyaux, civiques, engagés, y contribuer pleinement, sans pour autant en devenir l’expression identitaire. Leur situation relève moins d’une fusion que d’une résidence permanente. Ils disposent de tous les droits et assument tous les devoirs, mais leur identité demeure ailleurs. Ils sont un peuple dans le peuple.

Il existe des trajectoires d’assimilation complète, où la judéité ne subsiste que comme fait généalogique. Pourtant, même là, un paradoxe persiste : l’assignation extérieure ne disparaît pas nécessairement avec l’effacement subjectif de l’identité. Un nom, une origine supposée, une filiation réelle ou imaginaire peuvent suffire à désigner quelqu’un comme juif aux yeux d’autrui. L’antisémitisme ne s’adresse pas à une identité vécue, mais à une catégorie.

C’est ce mécanisme qui a été à l’œuvre pendant la Shoah, lorsque des individus sans lien affectif, culturel ou religieux avec le judaïsme ont été persécutés et assassinés. L’effacement intérieur n’a pas protégé du regard qui assigne.

On observe des phénomènes analogues chez d’autres groupes porteurs d’identités transmises qui ne se dissolvent pas dans le cadre national. Ces identités peuvent coexister durablement avec la nation sans jamais s’y fondre, et leur invisibilisation subjective ne garantit pas leur disparition sociale.

Cette tension n’est ni accidentelle ni transitoire. Elle tient à l’impossibilité de la double identité et à la persistance de certaines appartenances qui ne se laissent ni convertir ni absorber par l’identité nationale. Toute réflexion lucide sur l’intégration doit reconnaître cette limite, faute de quoi elle entretient l’illusion de la fusion — une illusion historiquement répétée et lourdement payée.

Bernard Guetta et la solution à deux États, imposée

Bernard Guetta occupe une place singulière dans le paysage intellectuel et politique français et européen. Journaliste de formation, longtemps correspondant à l’étranger, il a été l’un des observateurs les plus attentifs des recompositions européennes et post-soviétiques avant de s’engager plus directement en politique. Député européen depuis 2019, il préside le groupe transnational et transpartisan « Pour la solution à deux États » au Parlement européen.

Son itinéraire est marqué par une fidélité constante à une certaine idée du libéralisme politique, de l’Europe et du droit international, mais aussi par un réalisme forgé au contact des conflits et des faillites diplomatiques. Sur le Proche-Orient, Guetta ne parle ni en militant ni en idéologue. Il parle en homme convaincu que le droit, même imparfait, vaut mieux que le rapport de force brut, et que les cadres institutionnels, même fragiles, sont préférables au néant. C’est cette posture qui confère à son plaidoyer pour la solution à deux États l’apparence d’une responsabilité lucide.

Son discours se présente comme une parole de désenchantement. Il ne promet ni la paix des cœurs ni une réconciliation spontanée entre les parties. Il ne croit pas à la bonne volonté mutuelle, mais à la nécessité d’un cadre. Face à la brutalité du réel, la solution à deux États serait, selon lui, ce qui reste quand tout a échoué : un dernier rempart contre le chaos.

Mais cette apparente lucidité repose sur une impasse conceptuelle. Le conflit israélo-palestinien n’oppose pas deux projets nationaux équivalents, deux souverainetés concurrentes ou deux récits symétriquement légitimes. Il oppose un État constitué, reconnu et démocratique à une mouvance idéologique dont l’objectif central demeure la disparition de cet État. Ce conflit n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais un conflit territorial. L’aborder comme tel, c’est se tromper sur sa  nature.

Cette asymétrie est d’abord historique. Avant 1948, la Palestine n’est pas un État mais un espace administré successivement par l’Empire ottoman puis par le mandat britannique. Les élites arabes locales se définissent alors comme syriennes, arabes ou panarabes. La conscience nationale palestinienne n’émerge pas comme un projet politique positif et autonome comparable au sionisme ; elle se constitue en réaction à l’existence d’un État juif et se structure d’emblée dans l’hostilité à celui-ci. Elle est, dans son noyau originel, antisémite.

Lorsque l’Organisation de libération de la Palestine est fondée en 1964 — à une époque où il n’existe pas encore ce que l’on appellera plus tard les « territoires occupés » — son objectif n’est pas la création d’un État aux côtés d’Israël, mais la « libération » de l’ensemble de la Palestine mandataire, c’est-à-dire la disparition d’Israël. Le projet national palestinien ne se développe pas parallèlement au projet sioniste ; il se construit contre lui.

Cette logique se retrouve explicitement dans la charte du Hamas et, sous des formes plus tactiques ou graduelles, dans d’autres expressions du palestinisme. Les reconnaissances d’Israël, lorsqu’elles sont évoquées, sont conditionnelles, instrumentales et toujours provisoires — jamais comme reconnaissance d’un État juif. L’horizon demeure sa destruction. La revendication du « droit au retour » des réfugiés arabes de 1948 s’inscrit dans cette même dialectique : non comme une réparation humanitaire, mais comme un levier démographique destiné à dissoudre Israël de l’intérieur.

Il existe pourtant, en Israël et ailleurs, des intellectuels et des responsables politiques pleinement conscients de cette dimension idéologique et non territoriale du conflit, qui continuent malgré tout de défendre la solution à deux États. Leur raisonnement est tragique plutôt qu’illusoire : puisqu’il n’y aura pas de paix, autant organiser la séparation. C’est ce que formulait Amos Oz dans sa métaphore du divorce.

Mais cette résignation laisse entière une question décisive : même en reconnaissant l’existence, chez une partie des Palestiniens, d’une aspiration sincère à la souveraineté, sur quoi repose l’idée qu’un État palestinien suffirait à neutraliser une dynamique idéologique profondément enracinée, transmise et normalisée par les discours politiques, culturels et éducatifs, et définie par la négation même de l’existence d’Israël ?

À cette interrogation s’ajoute une illusion persistante : celle d’une majorité palestinienne silencieuse, modérée, pacifique, qui ne demanderait qu’à vivre en bonne entente avec Israël et serait prise en otage par des minorités extrémistes. Cette représentation rassurante ne résiste pas à l’examen. Les sociétés ne sont pas de simples masses inertes manipulées de l’extérieur ; elles sont traversées par des idéologies qu’elles tolèrent, intègrent ou rejettent.

L’histoire européenne du XXᵉ siècle fournit à cet égard un précédent éclairant. Dans l’Allemagne nazie, il existait des opposants, des résistants et des individus moralement irréprochables. Cela n’a jamais empêché les Alliés de reconnaître l’existence d’une responsabilité collective du peuple allemand, distincte de la culpabilité pénale individuelle. Comme l’a montré Hannah Arendt, le cœur du problème moral ne résidait pas seulement dans les fanatiques, mais dans l’adhésion passive, conformiste et largement majoritaire à une idéologie criminelle tant qu’elle procurait puissance, ordre et sens.

Appliqué au cas palestinien, ce raisonnement conserve toute sa pertinence. L’indignité morale ne se limite pas aux crimes du Hamas, mais s’étend à la complaisance, au soutien ou à la glorification de ces crimes par une part significative de la société palestinienne. Le 7 octobre n’a pas seulement révélé une organisation terroriste ; il a mis en lumière la banalisation sociale de la haine antijuive et de la violence exterminatrice, notamment à Gaza.

Cette dimension est d’autant plus essentielle que le djihadisme s’inscrit dans une filiation idéologique claire avec les totalitarismes du XXᵉ siècle. Comme l’a rappelé Eva Illouz, les liens intellectuels et symboliques entre l’islamisme radical et le nazisme ne relèvent pas de la provocation, mais de l’histoire. Le Hamas s’inscrit pleinement dans cette nébuleuse idéologique totalitaire, religieuse, antisémite et conquérante. À ce titre, une société qui l’a porté au pouvoir et partage largement son imaginaire de haine ne peut être totalement exonérée de sa responsabilité.

C’est pourquoi l’argument selon lequel il suffirait de créer un État palestinien pour transformer mécaniquement une société travaillée par une idéologie d’éradication en un acteur responsable relève de la fiction politique. La souveraineté n’engendre pas la responsabilité lorsqu’elle est captée par un projet totalitaire — comme l’a tragiquement montré le retrait unilatéral de Gaza en 2005. Le 7 octobre en a été la démonstration cohérente, méthodique et assumée.

Parmi les arguments avancés par Guetta figure celui d’un isolement croissant d’Israël, présenté comme inéluctable. Mais l’histoire israélienne est jalonnée de ruptures d’alliances, d’embargos et de retournements diplomatiques. En 1948, Israël ne bénéficiait d’aucun soutien occidental ; en 1967, la France imposa un embargo décisif. À chaque fois, Israël s’est adapté, a renforcé son autonomie stratégique et diversifié ses partenariats. Les alliances n’y ont jamais été des garanties morales, mais des arrangements fondés sur l’intérêt.

Dans ce contexte, la solution à deux États prend un caractère incantatoire, d’autant plus problématique lorsqu’elle se transforme en injonction adressée à une démocratie engagée dans une lutte existentielle. Imposer une solution de l’extérieur revient à nier sa souveraineté. Une telle doctrine est à la fois humiliante et vouée à l’échec — non pas d’Israël, mais de ceux qui la promeuvent.

Une autre hypothèse doit pourtant être examinée sans tabou : l’option jordanienne. La paix israélo-jordanienne est stable depuis des décennies et constitue l’un des rares exemples durables d’un accord régional fonctionnel. Une solution consisterait à diviser la Cisjordanie selon sa réalité sociologique et démographique : rattacher à la Jordanie les zones majoritairement palestiniennes et intégrer à Israël les zones majoritairement juives. Une telle configuration mettrait fin à l’apatridie palestinienne tout en évitant la création d’un État palestinien hostile à Israël.

L’objection la plus couramment avancée est que la Jordanie n’en veut pas. Mais aucune solution au problème palestinien — entendu comme problème humain et politique — ne saurait être indolore. Toutes auront un coût en souffrances, en déplacements, en instabilité et en ressources financières. Il n’existe pas d’issue sans pertes. La seule question pertinente est donc celle du coût relatif des différentes options.

De ce point de vue, l’option jordanienne apparaît comme la moins coûteuse, à la fois humainement, politiquement et matériellement. La majorité des Palestiniens resteraient là où ils vivent aujourd’hui et accéderaient à une citoyenneté pleine et entière au sein d’un État existant, reconnu et fonctionnel. La majorité des Juifs resteraient également sur place, sans déracinement massif ni confrontation frontale avec une souveraineté ennemie. Cette solution éviterait à la fois la création d’un État failli et la perpétuation d’un conflit sans horizon.

