Lettre ouverte à Noa la chanteuse

Vous avez refusé de recevoir le prix Akoum décerné par le Syndicat national des compositeurs et musiciens d’Israël. Vous avez justifié ce refus par le fait que le chanteur Ariel Zilber devait, lui aussi, être honoré lors de la même cérémonie. Vous n’avez pas contesté ses qualités artistiques, mais ses prises de position politiques.

Il est vrai que certaines déclarations d’Ariel Zilber peuvent heurter, voire susciter de la réprobation. Il est légitime, pour un artiste, de se sentir en désaccord avec des paroles ou des engagements qui lui semblent inacceptables. Refuser d’être associé à certaines positions est un droit — et parfois même un devoir.

Mais votre décision soulève, en retour, une question plus large : celle de la cohérence.

Car vous avez accepté de vous produire au Vatican, en hommage à un pape dont les positions ont été critiquées — notamment à propos de l’homosexualité, ou encore de la prévention du sida, où le refus de reconnaître l’usage du préservatif a été accusé d’avoir contribué à la propagation de l’épidémie. Vous ne pouviez ignorer ces controverses.

Le Vatican a fait l’objet de critiques sévères de la part d’instances internationales, notamment concernant sa gestion de scandales liés à des abus sexuels commis sur des mineurs, et les mécanismes d’impunité qui auraient permis leur perpétuation. Là encore, il est difficile d’imaginer que vous n’en ayez pas eu connaissance.

Au-delà de ces questions , il existe aussi une mémoire plus longue. Celle d’une institution qui, pendant des siècles, a contribué à forger des représentations théologiques ayant nourri l’antisémitisme . Celle, également, des silences — parfois interprétés comme une forme de passivité — durant la Seconde Guerre mondiale, au moment où les Juifs d’Europe étaient exterminés. Ces débats historiques sont complexes, mais ils n’en demeurent pas moins présents dans la conscience collective.

Unnpenseur comme Yeshayahu Leibowitz considérerait que les racines du nazisme pouvaient être recherchées dans une longue tradition religieuse européenne, et qu’à ce titre, les responsabilités morales méritaient d’être interrogées bien au-delà des seuls exécutants. Une position qui témoigne de la profondeur du questionnement.

Vous saviez donc, très probablement, que l’institution au sein de laquelle vous acceptiez de chanter portait avec elle une traversée de zones d’ombre. Et pourtant, vous avez choisi d’y faire entendre votre belle voix. Peut-être parce que vous estimiez que l’art, précisément, peut s’adresser à ce qu’il y a de plus élevé en l’homme, au-delà de ses fautes et de ses errements. Peut-être parce que vous pensiez que le dialogue, même imparfait, vaut mieux que la rupture.

Si tel est le cas, alors pourquoi ce principe ne s’appliquerait-il pas également ici ? Pourquoi refuser, dans un contexte, ce que vous acceptez dans un autre ? Où se situe la ligne de partage entre ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas ?

Être artiste lorsque l’on bénéficie d’une reconnaissance internationale, c’est habiter cet espace inconfortable où l’éthique rencontre la complexité du réel. C’est être confronté à des choix qui ne peuvent jamais être entièrement purs, entièrement cohérents, mais qui engagent néanmoins une responsabilité.

Si vous souhaitez porter une parole de paix, celle-ci ne peut être audible que si elle s’inscrit dans une certaine continuité, une certaine fidélité à elle-même. La paix ne commence pas dans les déclarations, mais dans la manière dont on accepte — ou refuse — de partager un espace, même symbolique, avec ceux dont on désapprouve les idées.

Peut-être y avait-il, dans cette cérémonie, une occasion de faire entendre autre chose qu’un refus : une voix capable de tenir ensemble la distance critique et la présence, le désaccord et le lien.

Cette occasion, vous avez choisi de ne pas la saisir.

La leçon de Dieudonné

L’humoriste Dieudonné a fait de l’antisémitisme son fonds de commerce. Cela soulève l’indignation des uns et l’enthousiasme des autres, mais laisse de moins en moins de monde indifférent, ce qui de son point de vue constitue un succès. Il est vrai que la justice donne suite aux plaintes dont il fait l’objet et que les autorités condamnent ses propos racistes, mais dans une démocratie il y a peu d’instruments juridiques susceptibles de faire barrage à la mauvaise foi de quelqu’un qui abuse de la liberté d’expression. Le résultat est qu’alors qu’il apparaît que les amendes infligées à Dieudonné n’ont  jamais été acquittées, chacun de ses passages au tribunal constitue une publicité plus efficace que n’importe quelle campagne de relations publiques.

Quand il s’agit de réagir à l’infamie de Dieudonné on est confronté à un dilemme: faut-il la dénoncer, ou faut-il au contraire l’ignorer afin de ne pas servir de caisse de résonnance. Les institutions qui lui font procès sont bien entendu dans leur rôle, mais il est illusoire de penser que c’est un moyen de le faire taire. Et quand bien même elles y réussiraient, nul doute qu’un autre Dieudonné prendrait le relais pour exploiter le filon de la haine antijuive.

