Israël entre morale et raison d’État face au chantage terroriste

L’un des dilemmes les plus persistants auxquels Israël se heurte dans sa lutte contre le terrorisme concerne le sort des criminels capturés et la portée réelle de leur incarcération. Derrière la solidité apparente d’un verdict de justice se cache une fragilité structurelle : en Israël, une condamnation d’un terroriste ne garantit pas qu’il purgera sa peine. L’expérience a montré qu’il n’est jamais entièrement soustrait au champ de bataille : sa détention n’est souvent qu’une parenthèse, un temps suspendu avant un possible retour à la violence, si un échange vient l’arracher à la prison.

Cette réalité exerce un effet corrosif. Dans la conscience collective, la prison cesse d’incarner la protection de la société ; elle devient un maillon vulnérable, exposé au chantage. Chaque libération d’otage dans le cadre d’un échange apparaît comme une concession qui réintroduit la menace dans l’espace public. Pour les soldats de Tsahal, cette tension est à la fois intime et institutionnelle : risquer sa vie pour capturer un terroriste, c’est savoir que cette capture pourrait entraîner une prise d’otages pour obtenir sa libération.

Aux débuts de l’État, une doctrine à la fois morale et stratégique s’était imposée. D’un côté, le devoir de sauver les captifs (pidyon shvuyim), hérité de la tradition juive, était tenu pour un impératif quasi sacré ; de l’autre, prévalait le principe de ne jamais négocier avec les ravisseurs. Israël voulait affirmer sa souveraineté retrouvée par l’action et non par la transaction : tout devait être tenté pour sauver les otages, sans jamais céder au chantage. Transposée à la réalité d’une guerre asymétrique, cette ligne de conduite s’est heurtée à un adversaire pour qui l’attachement d’Israël aux siens est devenu un levier stratégique.

Sous la pression de l’opinion publique, l’État a peu à peu infléchi sa position. L’affaire Gilad Shalit a constitué un tournant : un soldat détenu cinq ans échangé contre plus d’un millier de terroristes, dont beaucoup condamnés pour des crimes atroces. Parmi eux, Yahya Sinwar, futur chef du Hamas et l’un des architectes du 7 octobre. Ce précédent concentre tout le dilemme : sauver une vie, mais contribuer à un cycle de rapt et de meurtre.

Le 7 octobre a ravivé cette tension entre devoir moral et sécurité nationale. Plus de deux cent cinquante personnes furent enlevées ; certaines assassinées en captivité, d’autres libérées au prix d’accords douloureux et controversés. Chaque échange pose une double question : comment honorer l’obligation de sauver des vies sans alimenter la mécanique qui rend ce chantage possible ? Comment préserver la morale du secours sans affaiblir la sécurité collective ?

Dans un monde idéal, la perpétuité suffirait : elle neutraliserait sans tuer. Mais l’expérience israélienne montre que la prison n’est pas un sanctuaire tant que subsiste la possibilité du chantage. Lorsque les ravisseurs savent qu’un otage vaut plus qu’un verdict, l’emprisonnement devient réversible et alimente le cycle de la violence. Dès lors, il existe des situations extrêmes où la dangerosité d’un individu est telle que, s’il n’est pas neutralisé de manière létale — c’est-à-dire liquidé —, sa capture déclenchera à coup sûr une spirale d’enlèvements et de représailles.

Refuser le chantage ne peut constituer un principe absolu, mais y renoncer conduit au chaos moral. Entre l’inhumanité d’un renoncement et la faiblesse d’un compromis sans garde-fous, un équilibre démocratique doit être recherché. Cet équilibre pourrait prendre la forme d’une doctrine de neutralisation ciblée. L’élimination d’Oussama ben Laden a symbolisé cette rationalité de dissuasion létale ; transposée à des acteurs moins emblématiques, elle pourrait devenir un instrument de prévention, à condition d’être strictement encadrée sur les plans éthique et juridique.

C’est pour de tels cas, précisément circonscrits et définis par la loi, qu’il faudrait envisager un dispositif de neutralisation létale encadrée : un pouvoir exceptionnel réservé à des services spécialisés dans la lutte antiterroriste et capables de décisions sur le terrain. Cette faculté devrait être subordonnée à des critères établissant la dangerosité irréversible, l’impossibilité d’une arrestation sans risque et le respect du principe de nécessité. Le cadre légal devrait reposer sur une autorisation préalable, lorsque les circonstances le permettent, et sur un contrôle a posteriori par des organes judiciaires. Des mécanismes de traçabilité accompagneraient chaque usage de cette prérogative. L’objectif ne serait pas de légaliser l’arbitraire, mais de doter la démocratie d’un instrument de dernier recours, applicable là où le danger extrême rend la capture et la détention illusoires.

Il ne s’agit donc pas seulement de répondre au terrorisme, mais de préserver la cohérence d’un ordre moral qui refuse de se dissoudre dans la peur. Israël vit, plus qu’aucun autre État, la contradiction entre la fidélité aux vivants et la responsabilité envers les morts. Tenir ensemble l’impératif de sauver les siens et la sauvegarde de la collectivité, refuser le commerce de l’otage sans renoncer à l’action pour le libérer : c’est dans cette tension que se mesure la grandeur d’une démocratie.

Jabotinsky ou la foi dans l’Histoire

Il est des pensées qu’on croit ensevelies dans un autre temps et qui reviennent nous interroger. Dans les débats qui traversent Israël — la guerre, la sécurité, les frontières, la tenue face à l’ennemi — le nom de Jabotinsky réapparaît : souvent invoqué, rarement compris. Sa doctrine tenait en un mot : la lucidité. Aucune sécurité durable ne peut naître de la faiblesse, pensait-il, et un peuple menacé doit d’abord affermir son identité pour déjouer toute tentative d’anéantissement. La fermeté n’est pas l’antonyme de la paix, mais sa condition.

Ze’ev (Vladimir) Jabotinsky fut l’une des grandes figures du sionisme politique du XXᵉ siècle. Fondateur du courant révisionniste¹, il incarna le visage le plus volontaire, le plus intransigeant du mouvement national juif. Journaliste, romancier, orateur redoutable, homme d’action, il portait en lui une énergie ardente, une impatience devant l’Histoire. Dans un monde encore déchiré par les empires et les idéologies, il rêvait d’un peuple juif souverain, libre, parlant sa langue et tenant tête à ceux qui doutaient de son droit à exister. Rien, ni dans sa pensée ni dans son style, ne relevait du compromis : Jabotinsky voulait redonner à la judéité une existence politique.

Né à Odessa en 1880, il grandit dans un milieu juif cultivé et russifié, où dominait l’esprit européen. Journaliste, traducteur, polémiste, il s’imposa très tôt comme une voix. Son judaïsme était celui de la mémoire. Il ne croyait pas au Dieu d’Abraham, mais à la permanence du peuple juif. Pour lui, la question juive n’était pas théologique, mais nationale : non plus la Loi, mais l’Histoire ; non la promesse messianique, mais la conscience d’une continuité.

Dans La Muraille de fer (1923), son texte le plus connu, il affirmait que le sionisme n’avait nul besoin de justifications mystiques : il reposait sur le droit de tout peuple à vivre libre sur sa terre. Là où d’autres voyaient dans le retour à Sion l’accomplissement d’une promesse divine, Jabotinsky discernait un principe politique. Le sionisme, disait-il, devait être l’affirmation d’une souveraineté juive.

La Muraille de fer, dans son esprit, n’était pas une forteresse matérielle, mais une métaphore de la volonté. Les Juifs devaient se construire une position de force si solide qu’aucun ennemi ne tenterait plus de les anéantir. Ce n’était pas l’apologie de la violence, mais la reconnaissance d’une loi morale : tant que le peuple juif paraîtrait fragile, il ne serait pas respecté ; dès qu’il se montrerait indélogeable, le dialogue deviendrait possible. La force, pour Jabotinsky, n’était pas une fin : elle était la condition de la reconnaissance.

C’est là qu’il se heurta à David Ben-Gourion, son double inverse. L’un incarnait la volonté nationale, l’autre la construction sociale. Jabotinsky rêvait d’un État, Ben-Gourion d’une société. Le premier parlait de frontières et d’armée ; le second de kibboutzim et d’institutions. Leur opposition était autant morale que politique : Jabotinsky voyait dans le socialisme une atteinte à la liberté individuelle, Ben-Gourion voyait dans le nationalisme sans justice sociale un péril. L’un voulait forger le peuple par la détermination, l’autre par le travail.

Lorsque Jabotinsky fonda le Betar², Ben-Gourion y vit une dérive autoritaire ; Jabotinsky, lui, une école de courage et de discipline. Deux visages d’un même rêve, qui finirent par se compléter malgré eux : Ben-Gourion bâtit l’État que Jabotinsky avait imaginé, et Jabotinsky donna à Ben-Gourion la flamme qui manquait parfois à la raison politique.

Jabotinsky tenait la Tradition pour le socle de l’identité juive. Même le Juif le plus sceptique, pensait-il, respirait la Torah comme l’air de son enfance. Mais la Torah n’était pas pour lui un catalogue de commandements : c’était une archive nationale, un texte de mémoire et de grandeur. Il séculiarisait le sacré, transformant la religion en culture et la culture en levier politique.

Ses relations avec les milieux religieux illustrent cette tension entre héritage et rupture. Les rabbins orthodoxes virent en lui un provocateur, un rhétoricien plus qu’un homme de foi. Ils lui reprochaient de vouloir reconstruire Jérusalem sans attendre le Messie, de substituer la volonté humaine à la promesse divine. Mais pour lui, le messianisme passif relevait de la résignation. Le peuple juif devait cesser d’attendre la rédemption et se mettre à l’œuvre pour la réaliser de ses propres mains — comme si, en un écho lointain à Spinoza, il reprenait à son compte l’intuition du Traité théologico-politique, selon laquelle le peuple juif pourrait, si les circonstances l’y poussaient, retrouver un jour sa souveraineté sur sa terre.

Avec le courant du Mizrahi³, qui cherchait à concilier sionisme et religion, les désaccords furent plus nuancés. Jabotinsky respectait la foi de ses interlocuteurs, mais refusait que la Torah devienne la Constitution du futur État juif. Elle était le patrimoine d’Israël, pas son code civil. Fidélité à la tradition comme mémoire collective, rupture avec toute prétention à faire régner la Halakha⁴ sur le politique.

Dans l’éducation du Betar², il affirmait la primauté du civisme et du courage sur la piété. Les rabbins l’accusèrent de former une génération de jeunes sans Dieu ; il répondit qu’il voulait une jeunesse capable de défendre la dignité du peuple juif, non de réciter ses lamentations. Le Betar devait être une école d’honneur et de discipline, pas une yeshiva⁵.

Cependant Jabotinsky ne voulait pas la guerre avec la religion. Il la respectait, mais la jugeait impuissante à libérer la nation. Il voulait unir le peuple juif par l’action. Entre le Temple et la Cité, il choisit la Cité.

Son rêve d’État juif, qu’il n’eut pas le temps de voir naître, n’était pas celui d’une théocratie. Il concevait un État moderne, libéral, démocratique, où l’hébreu serait la langue commune. Il rejetait toute unité fondée sur la religion, tout en reconnaissant son rôle de ciment. Dans son esprit, la foi relevait de l’individu, tandis que la nation appartenait à tous.

Son influence, paradoxalement, s’étend aujourd’hui autant chez les laïcs que chez les croyants. Les mouvements issus du révisionnisme oscillent encore entre nationalisme laïc et fidélité à la tradition. Jabotinsky a laissé une doctrine du courage : celle d’un peuple qui doit se dresser. Il avait remplacé la messianité par la volonté. Il croyait en la force morale d’un peuple décidé à se prendre en main. Jabotinsky fut un homme du XXᵉ siècle, habité par une certaine idée du peuple juif.

Il mourut en exil, en 1940, loin de la terre qu’il avait rêvée libre. Son corps ne fut rapatrié qu’en 1964, lorsque Israël, devenu souverain, décida enfin d’accueillir celui qu’il avait longtemps tenu à distance. Ben-Gourion, qui s’y était d’abord opposé, salua alors « un grand patriote juif ». Ainsi, la nation qu’il avait voulue lui rendit justice. En déplaçant la foi de Dieu vers l’Histoire, Jabotinsky ne perdit pas la ferveur : il la transforma. Ce qu’il voulait, au fond, c’était que le peuple juif cesse de croire pour exister, et commence à exister pour croire à nouveau.

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  1. Courant révisionniste — Tendance du mouvement sioniste fondée par Jabotinsky dans les années 1920, prônant une ligne nationaliste ferme, la création rapide d’un État juif et une défense militaire organisée, en opposition au sionisme travailliste de Ben-Gourion.
  2. Betar — Mouvement de jeunesse fondé par Jabotinsky en 1923, destiné à former des jeunes juifs au civisme, à la discipline et à l’esprit de défense nationale. Le nom vient de l’acronyme hébreu Brit Yosef Trumpeldor (« Alliance Joseph Trumpeldor »), en hommage à un héros juif tombé en 1920.
  3. Mizrahi — Courant religieux sioniste créé au début du XXᵉ siècle, dont le nom signifie « oriental » en hébreu. Il cherchait à concilier fidélité à la tradition juive et engagement pour un État juif moderne.
  4. Halakha — Ensemble du droit religieux juif, codifiant les commandements et règles issus de la Torah et du Talmud. La Halakha régit les aspects religieux et civils de la vie quotidienne.
  5. Yeshiva — École talmudique où l’on étudie la Torah et le Talmud, souvent dans une perspective de formation religieuse intensive.

Le wokisme ou la tentation puritaine de l’Occident

Le wokisme, terme venu des campus anglo-saxons avant de se diffuser en Europe, s’est peu à peu transformé en une vision du monde totalisante. Ce mouvement, qui se voulait au départ une vigilance morale contre les discriminations, tend aujourd’hui à remodeler les fondements mêmes de la société occidentale : la liberté, la raison, la langue et même la réalité biologique. Ce n’est plus simplement une sensibilité politique, mais une véritable matrice idéologique, qui imprègne l’éducation, les médias, les arts et la politique. Sa logique repose sur une grille de lecture unique : celle de la domination. Tout rapport humain, tout discours, tout symbole y est interprété selon un schéma d’oppression et de victimisation.

Ainsi, dans les débats sur le genre et le féminisme, le wokisme a déplacé le combat pour l’égalité vers une moralisation radicale des relations entre les sexes. Le néo-féminisme wokiste tend à essentialiser les rapports de force : tout homme devient suspect de domination, toute femme est perçue comme une victime potentielle. Le dialogue se transforme en tribunal moral. Les débats autour du consentement ou du harcèlement, naguère porteurs de progrès légitimes, deviennent des procès d’intention. Un professeur peut être suspendu pour avoir cité un roman jugé sexiste, sans qu’aucune plainte n’ait été formulée. Ce n’est plus une lutte pour la liberté, mais une guerre symbolique où la culpabilité masculine est présumée et où la nuance disparaît.

La dénonciation du patriarcat est devenue, dans cette perspective, l’un des piliers du discours wokiste. Ce concept, autrefois utile pour penser les inégalités de genre, est désormais invoqué comme clé universelle d’interprétation. Le patriarcat n’est plus un phénomène historique ou social : il est présenté comme la matrice de toutes les injustices, l’ombre portée de la domination masculine sur la civilisation tout entière. Toute forme d’autorité, d’ordre ou de hiérarchie y est relue comme une survivance du pouvoir patriarcal. L’homme n’est plus seulement un partenaire social ou un père de famille : il devient le symbole de l’oppression. Ainsi, la virilité est suspecte, la galanterie méprisée, la paternité soupçonnée. Ce regard caricatural, en prétendant libérer la femme, finit par l’enfermer dans le statut éternel de victime, incapable d’exister autrement que dans la confrontation avec son prétendu oppresseur.

La question du genre trouve dans le trans-activisme son prolongement le plus radical. L’enjeu n’est plus seulement de défendre les droits des personnes trans, mais d’imposer l’idée que le sexe n’existe pas, qu’il ne serait qu’une « construction sociale ». Cette logique conduit à nier le réel biologique au profit d’une identité déclarative, fluctuante et subjective. Le langage lui-même est remodelé pour refléter cette idéologie : on parle désormais de « personnes enceintes » plutôt que de « femmes enceintes », de « parents qui accouchent » au lieu de « mères ». Ceux qui contestent ce lexique militant sont accusés de transphobie, comme cette écrivaine exclue d’un festival pour avoir rappelé que le sexe biologique reste une réalité scientifique. Sous couvert d’inclusion, on aboutit à une forme d’effacement du féminin réel.

Cette confusion se propage aujourd’hui jusque dans l’éducation. Dès l’école primaire, des programmes invitent les enfants à « explorer leur identité de genre » indépendamment de leur sexe biologique. Certains établissements encouragent les élèves à choisir un prénom neutre ou du sexe opposé, demandant aux enseignants de s’y conformer, parfois sans en informer les parents. Ce glissement, qui prétend offrir une liberté, désoriente des enfants encore en construction, incapables de mesurer la portée d’un tel questionnement. L’école, lieu de transmission et de stabilité, devient le théâtre d’une expérimentation psychologique où l’identité n’est plus un héritage mais une invention quotidienne. On demande à des enfants de six ou sept ans de se définir selon une sensibilité qu’ils n’ont pas encore formée, au risque d’entretenir une confusion durable entre le ressenti et le réel.

Plus inquiétante encore est la manière dont cette idéologie s’invite dans le champ médical. Dans plusieurs pays occidentaux, des adolescents se voient proposer, parfois très tôt, des traitements hormonaux pour bloquer la puberté, ou même des opérations chirurgicales irréversibles de réassignation sexuelle. Sous le prétexte d’un « accompagnement bienveillant », on transforme en choix définitif une souffrance souvent passagère. De nombreux médecins et psychologues alertent sur les conséquences physiques et psychiques de ces décisions précipitées. Des jeunes adultes témoignent aujourd’hui de leur regret et de leur sentiment d’avoir été instrumentalisés au nom d’une idéologie qui les a encouragés à mutiler leur corps avant même de se connaître eux-mêmes. Ce qui devait être une démarche de tolérance devient alors une forme de maltraitance intellectuelle et morale, où la compassion se mue en conformisme idéologique.