Surtout, elle aurait le mérite de traiter le problème palestinien comme ce qu’il est réellement : non pas un problème de frontières, mais un problème de statut politique et de responsabilité. Là où la solution à deux États crée de toutes pièces une souveraineté idéologiquement hostile, l’option jordanienne inscrit les populations dans des cadres étatiques déjà stabilisés.

Historiquement, Gaza n’a jamais constitué un territoire revendiqué par Israël. Il s’en est retiré unilatéralement , sans contrepartie, et n’y est revenu que contraint et forcé après le 7 octobre, pour des raisons sécuritaires. Conceptuellement, Gaza n’entre donc pas dans un projet d’expansion israélienne, mais dans un problème régional non résolu. Dès lors, plusieurs options peuvent être envisagées : un rattachement à la Jordanie, compte tenu des continuités sociologiques et familiales , ou un arrangement avec l’Égypte, qui a administré Gaza pendant de longues années et pourrait, le cas échéant, en assumer la tutelle. Dans tous les cas, l’avenir de Gaza ne relève pas d’un droit opposable à Israël, mais d’un choix politique régional — et, en dernier ressort, de la capacité de sa population à rompre avec l’idéologie qui a fait son malheur.

Comme l’écrit Denis Charbit, le sionisme demeure une inquiétude tant que la contestation de la politique israélienne vise implicitement ou explicitement la disparition d’Israël. Les Israéliens aspirent à la paix. Certains Palestiniens aussi. Mais tant que l’idéologie d’éradication ne sera pas mise hors d’état de nuire, les appels au dialogue et les élans de réconciliation se briseront sur la même réalité.

Tant que le conflit sera pensé comme un problème territorial, il restera insoluble. Ce qui est en jeu n’est pas une frontière, mais l’acceptation — ou le refus — de l’État juif. La solution à deux États échoue parce qu’elle traite un conflit ontologique comme un différend politique.

Fadila Maaroufi, itinéraire d’une dissidente de l’intérieur

Issue d’une famille musulmane installée en Belgique depuis trois générations, aînée de huit enfants, Fadila Maaroufi grandit dans les années 1980, à un moment où de nouvelles influences religieuses s’implantent durablement. Très tôt, elle remarque des transformations dans les discours comme dans les comportements. Dès l’école primaire, elle est interpellée par des camarades sur sa pratique religieuse, le port du voile et ce qu’il faudrait faire pour correspondre à l’image d’une « bonne musulmane ».

Dans son environnement, les mosquées se développent, souvent grâce à des financements étrangers, et véhiculent une lecture rigoriste de l’islam. Très rapidement, Maaroufi établit un lien entre ce qu’elle entend en Belgique et ce qu’elle connaît de la décennie noire en Algérie : mêmes prêches, mêmes appels à la haine envers les « mécréants », même logique de séparation entre croyants et non-croyants.

Ce contexte pèse lourdement sur l’équilibre familial. Certains de ses frères basculent dans la radicalisation, influencent leur entourage et participent à l’endoctrinement de leur propre mère. Cette trajectoire nourrit chez Maaroufi un désir profond d’émancipation. Elle s’oriente alors vers le travail social, persuadée que l’éducation et l’action sociale peuvent permettre à des familles d’échapper à ces logiques de domination religieuse.

Sur le terrain, elle retrouve des réalités familières. Les familles qu’elle accompagne sont confrontées aux violences intrafamiliales, à la pression du groupe et au contrôle exercé sur le corps des femmes. Dans le cadre professionnel également, elle se heurte aux mêmes normes. Son refus de porter le voile, sa tenue jugée déplacée ou le fait de manger pendant le ramadan deviennent autant de motifs de remontrances.

À partir de ces observations, Maaroufi construit une réflexion politique. Elle constate que les islamistes cherchent d’abord à « réislamiser » les musulmans eux-mêmes. Le contrôle des femmes et la haine des juifs constituent des piliers de ce discours. Une fois cette base établie, la stratégie consiste à investir les milieux associatifs, politiques et institutionnels sous couvert de « vivre-ensemble ».

Elle décrit ainsi un mécanisme d’entrisme fondé sur l’adaptation du vocabulaire et des revendications. Dans les quartiers, les fêtes se déroulent sans alcool, les menus sont adaptés, les pratiques culturelles majoritaires mises de côté. Présentées comme des marques d’inclusion, ces concessions conduisent à une normalisation progressive de normes religieuses.

À Bruxelles, cette dynamique trouve un terrain propice. Le départ graduel des travailleurs non musulmans, confrontés à des violences, accentue le poids électoral de la population musulmane. Les partis politiques, en particulier à gauche, multiplient alors les accommodements pour séduire cet électorat.

Maaroufi cite notamment le port du voile dans certaines administrations, la séparation des horaires dans les piscines ou l’adaptation des cantines scolaires. Mais ces sujets deviennent rapidement tabous, dissimulés derrière un discours consensuel et la peur d’être assimilé à l’extrême droite.

Elle décrit un climat de censure diffuse : médias frileux, responsables politiques paralysés, chercheurs sur la réserve. Nommer l’islamisme devient risqué. L’accusation d’islamophobie agit alors comme une sanction symbolique.

Menacée de mort, destinataire de vidéos de décapitation, Fadila Maaroufi vit sous une pression constante. Publiquement qualifiée d’islamophobe et de xénophobe par une élue, elle se retrouve marginalisée, exclue des médias et empêchée d’exercer son activité professionnelle.

Elle reçoit toutefois des soutiens discrets, qui renforcent sa conviction qu’un sursaut est possible. Ces encouragements confirment son intuition : ce qu’elle a observé dans son parcours personnel et professionnel ne relève pas de cas isolés, mais de dynamiques plus larges, encore trop peu nommées et rarement analysées.

C’est sur cette base qu’elle décide de structurer son engagement. Plutôt que de s’en tenir à une parole individuelle, elle choisit de mener ce combat en s’appuyant sur un travail d’analyse, de recherche et de mise en visibilité. Cet engagement prend forme au sein de l’Observatoire Européen des Fondamentalismes, installé à Bruxelles. Son objectif est de comprendre, analyser et rendre visibles des phénomènes religieux longtemps sous-estimés ou mal compris.

L’Observatoire a pour mission d’étudier les fondamentalismes religieux lorsqu’ils entrent en conflit avec les droits fondamentaux et les principes démocratiques. Il s’agit d’un travail de recherche, de documentation et de vigilance. Là où le débat public tend à simplifier ou à minimiser, l’Observatoire revendique une approche fondée sur l’analyse des mécanismes d’emprise et la confrontation des expériences de terrain.

À travers des recherches, des débats, des rencontres publiques, des formations et des outils pédagogiques, l’association s’attache à rendre lisible ce qui se joue derrière des termes en apparence consensuels : « vivre-ensemble », « tolérance », « diversité ». Elle questionne la manière dont certains fondamentalismes s’insèrent dans le tissu social, associatif et institutionnel, souvent au nom de la paix sociale, mais au prix de concessions sur la neutralité de l’État, l’égalité entre les sexes et la liberté de conscience.

Dans un contexte où ces enjeux restent largement invisibilisés ou disqualifiés, le travail de l’Observatoire repose aussi sur le soutien de celles et ceux qui estiment nécessaire de préserver un espace d’analyse indépendant. Les personnes souhaitant contribuer peuvent effectuer un don par virement à la banque ING Belgique, sur le compte BE47 3632 0604 1780 de l’association.

Ce soutien permettra de poursuivre un travail de recherche, de documentation et de mise en débat indispensable à la défense des principes démocratiques et des libertés fondamentales.

Avocat, militant, voix juive au service de La France insoumise : le cas Arié Alimi

Arié Alimi s’est imposé au fil des années comme une figure du débat public français. Avocat inscrit au barreau de Paris, engagé dans la défense des libertés publiques — notamment au sein de la Ligue des droits de l’homme —, il a progressivement débordé le cadre strict de sa pratique professionnelle. Sa visibilité médiatique ne repose plus seulement sur son expertise juridique, mais sur une présence plus large, à l’intersection du droit et du militantisme.

Alimi ne s’exprime désormais plus seulement comme juriste, ni même comme défenseur de principes universels. Il intervient comme un acteur à part entière d’un combat politique clairement situé à l’extrême gauche, et plus précisément dans l’orbite idéologique de La France insoumise. Dans ses prises de parole, le droit tend à s’effacer au profit d’une rhétorique de confrontation, où l’enjeu n’est plus tant d’établir des faits ou de qualifier juridiquement des actes que de distribuer des rôles moraux : le juste et l’injuste, le légitime et l’illégitime, le fréquentable et l’infréquentable.

Ce glissement est particulièrement perceptible dans la manière dont Alimi mobilise son identité juive. Celle-ci ne relève plus d’un simple élément biographique, mais devient un levier argumentatif central. Il affirme régulièrement ses positions « en tant que juif », conférant à sa parole une autorité spécifique, notamment lorsqu’il aborde la question de l’antisémitisme. Cette autorité est toutefois moins mobilisée pour éclairer le débat que pour en fixer les limites : certains acteurs politiques se voient dénier toute légitimité à participer à la lutte contre l’antisémitisme, non sur la base d’actes établis ou de décisions de justice, mais au nom d’une indignité posée comme évidente. Cette logique vise en premier lieu le Rassemblement national, mais s’étend plus largement à l’ensemble de la droite.

Dans le même mouvement, Alimi développe un discours appuyé de dissociation entre judaïsme et sionisme. Il rappelle que le sionisme ne constitue ni l’essence ni le cœur du judaïsme, et qu’il est possible d’être juif tout en se tenant à distance de l’État d’Israël. Cette distinction, en elle-même légitime, acquiert cependant une fonction particulière dans son propos : elle lui permet à la fois de revendiquer une identité juive présentée comme indépendante d’Israël et de suggérer que la solidarité avec Israël procède, chez beaucoup, d’une instrumentalisation de la judéité.

Cette posture apparaît d’autant plus problématique qu’elle entre en tension avec un fait désormais largement documenté : le malaise profond ressenti par de nombreux Juifs de France à l’égard de La France insoumise, perçue comme l’un des principaux vecteurs de banalisation — voire de légitimation — de l’antisémitisme. Ce sentiment s’est encore renforcé depuis le massacre du 7 octobre, qui a agi comme un révélateur de lignes de fracture déjà existantes.