Le problème n’est donc pas Dieudonné, mais l’antisémitisme, et ce serait faire trop d’honneur à cet individu que de lui attribuer le moindre rôle dans sa résurgence. Tout au plus fait-il la démonstration que l’antisémitisme se porte bien, et qu’une partie non négligeable de la société n’y voit aucun mal. Le public qui le soutient n’est ni marginal ni insignifiant; il est au contraire très signifiant, parce que ce sont les enfants spirituels des meutes qui stigmatisaient les juifs lors de l’affaire Dreyfus.  Dieudonné est donc plutôt un révélateur qu’un prosélyte. Pour dire les chose simplement, il dit peut-être tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

Albert Memmi[1] a beaucoup écrit sur la condition juive.  Après la Shoah, et en dépit de la défaite du nazisme, il posait dès les années 1950 un diagnostic cinglant: “L’expérience nous a trop souvent appris  qu’il n’y a pas de risque négligeable pour nous, que tout peut devenir possible. Que tous les non-juifs participent d’une société qui rend invivable la vie du Juif en tant que Juif, oui, cela je le sens et le pense. Etre juif, c’est d’abord ce fait global: c’est d’abord se trouver mis en question, se sentir en permanente accusation, explicite ou implicite, claire ou confuse”.

Homme de gauche et homme de cœur, Albert Memmi avait dans un premier temps pris de la distance par rapport à ses origines, mais pour y revenir plus tard avec force. Après avoir pensé que l’universalisme, le socialisme et la modernité entraîneraient la fin de l’antisémitisme, il finit par conclure que la résolution de la question juive devait trouver une expression plus concrète: “si le Juif ne se reprend pas comme peuple, il restera nécessairement minoritaire et séparé, menacé et périodiquement exterminé. S’il ne se défend pas comme peuple, il restera soumis a la bonne volonté des autres, c’est-à-dire aux fluctuations de leur humeur, plus souvent méchante que bienveillante, condamné à leur servir de souffre-douleur trop commode, d’exutoire à leurs difficultés économiques et politiques, à vivre dans l’ambigüité et la ruse, le déchirement et la peur. II faut maintenant faire un pas de plus, qui me parait s’imposer avec la même évidence : puisqu’un peuple ne saurait, aujourd’hui encore, vivre et se déterminer librement sinon que comme nation, il faut faire des Juifs une nation. En bref, la libération particulière des Juifs s’appelle une libération nationale, et, depuis dix ans cette libération nationale du Juif s’appelle l’Etat d’Israël.”

Dans le même ordre d’idées, Hannah Arendt[2] disait au cours de la deuxième Guerre Mondiale que “quand on est attaqué en tant que Juif c’est en tant que Juif qu’il faut se défendre”. C’est pour cette raison qu’elle rêvait de constituer une armée juive, d’abord pour combattre les nazis, ensuite pour que les juifs se constituent en nation en Europe même, au sein d’une Confédération où la nation juive serait représentée en tant que membre à part entière dans un Parlement Européen. Pour Hannah Arendt le fait d’être juif signifiait d’abord et avant tout une appartenance politique et nationale.

Parallèlement à cette utopie, Hannah Arendt était une sioniste ardente, même si elle participait d’un courant qui ambitionnait de créer un Etat binational judéo-arabe: “les Juifs palestiniens savent ce qu’ils défendent  : leurs champs et leurs arbres, leurs maisons et leurs usines, leurs enfants et leurs femmes. Et il ne fait aucun doute qu’ils appartiennent à cette communauté, car nous sommes là-bas en vertu du droit et non de la tolérance. La Palestine et l’existence d’un foyer national juif constituent le grand espoir et la grande fierté des Juifs dans le monde entier”.

Albert Memmi estimait que la libération du peuple juif devait se faire en Israel et nulle part ailleurs: “la solution nationale découle d’abord d’une nécessite purement sociologique : les Juifs étant ce qu’ils sont, un peuple vivant, dispersé et toujours minoritaire, au milieu des autres, et, d’autre part, la majorité des peuples ne pouvant encore supporter la présence de minorités compactes parmi eux, il faut faire cesser cette relation. Puisqu’il est impossible au Juif de vivre pleinement parmi les autres, il faut ôter Ie Juif du milieu des autres.

Cependant Albert Memmi était conscient qu’Israël ne pouvait être une solution à court terme pour tous les juifs du monde, et qu’une partie d’entre eux seraient longtemps encore tributaires de ces nations qui, bon gré mal gré, les ont accueillis, et souvent adoptés. Les Juifs qui continueraient à habiter en Diaspora devaient donc faire preuve de la loyauté la plus absolue, la plus courtoise et la plus reconnaissante partout où ils étaient, mais en même temps ne jamais perdre de vue que l’objectif ultime était que la présence des Juifs hors de la nation juive doit changer de sens, et que la Diaspora doit cesser d’être une Diaspora.

Il  concluait son analyse en disant “je suis heureux d’avoir appartenu à la génération qui a compris où  se trouvait la libération du peuple juif, et qui l’a entrepriseAux générations suivantes de l’achever. Israël est dorénavant leur affaire. C’est notre seule issue, notre seule carte véritable, et notre dernière chance historique. Tout le reste est diversion. Seule la solution nationale peut exorciser notre figure d’ombre; seul Israël peut nous redonner épaisseur et vie : seule la libération d’un peuple peut fournir une chance véritable à sa culture”.

Les juifs du monde doivent être vigilants par rapport à l’antisémitisme au même titre que pour toute autre forme de racisme, et se comporter en citoyens responsables dans leur pays de résidence. Mais les juifs de la Diaspora spécifiquement menacés en tant que tels doivent avant tout réagir en soutenant Israël, parce que c’est là que se joue leur destin en tant que peuple, et que c’est là que se trouve leur ultime refuge. Ces juifs qui vivent en Diaspora mais qui désirent en même temps préserver le recours éventuel à la “Loi du Retour”[3], ont donc des devoirs envers Israël, parce que quel que soit le dynamisme  des institutions communautaires juives à travers le monde, celles-ci ne seraient plus d’aucun secours si Israël venait à disparaître.