Cette tendance à tout réinterpréter selon le prisme identitaire s’étend à la question raciale. Le wokisme s’enracine dans la dénonciation du « racisme systémique » et du « privilège blanc ». Mais cette critique, au lieu de libérer, engendre une vision racialisée du monde : l’appartenance ethnique devient le critère moral suprême. Être « blanc » équivaut à porter la marque d’une faute historique, tandis qu’être « racisé » confère une vertu liée à la souffrance. On glisse alors vers une inversion du racisme, où la couleur de peau détermine la valeur morale des individus. Dans certaines universités, on organise même des ateliers « réservés aux personnes racisées », excluant les étudiants blancs au nom de l’inclusivité. Ainsi, l’idéologie qui prétendait abolir la race la réinstalle au cœur du jugement moral.

Le même glissement s’observe dans le rapport à la nature. Le néo-écologisme, influencé par le wokisme, a troqué la défense du vivant contre une culpabilisation permanente de l’humain, surtout occidental. Il ne s’agit plus de protéger la nature, mais de condamner la civilisation. L’homme y est vu comme une faute, la technique comme une souillure. Dans ce discours apocalyptique, la nuance s’efface : on ne distingue plus entre le gaspillage et l’usage responsable, mais entre les « coupables » et les « vertueux ». Certains mouvements exigent l’interdiction totale des voyages en avion, y compris pour des raisons humanitaires, au nom d’une pureté écologique. Ce n’est plus une écologie du soin, mais une écologie de la honte.

Ce moralisme s’étend jusque dans la mémoire. Sous couvert d’antiracisme, l’antisémitisme ressurgit, dissimulé derrière l’antisionisme radical. Les Juifs sont assimilés aux « dominants » en raison de leur lien supposé avec l’État d’Israël, accusé d’« oppression coloniale ». Le wokisme renverse la mémoire : il nie la Shoah et redésigne le Juif comme symbole du pouvoir injuste. Dans certaines manifestations propalestiniennes, des slogans ouvertement hostiles aux Juifs refont surface, justifiés au nom d’un discours « anticolonial ». Ce retour du préjugé le plus ancien, sous couvert de justice, illustre combien l’idéologie wokiste se nourrit de la confusion morale.

Mais c’est sans doute dans le langage que le wokisme déploie son influence la plus profonde. Changer les mots, c’est changer la réalité. Le nouveau jargon inclusif prétend embrasser toutes les sensibilités, mais il déshumanise. Il fragmente la langue, la prive de sa musique, et la transforme en champ de surveillance morale. Un éditeur remplace dans un roman classique le mot « nègre » par « esclave », croyant effacer le passé. Or, en effaçant les mots, on efface la mémoire. Ce n’est pas une libération du langage, mais sa mise sous tutelle.

Les universités et les institutions culturelles sont devenues les laboratoires privilégiés de cette morale identitaire. La « cancel culture » (culture de l’annulation), les « safe spaces » (espaces sécurisés) et les « trigger warnings » (avertissements de contenu) y imposent une nouvelle orthodoxie. Ce qui devait être un lieu de liberté critique devient un espace de fragilité morale. La recherche s’y plie aux injonctions émotionnelles : un conférencier peut être annulé non pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il pourrait susciter. Une conférence sur la liberté académique est jugée « offensante » avant même d’avoir eu lieu. Le savoir n’est plus un débat, mais une validation affective.

Dans ce climat, la victimisation devient une norme sociale. Celui qui se déclare offensé se voit accorder le statut de juge. La discussion ne porte plus sur la vérité ou la fausseté d’un propos, mais sur le degré de blessure ressentie. Cette culture de la plainte, omniprésente sur les réseaux sociaux, étouffe la maturité morale. Une simple maladresse verbale peut déclencher une tempête d’indignation et des excuses publiques imposées. Le conflit d’idées cède la place à la hiérarchie des douleurs.

Ce rapport émotionnel au monde s’étend jusqu’à l’histoire. Le wokisme ne se contente pas d’analyser le passé, il veut le purifier. Statues abattues, textes réécrits, héros effacés : la mémoire devient un terrain de moralisation. Dans plusieurs universités, des auteurs comme Voltaire ou Churchill sont retirés des programmes, non pour leurs idées, mais pour leurs anachronismes supposés. Cette volonté d’assainir le passé conduit à une amnésie collective : l’histoire n’est plus transmise, mais corrigée selon les critères du présent.

Ce processus de purification morale s’accompagne, paradoxalement, d’un accroissement de la violence. À mesure que le wokisme s’impose, la société se polarise. Des manifestations dégénèrent, des conférences sont empêchées, des journalistes agressés pour avoir exprimé une opinion jugée « déviante ». Des groupes militants s’autorisent à faire taire, au nom du bien, toute voix dissidente. La peur s’installe dans les universités, dans les médias, dans la vie publique. Ce climat d’intimidation engendre une autocensure généralisée : on ne pense plus librement, on s’excuse d’exister. La vertu devient menace, et la justice, prétexte à la coercition.

Au terme de cette évolution, le wokisme prend la forme d’un moralisme politique. Il a ses dogmes, ses péchés — racisme, sexisme, transphobie —, ses rituels — excuses publiques —, ses excommunications — cancel (annulation). C’est une religion séculière, sans transcendance, mais avec une foi inébranlable dans la pureté morale. La vérité y cède la place à la vertu, la liberté à la peur. Un responsable politique peut être contraint de démissionner pour une phrase ironique prononcée dix ans plus tôt. L’idéologie du bien absolu, comme toutes les religions sans pardon, finit par produire la terreur douce de la conformité.

Ainsi se dessine un paradoxe : au nom de la justice, le wokisme fragilise la liberté ; au nom de la diversité, il uniformise la pensée ; au nom de la bienveillance, il réinstalle la peur. Ce qui était né d’une aspiration légitime à l’égalité devient une mécanique de soupçon et de censure. Le combat moral s’est mué en croisade puritaine, où la nuance est suspecte et la contradiction coupable. Ce n’est plus la société qui cherche la vérité, mais la morale qui dicte ce qu’il faut penser. Et derrière cette morale, sous ses airs d’idéalisme bienveillant, se profile une inquiétante tentation : celle d’une société sans pardon, où l’on ne débat plus, où l’on ne comprend plus, où l’on ne pense plus.

Israël et la flottille de la haine

Depuis plusieurs mois, des navires affrétés par des organisations militantes tentent de forcer par la mer l’accès à la bande de Gaza. Leurs promoteurs parlent de « missions humanitaires ». En réalité, ces flottilles, réunies sous la bannière du mouvement Freedom Flotilla, relèvent d’une stratégie politique claire : briser le blocus maritime imposé par Israël et mettre l’État hébreu en accusation sur la scène médiatique.

Les bateaux partent d’Italie, de Grèce ou de Turquie. Ils transportent du matériel médical, quelques denrées symboliques, mais surtout des militants : parlementaires, journalistes, médecins, activistes issus d’ONG ou de mouvances écologistes radicales. Tous poursuivent le même but — atteindre Gaza pour y déposer quelques colis et dénoncer ce qu’ils qualifient de siège « illégal et inhumain ». À chaque tentative, la marine israélienne intercepte les navires avant leur entrée dans les eaux territoriales de Gaza. Les commandos, opérant dans le cadre d’un blocus reconnu comme légal, remorquent les bâtiments vers Ashdod, procèdent au débarquement, à l’identification, à l’interrogatoire, puis à l’expulsion des passagers.

Les militants, eux, racontent autre chose : cellules surpeuplées, hygiène déplorable, manque d’eau potable, nourriture avariée, privation de sommeil, humiliations. Ces récits, relayés sur les réseaux et dans la presse, alimentent la rhétorique d’une répression brutale. Mais l’humanitaire, ici, n’est qu’un décor. Les cargaisons sont dérisoires ; le véritable objectif est de provoquer, d’obliger Israël à endosser le rôle attendu de lui. L’image du petit bateau affrontant la grande armée est puissante : chaque interception devient un fragment de récit prêt à être diffusé, commenté, exalté.

Derrière le vernis moral, beaucoup de ces groupes entretiennent des liens plus ou moins directs avec le Hamas. Ce qui inquiète, c’est la portée symbolique de ces convois : légitimer, sous couvert d’humanisme, une organisation dont l’objectif déclaré est la destruction d’Israël.

Dans cette logique, les militants ne sont pas de simples désobéissants civils : ils participent d’une entreprise de délégitimation. Leur geste sert un récit global, celui d’un Israël oppresseur et d’un Gaza martyr. Être arrêté dans ce contexte, ce n’est pas subir une répression : c’est répondre de sa participation à une opération politique d’allégeance à une entité terroriste.

Reste la question du traitement des détenus. Israël est un État de droit ; s’il y a eu abus, ils doivent être documentés et sanctionnés. Mais les accusations demeurent vagues, invérifiables. Il est possible que certains soldats aient fait preuve de dureté — rien d’étonnant dans un pays encore meurtri par le 7 octobre, où la peur et la lassitude se mêlent à la vigilance. Ces hommes et ces femmes vivent dans une guerre sans fin, où chaque geste compte, où chaque faiblesse peut tuer.

Ces flottilles, en vérité, sont des dispositifs de propagande. Tout y est pensé : le départ des ports européens, les drapeaux, les visages indignés, les slogans, les adieux devant les caméras. Peu importe qu’ils soient financés, encadrés, manipulés : ils apparaîtront toujours comme faibles. Israël, lui, restera le fort — donc le coupable. Même lorsqu’il agit avec retenue, il suffit qu’il agisse pour nourrir l’indignation. Dans cette guerre de perception, les faits ne pèsent plus rien.

Chaque image de cellule, chaque témoignage devient signe et preuve à la fois. Le récit militant se présente comme celui d’une victime absolue. C’est là le paradoxe des démocraties en guerre : elles se jugent selon des critères moraux que leurs ennemis ignorent. Ces flottilles ne sont pas des gestes humanitaires, mais des performances idéologiques. Elles rejouent sans fin la fable du fort et du faible, de la pureté morale contre la puissance matérielle.

Israël est pris au piège : ne pas intercepter, c’est laisser violer un blocus conçu pour contenir le Hamas ; intercepter, c’est offrir le spectacle attendu. Dans cette guerre sans champ de bataille, Israël perd en agissant et perd davantage encore s’il ne fait rien. L’un combat pour sa survie, l’autre pour son image. L’un défend des frontières, l’autre des symboles. Ces flottilles ne cherchent pas à secourir Gaza, mais à condamner Israël devant le tribunal du monde. Chaque arrestation devient parabole, chaque expulsion un chapitre d’un récit déjà écrit. La réussite de la propagande tient dans son art de raconter l’histoire de telle manière qu’aucun fait ne puisse plus la contredire.

Face au Hamas, Israël a le droit — et le devoir — de contrôler ce qui entre à Gaza. Ces interceptions relèvent de la légitime défense : elles empêchent qu’une brèche ne s’ouvre dans le dispositif de sécurité. Mais elles incarnent aussi une légitime défense morale : celle d’un pays sommé de se justifier d’exister, de se protéger, de survivre sans cesser d’être jugé. Dans cette guerre où les roquettes côtoient les caméras, Israël affronte un adversaire qui ne cherche pas la victoire militaire, mais la victoire narrative. Dans ce théâtre inversé, le bourreau devient celui qui se défend, la victime celle qui provoque. Être fort, c’est être coupable.

Ce que ces flottilles révèlent, au fond, ce n’est pas seulement la haine d’Israël, mais la fragilité du vrai dans un monde saturé d’images. Là où la mise en scène tient lieu de justice, la vérité finit toujours par couler à pic.

Robert Badinter, la justice et ses ombres

La République a fait entrer Robert Badinter au Panthéon. Sous la coupole du temple laïque, l’émotion fut unanime. L’homme qui avait aboli la peine de mort rejoignait les figures tutélaires de la conscience républicaine. La France honorait un juste. Mais derrière la ferveur, une question se posait : que célèbre vraiment la République lorsqu’elle rend les siens à la mémoire nationale ? Et comment le fait-elle ?

Il arrive que la République, lorsqu’elle veut honorer, se fabrique des saints. L’entrée de Badinter au Panthéon s’inscrit dans cette tradition de la sanctification laïque, où la reconnaissance publique se confond avec la célébration d’une vertu devenue exemplaire.

Tout, dans la cérémonie, relevait du rite et de l’unanimité : les drapeaux, les visages graves, les voix d’enfants, les discours réglés, l’émotion contenue. La République s’y contemplait elle-même, se rassurait de sa fidélité à ses idéaux en se rassemblant autour d’un homme supposé incarner le Bien.

Mais cette unanimité interroge. Lors des funérailles de Badinter, puis lors de sa panthéonisation, sa veuve, Élisabeth Badinter, a souhaité qu’aucun représentant de la France insoumise ni du Rassemblement national ne soit invité. Ce vœu, éminemment personnel et respectable, traduisait une fidélité à ses convictions.

Or, dès lors que la reconnaissance devient celle de la République, on ne peut plus en accepter les exclusions. En s’associant à cette volonté, l’État a pris le risque d’entériner une division politique qu’il prétend dépasser.

On peut d’ailleurs penser qu’Élisabeth Badinter, personnalité d’une grande stature intellectuelle — écrivaine, philosophe, héritière d’une pensée libre et rigoureuse — aurait peut-être accepté de renoncer à ce souhait au nom d’un principe plus universel. Mais le plus significatif n’est pas tant ce vœu que la manière dont l’État s’en est emparé : il l’a transformé en geste politique, relayant la doxa dominante et faisant de cette exclusion un signe de vertu plus qu’un acte de mémoire.

L’État aurait dû, au nom même de l’idéal républicain qu’il incarne, poser une condition claire : ou bien la cérémonie est nationale, et donc ouverte à tous les représentants de la nation, ou bien elle est privée, relevant du seul deuil familial — à l’image de ce que le général de Gaulle voulut pour ses propres funérailles, dans la simplicité et l’intimité de Colombey-les-Deux-Églises.

En honorant la mémoire d’un homme qui incarnait la justice et la dignité humaine, l’État a voulu rassembler. Mais en acceptant l’exclusion d’une partie du champ politique, il a révélé la difficulté croissante de parler au nom de tous. Car la République, en voulant se célébrer dans l’unité, se heurte parfois à ce paradoxe : comment rendre justice à la conscience sans restreindre le cercle de ceux qui peuvent y participer ?

En abolissant la peine de mort, Badinter avait accompli un geste d’une intensité exceptionnelle, qui dépassait le droit pour atteindre la conscience. En 1981, lorsqu’il monta à la tribune de l’Assemblée nationale pour défendre son projet, une majorité de citoyens demeurait favorable à la peine capitale. Mais Badinter parlait au nom d’une autre idée de la justice. Il ne plaidait pas pour le pardon, mais pour la civilisation. Il ne niait pas la faute, mais rejetait la vengeance. L’abolition de la peine de mort ne fut pas seulement une réforme, mais un acte de foi.

Ce que l’unanimité d’aujourd’hui tend à effacer, c’est la complexité de la trajectoire de Badinter. Sa mémoire est devenue lisse. On célèbre la vertu, on oublie les circonstances. On retient l’icône, on perd l’homme. La République a toujours aimé ces figures qui lui permettent de se raconter qu’elle reste fidèle à son idéal. Mais cette fidélité risque d’éteindre la pensée critique.

L’humanisme de Badinter fut sincère, exigeant, forgé dans l’expérience du mal absolu. Son père fut arrêté par la police française, déporté par les nazis, assassiné à Sobibor. De cette blessure naquit la conviction que la dignité humaine devait servir de rempart à la barbarie. Il croyait à la rédemption, à la possibilité de sauver plutôt que de condamner, à la force éducative du droit. Il pensait que la justice devait tendre la main avant de brandir le glaive. Mais cette vision se fit doctrine. À force de vouloir comprendre le criminel, on risquait d’oublier la victime ; à force de vouloir réhabiliter, on finissait par affaiblir le lien entre faute et responsabilité. Ce glissement n’est pas l’œuvre d’un seul homme, mais Badinter en a fixé les contours.

Cette tension entre la morale et le réel, entre l’exigence de pureté et le compromis politique, se retrouve dans son compagnonnage avec François Mitterrand. Celui-ci donna à Badinter le pouvoir d’agir ; Badinter offrit à Mitterrand la légitimité que le pouvoir seul ne donne jamais. Mais cette loyauté n’était pas sans ombre. Le président socialiste portait un passé que la République mit longtemps à regarder en face : un engagement au service de Vichy, la Francisque, signe d’allégeance à Pétain, son amitié avec René Bousquet, organisateur de la rafle du Vél’ d’Hiv. Badinter ne pouvait l’ignorer, lui dont la famille avait connu la Shoah. Peut-être vit-il dans son silence un devoir, mais il eut le goût d’une abdication. L’homme du droit s’abstint de juger l’homme du pouvoir.

Ce paradoxe éclata au grand jour lors de la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv, en 1992. François Mitterrand, refusant de reconnaître la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs, fut hué par une partie de l’assistance. Badinter, indigné, se retourna vers la foule et cria : « Taisez-vous ! Vous m’avez fait honte. Les morts vous écoutent. » Il défendait ce qu’il croyait être la dignité des morts, mais faisait taire la colère des vivants. Dans son esprit, la morale commandait le silence, mais pour beaucoup, elle y perdit sa voix. Ce moment dit la tension qui l’habitait : celle d’un homme pour qui la conscience devait parler depuis le sommet, non depuis le peuple.

Badinter appartenait à une élite intellectuelle et économique persuadée d’incarner le bien commun. Il devait tout à son talent et à son travail, mais évoluait dans le monde des hautes sphères où se mêlent pouvoir, culture et argent. Son union avec Élisabeth Badinter l’avait introduit dans un univers où la liberté de penser cohabitait avec l’aisance matérielle. À mesure que cette élite affirmait parler au nom de la justice, une partie du peuple se sentait délaissée, méprisée, étrangère à ce langage. La gauche perdait le contact avec ceux qu’elle prétendait défendre. Cette fracture, que l’on mesure aujourd’hui dans la défiance généralisée envers les institutions, s’est ouverte dans ces années-là.

Rendre justice à Badinter ne consiste pas à effacer ces contradictions. Sa vie illustre la foi dans le progrès, la conviction que la dignité peut servir de loi, mais aussi la tentation de transformer cette foi en dogme.

Badinter fut à la fois le dernier grand humaniste et le premier saint républicain. Sa grandeur nous rappelle que la vertu n’a de sens que si elle demeure vivante, exposée au débat. Ce serait lui rendre justice que de le reconnaître non comme une icône, mais comme un homme de conscience — donc d’exigence et de contradictions. Badinter aura incarné la foi dans la justice, et la tentation de la foi dans la République elle-même.

Deux inconsciences sur France Télévision

Il y a quelques jours, sur un plateau de télévision, deux voix s’élèvent pour parler du 7 octobre, deux ans après le massacre. Le ton est grave, les mots sont mesurés, comme si parler clair était devenu un risque.