Le jugement récent déboutant le philosophe Raphaël Enthoven des poursuites engagées contre lui après avoir qualifié La France insoumise de mouvement « passionnément antisémite » a entériné le caractère légitime de cette appréciation dans le cadre du débat public. Elle ne peut plus être disqualifiée d’emblée comme outrancière ou malveillante.

En se présentant comme juif tout en défendant une lecture diamétralement opposée à ce que vivent et expriment, au quotidien, de nombreux Juifs, Alimi revendique implicitement la capacité de définir ce que devrait être leur position légitime face à l’antisémitisme et à ses vecteurs politiques. Cette prétention à parler à rebours d’une expérience collective majoritaire interroge, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le rapport au réel.

Lorsqu’une grille idéologique est posée comme intangible, les faits qui la contredisent cessent d’être reconnus comme tels : ils sont relativisés, disqualifiés ou réputés illusoires. Le vécu concret des Juifs — les peurs qu’ils expriment, les signaux qu’ils perçoivent et accumulent dans l’espace public, à l’école, dans la rue, dans les discours politiques — n’est plus entendu pour ce qu’il est. Il est évalué à l’aune de sa conformité à un récit préexistant, et non reconnu comme l’expression d’une expérience historique et sociale singulière. La peur juive elle-même devient suspecte, sommée de se justifier, de se conformer ou de se taire. Dans cette configuration, le réel n’a plus lieu d’être : il devient un obstacle à contourner, une gêne à neutraliser, jamais une donnée à affronter. Ce n’est plus le réel qui informe l’analyse ; c’est l’analyse qui se protège du réel.

Dès la fin du XIXᵉ siècle, ce type de posture — que l’on retrouve aujourd’hui chez Alimi — a été analysé sous le nom de « haine de soi juive ». La notion désigne un phénomène apparu dans le contexte de l’émancipation et de l’antisémitisme moderne : des Juifs qui, en quête de reconnaissance dans l’espace public, finissent par intérioriser le regard hostile porté sur leur propre groupe et par retourner contre celui-ci les catégories morales de leurs adversaires. L’identité juive n’est alors plus assumée comme une appartenance partagée, mais mobilisée comme preuve de rupture, d’exception, voire de supériorité morale à l’égard des autres Juifs, désormais perçus comme compromis, aveuglés ou suspects.

C’est également ce que l’analyse politique désigne par la figure de l’« idiot utile ». Celle-ci ne renvoie pas à une intention, mais à une position objective au sein d’un dispositif idéologique donné. La parole ainsi mise en avant permet à un camp de se prémunir contre certaines accusations en exhibant une dissidence érigée en preuve d’intégrité morale. L’histoire politique invite pourtant à la prudence face à ce type de configuration. À travers les différentes déclinaisons des mouvements d’extrême gauche, de nombreux Juifs ont adhéré à des projets émancipateurs qui les ont un temps mis en avant comme gages d’universalisme. Beaucoup n’ont pas perçu qu’ils occupaient une fonction plus qu’une place. Lorsque cette dissidence cessait d’être utile ou devenait encombrante, ces figures étaient souvent sacrifiées, marginalisées ou éliminées symboliquement — parfois physiquement. Que ce schéma réapparaisse aujourd’hui à l’extrême gauche contemporaine ne relève pas du hasard, mais d’une continuité dont les leçons historiques sont connues.

Le portrait qui se dessine n’est donc plus seulement celui d’un avocat engagé, mais celui d’un acteur idéologique pour qui le droit a cédé la place à une moralisation appauvrie du débat public, faite de postures, d’anathèmes et de hiérarchies éthiques sommaires. Chez Alimi, la lutte contre l’antisémitisme, la défense des libertés et la dénonciation de l’extrême droite relèvent désormais d’une logique de tri moral : certains acteurs sont déclarés indignes par principe, indépendamment de leurs actes, de leurs paroles ou de faits établis.

En prétendant incarner une parole juive légitime tout en disqualifiant les inquiétudes et les expériences vécues par une majorité de Juifs de France, Alimi illustre une forme d’irresponsabilité travestie en vertu. À force de substituer l’anathème à l’analyse, la posture idéologique au droit et la dissidence ostentatoire à la responsabilité collective, il contribue à brouiller les lignes.

Ce faisant, Alimi s’est coupé de ce qui constituait son assise historique, culturelle et intellectuelle en tant que juif. En rompant avec l’expérience collective et avec les héritages de lucidité forgés dans l’épreuve, il a cru pouvoir se rattacher à une idéologie qui se nourrit précisément de ces ruptures. Mais ce type d’idéologie utilise, expose, puis laisse à nu. À la fin, il ne reste ni refuge ni retour possible : seulement l’isolement et l’absence de tout lieu où se tenir.

En disqualifiant les alertes, en relativisant les formes contemporaines de l’antisémitisme lorsqu’elles émanent de son propre camp, en opposant l’abstraction aux expériences vécues, il contribue à nourrir ce qu’il prétend combattre. L’antisémitisme prospère grâce aux aveuglements qui le minimisent, aux discours qui le dissolvent et aux figures qui, au nom de la vertu, rendent son identification difficile. À ce stade, l’hypothèse de l’erreur ne tient plus : ce qui se joue relève d’une faute morale assumée.

Israël, ou l’insupportable souveraineté

Il est des haines qui possèdent une cause identifiable, une généalogie, parfois même une rationalité — fût-elle dévoyée ou violente. L’antisémitisme n’appartient pas à cet ordre. Il ne se contente pas de viser un groupe humain : il prétend fournir une clé explicative du monde. Il ne s’ajoute pas à la réalité comme une hostilité parmi d’autres ; il s’y installe comme une grille interprétative. Ce qu’il attaque n’est pas seulement des individus ou une collectivité, mais la possibilité même que le réel soit multiple, contradictoire, irréductible à une cause unique.¹

C’est pourquoi l’antisémitisme ne fonctionne pas comme les autres formes de rejet. La xénophobie, même lorsqu’elle se radicalise, demeure liée à une géographie : l’étranger est celui qui vient d’ailleurs, et que l’on pourrait, au moins en théorie, tenir à distance. Elle suppose encore un dehors, une séparation pensable. L’antisémitisme, lui, ne connaît pas cette limite. Il ne dispose d’aucun lieu de décharge. Il n’existe pas de « là-bas » qui le satisfasse. Le Juif y est toujours en excès : trop présent lorsqu’il est visible, trop agissant lorsqu’il est discret, trop proche même lorsqu’il est absent.²

Cette structure devient particulièrement lisible dans le rapport de l’antisémitisme à l’existence d’Israël. Si la haine des Juifs relevait d’une logique politique — fût-elle brutale, cynique ou perverse — on aurait pu s’attendre à ce que l’existence d’un État juif soit perçue comme une résolution. L’histoire européenne n’a-t-elle pas été durablement traversée par cette idée sordide : qu’ils partent, qu’ils cessent d’être parmi nous ? Dans cette perspective, Israël aurait dû apparaître comme une issue, sinon comme un apaisement.³

Or c’est l’inverse qui s’est produit. L’existence d’Israël ne désarme pas l’antisémitisme : elle en révèle l’inanité politique. Plus les Juifs se rassemblent, plus la haine se concentre. Plus ils s’affirment comme sujet collectif, plus ils deviennent insupportables. Ce renversement est décisif, non parce qu’il serait paradoxal, mais parce qu’il dévoile que le problème n’a jamais été la cohabitation. Ce qui est récusé, ce n’est pas une situation, mais la possibilité même que les Juifs disposent d’eux-mêmes.

Tant que les Juifs étaient dispersés, minoritaires, structurellement vulnérables, ils pouvaient être accusés d’être partout. Leur invisibilité devenait une preuve de duplicité ; leur visibilité, une provocation. Leur faiblesse appelait le mépris ; leur réussite, la suspicion. Avec l’existence d’un État juif, cette logique ne disparaît pas : elle change d’échelle. Ce qui était autrefois imputé au Juif individuel est désormais reproché à la souveraineté juive. Mais ce déplacement ne constitue pas une élaboration nouvelle : il reconduit, sous une forme étatisée, la même matrice fantasmatique. Le soupçon ne se transforme pas en analyse ; il s’étend sans jamais se justifier.⁴

La violence antisémite qui s’est exprimée depuis le 7 octobre n’a pas seulement révélé une brutalité idéologique ; elle a mis à nu cette continuité conceptuelle. Bien au-delà de toute critique légitime — laquelle suppose la reconnaissance préalable de ce qu’elle examine — s’est déployé un rejet qui ne relève plus de l’évaluation politique. Contester le droit même d’Israël à l’existence, à la défense ou à la durée ne constitue pas une critique : c’est récuser d’emblée le statut de sujet de ce que l’on prétend juger. Une position qui nie l’existence de son objet se disqualifie elle-même comme pensée politique.⁵

Ce qui s’est alors donné à voir ne relevait pas principalement de l’indignation morale, laquelle suppose une symétrie minimale des vies et des morts. Le silence, la relativisation ou la justification implicite du massacre de Juifs signalent autre chose : une hiérarchisation préalable des victimes. Dès lors, le vocabulaire de la justice, des droits ou de l’universel cesse d’opérer comme cadre normatif ; il devient un instrument rhétorique, dissocié de ses propres principes. Ce n’est pas l’éthique qui parle, mais son simulacre.⁶

Israël apparaît ainsi, dans l’imaginaire antisémite, non comme un État parmi d’autres, mais comme une anomalie ontologique. Sa persistance n’est pas perçue comme un fait historique, mais comme une offense au monde tel qu’il devrait être. Ce rejet ne s’explique pas par les actes d’Israël, mais par le refus plus profond qu’un État juif puisse exister tout court.

C’est ici que l’antisémitisme révèle sa dimension totalitaire. Il ne tolère aucune configuration du réel qui ne lui donne pas raison. Quand les Juifs vivent dispersés, ils sont accusés d’être trop présents. Quand ils se rassemblent, ils sont accusés d’être trop puissants. Quand ils sont sans défense, ils sont méprisés. Quand ils se défendent, ils sont diabolisés. Aucune situation ne peut les absoudre, parce que la culpabilité n’est jamais la conséquence des faits : elle en est la condition préalable.⁷

Cette logique conduit jusqu’à une zone que l’on hésite parfois à nommer, mais qu’il faut pourtant regarder sans détour. La concentration d’une grande partie du peuple juif en Israël ne représente pas seulement, dans certains discours, une menace stratégique ; elle devient une tentation imaginaire. L’idée qu’un peuple longtemps dispersé soit désormais rassemblé rend pensable ce qui ne l’était pas : l’hypothèse d’une disparition totale. Les appels réitérés à la destruction d’Israël ne relèvent pas seulement de la surenchère verbale ; ils s’inscrivent dans un imaginaire où l’anéantissement cesse d’être un fantasme pour devenir un scénario envisageable.⁸

C’est à ce point que l’on comprend que l’antisémitisme ne recherche aucune solution politique. Il ne veut pas que les Juifs aient un lieu ; il veut qu’ils n’aient plus de place dans le monde. Il ne tolère ni leur errance ni leur enracinement, ni leur faiblesse ni leur force. Ce qui est rejeté n’est jamais une configuration historique donnée, mais l’existence juive comme telle.