C’est peut-être la meilleure manière de comprendre ce que Dieudonné essaie de nous dire.


[1] Ecrivain juif franco-tunisien. Les citations en italiques sont extraites de “Portrait d’un Juif”

[2] Ecrivaine et professeure de théorie politique. D’origine allemande mais naturalisée américaine après la Deuxième Guerre mondiale.  Les citations en italiques sont extraites de ses “Ecrits Juifs”

[3] Loi israélienne qui permet à chaque juif, à tout moment, de s’établir en Israël et de devenir instantanément citoyen à part entière

Edgar Morin ou le philosophe errant

Il y a une douzaine d’années le sociologue Edgar Morin publiait une tribune cosignée par deux autres intellectuels[1] dans le journal “Le Monde”. Il s’agissait d’un brûlot  intitulé “Israël-Palestine : le cancer”, posant que les palestiniens avaient le droit pour eux dans tous les cas de figure. Mais au delà de ce postulat creux le texte était truffé de contrevérités, d’élucubrations et de mensonges visant à diaboliser Israël. Plus tard la revue “Controverse” publia une  étude qui pulvérisait les sophismes de Morin.

Suite à cette tribune Avocats sans frontières et France-Israël engagèrent une procédure pour antisémitisme. Lors d’un premier procès les plaignants furent déboutés, mais plus tard  la Cour d’Appel condamna Morin pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme ». Finalement la Cour de Cassation mit un terme aux poursuites en considérant que la tribune relevait de la liberté d’expression.

La gauche dont se réclame Morin n’a jamais réussi à éliminer l’antisémitisme dans ses rangs malgré un antiracisme de façade. Il dénonçait d’ailleurs lui-même dès 1959 dans son livre “Autocritique” le dévoiement du communisme et les raisons qui l’emmenèrent à s’en désolidariser. Il reconnaissait à quel point il s’était fourvoyé au cours de sa jeunesse par rapport à sa condition juive:

« Déjà avant guerre, j’avais peur de réagir en Juif aux événements politiques, et j’étais heureux de m’opposer, pacifiste, au « bellicisme » de la plupart des autres. Au cours de l’été 1940, je me disais : « Mieux vaut le salut de 40 millions de Français que celui de 500 000 Juifs. » Les premières mesures raciales me renforcèrent dans cette sorte d’acceptation attristée … « J’étais même prêt a accepter l’immolation des Juifs si le salut des autres Français était à ce prix – si la fatalité de l’Histoire l’exigeait.

Morin nous révélera-t-il un jour ce que  la fatalité de l’Histoire exige d’Israël ?


[1] Sami Naïr, homme politique franco-algérien et Danièle Sallenave, écrivaine.

Oscar Mandel ou la passion de disparaître

Oscar Mandel, dramaturge, essayiste et poète américain né en 1926 à Anvers, a écrit un pamphlet intitulé Être ou ne pas être juif, dans lequel il règle ses comptes avec ses origines. Il y affirme que son ascendance juive ne le définit en rien, tout en manifestant un malaise face à ce qu’il perçoit comme des pressions communautaires qui l’empêcheraient de se défaire de sa judéité.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Qui, aux États-Unis, l’oblige à fréquenter la synagogue, à s’installer en Israël ou à s’immerger dans les textes juifs ? Ce qu’il décrit ressemble moins à une oppression qu’à une obsession: Mandel semble vouloir convaincre le monde juif de son refus d’appartenance, comme si ce dernier exigeait de lui un engagement. En cela, il incarne la haine de soi, forme subtile de masochisme intellectuel drapée dans des habits de lucidité critique.

Mandel ne se contente pas de se distinguer, il théorise l’antisémitisme. Selon lui, les juifs auraient dû se fondre dans le christianisme dès l’Empire romain : cela aurait, d’après lui, rendu les chambres à gaz inutiles. Raisonnement implacable, en effet : on ne persécute pas ce qui n’existe plus. Il regrette que les juifs n’aient pas « disparu » dans les grandes fractures de l’Histoire — lors de la christianisation de l’Europe, de la Révolution française, ou plus récemment, après la Shoah.

Sa conclusion est glaçante : en perpétuant leur culture, leur mémoire et leur religion, les juifs auraient rendu possibles les persécutions. En d’autres termes, la faute des crimes revient non pas aux bourreaux, mais aux victimes. Il va jusqu’à souligner avec une forme de cynisme que les nazis, lors des lois de Nuremberg, avaient tout de même épargné certains « demi-juifs », preuve selon lui d’une relative modération. On frôle ici l’indécence.

À cette logique il faudrait opposer une série de contre-exemples tout aussi absurdes : si les Tziganes avaient cessé d’être tziganes, les Tutsis d’être tutsis, les homosexuels d’être homosexuels, les handicapés d’être handicapés — la violence n’aurait-elle pas lieu.  Mandel semble croire que l’univers serait en paix si tout le monde était identique. Ce fantasme d’uniformité rappelle celle des « démocratie » totalitaires, où la différence est la seule faute.

Il s’en prend à la pratique religieuse juive dans les sociétés occidentales, dénonçant l’anachronisme de celui qui refuse d’allumer son ordinateur pendant le Sabbat. Mais il ne trouve rien à redire à la ferveur chrétienne des sociétés où 80 % de la population vénère un juif mort en Judée il y a deux mille ans. On pourrait en rire si la contradiction n’était aussi flagrante : Mandel dénonce chez les juifs ce qu’il tolère — voire vénère — chez les autres.