La première voix, émue, évoque la souffrance palestinienne. Elle récite une prière de Yom Kippour réécrite par un rabbin américain qui, au lieu de confesser des fautes comme le veut la tradition, demande pardon pour les crimes qu’Israël aurait commis contre les Palestiniens. Sous les apparences de la compassion, c’est un renversement : la victime s’accuse de sa survie. La liturgie devient aveu.

L’autre voix, plus contenue, parle d’un Israël en perte d’âme. Elle redoute qu’à force de se défendre, le peuple ne se perde lui-même. Deux voix, deux sensibilités, mais une même inquiétude : celle d’une morale qui ne sait plus comment rester pure face à la violence. Elles croient défendre la justice, mais glissent vers la confusion : le coupable devient celui qui agit, la faute — celle de la légitime défense.

Ce renversement est le fruit d’une fatigue intellectuelle. L’Occident, hanté par ses crimes, ne supporte plus l’idée que la justice puisse encore passer par la puissance. Il rêve d’une éthique sans pouvoir, d’une pureté sans responsabilité. Autrefois, la force servait la justice ; aujourd’hui, elle en est la négation. Le mal ne réside plus dans ce qu’on fait, mais dans ce qu’on est capable de faire.

Dans cette prière de Kippour réinventée, la victime demande pardon d’exister. Sous couvert de compassion, le rabbin y remplace la rigueur juive du repentir par la douceur chrétienne du pardon sans limites. Il ne s’adresse plus à Dieu, mais au monde ; il cherche non le pardon, mais l’approbation du regard occidental. L’émotion a pris la place du discernement, et la charité celle de la justice. Ainsi, la compassion dévoyée finit par perdre le sens du réel.

La seconde voix croit se sauver par le scrupule. Elle rejette les mots trop lourds — « barbarie », « génocide » — appliqués à Israël, sentant confusément qu’ils sont abusifs. Mais tout en refusant ces excès, elle demeure mal à l’aise devant la guerre elle-même, comme si la défense portait en elle sa propre condamnation. Ce scrupule devient fuite dès qu’il doute du bien-fondé de la riposte.

Malgré leurs différences, les deux voix se rejoignent : il n’y aurait plus ni coupables ni innocents, mais deux camps symétriques, également fautifs, également souffrants. La guerre devient parabole, le crime tragédie, la responsabilité se dissout dans la douleur.

Ce relativisme, sous couvert de lucidité, abolit la justice au nom de la compassion. Le monde ne se divise plus entre le juste et l’injuste, mais entre ceux qui crient le plus fort. Ainsi revient une vieille tentation européenne : celle du pacifisme d’avant-guerre, qui préférait la paix des consciences à la défense des vivants. On voulait épargner le monde, on l’a livré.

Le 7 octobre a tout fait basculer. Ce jour-là, ce ne fut pas un conflit de plus, mais un dévoilement. Ce n’était pas une bataille : c’était une volonté d’extermination. La barbarie a parlé sa langue, sans détour ni masque. Dès lors, parler de « solution politique », c’est refuser de voir ce que le monde a vu.

Les deux voix se retrouvent dans une même croyance : celle qu’un « État palestinien » serait la clé de la paix. C’est la foi molle des inconsciences, quand la parole se croit performative. Dire « deux États » tient lieu d’action, comme si la formule suffisait à transformer le réel. Mais cette idée, devenue mantra, est une complaisance envers la violence : elle offre à la sauvagerie le bénéfice du doute, voire la récompense du crime.

L’idée d’un « État palestinien » n’a pas de sens. Ce n’est pas une promesse de paix, mais une récompense donnée à la haine. Reconnaître un tel État reviendrait à donner forme politique à la monstruosité du 7 octobre, à légitimer par le droit ce que la haine a voulu par le sang. Ce serait la rétribution symbolique d’une tentative d’extermination.

L’État palestinien existe déjà : il s’appelle la Jordanie, issue de la matrice historique du Mandat britannique sur la Palestine. Contester cette évidence, c’est refuser de comprendre que cette guerre n’est pas un différend territorial, mais une guerre de civilisation — que l’Europe, obstinément, ne veut pas voir.

L’une des voix s’est émue d’avoir entendu un intellectuel affirmer qu’« il n’y a pas d’innocents à Gaza ». La phrase, isolée, heurte — et il est vrai qu’aucune conscience ne peut nier l’innocence d’un enfant. Mais encore faut-il entendre ce qu’elle signifie. Elle ne juge pas des individus, mais d’un climat moral, d’une complicité diffuse, d’un consentement collectif au mal. À Gaza, la responsabilité ne vient pas seulement du Hamas, mais d’une culture qui enseigne la haine, exalte le meurtre, et aspiré à la disparition d’Israël.

Les enfants de Gaza ne sont coupables de rien. Mais l’immense majorité des adultes, élevés dans la glorification de la mort, partage l’hostilité viscérale à Israël et aux Juifs. Cette foule a participé aux massacres du 7 octobre ; d’autres, en liesse, ont salué les tueurs. On ne peut pas faire comme si cela n’existait pas — même s’il y eut, comme toujours, des exceptions, et même des Justes. La société de Gaza n’a pas été victime d’une guerre inique : elle fut complice d’un carnage.

La crainte d’être injuste est devenue la passion dominante de l’Europe contemporaine. Marquée par la mémoire — la colonisation, la Shoah, la domination — elle veut expier tout ce qu’elle fut, réparer tout ce qu’elle croit avoir brisé, quitte à s’effacer pour n’être plus jamais coupable.

Ces deux voix, nul doute, sont attachées à Israël. Mais leurs paroles, dans le tumulte d’aujourd’hui, confortent la haine des Juifs. Elles donnent à la critique d’Israël une légitimité morale que d’autres s’empressent d’usurper. Les Juifs qui se disent sionistes, comme ces deux voix, vivent protégés par ceux qui, en Israël, veillent, se battent et tombent pour que d’autres puissent exister.

Ce débat révèle la lassitude d’une civilisation qui doute de ce qu’elle sait et confond la nuance avec l’indécision. Une morale qui ne choisit pas finit toujours par servir les forces les plus cyniques. Le jour où l’Occident cessera d’avoir peur de nommer le mal, il retrouvera ce qu’il croyait défendre : la justice.

Du compagnonnage nazi au palestinisme de l’extrême gauche

Entre les années 1930 et notre présent, une continuité se dessine : celle des idéologies qui transforment la politique en religion. Hier comme aujourd’hui, certaines causes prétendent purifier le monde en désignant un ennemi absolu. Le nazisme, au nom de la race, et le palestinisme, au nom de la justice, procèdent d’une même logique : faire du mal une entité unique, du combat une croisade, et du réel un champ de foi.

Entre ces deux moments, les formes ont changé, mais la mécanique demeure. Dans l’Europe des années 1930, la crise, la peur du communisme et le déclin des démocraties ont conduit des mouvements divers à chercher dans le nazisme une vérité d’ordre et de salut. Aujourd’hui, l’extrême gauche, en France comme ailleurs, retrouve sous d’autres drapeaux cette tentation d’absolu : celle d’une politique qui se sacralise jusqu’à devenir croyance.

Dans l’Europe de ces années-là, la crise économique, le traumatisme de la Grande Guerre et la peur du communisme nourrissent un désenchantement politique. Les démocraties paraissent fragiles, les régimes parlementaires impuissants, et beaucoup cherchent dans des doctrines d’ordre une issue à la confusion du monde. Le nazisme s’impose alors comme une force d’attraction bien au-delà de l’Allemagne : il promet la discipline, la foi et le sens.

En France, cette fascination prend la forme du régime de Vichy, né de la défaite de 1940. Le maréchal Pétain prétend « refonder » la nation par la Révolution nationale, exaltant le travail, la famille et la patrie. Mais cette ambition de redressement se confond vite avec la soumission à l’occupant : l’État met son administration et sa police à son service. Autour du pouvoir, d’anciens socialistes comme Jacques Doriot ou Marcel Déat, séduits par la puissance allemande et le mythe d’une refondation nationale, glissent vers le fascisme. La Milice de Joseph Darnand incarne, jusqu’à la caricature, cette adhésion au pire : la collaboration transformée en croisade.

En Belgique, Léon Degrelle et le mouvement rexiste, comme le VNV flamand, s’alignent sur l’idéologie hitlérienne au nom de l’anti-libéralisme. Aux Pays-Bas, Anton Mussert, chef du NSB, prête son concours à l’occupant en lui offrant une façade nationale. En Norvège, Vidkun Quisling fait de la trahison une politique d’État. En Europe centrale et orientale, les Croix-Fléchées hongroises, l’Ustaša croate et la Garde de Fer roumaine participent de la même fascination pour un ordre censé purifier la nation. Dans toutes ces expériences, le nazisme se présente comme une offre de sens : une explication globale du monde, une promesse de rédemption politique dans un univers désorienté.

Cette dynamique traduit un déplacement plus profond : la substitution de la cause à la politique. Là où le débat devient suspect, la croyance s’impose ; là où la complexité inquiète, la promesse de pureté attire. Le nazisme se présente comme un système de foi complet, offrant à chacun une place dans un salut collectif. L’antisémitisme en est le centre de gravité : il désigne un mal à l’origine de tous les désordres et donne à la haine une fonction d’unification. Le Juif, devenu figure de la corruption universelle, concentre les peurs et permet de transformer la violence en devoir.

L’extrême gauche contemporaine, notamment le mouvement politique La France Insoumise, s’est alignée sur une idéologie qui lui sert de boussole symbolique : le palestinisme. Celui-ci ne relève pas d’une solidarité avec un peuple en lutte, mais d’un système de représentation hérité du tiers-mondisme, de l’islamisme et du postcolonialisme. L’extrême gauche a transféré son imaginaire révolutionnaire de la lutte des classes vers celle des peuples dominés. Le prolétariat industriel d’hier a été remplacé par les victimes de l’Occident : migrants, minorités, colonisés. La structure est restée la même — un monde divisé entre oppresseurs et opprimés — mais la scène a changé.

C’est dans ce cadre que le palestinisme a acquis un statut particulier. Il fonctionne comme un symbole total, un mythe de substitution à la révolution perdue. Il concentre à la fois la mémoire anticoloniale, la critique de l’Occident et le rêve d’un renversement moral du monde. Dans cet imaginaire, Israël incarne la figure du coupable absolu : État moderne, occidental, capitaliste, soutenu par les États-Unis et associé au peuple juif. La France Insoumise en a fait un axe central de sa posture internationale. Ses dirigeants ont multiplié les ambiguïtés sur le Hamas, refusant d’en reconnaître la nature terroriste et préférant évoquer la « résistance » d’un peuple sous occupation. Derrière cette rhétorique s’installe une grille de lecture où la violence devient légitime dès lors qu’elle s’exerce au nom de la justice.

Ce n’est pas tant dans les slogans que se manifeste cette dérive que dans le langage lui-même. L’effacement du mot « terrorisme » après le 7 octobre, la mise en doute des témoignages israéliens ou le renvoi dos à dos des bourreaux et des victimes relèvent d’une inversion de la responsabilité. Sous couvert d’équilibre, ce discours reprend de vieux réflexes : relativiser la haine, minimiser la souffrance juive, suggérer que la victime reste, d’une manière ou d’une autre, coupable de ce qu’elle subit. Cet antisémitisme de conséquence s’installe par paresse intellectuelle et confort idéologique.

Aux États-Unis, cette logique trouve son équivalent dans le mouvement woke. Né dans les universités, il a transformé la politique en mode de pensée. Le monde n’y est plus lu à travers les classes ou les intérêts, mais selon la dialectique du privilège et de la victime. La justice devient inclusion, l’égalité devient réparation, la liberté devient reconnaissance. Ce moralisme de la faute et de la pureté produit les mêmes effets qu’hier : il fabrique des coupables. Et dans cette logique de pureté idéologique, le Juif, perçu comme blanc, occidental et assimilé à Israël, devient paradoxalement suspect. L’antisionisme sert alors de refuge légitime à un vieil imaginaire de rejet.

La France Insoumise a puisé dans ce vocabulaire venu d’outre-Atlantique. Les notions de « racisme systémique », de « colonisation intérieure » ou de « racisme d’État » en traduisent l’influence. Mais à mesure que le langage s’en imprègne, la pensée se fige. L’histoire devient un tribunal, la nuance une trahison. L’Occident y incarne la faute, Israël la persévérance du mal, et la politique se réduit à une liturgie de la bonne conscience.

Ce discours ne se limite pas à la critique d’un État : il fabrique un imaginaire. Le conflit israélo-palestinien devient une parabole purificatrice, et le Juif, sous sa forme étatique, une figure d’obstacle. L’antisémitisme y trouve une légitimité nouvelle, d’autant plus redoutable qu’elle se croit juste.

Les ressemblances entre nazisme et palestinisme islamiste ne tiennent pas aux circonstances, mais à la structure. Dans les deux cas, l’antisémitisme n’est pas un effet secondaire : il est fondateur. Le nazisme fondait la haine du Juif sur une loi de nature, le palestinisme sur une loi divine. L’un et l’autre confèrent à la destruction du Juif une légitimité supérieure — biologique chez les uns, religieuse chez les autres. Dans les deux cas, la haine devient devoir sacré, instrument de purification, promesse d’un monde délivré.

Tous deux partagent également une vocation universaliste. Le nazisme rêvait d’un Reich de mille ans, d’un ordre racial mondial ; le palestinisme, adossé au djihadisme, aspire à une souveraineté planétaire. Le grand mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini, allié d’Hitler, appelait à tuer les Juifs « où qu’ils se trouvent ». La charte du Hamas proclame que « l’islam doit régner sur toutes les terres ». Dans les deux idéologies, la conquête n’est pas seulement territoriale : elle est métaphysique. Il s’agit de remodeler le monde.

De cette logique découle la sacralisation de la violence. Le nazisme avait institutionnalisé le massacre comme moyen politique ; le palestinisme glorifie les attentats, les martyrs, les meurtres d’enfants. Les crimes du 7 octobre ne furent pas une déviation : ils ont révélé la cohérence interne d’un système qui érige le sang versé en acte de foi. Là encore, tuer n’est pas transgresser, c’est obéir à une nécessité.

L’inversion accusatoire complète ce tableau. Le nazisme prétendait que les Juifs étaient les véritables agresseurs, responsables des guerres et de la décadence. Le palestinisme répète cette structure : Israël serait l’oppresseur, coupable de sa propre défense. Ce renversement transforme la terreur en châtiment et la haine en légitimité.

Ces idéologies n’ont pas besoin d’être majoritaires pour contaminer leur environnement. Hier, des partis républicains ont servi le nazisme sans en adopter les insignes, mais en reprenant son vocabulaire, ses raisonnements ou ses silences. Aujourd’hui, certaines forces réputées démocratiques reprennent les schèmes du palestinisme au nom des droits de l’homme. En parlant de « résistance », en excusant la violence, en refusant de nommer le terrorisme, elles s’en font les relais.

Le langage du bien, lorsqu’il se fait total, abolit la pensée. Il inverse le réel : l’agresseur devient victime, la victime devient coupable, la violence devient vertu. On ne parle plus pour comprendre, mais pour appartenir. Répéter les formules consacrées, exhiber la pureté du verbe : voilà la nouvelle liturgie.

Ainsi, le langage est devenu le champ de bataille du politique. Les idéologies de salut n’avancent plus sous des uniformes, mais sous des mots. C’est par eux qu’elles séduisent et qu’elles simplifient. La vigilance, aujourd’hui, consiste moins à défendre les institutions qu’à défendre la parole — cette exigence de précision, de nuance et de vérité qui fonde la liberté.

Les sociétés libres ne tiennent pas seulement à leurs lois, mais à leur lucidité. Et la lucidité, c’est de refuser le langage magique — ces mots qui prétendent sauver le monde. Car toute cause qui promet la rédemption commence par confisquer la parole.

Judaïsme et christianisme ou la fausse proximité

La différence entre judaïsme et christianisme est souvent réduite à une idée simpliste : les juifs attendraient encore le Messie, tandis que les chrétiens affirment qu’il est déjà venu. Ce raccourci élude l’essentiel et projette sur le judaïsme une grille de lecture chrétienne.

Le christianisme s’est bâti sur l’adoration d’un homme et sur une métaphysique étrangère à l’essence biblique. En réalité, la figure messianique n’occupe pas une place centrale dans la pensée juive. Elle n’apparaît que tardivement dans le corpus biblique, sous les traits d’un chef politique ou militaire chargé de libérer Israël de l’oppression — sans rapport avec le Christ, figure divinisée et fondement de la foi chrétienne. Il y eut bien des courants messianiques affirmés, comme lors du soulèvement de Bar Kokhba au IIᵉ siècle ou avec Sabbataï Tsevi au XVIIᵉ siècle, mais ces mouvements, contestés et éphémères, n’ont jamais constitué le courant dominant du judaïsme rabbinique — pas plus hier qu’aujourd’hui, où certaines mouvances mystiques continuent de nourrir des attentes messianiques.

Dans le Mishneh Torah, Maïmonide, philosophe et talmudiste du XIIᵉ siècle, considéré comme la plus grande autorité juive depuis Moïse, définit le Messie comme un roi d’Israël rétablissant la souveraineté nationale, sans dimension surnaturelle. Il qualifie de « stupides » ceux qui voudraient lui attribuer miracles ou nature divine. Quant à l’Olam Haba, le monde à venir, il ne s’agit pas d’un paradis figuratif mais d’un état spirituel : l’âme y est unie à Dieu par la connaissance. Maïmonide rappelle que la Torah est une « Torah de vie », et non une spéculation sur la mort. Pour lui, le christianisme relève de l’idolâtrie : un polythéisme masqué par la Trinité et le culte des médiateurs.

La Bible hébraïque ne contient ni doctrine du salut éternel ni représentation du paradis ou de l’enfer. Ses promesses sont terrestres et collectives : prospérité, fécondité, paix. Même le Sheol, séjour indistinct des morts, n’est pas conçu comme un lieu de jugement ou de rétribution, mais comme un état d’ombre et de silence. Le judaïsme est une religion de l’Alliance et de la Loi, fondée sur l’exégèse des Écritures et la pratique des commandements. Le christianisme, au contraire, déplace l’axe de la foi vers l’au-delà : un salut individuel incarné dans la personne du Christ.