Bien avant la création de l’État d’Israël, certains avaient déjà formulé ce diagnostic. À la fin du XIXᵉ siècle, Leon Pinsker écrivait que le Juif n’était chez lui nulle part — non comme une plainte, mais comme une analyse. Être nulle part chez soi ne signifie pas seulement être sans territoire ; cela signifie être exclu, par principe, de toute normalité politique. Être assigné, partout, à une altérité irréductible.⁹

L’histoire a cru répondre à cette impossibilité par une solution territoriale. Elle n’a fait que déplacer l’accusation. Car si le Juif n’était chez lui nulle part lorsqu’il était dispersé, il ne le devient pas davantage lorsqu’il est quelque part. Le reproche n’est plus l’errance, mais l’installation ; plus l’absence de souveraineté, mais son existence même. Comme si le fait d’être chez soi constituait désormais la transgression ultime.

On pourrait alors objecter : si l’antisémitisme traverse toutes les configurations sans jamais se dissoudre, si la dispersion n’a pas protégé et si le rassemblement attise la haine, à quoi bon un État juif ? Pourquoi assumer une souveraineté qui ne promet ni reconnaissance ni apaisement, et qui semble parfois concentrer les hostilités plutôt que les dissiper ?

La réponse tient dans un déplacement décisif. L’État d’Israël n’a jamais été conçu comme une solution à l’antisémitisme ; il constitue une réponse juive à l’histoire. Il ne vise pas à transformer le regard des autres, mais à modifier la condition juive elle-même. Il ne met pas fin à la haine, mais il rompt avec une vulnérabilité structurelle, avec une existence vécue sous le régime de l’exception, de la protection ou de la tolérance conditionnelle.¹⁰

C’est en ce sens que Georges Bensoussan a pu parler du « Juif décolonisé » : non pas libéré de toute menace, mais soustrait à la définition imposée par le regard qui l’autorise ou le condamne. Un Juif qui cesse d’être objet d’histoire pour redevenir sujet — non hors du conflit, mais hors de la passivité.¹¹

L’antisémitisme demeure, sans doute, comme une nappe souterraine toujours prête à affleurer. L’existence d’un État juif ne l’abolit pas. Mais elle lui retire sa fonction structurante. Il ne constitue plus l’horizon indépassable de l’existence juive. Il ne dicte plus, à lui seul, la place des Juifs dans le monde.

C’est en cela qu’Israël demeure, malgré la violence qu’il cristallise, une réponse nécessaire. Non une promesse de rédemption, encore moins la fin du tragique, mais l’entrée dans un autre régime d’existence : celui d’un peuple qui assume sa continuité, sa défense, ses choix — et donc aussi ses risques. L’existence d’un État juif ne met pas fin à l’histoire conflictuelle des Juifs ; elle en transforme la condition. Elle ne supprime ni la menace ni la haine, mais elle rompt avec une histoire exclusivement subie. Pour la première fois depuis des siècles, les Juifs y réapparaissent comme des acteurs à part entière de leur destin collectif, exposés aux conflits, aux fautes et aux épreuves, mais porteurs de cette dignité irréductible qui accompagne toute liberté assumée.¹²

Notes

  1. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, notamment la première partie sur l’antisémitisme moderne ; Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive.
    2. Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme ; Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste.
    3. Sur l’expulsion comme pseudo-solution au « problème juif », voir l’histoire européenne des expulsions médiévales jusqu’aux nationalismes modernes ; Hannah Arendt, La tradition cachée.
    4. Pierre-André Taguieff, La nouvelle judéophobie ; Prêcheurs de haine.
    5. Réactions discursives observées après les massacres du 7 octobre 2023 ; sur la disqualification symbolique du sujet historique, voir Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire.
    6. Alain Finkielkraut, Au nom de l’Autre ; Avishai Margalit, La société décente.
    7. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, sur la logique circulaire et irréfutable du totalitarisme.
    8. Déclarations officielles de dirigeants iraniens appelant à la disparition d’Israël ; Meir Litvak et Esther Webman, From Empathy to Denial.
    9. Leon Pinsker, Auto-Emancipation (1882).
    10. Benny Morris ; Anita Shapira ; Gershom Scholem, sur le sionisme comme réponse historique à la condition juive.
    11. Georges Bensoussan, Un exil sans retour ; Les Juifs du monde arabe.
    12. Hannah Arendt, La tradition cachée ; Yosef Hayim Yerushalmi, Zakhor ; Gershom Scholem, Le messianisme juif.

L’option jordanienne

Ce qu’on a appelé, surtout dans les années 1970 et 1980, « l’option jordanienne » désigne un ensemble de projets et de raisonnements visant à régler la question israélo-palestinienne sans créer d’État palestinien indépendant, en réinsérant la Cisjordanie dans un cadre jordanien. L’idée part de la situation antérieure à 1967 : la Cisjordanie était alors annexée par la Jordanie, et beaucoup, en Israël comme aux États-Unis, considéraient que le règlement le plus stable consisterait à revenir, sous une forme ou une autre, à cette configuration.

Dès la fin des années 1960, des plans israéliens imaginent une Cisjordanie partagée : Israël conserverait les zones jugées vitales pour sa sécurité, tandis que le reste serait rendu à la Jordanie ou placé sous une autonomie liée à Amman. Dans les années 1970, le roi Hussein formalise lui-même cette logique en proposant une fédération jordano-palestinienne, dans laquelle les Palestiniens disposeraient d’une entité politique propre, mais sans souveraineté étatique pleine. Cette approche est soutenue ou encouragée à divers moments par Washington : en 1982, l’administration américaine affirme explicitement qu’elle ne soutient pas la création d’un État palestinien indépendant et privilégie une solution associant la Cisjordanie à la Jordanie.

Dans les années 1980 encore, des tentatives concrètes voient le jour : un accord entre Hussein et l’OLP, puis un accord discret entre Hussein et le Premier ministre israélien Shimon Peres en 1987, cherchent à relancer un processus de paix où les Palestiniens seraient représentés dans un cadre jordanien. Mais cette option s’épuise progressivement : la montée d’une identité nationale palestinienne autonome, l’Intifada de 1987 et, surtout, la décision du roi Hussein en 1988 de rompre officiellement les liens juridiques et administratifs entre la Jordanie et la Cisjordanie mettent fin à la plausibilité politique de cette solution.

L’idée même de créer un État palestinien entre la Jordanie et Israël, c’est-à-dire en Cisjordanie, est irréaliste, voire dangereuse. L’expérience de l’autonomie palestinienne à Gaza est la démonstration: ce qui devait être une étape vers la coexistence s’est transformé en base hostile, lourdement armée et structurellement tournée vers la confrontation. Dans cette lecture, la création d’un État palestinien n’est pas une fin en soi, mais un moyen stratégique destiné à affaiblir et à remettre en cause l’existence d’Israël.

Ce qui s’est produit à Gaza est un précédent : un territoire évacué, devenu autonome, mais utilisé comme plateforme de guerre. Transposer ce schéma à la Cisjordanie, cœur géographique et démographique d’Israël, est donc un risque existentiel. D’où l’idée que seule une intégration ou une fusion de la Cisjordanie avec la Jordanie — sous une forme fédérale ou confédérale — pourrait empêcher qu’un futur État palestinien ne devienne, là aussi, un instrument de confrontation radicale plutôt qu’un cadre de paix.

L’État d’Israël n’est pas un État-nation

Israël est un État doté d’une citoyenneté unique : tous ses citoyens sont juridiquement israéliens et relèvent d’un même ordre institutionnel.¹ Il existe donc une communauté politique unifiée, structurée par l’égalité devant la loi et la participation aux institutions. Pourtant, l’État ne se définit pas comme l’expression politique de cette communauté. Dès son acte fondateur, la proclamation d’indépendance, il se définit comme l’État du peuple juif.²

Cette distinction signifie que le sujet politique au nom duquel l’État se pense et s’organise ne se confond pas avec la population qu’il gouverne. Le peuple juif, tel qu’il est institué par l’État d’Israël, renvoie à une communauté historique, culturelle et normative qui excède le cadre territorial. Tous les citoyens israéliens ne font pas partie du peuple juif, et inversement, tous les Juifs à travers le monde ne sont pas citoyens de l’État d’Israël.

Dans les États qui se conçoivent comme l’expression politique de leur population — qu’ils soient centralisés comme la France ou fédéraux comme la Suisse — la diversité interne ne remet pas en cause l’unité du sujet politique. La communauté politique y est fondée sur l’adhésion à un cadre institutionnel commun, indépendamment des origines, des langues ou des identités religieuses. Elle peut être plurielle, mais elle est pensée comme un collectif qui se reconnaît dans les mêmes institutions et les mêmes symboles.

En Israël, en revanche, l’État reconnaît institutionnellement des groupes distincts — Juifs, Arabes, Druzes, entre autres — sans que ces distinctions n’entravent l’unicité de la citoyenneté.³

Tous les citoyens israéliens disposent du droit de vote, sont représentés à la Knesset, participent à la vie politique et bénéficient de libertés civiles garanties par la loi. Les citoyens arabes, druzes ou appartenant à d’autres minorités sont soumis aux mêmes normes juridiques et relèvent du même ordre institutionnel. L’égalité civique est donc réelle sur le plan juridique, même si elle peut être imparfaite dans ses applications concrètes, comme dans tout État.

Les Arabes d’Israël constituent de manière pleine et assumée un collectif national distinct, reconnu institutionnellement. Un citoyen arabe est enregistré comme tel par l’administration de l’État, de la même manière qu’un citoyen juif est reconnu comme juif.⁴ Il ne s’agit pas d’une auto-désignation, mais d’un statut public. Les Arabes d’Israël participent à la vie économique, sociale et politique du pays, et jouissent des droits qui en découlent.

Parallèlement, ils se définissent comme membres d’un collectif national propre, porteur d’une histoire, d’une culture et d’aspirations collectives spécifiques. Cette identité est aussi structurée et affirmée que l’identité juive dans l’espace public. Il en résulte une dissociation institutionnalisée entre citoyenneté et appartenance nationale. Les droits civiques s’exercent à l’intérieur de l’État, tandis que l’identification nationale s’inscrit dans un registre symbolique et historique. Cette dissociation ne relève pas d’un choix individuel contingent : elle est constitutive de l’ordre politique israélien.