Son raisonnement oublie des réalités fondamentales. Le judaïsme est une culture, une langue, une histoire, une sensibilité politique et une mémoire partagée, bien au-delà de la foi religieuse. La moitié des juifs du monde sont citoyens d’Israël, État fondé en grande partie par des agnostiques. Le Bund, les révolutionnaires soviétiques juifs, les intellectuels athées issus du judaïsme ont perpétué une identité tout à la fois critique, sécularisée et enracinée. Le judaïsme moderne est un dialogue vivant entre tradition et modernité.

Le projet de Mandel, s’il était pris au sérieux, reviendrait à dire qu’il faut supprimer les juifs pour supprimer l’antisémitisme. En d’autres mots, que pour faire taire la haine, il faut éliminer l’objet haï. Sous couvert de rationalité provocatrice, Mandel ressuscite un fantasme morbide : celui d’un monde purifié de toute altérité.

Il fallait oser.

Mélenchon et les juifs

Jean-Luc Mélenchon, homme politique français réputé pour son verbe tonitruant et haut en couleurs, s’est récemment rappelé au bon souvenir des médias après un certain passage à vide. Il est accusé d’antisémitisme pour avoir déclaré que le ministre de l’Economie Pierre Moscovici, d’origine juive, est “quelqu’un qui ne pense plus en français, mais dans la langue de la finance internationale”. Ces propos ont été considérés par le Parti Socialiste comme étant “inacceptables et relevant du vocabulaire des années 1930”. Pour mémoire, l’extrême-droite des années 1930 colportaient l’idée que les juifs étaient dangereux eu égard à leur conspiration cosmopolite visant l’effondrement des marchés, la récession et l’hyperinflation, tout cela étant bien entendu supposé leur bénéficier.

Mélenchon a déclaré qu’il ne connaissait pas la religion de Pierre Moscovici, ce qui n’est pas impossible, parce qu’être d’origine juive n’implique pas que l’on adhère au judaïsme en tant que religion. Il a donc été prudent dans sa formulation en disant “ignorer la religion de Pierre Moscovici”, mais cela ne signifie en rien qu’il ne savait pas que celui-ci fût juif. Quoi qu’il en soit, l’ignorance ambiguë de Mélenchon apparait comme une exception dans le monde médiatico-politique, dont une grande partie a immédiatement perçu le commentaire de Mélenchon comme ayant des relents nauséabonds.

Personne en France ne peut se permettre de se déclarer antisémite ou de s’en servir comme instrument politique, puisque c’est une infraction prévue au code pénal et passible d’amende ou de prison. Cependant il y a continuité troublante dans les attitudes de Mélenchon par rapport au monde juif. Il n’a pas jugé utile de suspendre sa campagne électorale lors du massacre de enfants juifs Toulouse, et avait des accointances insolites avec le dictateur antisémite du Venezuela Hugo Chavez, aujourd’hui décédé.

Peut-être que Mélenchon pense-t-il que l’Etat de Droit est un privilège à ne pas mettre entre toutes les mains. Peut-être même qu’au fond de lui il réprouve l’antisémitisme, mais qu’il considère que si des révolutionnaires à travers le monde s’en servent pour galvaniser les masses, alors c’est un prix acceptable pour que triomphe le socialisme. Ce point de vue rappelle le stalinisme, qui semble encore toujours être une référence pour cette extrême-gauche qui se cherche, qui ne trouve rien, mais qui finit par trouver les juifs. Rien de nouveau sous le soleil, disait déjà le roi Salomon il y a trois mille ans.

Le fait est que Mélenchon a pleuré la mort d’Hugo Chavez, lui-même allié à d’autres chefs d’Etat antisémites tels qu’Ahmadinejad l’iranien, Assad le syrien et Kadhafi le libyen.
Mélenchon est un politicien éprouvé, un érudit et un fin intellectuel. Il est néanmoins possible qu’il ait dérapé, mais quand bien même cela serait, il est difficile, étant donné les précédents où il s’est distingué, de résister à la tentation de voir là un acte manqué qui est tout sauf anodin. Ce qu’il aurait de mieux à faire serait de s’excuser sans ergoter afin d’épargner à l’opinion publique sa rhétorique oiseuse consistant à s’indigner de ce que l’on s’indigne de son indignité.

De ce point de vue-là Mélenchon n’est pas loin de Stéphane Hessel, ce autre clown indigne qui aimait à faire parler de lui aux dépens des juifs.

Le bijoutier d’Alep

Alep est une ville de Syrie située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière turque et à environ trois cents kilomètres de Damas. Elle a traversé les siècles depuis l’Antiquité, résistant aux vicissitudes de l’Histoire et aux envahisseurs successifs, ce qui en fait l’une des cités les plus anciennes encore habitées au monde.

Peu de régions peuvent se prévaloir d’une présence juive aussi ancienne et ininterrompue qu’Alep. La Bible évoque déjà la ville dans le Livre de Samuel et dans les Psaumes. La première grande vague d’immigration juive y remonte à 586 avant notre ère, à la suite de la destruction du Premier Temple de Jérusalem.

Au Moyen Âge, Alep connut une brève période d’autonomie relative, au cours de laquelle les Juifs jouèrent un rôle actif dans la vie de la cité. Mais au XIIIe siècle, les Mamelouks prirent le contrôle de la ville et imposèrent des restrictions sévères aux Juifs, limitant leur accès à la vie publique. La synagogue principale fut transformée en mosquée, et les Juifs furent relégués au statut de dhimmis, citoyens de seconde zone soumis à un impôt spécifique du simple fait de leur religion.