Cette divergence s’est traduite dans la vie quotidienne des juifs en exil, au sein des sociétés chrétiennes. Ils y vivaient, mais toujours dans la séparation. Le judaïsme rabbinique a codifié cette démarcation jusque dans les moindres détails. Dans le Mishneh Torah, Maïmonide rassemble et systématise ces prescriptions : « Ne marchez pas selon leurs lois » (Lévitique 18:3). Il est interdit d’imiter les coutumes des non-juifs, qu’il s’agisse de l’habillement, de la coupe des cheveux ou de la barbe, jusqu’à la manière de marcher ou de saluer. Lorsqu’un juif passe devant une église ou une statue, il doit éviter tout geste pouvant suggérer une vénération. En présence des autorités, il doit certes se montrer respectueux, mais la règle demeure : la différence doit être radicale. La Halakha impose cette séparation afin d’écarter toute confusion avec l’idolâtrie.

Depuis la naissance du christianisme, le judaïsme s’est développé sous une forme particulière, celle du judaïsme rabbinique. Constitué après la destruction du Temple et l’exil du peuple juif, il s’est réorganisé autour de l’étude et de l’interprétation. Le Talmud, fixé entre le IIIᵉ et le VIᵉ siècle, en est devenu le texte fondateur : une somme de discussions et de débats qui définissent un mode de vie. De lui dérive la Halakha, qui a codifié la manière d’être juif. Pendant près de deux millénaires, ce fut le cœur de l’identité juive : l’étude, l’interprétation et l’observance.

Or cette forme de judaïsme n’a jamais nourri la civilisation occidentale. Non seulement parce qu’il vivait en marge, dans des espaces d’exclusion, mais surtout parce que le christianisme s’est construit contre lui. Là où les rabbins faisaient de la Loi l’axe de la vie religieuse, les Évangiles proclamaient son accomplissement et son dépassement. Saint Paul opposa la foi en Jésus à l’observance de la Loi, posant les fondements d’une rupture irréversible. Le christianisme revendiquait une continuité avec Israël, mais il abolissait dans le même geste la centralité de la Loi pour fonder une théologie nouvelle, inspirée de catégories grecques.

Le Talmud, qui organisait la vie juive, fut ignoré ou rejeté par la civilisation chrétienne ; il fut même condamné avec violence : au XIIIᵉ siècle, des milliers de manuscrits furent brûlés publiquement à Paris. Le christianisme se présentait comme l’accomplissement de la Bible, mais il se définissait en réalité dans le refus de la Loi rabbinique. L’Occident s’est bâti sur la foi chrétienne et la pensée grecque, et non sur l’étude talmudique.

On parle volontiers aujourd’hui de « civilisation judéo-chrétienne » pour désigner l’Occident, comme si judaïsme et christianisme avaient conjointement forgé un même édifice. Or, ce vocable repose sur une construction idéologique récente. Il est exact que le christianisme est né dans le monde juif et s’est enraciné dans les Écritures d’Israël. La Bible hébraïque, le Décalogue, la voix des prophètes constituent la matière première sur laquelle le christianisme a bâti sa théologie ; mais ce judaïsme-là est le judaïsme biblique, antérieur au rabbinisme. Le judaïsme rabbinique, celui qui a façonné la vie juive après la destruction du Temple et dominé jusqu’à nos jours, n’a jamais été intégré dans la civilisation chrétienne ni reconnu par elle.

Le judaïsme rabbinique est une civilisation du texte, de la parole, du commentaire. Il a produit une immense littérature talmudique et exégétique, mais s’est interdit l’image et la représentation. Toute peinture, toute sculpture, toute figuration, qu’elle soit divine ou humaine, est frappée d’interdit. Le christianisme, à l’inverse, a fait de l’art une médiation centrale : architecture des cathédrales, icônes, fresques, statues, musique liturgique. L’un et l’autre se sont dressés comme deux mondes incompatibles, au point que ce qui constitue l’âme visible de l’Occident chrétien — ses églises, ses peintures, sa culture figurative — aurait été impensable dans la tradition juive.

Sur le plan intellectuel, la situation n’est guère différente. Les maîtres juifs du Moyen Âge, tels Rachi, Maïmonide ou Gersonide, furent parfois lus par des érudits chrétiens, mais presque toujours dans un contexte de controverse ou de récupération. Rachi, par exemple, est cité par Nicolas de Lyre pour être aussitôt écarté ; jamais il n’a été intégré comme autorité. Quant à Maïmonide, sa philosophie a nourri certains débats à travers des traductions latines, mais toujours de manière secondaire. Aucun penseur juif rabbinique n’a façonné de l’intérieur la théologie chrétienne.

Les rares fois où un juif a marqué la pensée occidentale, comme Spinoza, cela s’est fait en rupture avec sa tradition. Spinoza inspira les Lumières ; Freud et Einstein bouleversèrent la modernité, mais ces figures appartiennent davantage à la rationalité occidentale qu’au judaïsme rabbinique. Leur rigueur intellectuelle prolonge certes l’héritage de l’étude juive, mais ils sont des penseurs occidentalisés, et non la preuve d’un Occident nourri par la pensée juive.

Ainsi, le judaïsme rabbinique, qui a structuré l’existence juive pendant deux millénaires, n’a pas modelé la civilisation occidentale. Celle-ci est chrétienne, enracinée dans la Bible juive mais constituée contre la tradition rabbinique et à distance d’elle. L’expression « judéo-chrétien », si on l’applique à l’histoire médiévale et moderne, relève de l’anachronisme. Elle ne décrit pas un partage culturel ou théologique, mais un héritage réinterprété que le christianisme a monopolisé.

Si le terme s’est imposé, c’est à l’époque contemporaine, après la Shoah et dans le contexte de la guerre froide. On a voulu souligner une filiation entre juifs et chrétiens, bâtir un socle commun face à l’athéisme communiste et à l’islam. On a parlé de « valeurs judéo-chrétiennes » comme d’un patrimoine commun. Mais ce rapprochement, invention moderne, ne correspond pas à la réalité historique des rapports entre judaïsme rabbinique et christianisme.

Il serait plus juste de dire que la civilisation occidentale est chrétienne, nourrie de sources grecques et latines, enrichie par la Bible d’Israël, mais qu’elle n’a jamais été judéo-chrétienne au sens où deux traditions auraient cheminé ensemble. L’Occident n’a pas intégré le judaïsme rabbinique : il l’a marginalisé, combattu ou toléré, sans jamais l’assimiler à son propre devenir.

Pour l’Église, Israël n’était qu’un prélude : elle se concevait comme le « véritable Israël », dans une logique de remplacement. Le judaïsme, en revanche, ne s’est jamais pensé en miroir ou en opposition au christianisme ; il n’y a vu ni une branche issue du même arbre, ni un adversaire théologique, mais plutôt une bizarrerie venue du monde grec et païen. Dans le Talmud, le christianisme n’existe pratiquement pas : il n’est pas contesté théologiquement, il est ignoré, sauf comme fait historique. Jamais il ne lui est reconnu la moindre parenté spirituelle. Yeshayahu Leibowitz, penseur du XXᵉ siècle, l’exprimait ainsi : « Une intelligence entre judaïsme et christianisme est impensable du point de vue conceptuel, et un dialogue n’est possible qu’entre Juifs déjudaïsés et chrétiens déchristianisés. »

À l’inverse, en terres d’islam, il y eut une véritable osmose. Une civilisation islamo-juive s’épanouit avec Saadia Gaon, Maïmonide et bien d’autres, qui écrivaient en arabe, dialoguaient avec la pensée musulmane et participaient aux mêmes débats philosophiques et scientifiques. Juifs et musulmans partageaient une langue, une culture, une spiritualité centrée sur la Loi et sur l’unité de Dieu. C’est là que réside la véritable proximité, et non du côté chrétien.

Cette proximité ne fut pas seulement intellectuelle, mais aussi sociale et existentielle. Les juifs d’al-Andalus, d’Égypte ou de Bagdad participaient à la vie culturelle et scientifique de leur époque, échangeant avec juristes, médecins et astronomes, et partageant les mêmes questionnements métaphysiques. Les grandes traductions arabes de la philosophie grecque offrirent un terrain commun de réflexion.

C’est dans ce cadre intellectuel que Maïmonide rédigea son Guide des égarés. Il ne dialogua pas directement avec al-Fârâbî, Avicenne ou Averroès, mais assimila leurs œuvres et leurs catégories conceptuelles, confrontant leurs réponses aux exigences de la Torah. On peut parler d’un dialogue implicite, par les textes, où Maïmonide reprend les problématiques philosophiques des penseurs musulmans pour les retravailler à la lumière de la tradition juive. Rien de tel n’existe avec le christianisme : là où l’islam offrait un horizon culturel commun propice à l’échange, le christianisme restait perçu comme une altérité radicale, étrangère et taxée d’idolâtrie.

Aujourd’hui encore, des penseurs juifs tels que le Rav Oury Cherki prolongent ce dialogue théologique avec des intellectuels musulmans. Dans la continuité des maîtres du Moyen Âge, il enseigne que judaïsme et islam partagent un socle commun : l’unicité de Dieu, l’attachement à la Loi et la sanctification de la vie quotidienne. Quant au christianisme, il ne lui reconnaît aucune proximité spirituelle : incarnation, Trinité et culte d’un médiateur divin constituent à ses yeux une incompatibilité radicale.

Le philosophe Michel Onfray voit en Israël le « navire amiral de l’Occident ». La formule s’applique à la modernité : l’émancipation des juifs amorcée avec les Lumières permit leur entrée dans le monde occidental en tant que citoyens à part entière. Ce processus culmina, après la Shoah, avec la création de l’État d’Israël et son intégration stratégique et culturelle dans le camp occidental.

Mais il s’agit là d’une réalité politique contemporaine, distincte du judaïsme tel qu’il s’était constitué et maintenu pendant des siècles dans une logique de séparation vis-à-vis du christianisme. Autrement dit, si Israël est aujourd’hui associé à la défense de l’Occident, ce n’est pas parce que le judaïsme aurait nourri la civilisation occidentale, mais parce que l’histoire moderne a rendu possible l’inclusion des juifs en son sein. La confusion apparaît lorsqu’on projette rétrospectivement cette réalité récente sur une histoire religieuse et culturelle qui, durant près de deux millénaires, s’est construite en rupture avec l’Occident chrétien.

Nadav Lapid, cinéaste : l’art de diaboliser Israël

Nadav Lapid, né à Tel-Aviv en 1975, est l’un des cinéastes israéliens les plus consacrés sur la scène internationale. Révélé par Policeman (2011) et L’Institutrice (2014), distingué par l’Ours d’or de Berlin pour Synonymes (2019) et par le Prix du Jury à Cannes pour Le Genou d’Ahed (2021), il s’est imposé comme une voix singulière du cinéma contemporain. Mais cette reconnaissance internationale, au lieu de se traduire par un regard complexe sur son pays, alimente aujourd’hui une posture : celle d’un artiste qui fait de la diabolisation d’Israël une esthétique.

Sa rhétorique repose sur un vocabulaire de l’absolu : « âme malade », « cécité collective », « génocide ». Ces mots ne relèvent pas de l’analyse, mais d’une dramaturgie. Sur les plateaux, Lapid ne discute pas : il assène. Toute tentative de rappeler qu’Israël est  une démocratie, avec une presse libre et une vie politique pluraliste, est disqualifiée comme une diversion. Mentionner la complexité, selon lui, c’est « faire tort » au jugement moral. La nuance est bannie : l’État, l’armée et la société sont englobés dans une même condamnation.

Cette logique va loin : Lapid ne réserve pas sa critique au gouvernement actuel ou à ses soutiens. Elle englobe aussi l’opposition et la société civile. Ceux qui manifestaient par centaines de milliers contre la réforme judiciaire avant la guerre de Gaza — symbole d’une vitalité démocratique unique dans la région — ne trouvent pas davantage grâce à ses yeux. Leur faute est de continuer à servir dans l’armée ou de ne pas rejeter frontalement la riposte israélienne après le 7 octobre.

Pour lui, même l’opposition démocratique n’est qu’un trompe-l’œil, une façade qui masque la complicité générale du peuple d’Israël, Arabes et Druzes compris. L’observateur européen, peu familier des nuances de la société israélienne, pourrait y voir une preuve de clairvoyance; il s’agit en réalité d’une disqualification globale. En Israël, les courants d’extrême gauche radicale existent, mais sont ultra-minoritaires ; rien de comparable avec certaines mouvances européennes. Lapid donne l’image d’un pays uniformément coupable, sans fissures ni débats internes.

Ce dispositif a des effets précis. Premièrement, il déplace l’axe de comparaison : après le 7 octobre, au lieu de confronter le massacre perpétré par le Hamas au droit d’Israël de se défendre, Lapid ramène tout le poids de la culpabilité sur Israël. Deuxièmement, il détourne la mémoire juive en instrument de jugement : la Shoah n’est plus un repère tragique, mais un outil rhétorique qui conclut à l’indignité d’Israël. Troisièmement, il offre à la scène médiatique européenne une figure recherchée : un Israélien, juif de surcroît, qui légitime par sa seule identité un discours de culpabilité radicale. Ses accusations — « criminel de guerre », « bombardement d’enfants » — sont énoncées comme des évidences, comme si elles relevaient d’une vérité neutre, et non de la rhétorique islamogauchiste.

En France, ce discours trouve un terrain fertile. La gauche robespierriste a besoin d’un ennemi totémique pour consolider son récit : les victimes d’hier devenues bourreaux d’aujourd’hui, l’État juif réduit au symbole du mal politique. Lapid lui fournit des munitions idéologiques toutes faites. Ses formules, en raison même de son statut de « témoin de l’intérieur », sont reprises dans les tribunes, affichées sur les banderoles, diffusées dans les slogans. Plus la condamnation d’Israël est verrouillée, plus elle exonère la sauvagerie des tortionnaires du Hamas et de leurs associés.

L’histoire moderne de la propagande au cinéma éclaire ce mécanisme. Le Juif Süss, film antisémite produit en 1940 sous la supervision de Goebbels, ne se réduisait pas à un récit haineux : il organisait le regard, fermait l’interprétation et transformait le peuple juif en symbole d’infamie. La cinéaste Leni Riefenstahl magnifiait en 1935 le nazisme  à travers une extase visuelle dans Le Triomphe de la volonté, documentaire exaltant le régime par la beauté plastique et effaçant le réel. Deux grammaires inversées : la diabolisation d’un côté, la glorification de l’autre. Lapid emprunte à ces deux registres : il diabolise Israël par un vocabulaire totalisant qui fait l’impasse sur la complexité, et il magnifie, en miroir, ses soutiens dans le monde de l’art en offrant une caution morale.

Lapid aime à se présenter comme une voix dissidente, un artiste courageux qui prend le risque de choquer. Mais en réalité il ne transgresse rien dans le milieu où il vit et s’exprime. Installé en Europe, il parle devant un public qui attend ce discours, qui l’applaudit et le célèbre pour cela. Ce n’est pas du courage, c’est du conformisme.

Le vrai risque serait d’assumer en Israël un débat complexe, de reconnaître à son pays le droit de se défendre tout en le critiquant. Lapid choisit au contraire la posture confortable d’une condamnation primaire, parfaitement calibrée pour plaire aux scènes médiatiques occidentales. Il s’exhibe en iconoclaste, mais il n’est que l’incarnation du politiquement correct culturel.

Lapid est un lâche.

La posture de Lapid s’inscrit dans une tentation plus ancienne : celle du « juif présentable », qui convertit son appartenance en capital symbolique contre les siens. Cela flatte l’opinion extérieure, cela désarme ses concitoyens, mais cela ne sauve personne. La critique d’Israël est nécessaire, même vitale. Mais elle n’a pas besoin d’anathèmes moraux, ni de scènes d’abjuration publique. Elle a besoin de précision, de mesure et de lucidité — qualités que Lapid n’a pas, préférant les retombées juteuses d’une diabolisation féroce.

L’étiquette “extrême droite” en France : pertinence et limites

Depuis plusieurs décennies, l’expression « extrême droite » occupe une place structurante dans le débat public. Elle renvoie, dans l’imaginaire collectif, aux années 1930 : rejet de la démocratie libérale, culte du chef, violence politique et antisémitisme systémique. Toutefois, son usage actuel suscite débat : appliquée au Rassemblement national (RN) ou, plus récemment, à Reconquête, cette appellation oscille entre la description de leur nature réelle et la reconduction discursive d’une catégorie forgée dans un contexte historique différent.

Historiquement, la notion d’extrême droite renvoyait à des courants qui aspiraient à abolir le parlementarisme, restreindre les libertés fondamentales et instaurer un pouvoir autoritaire fondé sur la mobilisation de masse et la violence politique. Après 1945, ce courant survit en France à travers le Front national, fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, dont les positions entretiennent explicitement l’association avec l’antisémitisme et l’extrémisme.

Le RN dirigé par Marine Le Pen, et plus encore Reconquête, s’en distinguent de manière significative. Ces partis revendiquent l’accès au pouvoir par les voies institutionnelles. Leur contestation vise moins le pluralisme démocratique que certains aspects de l’internationalisme : droits des étrangers, rôle des institutions supranationales, politiques migratoires. Ils apparaissent ainsi davantage comme des formations de droite souverainiste que comme l’« extrême droite » au sens historique du terme.

À partir de 2011, Marine Le Pen engage une stratégie de « dédiabolisation » destinée à rompre avec l’héritage sulfureux de son père. Cette démarche atteint son point culminant en 2015 avec l’exclusion de Jean-Marie Le Pen, condamné pour ses propos antisémites. Reconquête, fondé en 2021 par Éric Zemmour, ne porte pas ce passif. Ancien journaliste et essayiste issu d’une famille juive d’Algérie, Zemmour articule son discours autour de la critique de l’immigration, du multiculturalisme et de l’idéologie progressiste, tout en affirmant que l’antisémitisme contemporain provient principalement de l’islam radical et de l’extrême gauche.

Ce repositionnement a été reconnu par Serge et Arno Klarsfeld, figures de la mémoire de la Shoah. Serge Klarsfeld, historien et avocat, s’est illustré par ses enquêtes sur les responsables de la déportation des Juifs de France, contribuant notamment aux procès de Klaus Barbie et de Paul Touvier¹. Son fils Arno, également avocat et ancien membre du Conseil d’État, a prolongé cet engagement dans le débat public. Longtemps hostiles au Front national, ils considèrent aujourd’hui que le RN ne constitue pas un parti antisémite². Leur témoignage, en raison de leur autorité morale, confère un poids particulier à cette évolution.