Cette articulation entre affirmation nationale juive et égalité civique des non-Juifs était présente dans la pensée sioniste avant même la création de l’État. Ainsi, Zeev Jabotinsky, figure majeure du sionisme, décédé avant la fondation de l’État d’Israël, soutenait que les Arabes appelés à vivre dans un futur État juif devaient bénéficier de droits civiques, politiques et culturels strictement égaux, et être reconnus comme citoyens à part entière, indépendamment de leur appartenance nationale.⁹ Cette exigence d’égalité ne contredisait pas, dans sa pensée, le caractère juif de l’État, mais en constituait au contraire l’une des conditions de légitimité politique.

Les frontières entre identités ne sont pas hermétiques. L’appartenance au peuple juif, telle qu’elle est conçue par l’État, relève d’une identité historique et normative. Un citoyen israélien non juif peut rejoindre le peuple juif et en devenir membre à part entière.⁵ Cette possibilité montre que le peuple juif est pensé comme une réalité culturelle et institutionnelle. Elle demeure cependant liée au religieux, ce qui limite l’accès à ceux qui souhaiteraient une intégration sans adhésion confessionnelle.

L’État d’Israël n’est pas seulement l’État des Juifs qui y vivent. Il entretient un lien juridique et symbolique avec les Juifs qui n’en sont pas citoyens. Ce lien est inscrit dans la loi à travers la Loi du Retour,⁶ qui garantit à tout Juif la possibilité d’acquérir la nationalité israélienne à sa demande. La définition du Juif retenue par l’État n’est pas strictement religieuse.⁷ Ainsi, des individus qui ne vivent pas en Israël et ne participent pas à sa vie politique sont reconnus comme membres potentiels du peuple au nom duquel l’État se définit, cette appartenance ne devenant effective qu’à leur demande, par l’exercice du droit au retour.

Cette configuration introduit une asymétrie structurelle. D’un côté, des citoyens non juifs, pleinement intégrés à la communauté politique et à l’ordre institutionnel, mais extérieurs au peuple fondateur au nom duquel l’État se pense. De l’autre, des Juifs non israéliens, extérieurs à l’État en tant que citoyens, mais juridiquement et symboliquement liés à lui sur le plan national.

Un État-nation suppose, même de manière imparfaite, une certaine coïncidence entre territoire, citoyenneté et sujet politique.⁸ En Israël, cette coïncidence n’est ni réalisée ni recherchée. L’État est conçu comme l’expression politique du peuple juif tout en gouvernant une communauté civique unifiée mais nationalement plurielle. Cette configuration est constitutive du projet sioniste tel qu’il fonctionne depuis la création de l’État.

On ne peut donc qualifier Israël d’État-nation au sens strict. Il s’agit d’un État juif adossé à un peuple qui excède ses frontières. La tension ne réside pas dans le régime des droits civiques, mais dans l’écart structurel entre le peuple au nom duquel l’État se définit et la communauté politique qu’il gouverne effectivement. C’est cet écart, plus que tout autre, qui fonde la singularité du cas israélien et éclaire sa cohérence interne.

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Notes

¹ Il n’existe en Israël qu’une seule citoyenneté légale, la citoyenneté israélienne, commune à tous les citoyens, indépendamment de leur appartenance nationale ou religieuse.
² Proclamation de l’indépendance de l’État d’Israël (14 mai 1948) : « L’État d’Israël est l’État du peuple juif. » (Medinat Israël hi medinato shel ha’am hayehoudi.)
³ Ces distinctions apparaissent notamment dans l’enregistrement administratif de l’appartenance nationale au ministère de l’Intérieur, ainsi que dans certains régimes juridiques spécifiques, en particulier en matière de statut personnel.
⁴ L’appartenance nationale (juif, arabe, druze, etc.) figure dans les registres de l’état civil israélien, distinctement de la citoyenneté.
⁵ Cette intégration passe par une conversion reconnue par l’État, conférant le statut juridique de juif, notamment aux fins de la Loi du Retour.
⁶ Loi du Retour, adoptée en 1950, garantissant à tout Juif le droit d’immigrer en Israël et d’y acquérir la citoyenneté.
⁷ La loi israélienne reconnaît comme juif, notamment aux fins de la Loi du Retour, une personne née d’une mère juive ou convertie, ainsi que, dans certains cas, des descendants de Juifs, indépendamment de la pratique religieuse.
⁸ Cette définition renvoie à l’acception classique de l’État-nation en théorie politique moderne, issue principalement des expériences européennes des XIXᵉ et XXᵉ siècles.
⁹ Zeev Jabotinsky, The Iron Wall (1923) et projets constitutionnels des années 1930 : Jabotinsky affirmait que les Arabes de l’État juif devaient jouir d’une égalité complète de droits civils et politiques, et proposait des garanties institutionnelles explicites, y compris au niveau de l’exécutif.

Le palestinisme ou la culture de la mort

La culture de mort ne se définit pas par un désir explicite de tuer, mais par un rapport au monde dans lequel la mort devient pensable, tolérable, parfois même légitime. Elle ne se proclame pas comme telle. Elle s’installe lorsque la vie cesse d’être un absolu et devient un moyen, une variable, un coût acceptable au service d’une cause jugée supérieure.

Cette culture se reconnaît à un premier signe : la hiérarchisation des morts. Toutes les morts ne se valent plus. Certaines sont pleurées, ritualisées, amplifiées ; d’autres sont relativisées, contextualisées, voire passées sous silence. La compassion devient sélective. L’indignation cesse d’être morale pour devenir idéologique.

Le palestinisme constitue, à cet égard, un modèle exemplaire de culture de mort. Non pas parce qu’il défendrait explicitement la mort, mais parce qu’il a construit un dispositif intellectuel et moral dans lequel certaines morts sont intégrées comme normales, compréhensibles, nécessaires. La violence n’y est pas jugée pour ce qu’elle est, mais pour celui qui l’exerce.

Dans ce cadre, le meurtre cesse d’être un scandale moral. Il devient un épisode du récit. Lorsqu’il est commis par le « bon camp », il est aussitôt requalifié acte de résistance, réaction désespérée, réponse asymétrique. La mort n’est plus condamnée ; elle est expliquée. Et ce glissement est essentiel : expliquer, ici, revient à neutraliser le jugement.

La culture de mort se nourrit de ce type de discours. Elle ne dit pas : « il faut tuer ». Elle dit : « on ne pouvait pas faire autrement ». Elle remplace la responsabilité par le contexte, l’acte par la cause, la victime par le symbole. Les morts deviennent des arguments, non des fins.

Le palestinisme a systématisé cette logique. Il a construit une vision du monde où la violence n’est jamais interrogée en tant que telle, mais toujours replacée dans une chaîne causale qui la justifie d’avance. À force de contextualiser, on finit par absoudre. À force d’expliquer, on finit par accepter. La culture de mort s’installe là, dans cette acceptation progressive.

Un autre trait caractéristique de cette culture est la transformation de la mort en instrument politique. Les morts ne sont plus seulement des pertes ; elles deviennent des ressources symboliques. Elles servent à nourrir l’indignation, à renforcer le récit, à mobiliser les consciences. La vie humaine est ainsi doublement niée : détruite dans les faits, exploitée dans le discours.

Cette instrumentalisation ne concerne pas seulement les victimes de l’adversaire. Elle touche aussi les morts du camp que l’on prétend défendre. Leur mort est sanctifiée, héroïsée, intégrée dans une logique sacrificielle. Mourir devient une forme d’accomplissement. C’est l’un des signes les plus nets d’une culture de mort : lorsque la vie cesse d’être protégée et que la mort devient à la fois signifiante et insignifiante.

Le langage joue ici un rôle décisif. Les mots sont choisis pour amortir l’horreur. On parle de « martyrs », de « résistance », de « lutte », là où il faudrait parler de cadavres, de sang, de vies brisées. Le vocabulaire n’est pas neutre : il prépare l’acceptation. Il permet de regarder la mort sans la voir.

La culture de mort ne se contente pas de justifier la violence ; elle disqualifie toute objection morale. Celui qui s’indigne est accusé d’ignorance, de naïveté ou de complicité. Celui qui rappelle la valeur absolue de la vie humaine est soupçonné de trahison. Le doute devient immoral. La pensée critique est perçue comme une faute.

C’est ainsi que la culture de mort se protège. Elle ne supporte pas qu’on lui oppose un principe simple : aucune cause ne transforme le meurtre en acte juste. Elle refuse cette limite, parce qu’elle mettrait fin à son fonctionnement. Elle a besoin que la mort soit négociable, interprétable, récupérable.

Ce qui rend le palestinisme particulièrement révélateur, ce n’est pas seulement son objet, mais sa diffusion. Cette logique a débordé le conflit dont elle est issue. Elle est devenue un modèle de lecture du monde, une matrice exportable : désigner une victime absolue, un coupable héréditaire, et suspendre le jugement moral au nom de la cause.

La culture de mort ne triomphe pas lorsqu’il y a beaucoup de morts. Elle triomphe lorsque la mort cesse de poser question. Lorsqu’elle est intégrée dans un récit qui la rend acceptable. Lorsqu’elle devient un élément parmi d’autres dans une stratégie discursive.

Résister à cette culture ne consiste pas à nier les injustices réelles, ni à refuser la complexité historique. Cela consiste à maintenir une ligne infranchissable : la vie humaine ne se négocie pas. Dès que l’on accepte de l’ajuster à un récit, à une cause ou à une idéologie, on a déjà franchi le seuil.

Blanche Gardin : de l’antisémitisme à la posture victimaire

Depuis le massacre du 7 octobre, l’espace culturel s’est transformé en un lieu de tension quasi permanente. Artistes, sportifs, institutions et manifestations internationales se voient sommés de prendre position, de justifier leur présence, parfois même de se défendre d’exister. Ce climat met en jeu une question fondamentale : le droit de travailler, et les critères au nom desquels ce droit peut être limité. L’un des nœuds du débat actuel réside dans une confusion persistante entre des situations qui ne relèvent ni du même ordre moral ni du même cadre juridique, mais que l’espace public tend pourtant à amalgamer.