Au XVe siècle, les Mongols envahirent Alep. De nombreux Juifs furent massacrés, d’autres prirent la fuite. Mais l’arrivée des Ottomans apporta un tournant : l’Empire voyait dans la présence juive une richesse culturelle et économique favorable à son expansion. La communauté juive reprit vigueur, s’épanouit et se transforma, notamment grâce à l’arrivée des Juifs séfarades expulsés d’Espagne en 1492, qui parlaient le ladino et s’étaient établis, après bien des pérégrinations, dans les terres ottomanes.

Un manuscrit du Xe siècle, devenu au fil des siècles une autorité absolue pour le texte, la cantillation et l’orthographe de la Bible hébraïque, a traversé le temps : c’est le Codex d’Alep. Bien qu’il ait été rédigé à Tibériade, il porte ce nom car, après bien des péripéties, il fut confié à la garde de la communauté juive d’Alep, où il demeura pendant près de six siècles, sans qu’aucune copie n’en soit jamais faite. Maïmonide lui-même s’en inspira pour fixer la mise en page des rouleaux de la Torah tels qu’on les connaît aujourd’hui.

Les Juifs figurent parmi les plus anciens habitants d’Alep. Pourtant, après y avoir vécu sans discontinuité pendant près de deux mille cinq cents ans, il n’en reste plus depuis plus de soixante ans. La communauté s’est dispersée aux quatre coins du monde, mais les anciens en gardent un souvenir empreint d’émotion. Cette nostalgie nourrit une mémoire collective d’un Alep virtuel, qui continue d’unir les descendants autour d’un passé commun.

Que s’est-il donc passé pour qu’une communauté aussi enracinée disparaisse si radicalement ?

Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations Unies votait le plan de partage de la Palestine en deux États, l’un juif, l’autre arabe. Dès le lendemain, des émeutes éclatèrent à Alep : une foule en furie hurlait « mort aux Juifs », saccageant tout ce qui leur était associé, sous le regard passif des autorités. Un témoin se souvient : dans la nuit qui suivit, son père se rendit discrètement à sa bijouterie. À la lueur d’une bougie, il rassembla ses marchandises dans un sac et les mit à l’abri. En rentrant, il dit à son fils une phrase gravée à jamais dans sa mémoire : « Cette nuit, j’ai cambriolé mon propre magasin. » Quarante-huit heures plus tard, la communauté juive d’Alep devenait un cortège de réfugiés quittant la ville pour toujours.

Les tout premiers réfugiés du conflit israélo-palestinien furent donc les Juifs d’Alep, et non les Arabes de Palestine — et cela, avant même la création de l’État d’Israël. Ce fut le prélude à l’exode de plus de 800 000 Juifs issus du monde arabe, persécutés, spoliés, expulsés. Aucun d’eux ne bénéficia du statut de réfugié reconnu par les Nations Unies. Le Codex d’Alep disparut au cours de ces événements, pour réapparaître en Israël une dizaine d’années plus tard, partiellement endommagé, dans des circonstances qui restent encore troubles.

Aujourd’hui, la Syrie est dévastée par une guerre civile. Alep, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, est devenue ligne de front entre une armée fragmentée et des groupes rebelles. La vieille ville, joyau architectural, se désagrège sous les coups du conflit.

Le fils du bijoutier d’Alep est désormais un grand-père paisible, vivant en Israël. L’histoire a fait de lui, malgré lui, l’un des derniers témoins d’une communauté deux fois millénaire.

Le ministre argentin ou l’arroseur arrosé

Dans les années 1990, l’Argentine a été le théâtre de deux attentats majeurs visant des cibles juives. Le premier, en 1992, a frappé l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, faisant 29 morts et 242 blessés. Le second, en 1994, a visé le centre communautaire juif AMIA, dans la même ville, causant la mort de 84 personnes et blessant 230 autres.

À l’époque, la justice argentine n’a pas réussi à identifier les auteurs. Mais avec le temps, de nombreuses pistes ont convergé vers le Hezbollah, organisation terroriste soutenue par l’Iran. En 2006, la justice argentine a estimé disposer de preuves suffisantes pour émettre des mandats d’arrêt internationaux pour crimes contre l’humanité visant plusieurs responsables iraniens, dont l’ancien président Ali Akbar Rafsandjani, ainsi qu’un membre du Hezbollah. Aucun de ces suspects n’a cependant été extradé ni jugé à ce jour.

Plus récemment, un accord entre l’Argentine et l’Iran sur une “coopération judiciaire” concernant l’enquête sur l’attentat de l’AMIA a suscité un tollé en Israël. Les autorités israéliennes ont dénoncé une manœuvre équivalente à “confier à l’assassin le soin d’enquêter sur son propre crime”.

Le journal Haaretz a rapporté que le ministère israélien des Affaires étrangères avait convoqué l’ambassadeur argentin pour exiger des explications. Israël soupçonne que le Hezbollah est également impliqué dans l’attentat contre son ambassade, et considère donc l’accord avec l’Iran comme une menace pour la recherche de vérité.

En réaction, le ministre argentin des Affaires étrangères, Héctor Timerman, a convoqué à son tour l’ambassadrice israélienne Dorit Shavit. Lors d’un échange tendu, il a accusé Israël de vouloir interférer dans les affaires internes de l’Argentine sous prétexte que les victimes étaient juives. Il a affirmé que l’État hébreu ne représentait pas les juifs d’Argentine, et qu’une telle attitude pouvait alimenter l’antisémitisme en suggérant une double allégeance de ces citoyens.