Paul Amar, ancien présentateur du journal télévisé de France 2 et figure respectée du paysage médiatique, a déclaré sur CNews : « La communauté juive de France est tout simplement sacrifiée par Emmanuel Macron. Il y avait deux absents à la marche contre l’antisémitisme : Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Et je note et j’observe que sur ce terrain-là, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon marchent d’un même pas³. » Ce jugement illustre combien la perception du danger antisémite tend à se déplacer vers d’autres horizons politiques que ceux traditionnellement associés à l’« extrême droite ».

Les enquêtes de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) et de l’IFOP confirment d’ailleurs que la majorité des actes antisémites commis en France émanent désormais d’autres milieux⁴. Pierre-André Taguieff, spécialiste de l’histoire des racismes, estime que « l’antisionisme est le masque de l’antisémitisme : Israël est le Juif des nations »⁵.

Certaines propositions du RN et de Reconquête demeurent néanmoins controversées. La « priorité nationale », par exemple, vise à réserver certaines prestations sociales aux seuls citoyens français. Bien que critiquée, cette mesure ne remet cependant pas en cause le principe d’égalité devant la loi ; elle accentue une distinction déjà présente dans les démocraties occidentales entre nationaux et étrangers (droit de vote, accès à certaines fonctions publiques, conditions d’aides sociales). Elle relève d’un souverainisme affirmé plutôt que d’un projet autoritaire.

La question du voile islamique constitue un autre point de tension. Éric Zemmour le désigne comme « uniforme de l’islamisme »⁶. Des recherches ont montré que, pour une partie des femmes qui le portent, il peut effectivement traduire une adhésion idéologique⁷, ce qui alimente les arguments de ses opposants.

Dans le même registre, les attaques menées contre certaines ONG manifestent une volonté de fermeté : le RN et Reconquête accusent certaines associations d’encourager l’immigration illégale. Marine Le Pen parle de « complices objectifs »⁸, Zemmour de « traîtres à la nation »⁹. Mais ces propositions traduisent moins une remise en cause du droit d’association qu’une radicalisation de son usage politique.

Par ailleurs, le programme économique du RN se situe à distance du libéralisme de la droite traditionnelle. Sur de nombreux points, il converge avec des positions historiquement situées à gauche. Marine Le Pen défend ainsi la protection des services publics et un interventionnisme accru de l’État dans l’économie nationale. Le RN promeut des mesures protectionnistes face à la mondialisation et aux délocalisations, tout en critiquant le libre-échange européen. Certains observateurs qualifient dès lors son programme économique de « socialiste », en ce qu’il privilégie la souveraineté nationale sur les logiques de marché¹⁰.

Malgré ces évolutions, l’étiquette « extrême droite » demeure omniprésente dans le débat public et médiatique. Pour Pierre-André Taguieff, elle fonctionne comme un instrument polémique visant à « disqualifier l’adversaire quand on ne peut pas le vaincre par les idées »¹¹. Jacques Julliard estime, pour sa part, que « la gauche a inventé le concept d’extrême droite pour disqualifier des adversaires qu’elle n’arrive pas à combattre sur le terrain des idées »¹².

Ces analyses invitent à s’interroger sur le décalage entre langage politique et réalités partisanes. Le recours au stigmate « extrême droite » semble moins destiné à décrire qu’à délégitimer. Par ailleurs, certains comportements traditionnellement associés à l’extrême droite se rencontrent aujourd’hui à gauche : violences récurrentes lors de manifestations, occupations de facultés ou blocages d’universités accompagnés de pressions pour empêcher la tenue de conférences jugées « réactionnaires », actions de censure à l’encontre d’intellectuels ou d’artistes contestés, ainsi que la contestation explicite de la souveraineté nationale par le refus d’appliquer certains traités européens ou par la revendication d’une « désobéissance » aux institutions. Jean-Luc Mélenchon revendique ainsi une « désobéissance » aux traités européens, remettant en cause l’autorité des institutions¹³. Ces éléments montrent que les marqueurs de l’antidémocratie peuvent se déplacer et se manifester dans des camps politiques opposés.

En définitive, qualifier le RN et Reconquête d’« extrême droite » demeure problématique. Leur orientation traduit un souverainisme et un populisme radicaux, mais ne présente pas les traits constitutifs du fascisme ou des régimes autoritaires du passé. L’usage du terme suppose donc une vigilance conceptuelle : il importe de distinguer un héritage historique lourd de mémoire des réalités contemporaines qui ne s’y identifient pas pleinement.

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  1. Serge Klarsfeld (né en 1935), avocat et historien, est l’auteur de nombreuses publications sur la déportation des Juifs de France. Voir : Mémoires, Fayard, 2015.
  2. Déclaration d’Arno Klarsfeld, citée dans Le Figaro, 22 juin 2017.
  3. Paul Amar), journaliste, a dirigé le journal télévisé de France 2 dans les années 1990.
  4. CNCDH, Rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, La Documentation française ; IFOP, Rapports annuels sur l’antisémitisme en France.
  5. Pierre-André Taguieff (né en 1946), politologue et philosophe, directeur de recherche au CNRS. Citation extraite de : La nouvelle judéophobie, Mille et une nuits, 2002.
  6. Éric Zemmour, La France n’a pas dit son dernier mot, Rubempré, 2021.
  7. Dounia Bouzar, Désamorcer l’islam radical, Éditions de l’Atelier, 2014.
  8. Marine Le Pen, discours à l’Assemblée nationale, 5 février 2019.
  9. Éric Zemmour, meeting de Villepinte, 5 décembre 2021.
  10. Jérôme Sainte-Marie, Bloc contre bloc. La dynamique du macronisme, Cerf, 2019.
  11. Pierre-André Taguieff, L’illusion populiste, Flammarion, 2002.
  12. Jacques Julliard (1933–2023), historien et essayiste, a publié Les gauches françaises, 1762-2012. Histoire, politique et imaginaire, Flammarion, 2012.
  13. Jean-Luc Mélenchon, meeting de Lyon, 5 février 2017.

Le détournement de la Shoah : Finkelstein, Chomsky, Butler et les autres

Le palestinisme est un avatar du nazisme, en ce qu’il érige l’élimination des Juifs en condition de la régénération du monde : chez les nazis, cette régénération se justifiait au nom d’une loi naturelle, biologique et raciale ; dans le palestinisme, elle se fonde sur une loi divine, transcendante et sacrée. Les uns mobilisaient le vocabulaire de l’hygiène et de la biologie, les autres celui du commandement religieux et de la théologie politique. Mais au-delà de cette différence de registre, le noyau idéologique est identique : l’ennemi juif est absolutisé, essentialisé, déshumanisé, et son anéantissement est non seulement légitime, mais constitue un devoir.

Un paradoxe saisissant traverse le monde intellectuel juif contemporain. Certains penseurs, héritiers d’une mémoire marquée par la Shoah et enfants de survivants, refusent non seulement toute comparaison entre nazisme et palestinisme, mais vont jusqu’à inverser les rôles : les descendants des victimes deviennent les nouveaux bourreaux, et Israël se voit accusé de reproduire contre les Palestiniens la férocité subie autrefois par les Juifs. Par ce renversement, ils offrent une légitimité inespérée aux rhétoriques les plus corrosives de l’antisémitisme moderne.

Norman Finkelstein, fils de survivants d’Auschwitz, s’est construit une carrière  sur ce renversement. Dans The Holocaust Industry, il affirme que « l’Holocauste a été transformé en une arme idéologique, utilisée pour justifier les politiques criminelles d’Israël et pour extorquer de l’argent à l’Europe »¹. Ce geste, présenté comme courage moral, a trouvé un écho immédiat chez les négationnistes : David Irving, chantre du révisionnisme, le salua comme « un homme de courage »². Loin de protéger la mémoire de ses parents déportés, Finkelstein a ainsi fourni des munitions rhétoriques à ceux qui veulent relativiser ou effacer la Shoah. Lorsqu’il compare Gaza au ghetto de Varsovie³, il ne fait pas qu’accuser Israël : il donne aux ennemis du peuple juif l’arme la plus perverse qui soit, celle du retournement symbolique de la mémoire.

Noam Chomsky, linguiste de renommée mondiale et figure tutélaire de la gauche radicale, a lui aussi livré des cartouches idéologiques à cette logique. Défenseur acharné de la liberté d’expression, il rédigea en 1980 une préface en soutien à Robert Faurisson, où il affirme : « Je soutiens sans réserve le droit de Faurisson à la liberté d’expression »⁴, ajoutant qu’il n’a « rien trouvé dans ses travaux qui puisse être qualifié d’antisémite »⁵. Ce refus obstiné de voir dans le négationnisme autre chose qu’une simple opinion relève d’une cécité morale abyssale. Déjà, dans les années 1970, Chomsky avait parlé de « propagande occidentale » pour décrire les témoignages sur les massacres des Khmers rouges⁶, minimisant ainsi l’un des pires crimes du XXᵉ siècle. Cette même grille d’aveuglement l’a conduit à populariser l’image de Gaza comme « prison à ciel ouvert »⁷, formule devenue slogan mondial, où Israël se trouve assimilé à ses anciens bourreaux.

Judith Butler, philosophe internationalement reconnue, a inscrit sa critique dans la grille postcoloniale, mais jusqu’à la compromission. En 2006, lors d’un séminaire à Berkeley, elle déclarait qu’« il faut comprendre le Hamas et le Hezbollah comme des mouvements sociaux progressistes »⁸. Elle défend par ailleurs le boycott académique d’Israël au sein du mouvement BDS⁹. Or la charte du Hamas proclame explicitement : « Le Jour du Jugement n’arrivera pas tant que les musulmans n’auront pas combattu et tué les Juifs »¹⁰. Le paradoxe est saisissant : la théoricienne du genre et du féminisme accorde sa légitimité à des organisations qui oppriment les femmes, persécutent les homosexuels et glorifient l’assassinat de Juifs.

Edgar Morin, pour sa part, fournit en France une variante singulière. En 2002, il cosigne une tribune dans Le Monde affirmant que « les Juifs d’Israël, descendants de victimes de l’apartheid nazi, infligent aux Palestiniens un apartheid d’un autre type » et que « les Juifs sont capables de tout » avant d’ajouter qu’« ils prennent plaisir à humilier »¹¹. Ces propos, condamnés pour incitation à la haine raciale avant d’être blanchis par la Cour de cassation¹², montrent jusqu’où peut mener un humanisme abstrait lorsqu’il se transforme en caricature accusatoire. Ici encore, la mémoire de la Shoah sert de tremplin pour frapper Israël d’un stigmate moral.

Delphine Horvilleur, rabbin réformée et figure du judaïsme libéral, adopte une posture plus feutrée mais tout aussi problématique. Dans Réflexions sur la question antisémite, elle écrit : « Le judaïsme est d’abord une éthique de l’altérité et de la fragilité. Israël doit toujours s’y mesurer »¹³. Sous l’apparence prophétique, cette injonction revient à poser sur Israël une exigence impossible : être parfait pour exister. Cette rhétorique, souvent reprise dans les médias, nourrit l’idée qu’Israël n’a droit à la légitimité qu’au prix d’une exemplarité surhumaine. Et en mai 2025, elle a franchi un pas supplémentaire : dans une tribune intitulée Gaza/Israël : Aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire, elle a dénoncé la « déroute politique » et la « faillite morale » d’Israël face à la tragédie endurée par les Gazaouis, jugeant « urgent de reprendre la parole » et cessant de « se taire » devant un plan de « conquête » de Gaza¹⁴. Ce type de prise de parole, qui place Israël dans le rôle du coupable absolu, s’inscrit dans le même schéma : l’injonction morale, transformée en condamnation, se retourne contre ceux qu’elle prétend sauver.

Anne Sinclair, enfin, incarne une forme de conformisme médiatique. Dans un entretien en 2012, elle déclare : « Je suis juive, mais je ne défends pas la politique d’Israël »¹⁵. Cette formule, apparemment banale, est devenue emblématique : sa judéité sert de caution, et sa distance critique, de gage de respectabilité. Ici encore, le capital mémoriel hérité de la Shoah se transforme en alibi, non pas pour affermir une vigilance, mais pour nourrir le discours dominant.

Ces intellectuels ne se perçoivent pas comme des marginaux, mais comme les gardiens d’un judaïsme universel. Pourtant, ce qu’ils présentent comme dissidence prophétique se réduit le plus souvent à un alignement sur la doxa académique et médiatique. Ce que Finkelstein écrit devient slogan pour des négationnistes ; ce que Chomsky formule se change en banderole militante ; ce que Butler articule se transforme en justification du terrorisme ; ce que Morin, Horvilleur ou Sinclair avancent dans des tribunes ou entretiens se métamorphose en caricature hostile.

Ainsi, l’héritage de la Shoah, censé protéger la mémoire juive, se retourne contre elle. Leur érudition se fait caution, leur universalisme devient alibi, leur judéité se change en instrument au service de l’ennemi. Et c’est ce renversement — le plus cruel peut-être — qui confère au palestinisme sa légitimité intellectuelle et sa puissance symbolique.

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  1. Norman Finkelstein, The Holocaust Industry, Verso, 2000.
  2. David Irving, cité par The Guardian, 14 février 2000.
  3. Norman Finkelstein, Image and Reality of the Israel–Palestine Conflict, Verso, 1995.
  4. Noam Chomsky, préface à Mémoire en défense de Robert Faurisson, 1980.
  5. Anne Sinclair, entretien avec Le Monde, 28 janvier 2012.
  6. Noam Chomsky & Edward S. Herman, After the Cataclysm: Postwar Indochina and the Reconstruction of Imperial Ideology, 1979.
  7. Noam Chomsky, entretien, Le Monde diplomatique, janvier 2009.
  8. Judith Butler, déclaration rapportée par The Jewish Daily Forward, 7 septembre 2012.
  9. Judith Butler, Parting Ways: Jewishness and the Critique of Zionism, Columbia University Press, 2012.
  10. Charte du Hamas, 1988, article 7.
  11. Edgar Morin, Danièle Sallenave, Sami Naïr, « Israël-Palestine : le cancer », Le Monde, 4 juin 2002.
  12. Décision de la Cour de cassation, chambre criminelle, 2006.
  13. Delphine Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite, Grasset, 2019.
  14. Delphine Horvilleur, Gaza/Israël : Aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire, Tenou’a, 8 mai 2025 ; repris par Huffington Post.

Le faux déclin d’Israël et le vrai retour de l’antisémitisme

Le 7 octobre 2023 a brisé une représentation qui semblait acquise : celle d’un Israël sûr de lui, protégé par sa supériorité militaire, son avance technologique et sa réputation d’invulnérabilité. En quelques heures, cet édifice symbolique s’est effondré. Les images diffusées à travers le monde montraient un pays pris au dépourvu : des civils massacrés ou enlevés, des familles surprises dans leur quotidien, une armée introuvable là où on l’attendait. L’État qui, depuis sa fondation, s’était imposé comme incarnation de vigilance et de dissuasion paraissait soudain démuni, trahi dans ce qu’il avait de plus essentiel : la promesse de protection. Ce fut moins une défaite militaire qu’un événement emblématique. L’Israël invincible se révéla vulnérable, et cette faille bouleversa bien au-delà du Proche-Orient.

Car cet effondrement d’image réveilla une mémoire ancienne. L’histoire juive a façonné pendant des siècles une figure obsédante : celle du Juif sans défense, assigné à l’impuissance, exposé aux violences de ses voisins, sans recours à la force ni à l’État. Du Moyen Âge chrétien où les ghettos marquaient la séparation, aux pogroms d’Europe de l’Est, jusqu’à l’anéantissement de la Shoah, cette image n’a cessé d’être confirmée et réactivée. Et dans le monde arabo-musulman, elle trouvait son équivalent dans la condition de dhimmi, toléré mais subordonné, vivant dans un statut de dépendance institutionnalisée. Partout, la vulnérabilité juive n’était pas seulement la conséquence des persécutions : elle en était aussi la justification. L’impuissance du Juif devenait sa « faute », son stigmate, la preuve supposée de sa différence et la raison de la haine qu’on lui portait. La vulnérabilité n’était pas un accident, mais un état que l’imaginaire collectif considérait comme consubstantiel à la judéité.

La fondation d’Israël bouleversa radicalement cette logique. En rompant avec l’assignation à l’impuissance, l’État juif fit naître une autre figure : celle d’un peuple maître de son destin, capable de se défendre, d’imposer sa présence et de garantir sa survie. Cette transformation n’était pas seulement politique ou militaire, elle recouvrait l’ancienne image d’une figure neuve, celle de la puissance retrouvée. Mais une représentation ne disparaît jamais complètement. Même recouverte, elle demeure en arrière-plan, prête à resurgir au moindre signe de vacillement.

Le 7 octobre fut ce moment. Le contraste entre la réputation d’invulnérabilité et l’évidence soudaine de la vulnérabilité réactiva l’imaginaire ancien. C’est dans cette brèche que s’est engouffré l’antisémitisme. La rapidité du déchaînement fut saisissante. Dès le lendemain, avant même que la riposte israélienne ne s’organise, l’antisémitisme se manifesta avec une violence inédite : dans les discours, dans les actes, sur les murs des villes et sur les réseaux sociaux. Ce n’était pas encore la guerre de Gaza qui servait de justification, mais un retournement de perception. Le fait qu’Israël, un instant, n’ait pas su ou pas pu protéger ses citoyens fut interprété comme la confirmation d’une fragilité structurelle. L’impression de vide, laissée par l’absence momentanée de protection, fonctionna comme une autorisation tacite : elle libéra une haine jusque-là contenue par la crainte de la force. Là où la puissance impose la retenue, la faiblesse, réelle ou supposée, appelle l’agression.

Cette désinhibition ne resta pas confinée aux marges radicales ou aux colères de rue. Elle atteignit jusqu’aux discours officiels. Lorsque le Secrétaire général de l’ONU déclara que les attaques du Hamas « n’avaient pas eu lieu dans le vide », en évoquant « cinquante-six ans d’occupation suffocante », Israël entendit moins une contextualisation qu’une relativisation. Même condamnée, l’horreur se voyait ainsi accompagnée d’explications susceptibles de la rendre compréhensible. L’instant de vulnérabilité fut retourné en procès : la victime se retrouva inscrite dans une narration qui inversait les rôles. Comme si, dès qu’elle cessait d’incarner la force, la figure juive redevenait suspecte, et sa faiblesse même se retournait contre elle.

Il faut comprendre que ce mécanisme n’est pas limité à l’antisémitisme, même s’il y trouve son expression la plus constante. La vulnérabilité peut susciter la compassion, mais elle attire aussi la violence. Les foules s’acharnent volontiers sur celui qui ne rendra pas les coups, et ce qui freine l’agression n’est pas tant le sens de la justice que la crainte de la rétorsion. Dans le cas des Juifs, cette logique anthropologique s’est greffée sur une mémoire longue, où l’impuissance fut érigée en image dominante. Israël avait recouvert cette figure, mais le 7 octobre, elle resurgit, rappelant qu’aucune puissance acquise ne suffit à effacer les représentations anciennes.