Blanche Gardin est une humoriste talentueuse issue du stand-up, dont la carrière s’est construite sur une transgression revendiquée, une parole crue et une irrévérence assumée à l’égard des normes sociales et morales. Longtemps perçue comme une figure de liberté comique, elle a bénéficié de l’idée selon laquelle l’humour autoriserait tous les écarts, tous les renversements, tous les excès. C’est dans ce registre qu’elle a tenu des propos et présenté un spectacle, en lien avec le conflit israélo-palestinien, largement perçu comme antisémite¹.

Ces prises de position s’inscrivent dans un univers politique auquel Blanche Gardin appartient et qu’elle revendique. L’humoriste soutient Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise, mouvance que les philosophes Raphaël Enthoven et Michel Onfray qualifient d’antisémite². Dans ce contexte, il devient difficile de réduire ses propos à de simples dérapages. Ils apparaissent plutôt comme l’expression cohérente d’une grille de lecture idéologique islamo-gauchiste assumée.

C’est pourtant sur un autre terrain que Blanche Gardin choisit désormais de se placer. Elle se présente comme victime d’une mise à l’écart professionnelle, affirme être empêchée de travailler en raison de ses opinions et dénonce une forme de censure. Cette mise en récit procède d’une inversion morale. Car ce qui est en cause, dans son cas, n’est ni une opinion ni un positionnement politique, mais la diffusion d’un discours antisémite. Or l’antisémitisme constitue un délit. Cette distinction est centrale³.

Dès lors, lorsqu’un producteur, un diffuseur ou une institution décide de ne plus travailler avec Blanche Gardin au motif qu’elle propage un discours antisémite, il ne s’agit pas d’un acte arbitraire. Il s’agit d’une décision prise dans un cadre où une responsabilité éthique — et potentiellement juridique — peut être engagée. La mise à distance repose ici sur la nature même des propos tenus.

La logique est radicalement différente lorsqu’on examine la situation d’artistes juifs tels qu’Arthur, Amir ou Steve Suissa. Arthur, animateur et producteur parmi les figures les plus connues du paysage audiovisuel français, décrit un climat de menaces, de protection policière et de suspicion généralisée, lié à sa judéité et à sa perception comme soutien d’Israël⁴. Le chanteur Amir fait l’objet de pressions visant à contester ou à faire annuler certains concerts, notamment en raison de son passé en Israël et de son service militaire⁵. Le metteur en scène Steve Suissa évoque, quant à lui, un boycott culturel lié à sa judéité et à son lien avec Israël⁶.

Dans ces situations, la nature du reproche est fondamentalement différente de celui adressé à Blanche Gardin. Il ne s’agit ni d’un discours haineux, ni d’une infraction, ni même nécessairement d’une prise de position explicite. Ce qui est en cause relève de l’identité, de l’origine, de la biographie — parfois même d’un silence interprété comme une faute. Or être juif n’est pas un délit. Être israélien n’est pas un délit. Soutenir Israël n’est pas un délit. Ne pas dénoncer Israël n’est pas un délit. Lorsque des artistes voient leur capacité à travailler entravée pour ces raisons, on se situe clairement dans une logique de discrimination fondée sur l’appartenance.

Des responsables politiques et des mouvements militants ont par ailleurs exercé des pressions explicites pour remettre en cause la participation d’Israël aux Jeux olympiques de Paris 2024 ou pour demander son exclusion de l’Eurovision⁷.

La critique d’Israël est légitime. En revanche, transformer cette critique en droit d’empêcher des artistes ou des sportifs de participer à des événements relevant de leur discipline constitue un franchissement de ligne rouge.

Les incidents survenus à la Philharmonie de Paris, où un concert a été perturbé au nom de la contestation d’Israël, rendent ce glissement particulièrement visible⁸. Des musiciens ont été empêchés de jouer non parce que leur musique portait un message politique, mais parce que leur affiliation nationale ou institutionnelle était jugée inacceptable. Il ne s’agissait pas de débattre ou de protester, mais d’entraver concrètement le travail d’artistes.

Mettre sur le même plan la mise à l’écart d’une personne accusée de diffuser un discours antisémite et les pressions exercées sur des artistes en raison de leur identité revient à effacer une distinction essentielle. Dans le premier cas, il s’agit de sanctionner des propos. Dans le second, de sanctionner une appartenance ou une opinion supposée.

À mesure que s’installe l’idée qu’il faudrait « être du bon côté » pour avoir le droit de monter sur scène, de chanter, de concourir ou de créer, la création cesse d’être autonome. Elle devient un examen de conformité. L’artiste ou le sportif n’est plus jugé sur son travail, mais sur son alignement politique réel ou supposé. Cette logique alimente l’autocensure, la peur du scandale et une culture du soupçon, au détriment de la liberté d’expression.

Ce qui se joue ici n’est donc pas une querelle marginale, mais une véritable inversion morale : Blanche Gardin — une antisémite — se présente comme victime, tandis que des juifs voient leur travail entravé pour ce qu’ils sont ou pour ce qu’ils représentent. En banalisant cette confusion, on accepte que l’identité redevienne un critère légitime d’exclusion. L’art, la culture et le sport se trouvent alors transformés en espaces de tri idéologique.

Distinguer rigoureusement la sanction d’un discours antisémite de la discrimination fondée sur l’identité constitue l’un des socles de la responsabilité individuelle et de l’État de droit. Dès lors que cette distinction se brouille, ni la faute, ni la victime, ni l’injustice ne peuvent plus être nommées avec précision, fragilisant l’ensemble de l’espace public.

Notes

1. Plusieurs extraits de spectacles et de prises de parole publiques de Blanche Gardin, diffusés après le 7 octobre 2023, ont suscité de vives réactions et ont été dénoncés par de nombreux observateurs comme relevant de tropes antisémites, notamment dans la manière de désigner Israël, les Juifs ou leurs soutiens, en France comme à l’étranger.

2. Raphaël Enthoven a qualifié à plusieurs reprises La France insoumise de mouvement antisémite, notamment dans ses interventions médiatiques et ses tribunes. Michel Onfray a, de son côté, dénoncé explicitement l’antisémitisme de la gauche radicale.

3. En droit français, l’antisémitisme relève de l’incitation à la haine ou de la discrimination fondée sur l’appartenance religieuse ou ethnique, infractions prévues et sanctionnées par la loi du 29 juillet 1881 et le Code pénal.

4. Arthur a évoqué à plusieurs reprises, dans la presse et lors d’entretiens télévisés, le climat de menaces et la nécessité d’une protection policière renforcée depuis le 7 octobre, en lien avec sa judéité et son soutien affiché à Israël.

5. Amir a fait l’objet de campagnes de contestation et d’appels au boycott visant certains de ses concerts, notamment en raison de son passé en Israël et de son service militaire au sein de Tsahal, pourtant antérieur à sa carrière artistique.

6. Le metteur en scène Steve Suissa a dénoncé publiquement des formes de boycott culturel et des refus de collaboration qu’il attribue à sa judéité et à son lien supposé avec Israël, indépendamment du contenu de ses œuvres.

7. Plusieurs responsables politiques et collectifs militants ont publiquement appelé à l’exclusion d’Israël de compétitions internationales, notamment des Jeux olympiques de Paris 2024 et du concours Eurovision de la chanson, au nom de la situation à Gaza.

8. Des incidents ont été signalés à la Philharmonie de Paris, où des concerts ont été perturbés par des militants contestant la présence d’artistes ou d’institutions liées à Israël, empêchant concrètement des musiciens de se produire.

Israël et les Juifs du monde : vers une citoyenneté partagée

Depuis la création de l’État, quelque chose demeure en suspens entre Israël et les Juifs du monde. Un lien évident, tangible, traverse continents et générations, mais n’a jamais trouvé sa traduction juridique. Beaucoup de Juifs vivant en Diaspora soutiennent Israël, s’y rendent, y investissent, s’en sentent proches ; certains le défendent dans l’arène politique ou médiatique, d’autres s’y installent un temps, d’autres encore y envoient leurs enfants étudier. Le lien existe, vibrant, multiple. Et pourtant, du point de vue du droit, ceux qui ne font pas leur Alyah restent des étrangers. Israël leur garantit bien la citoyenneté s’ils en font la demande, mais celle-ci passe nécessairement par l’Alyah, tandis que l’attachement vécu sans immigration ne reçoit aucune reconnaissance juridique.

La Loi du Retour¹ ne proclame pas seulement qu’un Juif peut immigrer : elle porte l’idée d’une continuité que ni le lieu de naissance, ni la résidence, ni même les ruptures de l’histoire ne sauraient effacer. Affirmer que tout Juif peut à tout moment devenir citoyen d’Israël sans autre condition que sa judéité — entendue ici au sens large de la loi² — revient à reconnaître une appartenance constitutive. C’est admettre l’existence d’un peuple juif dispersé dans le monde et d’Israël comme son incarnation politique. La Loi du Retour ne présuppose ni détresse ni danger ; elle affirme que le peuple juif forme une unité historique par-delà les frontières.

Dans ces conditions, pourquoi la citoyenneté serait-elle réservée aux seuls candidats à l’Alyah³ ? Pourquoi ne pas reconnaître aussi ceux qui, sans immigrer, souhaitent affirmer leur appartenance au peuple juif au sens sioniste du terme ? Une citoyenneté ouverte à tous les Juifs du monde donnerait forme à un lien déjà bien réel. Elle ne contraindrait personne et ne ferait pas de la Diaspora une dépendance d’Israël. Elle offrirait un cadre juridique à une solidarité jusque-là invisible. Elle ferait entrer dans le droit ce qui vit déjà dans les faits : un peuple dispersé, tourné vers un même espace politique.

L’octroi de la citoyenneté resterait à la discrétion d’Israël. La Loi du Retour prévoit depuis l’origine des exceptions⁴ : l’État peut refuser la citoyenneté à ceux dont la conduite ou l’engagement sont incompatibles avec sa sécurité. Étendre la citoyenneté aux Juifs de la Diaspora n’obligerait donc pas Israël à accueillir ceux qui agissent contre lui, relaient sa délégitimation ou soutiennent des forces cherchant son éradication. Il s’agirait simplement de rappeler qu’aucune nation ne peut intégrer quelqu’un qui œuvre à la détruire. Toute acquisition de nationalité suppose une loyauté minimale envers la communauté politique qui accueille.

Beaucoup de Juifs, partout dans le monde, se sentent liés au destin d’Israël ; ils y participent affectivement, parfois matériellement, parfois plus directement encore. Une telle solidarité implique une responsabilité. Dans les pays où ils vivent, les Juifs ont une obligation de réserve née du fait qu’Israël demeure ontologiquement menacé. La critique, surtout lorsqu’elle émane de Juifs, peut être détournée ou instrumentalisée, au point d’alimenter des discours contestant le droit même d’Israël à l’existence. Cette réserve n’interdit ni de penser ni de débattre : elle relève d’une vigilance élémentaire.