L’ambassadrice Shavit, après avoir laissé passer l’orage, a répondu avec fermeté. Elle a rappelé qu’en tant qu’État juif, Israël se sentait concerné par la sécurité des juifs dans le monde entier, et agissait contre l’antisémitisme partout où il apparaissait. Elle a cité en exemple les campagnes d’évacuation des juifs d’Union soviétique, d’Éthiopie… et d’Argentine.

Cette dernière allusion visait implicitement le ministre Timerman lui-même. Son père, journaliste de gauche emprisonné sous la dictature militaire dans les années 1980, avait pu quitter l’Argentine grâce à l’intervention de l’ambassade d’Israël, qui avait négocié son départ vers l’État hébreu. Il y avait vécu quelque temps avant de revenir après la chute de la junte.

Curieusement, l’entretien s’est conclu sur un ton apaisé. Le ministre argentin et l’ambassadrice israélienne ont convenu de traiter désormais ce dossier par les voies diplomatiques appropriées.

La nostalgie de Günther Grass

Günter Grass, prix Nobel de littérature et figure intellectuelle majeure de l’Allemagne d’après-guerre, vient de faire voler en éclats un tabou : désormais, un ancien de la Waffen-SS peut publiquement accuser les Juifs — entendez l’État d’Israël — de menacer la paix mondiale, depuis les tribunes les plus respectables du débat occidental.

Pour mémoire, la Waffen-SS, à laquelle Grass a appartenu dans sa jeunesse¹, n’était pas une simple unité combattante. Il s’agissait d’un corps d’élite idéologique, réservé à ceux dont l’adhésion à l’idéologie nazie ne souffrait aucune réserve. L’engagement n’y était pas seulement militaire, mais fondamentalement doctrinal².

C’est sous forme d’un poème³ — exercice littéraire qui, croit-on, autoriserait toutes les imprécations — que Grass accuse Israël de projeter une agression contre le peuple iranien. L’accusation est grave, mais elle s’avance sans la moindre source, sans le moindre fondement. Elle inverse de surcroît la réalité connue de tous : jusqu’ici, c’est bien l’Iran — par la voix de son président Ahmadinejad⁴ et de son guide suprême Khamenei⁵ — qui appelle ouvertement, et de longue date, à la destruction d’Israël.

L’antisionisme du régime iranien n’est pas que verbal. Il se manifeste concrètement par le financement, l’armement et l’instrumentalisation du Hezbollah⁶ et du Hamas⁷ — deux organisations dont l’objectif explicite est l’assassinat de Juifs. À cela s’ajoute un négationnisme officiel de la Shoah⁸ et une propagande antisémite massive, qui rappelle les procédés les plus abjects du XXe siècle. Tout cela ne semble pas rebuter Günter Grass. Bien au contraire, on dirait que cette rhétorique trouve chez lui un écho trouble, comme si l’idée d’un Israël fort et armé éveillait en lui quelque nostalgie mal cicatrisée.

Peut-être ne s’est-il jamais remis du fait que, grâce à cet État, les Juifs ne sont plus la vermine impuissante que la Waffen-SS exterminait sans entrave. Qu’Israël ait aujourd’hui l’outrecuidance de le déclarer persona non grata⁹ semble constituer, pour cet ancien admirateur de Hitler, une humiliation insupportable. Il faut croire que voir les Juifs passés du statut d’objets de l’Histoire à celui de sujets souverains reste, pour certains esprits européens, un affront majeur.

Mais la véritable humiliation, la plus retentissante, ne lui est pas venue d’Israël, ni de ses critiques en Europe. Elle lui est venue d’Iran. Le vice-ministre iranien de la Culture, dans une lettre rendue publique par des médias d’État¹⁰, a tenu à féliciter Günter Grass pour avoir, selon ses mots, « dit la vérité », exprimant l’espoir que son poème « réveille la conscience endormie de l’Occident ».

Recevoir un tel hommage d’un régime obscurantiste, misogyne, homophobe, antisémite et répressif, devrait sonner comme une cloche d’alarme pour tout intellectuel de gauche — surtout s’il se veut moraliste. Être encensé par Téhéran pour son « courage », c’est en soi une injure dont aucun homme éclairé ne devrait s’accommoder.

La faute de Günter Grass n’est pas une erreur d’analyse, ni un égarement passager. Ce n’est pas son ignorance qu’on peut invoquer : son intelligence et sa culture sont indéniables. C’est ailleurs que réside sa dérive — dans une fidélité souterraine à une structure de pensée ancienne, que même la lucidité la plus informée ne parvient pas toujours à déraciner. Dans son regard, l’idée que les Juifs aient pu s’extraire de la condition de victimes, qu’ils disposent d’un État et d’une armée, qu’ils aient cessé d’inspirer la pitié pour incarner désormais la souveraineté, est proprement intolérable.

Günter Grass a tout vu, tout lu, tout su. Tout, sauf peut-être ceci : l’émancipation juive n’est pas un accident de l’Histoire. Elle est désormais irréversible.