Ainsi s’explique le paradoxe de l’automne 2023 : ce n’est pas la guerre en elle-même qui a réveillé l’antisémitisme, mais l’instant où l’image d’Israël invulnérable s’est effondrée. Les vieux démons ont resurgi avec une rapidité qui dit leur permanence. Pourtant, il importe de lever l’illusion. Car les antisémites ont cru voir dans le 7 octobre l’annonce d’un déclin irréversible, la révélation d’une fragilité structurelle. Ils ont confondu un moment de surprise avec un signe d’effondrement. Or la réalité est tout autre : Israël n’est pas invulnérable, mais n’a jamais été aussi solide. Ses ressources militaires, économiques et sociales sont aujourd’hui à un sommet, et la faille du 7 octobre n’était pas une fissure irréparable, mais un rappel tragique que même les forces les mieux préparées ne sont pas à l’abri de l’imprévisible.

C’est là toute l’ironie de l’histoire : la haine a cru voir dans le 7 octobre l’annonce d’un effondrement, mais elle n’a saisi qu’un mirage. Elle a pris une brèche momentanée pour une vérité durable. Israël n’a pas flanché, car il n’y avait rien à flancher : l’attaque ne pouvait en aucune manière menacer l’existence de l’État ni ébranler sa force. Ce que les assaillants croyaient atteindre leur échappait dès l’origine. Ils ont projeté sur le présent l’image d’un passé révolu, celui du Juif impuissant livré aux pogroms et à la Shoah, sans comprendre que ce monde n’existe plus. L’émergence d’Israël a tourné cette page, définitivement.

La judéité comme nappe phréatique

La nappe phréatique est une réserve d’eau invisible, constituée au fil du temps. Elle se forme par infiltration lente, par accumulation, par sédimentation. Elle ne se donne pas à voir, elle n’offre pas la surface d’un lac ou le cours d’une rivière. Elle échappe au regard, et pourtant elle est là, tenace, gardienne d’une continuité souterraine. Elle témoigne que l’essentiel ne se manifeste pas toujours dans la clarté immédiate, mais se maintient dans les profondeurs, à l’abri des secousses telluriques.

La judéité, dans sa manière de traverser l’histoire, s’apparente à cette profondeur. Elle est une mémoire qui ne se laisse pas abolir, un flux qui se maintient en dépit des obstacles, un attachement qui se transmet sans se réduire à une répétition. Elle n’est pas seulement ce que l’on reçoit du passé, elle est aussi une manière d’habiter ce passé, de le faire vivre, de le réinventer dans le présent.

Cette constance n’est ni conservatisme ni inertie, mais vitalité intérieure. Elle sait se transformer sans se trahir, elle sait se déployer autrement sans renoncer à ce qui la constitue. C’est ce mouvement qui a toujours dérangé les héritiers qui ont voulu l’absorber, la dépasser ou l’effacer. Car une continuité qui se perpétue en dehors du récit dominant inquiète, elle résiste à l’intégration.

Lorsque de nouvelles traditions religieuses se sont constituées à partir d’elle, la judéité s’est trouvée prise dans leur regard. Le christianisme, en se constituant, a voulu proclamer l’accomplissement. Israël n’était qu’annonce, le Christ en serait l’achèvement. La lumière s’était levée, et ceux qui demeuraient attachés à la Torah furent accusés d’aveuglement, de rester dans l’ombre. Pour légitimer son propre récit, le christianisme dut réduire la judéité à une étape préparatoire, à un vestige dépassé dont la vérité n’était compréhensible qu’en fonction de ce qui venait après.

L’islam, de son côté, adopta une autre logique, celle de la restitution. Les patriarches, les prophètes de la Bible étaient, disait-on, musulmans avant l’heure. La judéité n’était alors qu’une déviation, une falsification, une trahison. La Torah n’avait pas gardé intact le dépôt de vérité, mais l’avait déformé. Les juifs contemporains devenaient les témoins corrompus de cette altération.

Deux logiques distinctes, mais une même structure : impossibilité d’accorder à la judéité sa vitalité propre, de lui laisser le droit de continuer d’exister par elle-même. Une telle reconnaissance aurait impliqué d’assumer une dette, d’accepter une filiation, de constater qu’il demeurait là une source intacte, jamais épuisée. Or ce serait ébranler la prétention fondatrice de ces traditions, qui voulaient être commencement absolu. Ainsi, pour se constituer, elles ont dû réduire, nier ce qui, malgré elles, survivait.

Mais une filiation refoulée ne disparaît pas. Elle revient sous la forme du soupçon, de l’inquiétude, de la menace diffuse. C’est pourquoi l’histoire de la judéité est aussi l’histoire des accusations qui l’ont poursuivie. Au Moyen Âge, on l’accusa d’empoisonner les puits, comme si cette ressource souterraine devenait métaphore de ce qu’on craignait. Plus tard, on parla des juifs comme de corrupteurs des nations par l’argent, la pensée, la culture, la morale.

Toujours le même imaginaire : ce qui échappe au contrôle devient toxique, dangereux. À travers les siècles, l’acharnement  de cette représentation frappe : l’hostilité change de forme, mais elle repose toujours sur la même incapacité à tolérer une vitalité autonome, une fidélité qui perdure.

La pérennité de la judéité, dans sa simplicité même, montre pourtant l’échec des logiques de substitution. Elle dément aussi bien l’idée d’un accomplissement définitif que celle d’un retour pur aux origines. Elle n’est ni dépassée, ni dévoyée, mais continue. Elle témoigne de ce qui ne se laisse pas gommer, de ce qui résiste à la proclamation des ruptures. Et c’est en cela qu’elle devient paradoxale : à la fois indispensable et insupportable. Indispensable, car d’elle procèdent les héritages qui l’ont contestée. Insupportable, parce qu’elle demeure alors même qu’on a voulu la réduire à l’état de vestige.

L’antisémitisme traduit ce paradoxe. Il ne se limite pas à une hostilité circonstancielle, il n’est pas seulement le produit d’un conflit religieux ou social : il exprime une structure plus profonde, faite de dépendance et de rejet, de filiation et de meurtre symbolique. On se nourrit de la judéité, mais on la proclame morte. On en hérite, mais on la déclare corruptrice.

Pourtant, malgré  ces tentatives, la judéité traverse l’histoire comme la nappe souterraine traverse les terres, invisible mais présente, silencieuse. Ni les exclusions, ni les condamnations, ni même les persécutions les plus extrêmes n’ont pu l’éteindre. Elle résiste à l’effacement, elle échappe aux substitutions. Sa force est précisément d’être mémoire vivante, transmise de génération en génération, parfois renforcée même par le rejet. Elle se perpétue jusque dans l’adversité, et c’est ce qui la rend à la fois inquiétante pour ceux qui voudraient l’éliminer, et singulière dans l’histoire humaine.

Cette singularité, pourtant, ne concerne pas seulement la judéité. Elle dit quelque chose de plus universel : que faisons-nous de ce qui persiste ? Comment traitons-nous l’héritage, lorsqu’il ne disparait pas malgré nos proclamations de nouveauté absolue ? Acceptons-nous de reconnaître ce qui nous précède, ou voulons-nous l’oublier pour mieux affirmer notre autonomie ? La judéité met en lumière cette tension fondamentale entre le désir de commencer à neuf et l’impossibilité d’échapper à la filiation. Elle rappelle que le temps humain n’est jamais table rase, qu’il ne se réduit pas à des ruptures spectaculaires.

C’est là, peut-être, le sens profond de cette persistance : attester que l’histoire n’est pas seulement faite de déchirures, mais qu’elle est portée par des fidélités qui se maintiennent. Des fidélités qui ne demandent pas à être proclamées, qui n’attendent ni reconnaissance ni validation, mais qui demeurent. Elles sont semblables aux nappes phréatiques : invisibles, silencieuses, mais indispensables. Sans elles, rien ne durerait. Avec elles, quelque chose continue, obstinément.

Raymond Aron contre De Gaulle : Israël, d’hier à aujourd’hui

Raymond Aron, philosophe, sociologue et chroniqueur politique, fut l’une des grandes figures intellectuelles françaises du XXe siècle. Libéral lucide dans un pays longtemps fasciné par les idéologies totalitaires, il se distingua par son refus des illusions et sa fidélité à la rigueur analytique. Juif assimilé, se disant lui-même « déjudaïsé », il n’en fut pas moins profondément touché par la question d’Israël et par la place des Juifs dans l’histoire contemporaine. C’est à ce titre qu’il publia, à la suite de la conférence de presse du général de Gaulle du 27 novembre 1967, un petit ouvrage intitulé De Gaulle, Israël et les Juifs. Dans ce texte, Aron exprime avec une rare vigueur son indignation et sa lucidité devant ce qu’il considère comme une faute politique et morale d’une gravité exceptionnelle.

La conférence de presse du 27 novembre 1967 est devenue un jalon de l’histoire politique et symbolique de la France contemporaine. Par une formule restée célèbre, Charles de Gaulle, au faîte de son autorité, qualifia le peuple juif de « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur », inscrivant ainsi dans la mémoire nationale un moment où l’immense prestige du chef de la Résistance bascula vers l’ombre d’un soupçon. Ce fut une rupture dans les relations entre la France et Israël, mais aussi une blessure dans la conscience juive française. Aron, observateur lucide et souvent mesuré des affaires internationales, réagit avec une vigueur inhabituelle. C’est que les mots du général touchaient à quelque chose de plus profond que la seule diplomatie : ils réactivaient, derrière l’actualité, les fantômes du passé.

Pour comprendre l’indignation d’Aron, il faut rappeler le contexte. La guerre des Six Jours venait de bouleverser le Proche-Orient. Israël, encerclé et menacé, avait pris l’initiative militaire et, en six jours, écrasé ses adversaires. Cette victoire spectaculaire fut saluée par une large partie de l’opinion publique française, émue par la disproportion des forces et par la mémoire encore vive de la Shoah. Les Juifs de France vécurent cet élan de sympathie comme une réconciliation heureuse entre leur citoyenneté et leur appartenance mémorielle. Aron l’a exprimé dans une phrase d’une justesse poignante : Parce que les sympathies de la majorité des Français allaient à Israël, les Juifs éprouvaient une joie émerveillée, la réconciliation de leur citoyenneté française et de leur “judaïcité” : en manifestant leur attachement à Israël, ils ne se séparaient pas des Français, ils se mêlaient à eux. C’était trop beau pour durer : eux aussi croyaient au Père Noël. Dans ce climat, les mots du général résonnèrent comme une trahison.

De Gaulle avait choisi de condamner la riposte israélienne, en feignant de maintenir une position de neutralité. Mais Aron dévoile l’ambiguïté de ce langage : exiger d’Israël qu’il ne tire pas le premier coup, c’était, de fait, l’empêcher de se défendre. Un regard sur la carte permettait de prévoir, sans grand risque d’erreur, celui qui, logiquement, devait tirer le premier coup, écrit-il avec ironie. En réalité, la France abandonnait sa posture d’arbitre et se rangeait du côté arabe. Ce qui heurtait Aron n’était pas seulement ce choix, mais l’explication que de Gaulle crut devoir en donner : l’impérialisme israélien serait imputable à l’instinct dominateur du peuple juif.

Ici, Aron s’élève avec force. Il ne s’agit plus seulement d’une erreur d’analyse géopolitique, mais d’une dérive rhétorique lourde de conséquences. Appeler “sûr de lui et dominateur” le peuple des ghettos me paraît, aujourd’hui encore, aussi dérisoire qu’odieux, affirme-t-il. En quelques mots, de Gaulle réactivait un imaginaire qui n’avait rien à faire dans la bouche d’un homme d’État occidental après 1945. Aron le souligne : Aucun homme d’État occidental n’avait parlé des Juifs dans ce style, ne les avait caractérisés comme “peuple” par deux adjectifs. Ce style, ces adjectifs, nous les connaissons tous, ils appartiennent à Drumont, à Maurras, non pas à Hitler et aux siens. Le diagnostic est implacable. De Gaulle, sans franchir le seuil d’un antisémitisme exterminateur, puisait néanmoins à la source du vieil antisémitisme nationaliste français, celui qui avait nourri l’affaire Dreyfus et formé les catégories mentales de générations entières.

Aron est d’autant plus choqué que cette phrase était inutile au raisonnement du général. Elle n’apportait rien à la démonstration. Pourquoi donc ce coup bas ? Je ne sais, avoue-t-il, tout en s’interrogeant : était-ce pour punir Israël de son indépendance militaire ? Pour flatter les régimes arabes dans l’espoir de contrats pétroliers ou d’influence stratégique ? Pour se démarquer des États-Unis en frappant indirectement leurs alliés ? Ou encore pour interdire toute velléité de double allégeance des Juifs de France ? Aron pose les questions sans y répondre, mais leur simple énumération révèle combien il perçoit ce geste comme calculé, prémédité, et non comme une simple maladresse.

Il en tire une conséquence grave : Le général de Gaulle a, sciemment, volontairement, ouvert une nouvelle période de l’histoire juive et peut-être de l’antisémitisme. Tout redevient possible. Tout recommence. Pas question, certes, de persécution : seulement de “malveillance”. Pas le temps du mépris : le temps du soupçon. Cette formule résume l’intuition centrale d’Aron : un simple mot, dans la bouche d’un homme d’État de ce rang, suffit à rendre de nouveau salonfähig — c’est-à-dire « acceptable dans les salons », fréquentable dans la bonne société — des préjugés que l’on croyait disqualifiés. L’antisémitisme, désormais, pouvait se dire de nouveau, se justifier par référence au Général, se glisser dans la conversation cultivée. En politique, les mots ne sont jamais neutres : ils fabriquent un climat.

À cette critique morale s’ajoute une analyse stratégique d’une remarquable lucidité. Aron rappelle que l’existence d’Israël est d’une fragilité sans équivalent. Les Arabes, dit-il, peuvent perdre bataille après bataille et garder intacte la perspective d’une victoire finale, parce qu’ils disposent de la démographie, de l’espace et du temps. Israël, lui, ne peut perdre une seule guerre, car la défaite signifierait la disparition pure et simple de l’État. David, une troisième fois, abattit Goliath mais il demeure David, momentanément supérieur par ce que l’on appelle aujourd’hui intelligence, la maîtrise des techniques, mais, après comme avant, sans réserves, sans position de repli. Cette vision, Aron la formule au lendemain de la guerre des Six Jours, mais elle reste d’une actualité saisissante : Israël vit comme une garnison assiégée, contrainte à la vigilance permanente.

Ce réalisme stratégique se double chez Aron d’un aveu existentiel. Je n’ai jamais été sioniste, d’abord et avant tout parce que je ne m’éprouve pas juif, écrit-il avec franchise. Et pourtant, il reconnaît : Je sais aussi, plus clairement qu’hier, que l’éventualité même de la destruction de l’État d’Israël (qu’accompagnerait le massacre d’une partie de la population) me blesse jusqu’au fond de l’âme. Tout est dit : l’intellectuel qui s’était voulu extérieur à la question juive se découvre, dans la menace contre Israël, atteint au plus profond. L’histoire rattrape ceux qui croient pouvoir s’en tenir à distance.

Cette ambivalence traverse toute sa réflexion. Aron refuse le nationalisme juif, mais il mesure que la survie d’Israël est indissociable de la mémoire de la Shoah et de l’avenir des Juifs partout dans le monde. C’est pourquoi il voit dans la phrase de de Gaulle un danger qui dépasse la conjoncture diplomatique. Elle fragilise le lien déjà précaire entre les Juifs de France et leur patrie, en rappelant que leur loyauté peut toujours être suspectée. La réconciliation joyeuse qu’ils avaient ressentie en juin 1967, en voyant la société française partager leur sympathie pour Israël, se trouvait brutalement brisée. Le soupçon revenait, et avec lui l’inquiétude d’un retour du refoulé antisémite.

Aron, en philosophe politique, sait que les nations se construisent aussi sur des mythes et des images. En associant l’État juif à une prétendue nature dominatrice du peuple juif, de Gaulle réintroduisait dans l’imaginaire collectif une équation pernicieuse : l’impérialisme israélien ne serait pas un choix politique, mais l’expression d’une essence éternelle. C’est précisément ce type de glissement qui a nourri les pires persécutions, de l’accusation de déicide à l’antisémitisme racial moderne. Qu’un chef d’État français l’ait repris, même atténué, était pour Aron une faute politique et morale d’une gravité exceptionnelle.

Pour autant, Aron ne cède pas à la tentation de réduire de Gaulle à cette faute. Son jugement final témoigne d’une tension entre admiration et désillusion : Le général de Gaulle a sa place dans l’histoire de France : tout Français, gaulliste ou non, juif ou non, souhaite passionnément que pour l’homme du 18 juin la vieillesse ne soit pas un naufrage. L’homme du 18 Juin reste le héros fondateur, le garant de la dignité nationale. Mais en 1967, ce héros a terni sa gloire en choisissant d’humilier les Juifs et de fragiliser Israël au nom d’intérêts obscurs ou de calculs stratégiques contestables.

Cet épisode, en définitive, éclaire durablement l’attitude française au Proche-Orient. Depuis de Gaulle, une ligne de méfiance à l’égard d’Israël, tempérée mais constante, s’est transmise de président en président, jusqu’à Emmanuel Macron lui-même. Derrière les oscillations de langage et de style, la matrice demeure : la France se veut l’interlocuteur privilégié du monde arabe, et pour cela, Israël doit toujours être tenu à distance. Aron, en 1967, avait déjà compris que ce choix diplomatique se paierait d’un prix moral, celui du soupçon réintroduit à l’égard des Juifs.

C’est ici que son analyse rejoint notre présent. La guerre de Gaza, les débats sur la légitimité d’Israël à se défendre, les critiques répétées de la colonisation ou des gouvernements israéliens successifs, tout cela s’inscrit dans une continuité où la France se montre toujours plus sévère envers l’État juif qu’envers ses adversaires. Certes, la condamnation du terrorisme est désormais explicite et les mots sont choisis avec prudence. Mais la tonalité demeure : Israël reste suspect de « disproportion », comme hier il était suspect d’« instinct dominateur ». L’héritage gaullien, consciemment ou non, continue de peser sur la diplomatie française.