Israël porte envers les Juifs de la Diaspora une charge considérable. Pour que la Loi du Retour ne soit pas un principe abstrait, pour que tout Juif puisse se dire qu’en cas de nécessité une terre l’attend, il faut qu’Israël soit en état de marche. Ce droit repose sur ce que les Israéliens assument au quotidien : payer des impôts, défendre les frontières, vivre sous la menace, envoyer leurs enfants au front. Le contrat moral est bilatéral, même si nul ne l’a jamais formulé. Israël garantit un refuge ; en retour, les Juifs du monde ont la responsabilité de ne pas l’affaiblir, même sous couvert de bonnes intentions. Ils sont libres de ne pas s’intéresser à Israël, libres de ne pas s’y lier. Mais s’ils se sentent partie prenante, s’ils reconnaissent Israël comme la matrice de leur identité, alors cette réserve relève du bon sens.

Étendre la citoyenneté israélienne à ceux qui la souhaitent n’impliquerait pas de leur donner prise sur la vie politique du pays. La citoyenneté deviendrait un lien d’appartenance, sans droit de vote pour les non-résidents. Elle permettrait aux Juifs de la Diaspora d’assumer une part symbolique — mais réelle — de la destinée commune, tout en préservant la souveraineté démocratique d’Israël et de ceux qui y vivent.

L’histoire montre que les vagues d’antisémitisme ressurgissent parfois brutalement, entraînant des pics d’Alyah. Israël doit alors absorber de nombreuses demandes. Offrir la citoyenneté à ceux qui la souhaitent, sans projet d’immigration immédiat, permettrait de réduire ces engorgements et de faciliter l’Alyah lorsque l’urgence l’impose.

La question de l’identité pourrait elle aussi être revisitée. La Loi du Retour ne repose pas sur des critères halakhiques⁵. Elle reconnaît les enfants et petits-enfants de Juifs, par fidélité à une histoire marquée par les persécutions. La judéité, dans le droit israélien, est donc déjà une réalité culturelle et historique. Dès lors, Israël pourrait reconnaître ceux qui, sans ascendance juive, souhaitent partager le destin du peuple juif par adhésion culturelle. Cela supposerait des institutions capables d’évaluer la sincérité et le dynamisme de cette démarche.

À cette dimension historique et politique s’ajoute une autre, plus ancienne : celle qu’évoquait Ahad Ha’am⁶. Pour lui, Israël devait devenir un centre spirituel et culturel du peuple juif, un lieu d’où rayonneraient créativité, conscience et renouveau intellectuel. Un lieu capable de nourrir la Diaspora autant qu’il en serait nourri.

Israël deviendrait ainsi le centre assumé d’un peuple dispersé. Le pays élargirait sa base humaine, renforcerait sa cohérence idéologique, clarifierait sa relation avec les Juifs du monde. Il offrirait une forme d’unité à un peuple qui ne se rassemble pas toujours physiquement, mais qui partage une histoire, une mémoire et une responsabilité. Ceux qui le souhaitent pourraient alors inscrire dans le droit que leur destin, même vécu à distance, demeure indéfectiblement lié à Israël.

Notes

  1. Loi du Retour (1950) : Loi fondamentale israélienne garantissant à tout Juif le droit d’immigrer en Israël et d’obtenir la citoyenneté.
  2. Judéité au sens de la Loi : depuis 1970, inclut les enfants et petits-enfants de Juifs, ainsi que les conjoints non juifs.
  3. Alyah : immigration en Israël ; mot hébraïque signifiant littéralement « montée ».
  4. Exceptions à la Loi du Retour : l’État peut refuser l’Alyah pour raisons de sécurité ou en cas d’activité hostile au peuple juif.
  5. Halakha / Halakhique : loi religieuse juive ; critère distinct de la définition juridique israélienne.
  6. Ahad Ha’am (Asher Ginzberg, 1856–1927) : penseur sioniste majeur, théoricien du « sionisme culturel » et de la notion d’Israël comme centre spirituel du peuple juif.

De Pharaon au maire de New York : la persistance d’un imaginaire antijuif

Depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, la place du peuple juif au sein des sociétés qu’il habite révèle leurs tensions profondes. Il ne s’agit pas d’un simple modèle anthropologique : l’antisémitisme est une construction singulière, historiquement identifiable, qui s’est attachée aux Juifs avec une persistance qu’aucune autre minorité n’a connue.

La scène initiale du Livre de l’Exode en esquisse les lignes de force, que l’on retrouvera ensuite dans le christianisme, dans l’Espagne médiévale, dans les totalitarismes du XXᵉ siècle — nazisme comme communisme — et jusque dans l’Amérique contemporaine. Comprendre cette continuité exige de revenir à la scène inaugurale, (Exode 1,8) fixée par la Torah dans l’Égypte antique, où les Hébreux, pourtant intégrés au pays, sont soudain considérés comme une menace :

 וַיָּקָם מֶלֶךְ חָדָשׁ עַל מִצְרָיִם, אֲשֶׁר לֹא יָדַע אֶת יוֹסֵף
וַיֹּאמֶר אֶל־עַמּוֹ הִנֵּה עַם בְּנֵי־יִשְׂרָאֵל רַב וְעָצוּם מִמֶּנּוּ׃
הָבָה נִתְחַכְּמָה לוֹ פֶּן־יִרְבֶּה וְהָיָה כִּי־תִקְרֶאנָה מִלְחָמָה וְנֹסַף גַּם־הוּא עַל־שֹׂנְאֵינוּ וְנִלְחַם־בָּנוּ וְעָלָה מִן־הָאָרֶץ׃

Un nouveau roi se leva sur l’Égypte, qui n’avait point connu Joseph. Il dit à son peuple : « Voyez, le peuple des enfants d’Israël est plus nombreux et plus puissant que nous. Allons, usons de ruse contre lui, de peur qu’il ne se multiplie ; et s’il survenait une guerre, il se joindrait aussi à nos ennemis, combattrait contre nous, puis sortirait du pays. »

Ce refus de « connaître Joseph » n’est pas ignorance, mais reniement : le pouvoir retranche aux Hébreux la place qu’ils avaient acquise dans l’histoire du pays. Joseph avait été le sauveur de l’Égypte ; sa mémoire est effacée pour permettre au pouvoir de se réinventer sans la trace d’une dette envers les Hébreux. Déjà se dessine un mode de regard antijuif : réécrire le passé pour rendre la présence juive illégitime, incompatible avec l’identité majoritaire. Avant même de les accuser, il faut les détacher du récit commun.

Dès lors, la perception des Hébreux se déforme. On ne les voit plus pour ce qu’ils sont, mais pour les peurs que l’on projette sur eux. L’affirmation selon laquelle ils seraient « plus nombreux et plus puissants » que les Égyptiens relève de la fabrication. Cette exagération est typique de l’imaginaire antijuif : attribuer aux Juifs un poids démesuré, une puissance occulte, une influence disproportionnée. La contradiction interne du discours pharaonique — redouter simultanément une révolte et leur départ — n’est pas fortuite. Cette incohérence deviendra une constante de la pensée antijuive : elle ne vise pas la cohérence mais la charge symbolique qui rend ces accusations politiquement efficaces.

Lorsque le christianisme se constitue comme communauté distincte du judaïsme, cette logique se transforme. Le désaccord religieux devient accusation, puis culpabilité. L’imputation de déicide ne repose pas davantage sur des faits que les craintes du pharaon : elle exprime la nécessité, pour l’Église en formation, de se démarquer de sa matrice juive. Le refus juif de reconnaître Jésus comme Messie devient le signe d’une faute métaphysique, héréditaire et impardonnable. La judéité cesse d’être une religion et devient une identité marquée par une culpabilité ontologique, qui nourrira durablement l’antijudaïsme médiéval.

Lorsque l’Espagne du XVe siècle cherche à réaffirmer son unité, elle hérite de cette pathologie. Les Juifs, anciens, intégrés, omniprésents dans la vie sociale, deviennent indésirables au moment où la monarchie veut consolider son identité chrétienne. Le soupçon théologique se joint alors à un projet d’homogénéisation : l’expulsion des Juifs en 1492 ne répond pas à une menace réelle, mais à l’impossibilité de tolérer une pluralité jugée incompatible avec le récit politique.

L’Europe du XXᵉ siècle radicalise encore cette logique. Dans l’idéologie nazie, le Juif réel disparaît derrière une figure saturée de contradictions : faible et dominateur, invisible et omniprésent, agent de dissolution et pourtant supposément parfaitement organisé. Cette incohérence est la mécanique même de l’imaginaire antisémite. Le Juif devient le condensateur des angoisses d’une société en quête d’un ennemi total.

Une autre configuration apparaît dans l’histoire du communisme. De nombreux Juifs voient dans le communisme une promesse d’émancipation et y jouent un rôle important ; Marx lui-même descend d’une famille juive. Mais cet engagement n’empêche pas que les Juifs finissent par devenir une cible privilégiée des purges communistes. L’antisémitisme n’y résulte pas d’une prétendue incompatibilité entre judaïsme et communisme : il est fabriqué pour exclure les Juifs en tant que Juifs.

L’accusation de cosmopolitisme sans racines, le soupçon visant les intellectuels juifs, les procès truqués visent moins des positions politiques que des identités. Les Juifs deviennent un point de fragilité dans des régimes obsédés par leur propre cohérence. On les accuse tour à tour d’être trop intégrés puis trop étrangers, trop révolutionnaires puis trop bourgeois. Ce balancement révèle que le problème n’est pas politique mais symbolique : le régime doit effacer, dans le Juif, une pluralité qu’il ne parvient pas à maîtriser.

Même l’Amérique contemporaine, pourtant un espace où les Juifs ont atteint une intégration remarquable, n’échappe pas à ces réactivations. Dès que les tensions s’aiguisent, des soupçons ressurgissent : influence disproportionnée, double allégeance, fantasmes d’une présence trop visible ou trop puissante.

On voit aujourd’hui se déployer à New York une parole qui reprend les ressorts anciens de l’imaginaire antijuif. Les prises de position du maire Zohran Mamdani, inscrites dans une rhétorique antisioniste, mobilisent des schémas récurrents : dénonciation d’un pouvoir supposé des Juifs, mise en cause d’une communauté perçue comme trop solidaire, idée que la présence juive ferait obstacle à un projet politique. La critique d’Israël devient le nouveau vecteur d’un fantasme antisémite. Là où le pharaon inventait un peuple menaçant pour justifier une politique de coercition, l’antisionisme fabrique l’idée d’un danger juif déplacé sur l’État d’Israël. Les termes changent, mais l’architecture du soupçon demeure : une entité juive — peuple, nation, réseau supposé — est construite comme agent d’une emprise ou d’un mal. Le discours de Mamdani réactive des catégories mentales que l’histoire n’a cessé de voir resurgir.