Notes

  1. Günter Grass a révélé en 2006 dans Beim Häuten der Zwiebel (Pelant l’oignon) qu’il avait été enrôlé dans la Waffen-SS en 1944, à l’âge de 17 ans.
  2. La Waffen-SS était le bras armé idéologique du nazisme, distinct de la Wehrmacht. Elle fut impliquée dans de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
  3. Le poème en question s’intitule Was gesagt werden muss (Ce qui doit être dit), publié le 4 avril 2012 dans le Süddeutsche Zeitung.
  4. Mahmoud Ahmadinejad, président de la République islamique d’Iran de 2005 à 2013, a qualifié Israël de « tumeur cancéreuse » à éradiquer, lors de discours répétés.
  5. Ali Khamenei, guide suprême d’Iran, a déclaré en 2014 que « la solution est l’élimination du régime sioniste ».
  6. Le Hezbollah, organisation chiite libanaise, est classé comme organisation terroriste par de nombreux États, dont les États-Unis, Israël, l’Allemagne et les Pays-Bas.
  7. Le Hamas, mouvement islamiste palestinien, inscrit la destruction d’Israël dans sa charte fondatrice de 1988.
  8. En 2006, le régime iranien a organisé une conférence internationale à Téhéran visant à « réexaminer » la Shoah, rassemblant négationnistes et antisémites notoires.
  9. Le gouvernement israélien a déclaré Günter Grass persona non grata en avril 2012, quelques jours après la publication de son poème.
  10. Les félicitations du ministère iranien de la Culture ont été rapportées notamment par l’agence officielle IRNA et les chaînes d’État en avril 2012.

Catherine Ashton ou l’oracle de Gaza

Catherine Ashton, vice-présidente de l’Union européenne, a osé établir une équivalence entre le massacre d’enfants juifs à Toulouse et l’action défensive d’Israël à Gaza. Une telle comparaison illustre de l’état d’esprit d’une partie de la classe politique européenne : une persistance à faire des Juifs les boucs émissaires de toutes les tragédies, y compris lorsqu’ils en sont eux-mêmes les victimes. L’amalgame de Mme Ashton revient à suggérer que l’existence d’Israël justifierait l’antisémitisme contemporain — comme si, sans Israël, les Juifs ne seraient pas visés. L’histoire démontre pourtant le contraire : bien plus d’enfants juifs furent assassinés avant la création de l’État d’Israël qu’après.

Ces propos ne relèvent ni de l’improvisation ni d’un dérapage. Ils s’inscrivent dans une suite de déclarations et de prises de position qui laissent peu de doute sur ses motivations . Le ton parfois confus de Catherine Ashton masque mal une volonté délibérée de délégitimer Israël — et, par ricochet, le peuple juif.

L’Union des Patrons et Professionnels Juifs de France (UPJF) appelle le gouvernement français à exprimer sa protestation face à cette dérive. Mme Ashton n’en est pas à son premier faux pas : apologie implicite des kamikazes palestiniens, évocation du mythe du « complot juif mondial », soutien au Hamas durant le blocus de Gaza, rencontre avec ses dirigeants, accusation de trafic d’organes lancée contre Israël lors de l’opération humanitaire en Haïti… La liste est accablante.

Lorsqu’un responsable européen affiche de la sympathie envers des organisations dont le programme inclut la destruction d’Israël, il perd toute légitimité. Et il doit en tirer les conséquences. Les seuls qui aient éventuellement le droit de négocier avec le Hamas sont les Israéliens eux-mêmes — car ce sont eux qui en paient le prix, en vies humaines. Ni Catherine Ashton, ni Régis Debray, ni Stéphane Hessel, ni Edgar Morin, ni Jean Daniel, ni Daniel Cohn-Bendit, ni Rony Brauman — fussent-ils juifs ou non — n’ont le droit de cautionner, au nom d’une certaine morale humaniste, les ennemis déclarés d’Israël.

L’Union européenne, si elle souhaite incarner les valeurs dont elle se réclame, ne peut adopter qu’une seule position digne : celle d’un soutien à l’existence d’Israël, comme le firent la plupart des pays d’Europe en 1948. Soutenir Israël ne signifie pas le soustraire à toute critique, mais à reconnaître la légitimité de son existence et donc de sa défense.

Ce que les responsables européens doivent comprendre, c’est que les ennemis d’Israël ne visent ni des frontières à réajuster ni une fin de l’occupation : ils visent la disparition de l’État juif .  Israël est la seule démocratie du Moyen-Orient, un État où les Arabes jouissent de droits civiques pleins. Face aux régimes de Syrie, d’Iran, du Hezbollah ou du Hamas, il n’y a pas lieu de se retrancher derrière une neutralité faussement équitable : il y a à assumer sa solidarité.

L’Etat d’Israël a-t-il le droit de se défendre du boycott de soi-même?

Une loi a été adoptée à la Knesset, prévoyant des sanctions contre les citoyens israéliens ou les institutions israéliennes qui appellent au boycott économique, culturel ou intellectuel d’Israël.

Cette loi sera difficile à appliquer. Certaines ONG ont déjà saisi la Cour suprême pour qu’elle en vérifie la constitutionnalité. Il est possible qu’après examen, elle soit invalidée au motif d’atteinte à la liberté d’expression et au droit de manifester. Quoi qu’il en soit, elle soulève des questions de fond sur la démocratie et ses limites, aussi bien pour ses partisans que pour ses détracteurs.

Du côté des partisans du boycott, la question morale se pose : est-il légitime de récuser son propre pays ? Peut-on, lorsqu’on est artiste ou enseignant payé par l’État, refuser de servir les citoyens qui financent ce service par l’impôt ? Les boycotteurs, eux, se défendent en invoquant leur droit à exprimer des opinions politiques, affirmant que leur démarche est compatible avec la démocratie.

Les adversaires du boycott rappellent que même dans une démocratie où la liberté d’expression est un principe sacré, cette liberté connaît des limites. Certaines sont imposées par le simple bon sens, d’autres par la loi : l’apologie du racisme, de l’homophobie, du négationnisme, de la misogynie ou du nazisme constitue des délits dans presque tous les régimes démocratiques.