Aron, s’il vivait aujourd’hui, verrait dans ces attitudes la confirmation de son intuition : ce qui semblait un simple « coup bas » en 1967 a ouvert une longue séquence où la critique politique d’Israël se double toujours, plus ou moins explicitement, d’une suspicion envers les Juifs eux-mêmes. Les formes ont changé, la rhétorique s’est adaptée, mais la structure demeure. Ce n’est pas seulement Israël qui est jugé : c’est le peuple juif qui, par ricochet, redevient objet de soupçon.

L’essai d’Aron sur De Gaulle, Israël et les Juifs conserve ainsi une portée prophétique. En dénonçant la dangerosité d’une formule, il avait pressenti la permanence d’un climat. Il nous rappelle que l’histoire n’avance pas en ligne droite : les blessures peuvent se rouvrir, les soupçons renaître, les stéréotypes se recycler. En ce sens, lire Aron aujourd’hui, c’est comprendre que la parole d’État a le pouvoir de protéger ou d’exposer, de cicatriser ou de rouvrir des plaies. Et c’est mesurer combien la dignité d’Israël et la sécurité symbolique des Juifs restent, un demi-siècle plus tard, liées au poids des mots prononcés par les grandes voix politiques.

Le palestinisme, miroir contemporain du nazisme

Le nazisme et le palestinisme apparaissent, à première vue, comme deux phénomènes distincts, nés dans des contextes historiques différents. L’un est issu de l’Europe de l’entre-deux-guerres, porté par le projet national-socialiste articulé autour de la race ; l’autre est né dans le sillage du conflit israélo-arabe, nourri par l’islamisme et par l’idéologie anticoloniale. Pourtant, si l’on dépasse la surface des discours pour examiner leur logique interne, leurs mécanismes et leurs objectifs, on s’aperçoit que ces idéologies sont structurellement équivalentes. Pour un esprit moderne attaché à la liberté, à la démocratie et à la dignité humaine, elles se présentent comme des expressions jumelles du même mal politique.

Le premier point de convergence est l’antisémitisme constitutif. Dans Mein Kampf, Hitler écrivait que « l’élimination des Juifs est la condition de la régénération de l’humanité »¹. Le nazisme ne pouvait concevoir un monde réorganisé sans leur disparition : l’ennemi juif était présenté comme un poison génétique qu’il fallait éradiquer pour restaurer l’ordre du monde. Le palestinisme, adossé à l’islamisme, puise la même logique d’extermination dans des sources religieuses. Le Coran et certains hadiths contiennent des passages qui décrivent les Juifs comme perfides (sourate 2:61), maudits et transformés en singes ou en porcs (sourate 5:60), et annoncent leur destruction à la fin des temps². Ces textes, relus et radicalisés par les idéologues du djihad contemporain, alimentent une vision où l’anéantissement des Juifs n’est pas une option politique mais un impératif religieux.

Ainsi, de la même manière que le nazisme fondait son antisémitisme sur une prétendue loi de la nature, le palestinisme islamiste le fonde sur une prétendue loi divine. Dans les deux cas, l’idéologie se légitime par une « vérité » supérieure, indiscutable — qu’elle soit génétique ou théologique — et transforme la haine en devoir. Le modus operandi est identique : désigner le Juif comme mal absolu, le déshumaniser par un récit fondateur, et justifier son élimination comme condition de la rédemption universelle.

Ces idéologies partagent aussi une vocation universaliste et totalitaire. Le nazisme ne visait pas seulement à réorganiser l’Allemagne : il voulait imposer un ordre racial à l’Europe, puis au monde. La vision hitlérienne d’un Reich de mille ans reposait sur l’idée d’une expansion infinie, où les peuples conquis devaient être soumis ou exterminés³. De son côté, le palestinisme, en s’adossant à l’islamisme et au djihadisme global, dépasse la seule revendication territoriale. Hajj Amin al-Husseini, grand mufti de Jérusalem et allié du Reich, déclarait en 1943 : « Tuez les Juifs où que vous les trouviez. Cela plaît à Dieu, à l’histoire et à la religion »⁴. Le Hamas, dans sa charte de 1988, proclame : « L’islam doit régner sur toutes les terres »⁵. Derrière la bannière palestinienne s’exprime donc un projet d’islamisation universelle, où la Palestine devient le symbole d’un combat planétaire contre l’Occident, contre les démocraties libérales et, en premier lieu, contre les Juifs.

Autre trait commun : la valorisation de la violence extrême. Le nazisme a institutionnalisé le carnage comme instrument politique : les camps d’extermination, la Nuit de cristal, la terreur de masse, la guerre totale⁶. La propagande nazie glorifiait la brutalité comme une vertu nécessaire pour régénérer le monde. Le palestinisme, quant à lui, a légitimé les attentats-suicides et l’usage délibéré de la terreur. Le génocide du 7 octobre 2023 en Israël, où hommes, femmes et enfants furent assassinés ou torturés, n’était pas une dérive, mais l’expression d’une idéologie qui considère la violence comme un instrument sacré de libération⁷. Dans les deux cas, tuer des innocents est la norme.

On retrouve une même inversion accusatoire dans le nazisme et le palestinisme. Le nazisme présentait les Juifs comme agresseurs occultes, responsables des guerres et des crises économiques, justifiant leur persécution. Goebbels déclarait en 1941 : « Les Juifs voulaient la guerre, ils l’ont »⁸. Le palestinisme, de son côté, présente Israël — et par extension le peuple juif — comme colonisateur et oppresseur. La conférence de Khartoum en 1967, avec ses « trois non » (pas de paix, pas de reconnaissance, pas de négociations), a scellé cette logique : Israël ne pouvait être qu’un intrus criminel⁹. Dans ce cadre, la violence terroriste n’est plus un crime mais devient une réparation, une réponse à un prétendu mal originel. Ici comme là, l’idéologie efface la frontière morale et transforme le meurtre en acte vertueux.

Ces deux idéologies partagent une puissance mobilisatrice qui dépasse leur terrain d’origine. Le nazisme séduisit bien au-delà de l’Allemagne, suscitant des mouvements fascistes dans toute l’Europe et attirant jusqu’à des intellectuels occidentaux. Le palestinisme, lui, s’est diffusé en Occident, dans les universités, les ONG, les réseaux militants. Edward Saïd, en érigeant le Palestinien en figure paradigmatique du colonisé, a mondialisé la cause et lui a conféré une aura morale¹⁰. De la même manière que le nazisme s’était donné un vernis intellectuel avec des penseurs comme Carl Schmitt ou Alfred Rosenberg, le palestinisme a trouvé ses relais dans les milieux académiques occidentaux, où il sert désormais de matrice à une vision manichéenne du monde.

Il est toutefois essentiel de préciser que la comparaison entre nazisme et palestinisme islamiste porte sur les idéologies, et non sur des peuples. De nombreux pays musulmans, qu’il s’agisse du Maroc, de l’Égypte, de la Jordanie ou, plus récemment, des Émirats arabes unis et du Bahreïn dans le cadre des accords d’Abraham, entretiennent des relations pacifiées avec Israël et refusent l’extrémisme djihadiste. Des individus, des communautés, des nations au sein du monde musulman se tiennent à distance de cette idéologie de haine. Mais cela ne change rien à la nature du palestinisme islamiste lui-même, qui doit être analysé pour ce qu’il est : une construction totalitaire et criminelle.

Cette idéologie est centrale dans la conscience collective palestinienne, et non une dérive minoritaire. Comme le nazisme en Allemagne, le palestinisme se retrouve dans toutes les strates sociales, scolaires, culturelles et religieuses, jusqu’à en devenir le cadre mental. Les manuels scolaires, les médias officiels, les discours religieux répètent inlassablement les thèmes de l’irréductible hostilité à Israël, de la glorification des martyrs et du refus de toute coexistence¹¹. À Gaza et en Judée-Samarie le Hamas jouit d’une hégémonie idéologique où la violence contre les Juifs est exaltée comme le but ultime de la vie elle-même.

Il serait illusoire à ce stade de croire que le palestinisme peut être amadoué par des concessions ou désamorcé par l’émergence de figures modérées. Comme le nazisme dans les années 1930, il traverse une phase d’ancrage massif, où l’adhésion de la quasi-totalité des Palestiniens lui donne une vitalité impressionnante malgré les revers militaires ou diplomatiques. Tant que cette idéologie structure l’imaginaire, toute négociation politique demeure impossible : on ne négocie pas avec une doctrine qui nie par principe le droit à l’existence de l’autre.

L’anéantissement du palestinisme est d’abord un combat interne au peuple juif. Il se joue sur le terrain conceptuel : tous les Juifs du monde doivent comprendre que la nature profonde du palestinisme est identique à celle du nazisme. Dès lors, aucun Juif ne peut, sous aucun prétexte, s’accommoder de cette idéologie. La logique qui en découle est claire. Sur le plan pratique, cela implique de reconnaître que l’aspiration du palestinisme n’est pas territoriale. Traduit en langage politique, cela signifie qu’il est inconcevable d’accepter un État palestinien entre le Jourdain et la mer. La seule voie possible pour les Palestiniens, s’ils veulent un jour être considérés comme des voisins acceptables, est d’admettre que leur État se trouve en Jordanie.

Il existe bien entendu des différences de contexte, de vocabulaire et de symbolique entre le nazisme et le palestinisme. Le nazisme s’exprimait dans le langage de la race et du sang, le palestinisme dans celui de la religion et de la décolonisation. Mais ces différences sont secondaires. Pour un observateur moderne, démocrate et libéral, ces mouvements sont équivalents dans leur essence. Tous deux rejettent la coexistence pacifique, tous deux transforment l’autre en ennemi absolu, tous deux légitiment l’extermination comme horizon. Ce ne sont pas des idéologies de libération, mais des idéologies de mort.

Notes

  1. Adolf Hitler, Mein Kampf (1925–1926), Livre I, chap. XI.
    2. Coran, sourate 2:61 ; sourate 5:60. Hadith rapporté par Muslim : « Le Jour du Jugement ne viendra pas tant que les musulmans ne combattront pas les Juifs et que la pierre ne dira pas : Ô musulman, il y a un Juif derrière moi, viens le tuer. »
    3. Adolf Hitler, discours au Reichstag, 30 janvier 1939.
    4. Déclaration du grand mufti de Jérusalem, Hajj Amin al-Husseini, à Berlin, 1943 (archives de Nuremberg).
    5. Charte du Hamas, articles 6 et 11 (1988).
    6. Ian Kershaw, Hitler, 1936-1945: Nemesis, Penguin, 2001.
    7. Témoignages et enquêtes sur les massacres du 7 octobre 2023 (rapports de l’ONU et du gouvernement israélien).
    8. Joseph Goebbels, éditorial dans Das Reich, 16 novembre 1941.
    9. Déclaration finale de la conférence de Khartoum, 1er septembre 1967.
    10. Edward Saïd, Orientalism, Pantheon Books, 1978.
    11. Études sur les manuels scolaires de l’Autorité palestinienne et du Hamas : IMPACT-se, rapports 2019–2022.

Quand Macron imite De Gaulle : la diplomatie française à l’ombre de l’antisémitisme

Lorsque Raymond Aron, philosophe et sociologue français, publie en 1968 son livre De Gaulle, Israël et les Juifs, il se fait à la fois historien, témoin et procureur. Analyste rigoureux, Aron ne se contente pas de commenter la politique étrangère : il en mesure la portée morale et politique. La conférence de presse du 27 novembre 1967, qui suit la guerre des Six Jours, marque à ses yeux une césure. De Gaulle y dénonce l’occupation des territoires, impose un embargo sur les armes à destination d’Israël, mais surtout prononce cette formule qui résonne encore : « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ». Pour Aron, ce ne sont pas des mots jetés au hasard, mais l’introduction d’un imaginaire ancien dans le discours officiel. Il note que « la conférence de presse autorisait solennellement un nouvel antisémitisme », et que par cette parole « le général de Gaulle, par une demi-douzaine de mots, chargés de gravité, l’avait solennellement réhabilité ».

Cette réhabilitation est d’autant plus sérieuse qu’elle ne s’exprime pas dans la brutalité ou l’injure, mais dans la solennité d’un langage présidentiel. Aron écrit avec gravité : « En accusant ‘les Juifs’ éternels et non l’État d’Israël, De Gaulle réhabilite […] un antisémitisme bien français : ‘Ce style, ces adjectifs, nous les connaissons tous, ils appartiennent à Drumont, à Maurras…’ » L’effet est double : à l’intérieur, on confère à nouveau une respectabilité au vieux préjugé ; à l’extérieur, on offre au monde arabe un signe de connivence, une manière de parler son langage en confirmant que le Juif est bien le problème, et non le conflit lui-même.

Aron souligne donc que l’antisémitisme, dans ce cas, n’est pas une dérive individuelle mais un instrument politique. Il devient la monnaie d’échange qui permet de tourner le dos à Israël et de séduire le monde arabe. Derrière la rupture stratégique – affirmer l’indépendance française vis-à-vis de Washington, sécuriser l’approvisionnement énergétique – se cache une mise en scène diplomatique : l’usage du stéréotype antisémite pour servir la diplomatie. C’est cela, pour Aron, qui est le plus inquiétant. Car ce n’est plus un ressentiment populaire qui s’exprime, mais une rationalité d’État qui intègre l’antisémitisme dans ses codes implicites.

Si l’on considère aujourd’hui la position d’Emmanuel Macron, la filiation saute aux yeux. Le président actuel, à l’instar de De Gaulle, cherche à se poser en arbitre, en puissance équilibrée capable de parler à la fois à Israël et au monde arabe. Il le fait au nom de la paix et du multilatéralisme, mais en réalité selon un schéma déjà tracé : critiquer Israël plus durement que d’autres, reconnaître un État palestinien comme acte de reconnaissance, exiger d’Israël une retenue supérieure à celle demandée à ses ennemis. Derrière le vernis moral, c’est la même sévérité asymétrique qui transparaît, la même suspicion à l’égard d’Israël.

De Gaulle avait parlé du « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » ; Macron parle de la responsabilité d’Israël dans la spirale de violence. Mais le mécanisme est identique : désigner le Juif – cette fois sous la forme étatique – comme l’excès à contenir, le responsable du désordre. Ce glissement, Aron l’avait déjà diagnostiqué : il ne s’agit pas de juger seulement l’État israélien sur ses actes, mais de faire du peuple juif une entité coupable par essence. C’est cela qu’il appelait la réhabilitation d’un antisémitisme latent, par la voie la plus respectable qui soit, celle de la raison d’État.

On ne dira pas qu’Emmanuel Macron est antisémite, pas plus qu’on ne pouvait dire que De Gaulle l’était à titre personnel. Mais l’un et l’autre se sont servis d’un vieux langage pour construire une politique : offrir au monde arabe la critique d’Israël comme gage, et donner à l’Europe une posture d’indépendance face aux États-Unis. L’héritage gaullien, prolongé par Macron, consiste donc à instrumentaliser un préjugé ancien, à peine voilé, pour servir une stratégie géopolitique. C’est cette continuité qu’Aron, dès 1968, avait mise en lumière et que l’actualité vient confirmer.

On reproche à Emmanuel Macron son art de l’« en même temps », ce mélange d’ambiguïtés et de contradictions qui rend sa ligne politique insaisissable. Mais sur ce point précis Macron ne tâtonne pas, il est parfaitement lisible. Et ce qu’il donne à voir, c’est une continuité directe avec le gaullisme diplomatique de 1967.

Macron n’est pas De Gaulle, et il n’a en rien sa stature historique. Sur presque tous les autres plans, il en est même l’antithèse. Mais sur ce dossier singulier, il singe le Général, reprend ses mots et gestes. Comme De Gaulle, il choisit de parler durement à Israël tout en envoyant des signaux de bonne volonté au monde arabe. Comme De Gaulle, il enveloppe cette politique dans le langage de l’équilibre et de l’universel, alors qu’elle repose sur une asymétrie tournée contre Israël. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, qu’il est « gaullien » : non par grandeur, mais par reproduction d’une logique que Raymond Aron avait déjà dénoncée comme la réhabilitation implicite de l’antisémitisme mis au service de la diplomatie française.

Le 24 juillet 2025, Macron annonce que « la France reconnaîtra l’État de Palestine » et qu’il le fera « solennellement » lors de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre. Le 11 août, il qualifie le plan israélien de prendre le contrôle de Gaza de « désastre d’une gravité sans précédent et fuite en avant vers une guerre permanente », appelant à un cessez-le-feu et à une mission de l’ONU à Gaza. Le 20 août, face aux accusations de Benjamin Netanyahu selon lesquelles cette reconnaissance aurait provoqué une montée de l’antisémitisme, Macron rétorque que ces critiques sont « erronées, abjectes » et qu’il faut faire preuve de « sérieux et de responsabilité, pas de manipulation ». Ces prises de position forment un ensemble cohérent : critique d’Israël, geste fort en faveur du monde arabe, invocation d’un universalisme de façade. Exactement la mécanique gaullienne, telle que décrite par Aron en 1968.

Cette continuité n’est pas sans conséquence. Car à force de vouloir se poser en arbitre, la France se retrouve piégée dans une posture doublement fragile. À l’international, elle perd en crédibilité auprès d’Israël, qui y voit moins une neutralité qu’une partialité dissimulée. Or Israël ne peut pas faire confiance à un allié qui lui renvoie une image de délinquant. En même temps, le monde arabe, que Paris prétend séduire par cette rigueur affichée, n’est pas dupe : il sait que derrière les grands mots subsiste l’alliance stratégique de la France avec l’Occident. La diplomatie française se réduit alors à une gesticulation sans effet, mais dont le prix est de tendre chaque fois un peu plus ses relations avec l’État juif.

À l’intérieur, cette logique a aussi un effet délétère. En donnant à nouveau une légitimité implicite à un discours de soupçon envers les Juifs, en montrant que l’on peut, du sommet de l’État, désigner Israël comme l’élément perturbateur, on alimente un climat qui fragilise les communautés juives en France et en Europe. Déjà, Raymond Aron avait vu juste lorsqu’il écrivait que De Gaulle avait « solennellement réhabilité » un antisémitisme latent, en l’arrachant à la marginalité pour l’inscrire dans la dignité du discours présidentiel. Aujourd’hui, quand Macron reprend ce langage il ravive une suspicion qui nourrit la montée des actes antisémites et le sentiment d’isolement des Juifs français.

Loin de constituer une politique d’équilibre, cette diplomatie est une politique d’ombre. Elle fragilise les relations internationales de la France, elle ébranle sa cohésion intérieure, et elle perpétue un héritage intellectuel que Raymond Aron avait dénoncé. Il ne s’agit pas seulement d’un débat conjoncturel sur le Proche-Orient, mais d’un choix historique : continuer à utiliser, fût-ce de manière subliminale, les stéréotypes antisémites comme instrument politique, ou bien rompre avec cet héritage pour inventer une diplomatie qui assume son refus de tout soupçon porté sur un peuple ou un État en tant que tel.