Ainsi, l’antisémitisme apparaît comme une mythologie tenace, capable de se réinventer sans perdre son noyau : contester la légitimité de la présence juive, exagérer son influence, puis projeter sur elle les tensions d’une société. La « question juive » n’a jamais été posée par les Juifs ; elle est formulée à leur sujet par des sociétés qui cherchent en eux l’exutoire de leurs fractures.

La persécution ne commence ni par des violences ni par des lois, mais par une fiction. Cette fiction, inaugurée dans l’Exode, amplifiée par la théologie chrétienne, instrumentalisée par les idéologies modernes et réactivée aujourd’hui encore, demeure l’un des héritages les plus redoutables de la civilisation occidentale.

Un imaginaire ne domine que tant qu’il reste invisible : une fois révélé, il se défait. Aux sociétés de répondre de leurs fractures, au lieu d’en accabler les Juifs, qui, depuis l’Exode, en ont payé le prix. Comprendre cette continuité, c’est désamorcer la haine qui vient.

Les Juifs de France face au Rassemblement National et à La France Insoumise

Il existe aujourd’hui une situation paradoxale : un parti dont l’histoire fut longtemps marquée par un antisémitisme revendiqué cherche désormais à se présenter comme le défenseur des Juifs, tandis qu’un autre, issu d’une tradition antiraciste et longtemps perçu comme un allié naturel, suscite inquiétude, incompréhension et sentiment de trahison.

D’un côté, un mouvement dont l’antisémitisme, sans toujours se constituer en doctrine, imprégnait néanmoins sa langue d’origine¹. Caroline Fourest² a largement documenté cette matrice initiale : vocabulaire codé, imaginaire nationaliste opposant les « enracinés » aux « déloyaux », dénonciation récurrente d’élites soupçonnées de travailler contre le « peuple » — autant d’éléments qui composaient un cadre discursif où les Juifs apparaissaient souvent comme figure d’altérité. Selon elle, cette culture politique ne s’efface pas par simple changement de nom ou stratégie : elle persiste sous forme de réflexes, de tonalités, parfois de décalages entre le discours de la direction et celui des sympathisants. Fourest reconnaît la volonté réelle de normalisation manifestée par Marine Le Pen, mais souligne que cette normalisation demeure fragile tant qu’aucune autocritique idéologique explicite n’a été formulée. Le RN s’est éloigné de son antisémitisme originel, mais cet héritage reste visible pour qui examine les sédiments de son imaginaire.

De l’autre, une gauche qui se voulait protectrice des minorités et contribue désormais à nourrir un climat d’hostilité envers les Juifs. Dans ce renversement, les Juifs de France se trouvent confrontés à une énigme : comment distinguer ce qui relève de la mémoire de ce qui relève du présent, ce qui demeure symbolique de ce qui devient effectif, et comment agir lorsque les repères hérités cessent d’orienter l’action ?

Cette mémoire pèse encore. Pourtant, le RN dirigé par Marine Le Pen a engagé une rupture avec cet héritage, allant jusqu’à exclure son père du parti précisément pour ses propos antisémites. Il affiche désormais un discours sans ambiguïté : solidarité avec les victimes juives, condamnation des agressions, soutien à Israël, normalisation portée par Jordan Bardella³. Aucun acte antijuif récent n’a été attribué à des militants du parti. Ce contraste — un passé lourd, un présent maîtrisé — déroute une partie de la communauté juive, car il contredit l’idée selon laquelle un parti demeure fidèle à ses origines.

Le trouble s’accentue lorsqu’on observe l’autre versant du paysage politique. Jean-Luc Mélenchon multiplie glissements, sous-entendus, refus de nommer le terrorisme islamiste⁴, et ses déclarations laissent entendre que la douleur juive serait suspecte. La confusion entretenue entre critique d’Israël et mise en cause implicite des Juifs a été relevée par le CRIF⁵, la LICRA⁶, de nombreux intellectuels et d’anciens élus LFI. Cette inquiétude a pris une dimension nouvelle depuis la plaidoirie de Richard Malka⁷, publiée sous le titre Passion antisémite¹⁴, où l’avocat rassemble les déclarations, tweets et prises de position de cadres LFI, révélant une cohérence idéologique d’une gravité particulière.

Ce que Malka reproche à LFI est d’avoir laissé s’instaurer un antisémitisme devenu moral, fondé sur une opposition fantasmée entre dominants et dominés. Il rappelle l’usage du terme « diaspora » pour désigner les Juifs français⁸, les insinuations visant Yaël Braun-Pivet, supposée « camper à Tel-Aviv »⁹, le tweet accusant les manifestants contre l’antisémitisme d’être « complices » de massacres, ou encore la qualification de l’antisémitisme de « résiduel ». Malka souligne aussi, à travers les départs de Clémentine Autain et d’Alexis Corbière¹⁰, l’absence d’empathie envers les Juifs désormais ancrée au cœur du mouvement. Ce ne sont pas des maladresses, mais un imaginaire politique cohérent : les Juifs y apparaissent comme un groupe dominant dont la souffrance ne mobilise plus de solidarité.

Cette dynamique trouve des prolongements dans le soutien apporté par LFI à des réseaux islamistes où l’antisémitisme est explicite¹¹, dans les slogans scandés lors de manifestations soutenues par le parti — slogans auxquels aucun responsable ne réagit — ou dans des témoignages rapportant que des militants demandaient à des électeurs s’ils allaient « voter pour un Juif », visant Raphaël Glucksmann. LFI ne porte donc pas un antisémitisme mémoriel — comme celui du RN d’autrefois — mais un antisémitisme actif, idéologiquement structuré, et diffusé auprès d’une jeunesse convaincue de placer son engagement sous le signe du bien.

Mais les Juifs ne sont pas confrontés uniquement à ces deux pôles. Entre eux s’étend un espace plus vaste, diffus, mais peut-être décisif : celui de l’opinion publique, de la vie culturelle, du débat universitaire et de l’État. Des artistes juifs exprimant leur soutien à Israël sont écartés de programmations ou visés par des boycotts tacites. Des étudiants juifs évoluent dans des environnements où il suffit d’être associé à Israël pour être mis en cause. Des enseignants sont marginalisés pour des propos qui, ailleurs, n’auraient suscité aucune réaction¹². L’État lui-même n’est pas antisémite, mais l’absence d’Emmanuel Macron à la marche contre l’antisémitisme de novembre 2023¹³ a été ressentie comme un signe de distance dans un moment de vulnérabilité extrême. Tout cela concourt à renforcer la solitude juive.

Dans un tel contexte, certains en viennent à réexaminer des alliances autrefois impensables. Cette reconfiguration ne concerne pas seulement des électeurs isolés : elle touche aussi des figures dont l’autorité morale est au-dessus de tout soupçon. Lorsque Serge et Beate Klarsfeld, ainsi que leur fils Arno, laissent entendre qu’il faut peut-être regarder différemment le Rassemblement national, ce n’est ni par relâchement ni par oubli, mais parce que le paysage des menaces a changé. Ces combattants infatigables, qui ont consacré leur vie à traquer les criminels nazis et à défendre la mémoire de la Shoah, n’agiraient jamais à la légère. Leur parole dit quelque chose de l’époque : les catégories morales héritées de l’après-guerre ne suffisent plus à décrire la configuration actuelle des dangers, et l’ordre des fidélités politiques traditionnelles se trouve ébranlé.

Le RN porte un antisémitisme d’origine, inscrit dans une mémoire mais tenu aujourd’hui à distance de son expression politique. LFI porte un antisémitisme présent, tangible, violent, dont les effets se manifestent dans la rue, à l’université, dans la vie quotidienne. Entre ces pôles, une pression silencieuse et oppressante. Le premier inquiète la mémoire ; le second inquiète la vie ; le troisième inquiète la possibilité même de la coexistence.

Dans une telle situation, la question de savoir si un Juif peut lever l’interdit pesant sur le RN ne peut plus être évacuée d’un revers de main. La philosophie politique impose de considérer ce qui est, non ce qui fut. Reconsidérer ses rapports avec le RN ne revient pas à effacer son histoire, mais à juger sa configuration présente. Rejeter LFI ne revient pas à renoncer à la gauche, mais à reconnaître une dérive où l’antisionisme s’est confondu avec une hostilité envers les Juifs.

L’histoire juive rappelle qu’aucune alliance politique n’est éternelle, aucune hostilité immuable. Le seul allié véritablement indéfectible demeure l’État d’Israël¹⁵, garant d’une continuité historique et d’une protection collective grâce à la Loi du Retour en cas de danger imminent. Dans le réel, les choix politiques se font pour survivre ; et l’histoire du peuple juif, longue d’épreuves et de renaissances, enseigne que la lucidité — plus que les fidélités abstraites — demeure la première condition de la sécurité.

Notes

  1. Le mouvement fondé par Jean-Marie Le Pen fut traversé par un antisémitisme structurel, sans toujours le formaliser doctrinalement.
  2. Caroline Fourest (1975–), essayiste et journaliste française.
  3. Jordan Bardella (1995–), président du RN depuis 2022.
  4. Jean-Luc Mélenchon a plusieurs fois refusé de qualifier certaines attaques d’« attentats terroristes islamistes ».
  5. CRIF : Conseil représentatif des institutions juives de France.
  6. LICRA : Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme.
  7. Richard Malka (1968–), avocat français engagé dans la défense de Charlie Hebdo et de causes liées à la liberté d’expression.
  8. Dans la tradition juive, la « diaspora » désigne la dispersion hors d’Israël ; appliqué aux Juifs français, le terme suggère une altérité.
  9. Allusion de Mélenchon visant Yaël Braun-Pivet.
  10. Deux anciens députés LFI ayant dénoncé l’évolution du mouvement.
  11. Plusieurs soutiens LFI proviennent de milieux islamistes ou islamo-compatibles.
  12. Incidents récents dans des universités françaises visant des enseignants accusés d’« israélisme ».
  13. Marche nationale contre l’antisémitisme du 12 novembre 2023.
  14. Richard Malka, Passion antisémite, d’après sa plaidoirie publiée.
  15. Par la Loi du Retour (1950), tout Juif peut obtenir la nationalité israélienne.
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