De Gaulle, par calcul stratégique, avait rouvert la boîte de l’antisémitisme respectable. Macron, en reprenant ce langage sous une autre forme, montre que cette boîte n’a jamais été refermée. Reste à savoir si la France veut sortir de ce piège historique, ou si elle préfère perpétuer une tradition qui, sous couvert de grandeur et d’équilibre, reconduit les mêmes préjugés et les mêmes ambiguïtés.

Haïm Korsia, rabbin de cour

Le grand rabbin de France Haïm Korsia occupe une position singulière : lorsqu’il prend la parole, ce n’est pas seulement un citoyen qui s’exprime, mais celui qui, par sa fonction, est censé incarner une voix juive dans l’espace public. C’est précisément pour cela que ses interventions, loin d’être neutres, engagent un poids symbolique et moral. Or, à plusieurs reprises, ses prises de position ont trahi un inquiétant décalage entre la dignité qu’exige sa charge et la servilité qu’il manifeste envers le regard majoritaire ou politique.

On se souvient de sa réaction à l’incendie de Notre-Dame de Paris. Nul doute qu’il ait pu éprouver de l’émotion devant la destruction d’un monument majeur du patrimoine français et mondial : compatir en tant que citoyen à un désastre architectural et historique est légitime. Mais il est allé beaucoup plus loin. Non seulement il a écrit à Mgr Aupetit qu’il « pleurait avec lui », mais il a déclaré se sentir « chez lui » à Notre-Dame, il a décrit la cathédrale comme « une part de ce que nous sommes », allant jusqu’à citer le prophète Isaïe pour présenter ce lieu comme une « maison de prière pour tous les peuples ».

En adoptant un tel langage, il a franchi une ligne rouge : il a effacé la mémoire juive, il a oublié que cette cathédrale fut l’un des symboles dominants de la chrétienté qui, durant des siècles, a persécuté les juifs. Notre-Dame, ce fut le théâtre des sermons antijuifs, le lieu depuis lequel furent prêchés des discours qui menèrent au bûcher du Talmud à Paris. En prétendant que ce lieu était « le nôtre », Korsia a trahi une mémoire qui exige au contraire de garder une distance lucide. On peut compatir à la perte patrimoniale, mais un rabbin ne peut s’identifier à une cathédrale dont la pierre porte les stigmates de la haine antijuive.

Plus récemment, ses propos sur Benjamin Netanyahou témoignent de la même confusion. Invité à commenter l’actualité israélienne, il n’a pas hésité à affirmer que « personne ne peut être d’accord avec lui ». Une telle déclaration est non seulement outrancière, mais factuellement fausse. Netanyahou a été élu démocratiquement, il dispose d’une majorité confortable à la Knesset et il bénéficie du soutien d’une partie substantielle du peuple israélien.

Que Korsia ait une opinion critique à son égard, cela lui appartient, mais en tant que rabbin français, il n’a pas à caricaturer la vie politique israélienne et à nier la légitimité du suffrage. Son rôle devrait l’appeler à la prudence, à reconnaître la pluralité des voix juives, et non pas à ériger son jugement personnel en vérité absolue. En opposant à Netanyahou une sentence aussi catégorique, il se substitue au peuple israélien et se place dans le registre de la polémique politicienne, alors qu’il devrait incarner une voix de vérité et de rassemblement.

Quant à son évaluation de l’action du président Macron face à l’antisémitisme, elle relève de la flagornerie. Affirmer que « la détermination du président de la République a toujours été absolue » et que « tout a été fait » est intenable au regard des faits. L’antisémitisme a explosé depuis le 7 octobre, et loin d’avoir « tout fait », Macron a manqué un geste essentiel et symbolique en refusant de  participer à la marche contre l’antisémitisme. Ce refus d’être présent aux côtés des juifs de France lors d’un moment décisif ne peut être balayé d’un revers de main. Et pourtant, Korsia, au lieu de rappeler cette vérité et d’exiger de la grandeur du pouvoir, préfère couvrir le président d’éloges, au risque de réduire la voix juive à un relais de communication gouvernementale.

Il est d’ailleurs ironique de constater que Korsia lui-même revendique que « être rabbin, c’est dire les choses en vérité, même avec fermeté ». Mais de quelle vérité s’agit-il, si elle se plie à l’émotion de l’opinion majoritaire devant une cathédrale, si elle caricature un Premier ministre israélien élu par son peuple, si elle flatte sans nuance un président français qui a failli dans ses gestes symboliques les plus élémentaires? À chaque fois, la fonction rabbinique se trouve compromise.

On ne peut s’empêcher de rappeler l’attitude du grand rabbin Jacob Kaplan, en 1967, lorsque le général de Gaulle évoqua les Juifs,  « …peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ». Kaplan avait répondu avec gravité, sans chercher à séduire, mais en défendant la mémoire et l’honneur des juifs. La comparaison est cruelle : là où son illustre prédécesseur avait incarné le réel, Korsia s’abandonne à la complaisance. Là où l’on attendait un porte-parole du judaïsme, c’est un serviteur du pouvoir qui apparaît.

Alors oui, Haïm Korsia, rabbin de cour.

L’indignation française face à l’ingérence américaine ou le déni face au réel

Le Quai d’Orsay a convoqué l’ambassadeur américain à Paris, Charles Kushner, après ses propos reprochant à Emmanuel Macron de ne pas agir suffisamment contre l’antisémitisme. La diplomatie française a qualifié ces critiques d’« inacceptables » et parlé d’« ingérence », invoquant une prétendue violation du droit international et du principe de non-intervention. Ce vocabulaire n’est pas neutre : il permet de détourner l’attention, d’éluder le fond et de masquer une réalité gênante. Car ce qui s’est joué là n’était pas un incident diplomatique, mais une mise en lumière : celle d’un pouvoir politique – et du Quai d’Orsay en particulier – incapable d’assumer sa faillite.

La France est le pays européen où vit la plus grande communauté juive – et c’est aussi celui où elle est la plus menacée. Les incidents antisémites dans les écoles ont quadruplé en un an. À Courbevoie, une fillette de 12 ans a été violée au son d’insultes antijuives ; à Rouen, une synagogue a été incendiée ; à La Grande-Motte, une autre attaquée ; à Paris, des cimetières profanés et des graffitis nazis.

Moins de 1 % de la population française est juive, mais elle concentre plus de la moitié des violences racistes. Faute de confiance envers leurs dirigeants et les institutions censées les protéger, certains choisissent l’émigration vers Israël. Kushner n’a fait que rappeler ces faits. Ce qui a mis en fureur le Quai d’Orsay, ce n’est pas l’antisémitisme, mais le fait qu’on ose le nommer.

Emmanuel Navon, docteur en sciences politiques, universitaire et intellectuel israélien d’origine française, connaît intimement les deux cultures. Il souligne l’incohérence du Quai d’Orsay : comment ce ministère peut-il dénoncer l’ingérence américaine alors qu’il pratique lui-même, depuis des années, une ingérence obsessionnelle à l’égard d’Israël ? Comment peut-il invoquer le droit international quand il passe son temps à le manipuler pour condamner Israël et exiger la création d’un État palestinien au cœur de la terre d’Israël ?

Navon résume ce paradoxe par une formule un rien cruelle : « Seul un pays qui s’est proclamé vainqueur de la Seconde Guerre mondiale après quatre ans d’occupation allemande peut souffrir d’un tel manque de lucidité. » Par cette remarque, il rappelle la contradiction française : bâtir un récit national glorieux sur la fiction d’une victoire continue, alors même que le pays a connu la débâcle, l’Occupation et Vichy. Cette mythologie, héritée du gaullisme, a longtemps servi de paravent, mais elle nourrit aussi une posture diplomatique pétrie d’orgueil et de déni : la France se croit investie d’une autorité morale qu’elle n’a pas véritablement conquise. C’est ce déficit de lucidité historique que Navon dénonce – et qui éclaire l’aveuglement actuel du Quai d’Orsay face à l’antisémitisme et face à Israël.

Cette duplicité n’est pas seulement celle du Quai d’Orsay : elle est incarnée par Emmanuel Macron lui-même. Le président français multiplie les ingérences : il condamne Israël chaque fois qu’il se défend, répète qu’il faut reconnaître un État palestinien. Il a apporté un soutien appuyé au Liban, au moment même où ce pays bombardait Israël sans relâche. Paris s’oppose donc à Washington au nom de la « non-ingérence », tout en cautionnant ceux qui attaquent Israël, le tout en s’érigeant en donneur de leçons.

Macron distribue des gages à la gauche et à l’extrême-gauche en reprenant leur grille idéologique. Il diabolise la droite française comme si l’antisémitisme n’avait pas changé de camp. Or ce ne sont pas les militants d’extrême-droite qui profanent les synagogues ou agressent les élèves juifs, mais des islamistes tolérés par clientélisme, et une mouvance pour qui l’antisionisme a pour fonction de masquer la haine des Juifs. En rejouant sans cesse la rengaine de « la menace fasciste », Macron détourne le regard du réel.

La convocation de l’ambassadeur américain n’est donc pas une marque d’autorité, mais un aveu de faiblesse. Le Quai d’Orsay, en croyant se défendre, se ridiculise et révèle son impuissance. Ce pouvoir, incapable d’endiguer l’antisémitisme qui mine le pays, expose sa fragilité. La France n’est pas un pays antisémite, mais ses élites jettent de l’huile sur le feu – à commencer par son Président, qui n’a même pas le courage politique de participer à une manifestation contre l’antisémitisme à Paris.

Le scandale n’est pas dans la lettre de Kushner ni dans la virulence de Navon, mais dans la posture d’un Quai d’Orsay et d’un président qui ont fait de la lâcheté un principe de politique étrangère.

En 1945, au sortir de l’Occupation, la France s’était inventé une victoire qu’elle n’avait pas vraiment remportée. Aujourd’hui, elle s’invente une autorité morale qu’elle n’exerce plus. De Gaulle maquillait une défaite en gloire ; Macron maquille une impuissance en vertu. Et dans les deux cas, la fiction compte davantage que la vérité. Mais pas pour tout le monde, en France, heureusement.

Pierre Conesa, figure d’un antisémite d’aujourd’hui

Ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense et désormais expert médiatique des relations internationales, Pierre Conesa s’est imposé dans le paysage français comme une voix écoutée sur les questions stratégiques. Mais derrière l’autorité du spécialiste se cache un antisémite dont les prises de position sur Israël trahissent une rhétorique inquiétante : héroïsation du Hamas, accusation d’« extermination » contre l’État hébreu, instrumentalisation de la Shoah et délégitimation de l’existence même d’Israël.

Sous couvert d’antisionisme, ses discours recyclent les vieux tropes de l’antisémitisme, illustrant une dérive désormais banalisée dans certains cercles intellectuels. Le vernis analytique de Conesa recouvre en réalité une escroquerie intellectuelle et une mauvaise foi qu’explique son obsession antijuive. Sa critique politique d’Israël reproduit une logique immémoriale : inverser les rôles et accuser les Juifs de ce dont ils furent victimes, préparer les esprits à l’idée qu’ils ne sauraient avoir droit à une nation. Ce n’est pas un accident de parcours, mais l’inscription dans une continuité historique de l’antisémitisme, perpétuellement changeant de masque pour survivre.

Depuis plusieurs années, Conesa multiplie les déclarations haineuses à l’égard Israël qui, mises bout à bout, dessinent une stratégie discursive : légitimer la violence du Hamas, criminaliser Israël et délégitimer jusqu’à l’existence même de l’État juif. Le 25 avril 2024, sur CNEWS, il déclare à propos du 7 octobre : « Oui, bien sûr que c’est un acte de résistance… c’est un acte de résistance effroyable » (Le Meilleur de l’info, 25/04/2024). En un mot, il requalifie un massacre de civils en geste héroïque, renvoyant dos à dos un gouvernement légitime et une organisation terroriste.

En février 2025, dans un entretien publié par les Jeunes IHEDN, il franchit un pas supplémentaire : « Pour Israël, l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite avec Benjamin Netanyahou se traduit par deux dérives très inquiétantes : l’extermination de la population gazaouie… et la recolonisation de la Cisjordanie. La Shoah ne peut pas tout justifier. » Employer le mot « extermination » dans ce contexte, c’est mobiliser un vocabulaire génocidaire pour qualifier l’action d’un État démocratique ; juxtaposer cette accusation à la Shoah, c’est inverser les rôles, transformer les victimes d’hier en bourreaux d’aujourd’hui.

En août 2025, dans les colonnes de Front Populaire, la revue fondée par Michel Onfray, il replace la question israélienne dans ce qu’il appelle le « piège de la repentance à sens unique », insinuant que l’État juif n’existerait que par la mauvaise conscience occidentale. Le paradoxe est saisissant : Conesa développe ce discours dans une revue créée par Onfray, alors même que celui-ci n’a cessé de dénoncer la confusion entre antisionisme et antisémitisme. Mais c’est aussi tout à l’honneur de Front Populaire de respecter la liberté d’expression en publiant des positions qu’on peut juger dérangeantes ou discutables.

Ce triptyque – héroïsation du terrorisme, criminalisation génocidaire, délégitimation mémorielle – constitue une rhétorique cohérente. Sous prétexte d’analyser la situation, Conesa entretient en réalité un imaginaire hostile aux Juifs, habillé du vocabulaire policé de la critique géopolitique. Il incarne l’avatar contemporain d’une pathologie française : hier on justifiait la haine au nom de la Nation ou de la Révolution ; aujourd’hui on la perpétue au nom d’une morale universelle ou d’un discours stratégique.

Michel Onfray, philosophe, écrivain prolifique et fondateur de l’Université populaire de Caen, pratique une écriture sans concession. Dans L’Autre collaboration (2023), il met au jour l’antisémitisme d’intellectuels de gauche du XXᵉ siècle, qu’il soit déclaré ou masqué sous l’étiquette de l’antisionisme. Il y décrit une tradition persistante, des années 1930 à nos jours, qui continue d’alimenter certains discours. Dans ce sombre héritage, Conesa trouverait naturellement sa place : non pas par la violence des mots, mais par un travail de délégitimation, qui glorifie les ennemis d’Israël et criminalise son existence même. Dans ses interventions, Onfray insiste : il n’y a pas de frontière entre antisionisme et antisémitisme. « L’antisémitisme et l’antisionisme ont partie liée. Délégitimer Israël, c’est mettre en jeu la survie même de ceux qui y vivent. »

Georges Bensoussan, historien de la Shoah et des formes contemporaines de l’antisémitisme, apporte une profondeur historique à ce constat. Spécialiste du monde juif dans l’espace arabo-musulman (Juifs en pays arabes : le grand déracinement, 1850-1975), ancien responsable éditorial au Mémorial de la Shoah, il est l’auteur de Une histoire de la Shoah (1996), Les Territoires perdus de la République (2002, dir.), Un nom impérissable (2008), Un exil français (2012) et Une histoire intellectuelle du sionisme (2002).

Son travail montre comment l’antisémitisme s’est recomposé en adoptant l’habit de l’antisionisme. Il a analysé ce qu’il appelle l’« inversion mémorielle » : transformer les descendants des victimes en bourreaux et faire de Gaza une métaphore d’Auschwitz. Quand Conesa parle d’« extermination » à Gaza, il applique ce mécanisme, banalisant la Shoah et instrumentalisant la mémoire à des fins accusatoires. Bensoussan met en garde contre ce danger : là où la haine des Juifs redevient dicible, la civilisation elle-même s’obscurcit.

Conesa incarne ainsi ce que Michel Onfray appelle « l’autre visage de la haine des Juifs ». Antisémite à visage d’expert, Conesa réactive en réalité les poncifs de l’antisémitisme. Face à cela, Onfray et Bensoussan rappellent que l’enjeu dépasse le débat d’idées : il concerne la vérité historique et la dignité de la mémoire juive.

1967: Lettre de David Ben Gourion à De Gaulle

En novembre 1967, quelques mois après la guerre des Six Jours, le général de Gaulle, lors d’une conférence de presse à Paris, accusa Israël d’« agression » et qualifia les Juifs de « peuple sûr de lui et dominateur ». Depuis son kibboutz du Néguev, David Ben-Gourion, retiré de la vie politique, choisit de répondre par une longue lettre. Mais son propos dépasse la circonstance : il y défend la légitimité historique d’Israël et rectifie une vision qu’il juge faussée.

Dès l’ouverture, Ben-Gourion insiste : l’État d’Israël n’est pas né de la Shoah. Le sionisme, rappelle-t-il, s’enracine bien avant la tragédie, dès la fin du XIXᵉ siècle, dans le retour à la terre, l’apprentissage de l’hébreu, les premières colonies agricoles. Plus encore : la Shoah n’a pas hâté la création de l’État, elle l’a retardée. Les millions de jeunes Juifs exterminés auraient pu être les bâtisseurs d’Israël ; leur absence a été une perte irréparable. Israël est donc né malgré la Shoah, non pas grâce à elle.

De cette affirmation découle une conséquence : l’existence d’Israël ne peut être considérée comme une dette payée au peuple juif par la conscience coupable de l’Europe. Il ne doit son existence ni à la pitié, ni au repentir, mais à la volonté persistante d’un peuple fidèle à lui-même et à sa terre.

Ben-Gourion enchaîne alors sur les procès faits à Israël. Non, les réfugiés arabes n’ont pas été expulsés : ils ont quitté leurs foyers à l’appel de leurs propres dirigeants, persuadés de revenir derrière les armées victorieuses. Non, Israël n’est pas expansionniste : il a accepté le partage de 1947 quand ses voisins l’ont rejeté et attaqué. En 1948, en 1956, en 1967, Israël n’a pas cherché la guerre, il l’a subie et repoussée, parce que pour lui perdre une guerre, ce serait disparaître.

Enfin, il répond à l’accusation de domination : ce mot appliqué au peuple juif lui paraît injuste et blessant. L’État d’Israël n’est pas une puissance conquérante mais un foyer de renaissance, armé non par goût de la force mais par nécessité vitale.

Cette lettre est une profession de foi historique. Ben-Gourion y proclame qu’Israël n’est pas un accident de l’histoire contemporaine mais l’aboutissement d’un projet ancien, ravivé par des générations entières, et payé d’un prix immense. À travers ces pages, il s’adresse moins à un chef d’État qu’à l’humanité entière, rappelant qu’Israël n’a pas été concédé : il s’est édifié, obstinément, par le travail, la foi et le sang de son peuple.

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