Appeler au boycott d’Israël, argumentent-ils, revient à nier les règles du débat démocratique. C’est contourner la volonté populaire exprimée dans les urnes pour faire pression par des moyens extérieurs, parfois en s’alliant avec des régimes ou des organisations hostiles à Israël.
Ce que ces groupes ne parviennent pas à obtenir par voie démocratique, ils cherchent à l’imposer par l’internationalisation du conflit.
Même des initiatives comme celles de JCall ou JStreet — bien intentionnées au départ — participent de cette logique : tenter de corriger de l’extérieur l’opinion majoritaire israélienne.
De nombreuses ONG israéliennes critiques ne trouvent d’ailleurs pratiquement pas de soutien local : elles ne subsistent que grâce à des financements étrangers.

La gauche israélienne, opposée à la loi anti-boycott, peine depuis longtemps à se faire entendre. Depuis l’effondrement des accords d’Oslo, qui devaient ouvrir une ère de paix, la gauche n’a jamais su se relever. Les attentats de l’Intifada, le double langage des dirigeants palestiniens, l’islamisme triomphant et le rejet par l’Autorité Palestinienne du plan Clinton, pourtant généreux, ont laminé sa crédibilité aux yeux de l’opinion israélienne.
Non que son aspiration à la paix n’ait été sincère — elle l’était —, mais son pacifisme inconditionnel a été perçu comme une faiblesse exploitée par les forces les plus radicales du camp adverse.

Tandis qu’Israël, après Oslo, attendait la paix, les Palestiniens, eux, préparaient la guerre.
Dix-huit ans plus tard, le Hezbollah, le Hamas et d’autres groupes armés, soutenus par des États-voyous, poursuivent sans relâche leur objectif : la destruction d’Israël.
Face à eux, une Autorité Palestinienne affaiblie, figée, incapable d’opérer le virage idéologique nécessaire à la fin du conflit.

La loi contre le boycott, sur le plan moral, repose sur une logique défendable. Mais juridiquement et politiquement, il serait peut-être plus sage de s’en abstenir. Légiférer en ce domaine risque d’engendrer une inflation bureaucratique, nuisible en elle-même, et de donner une tribune à des groupuscules qui, en temps normal, sont ignorés par l’opinion publique israélienne.

Si la Cour suprême venait à invalider cette loi, il ne resterait alors aux Israéliens qu’à recourir à l’arme la plus simple et la plus efficace dans une démocratie : boycotter les boycotteurs. Et l’on verrait rapidement qui, des uns ou des autres, détient la véritable légitimité dans la seule démocratie du Moyen-Orient.

L’invention du peuple juif d’après Shlomo Sand

L’historien israélien Shlomo Sand a publié un essai intitulé Comment le peuple juif fut inventé¹. Par cette démonstration, il entreprend de délégitimer son propre pays en soutenant que le sionisme reposerait sur un mythe : le lien entre les Juifs et Israël ne serait qu’une fiction historique.

Selon lui, les Juifs ne formeraient pas un peuple, mais une mosaïque d’individus dispersés, unis seulement par une religion. La majorité d’entre eux descendrait des Khazars — peuple d’Europe orientale converti au judaïsme au VIIIᵉ siècle — ainsi que d’autres groupes issus d’un judaïsme anciennement prosélyte.

Toujours selon Sand, les Juifs n’auraient pas été expulsés par les Romains après la destruction du Temple de Jérusalem, mais islamisés quelques siècles plus tard. Les véritables descendants des anciens Hébreux seraient donc, affirme-t-il, les Palestiniens d’aujourd’hui.

À ce compte, on attendrait presque de lui un prochain ouvrage : Comment le peuple palestinien fut inventé. La symétrie serait intellectuellement stimulante.

Il est vrai que les Juifs sont divers, métissés, composites. Nombre de leurs ancêtres n’étaient pas nés juifs. Ruth la Moabite, figure biblique, en est l’exemple le plus célèbre : elle devint l’arrière-grand-mère du roi David — lui-même, selon la tradition chrétienne, ancêtre de Jésus de Nazareth.

Or cette pluralité n’a rien d’une faiblesse. Elle est au contraire l’une des singularités du judaïsme : ne pas se fonder sur une race, mais sur une alliance, une mémoire, une vision du monde — profondément enracinée dans la terre d’Israël, où elle a pris forme.

Supposons même que les Juifs contemporains ne soient pas, génétiquement, les descendants directs des habitants de l’Antiquité. Ils partagent néanmoins une histoire, une culture, une mémoire tournée vers Sion. L’État d’Israël, proclamé en 1948 par le mouvement sioniste et reconnu par la communauté internationale, en constitue l’expression politique moderne.

L’identité d’un peuple n’est ni fixe ni biologique. Elle est historique, culturelle, dynamique. En contestant le lien des Juifs à Israël au nom d’une prétendue pureté ethnique, Sand adopte un raisonnement essentialiste : comme si l’existence d’un peuple devait satisfaire à des critères de “pureté” pour être reconnue. Cette exigence appartient moins à l’histoire critique qu’à l’arsenal idéologique de l’extrême droite européenne.

Sand touche pourtant un point juste : avant le sionisme, la religion constituait le principal lien entre les Juifs. Mais même après leur émancipation juridique, amorcée avec la Révolution française, ils ont continué d’être perçus comme étrangers, exposés à un antisémitisme récurrent, jamais totalement résorbé.

Depuis la rédaction du Talmud au premier millénaire, l’Exil et le Retour occupent le cœur de la conscience juive. Au fil des siècles, les débats furent vifs : fallait-il s’installer en Israël ? Fallait-il attendre le Messie ? Devait-on laisser chacun libre de son choix ? Mais jamais Israël n’a cessé d’habiter l’imaginaire juif.

Aujourd’hui, nul besoin d’invoquer la Torah pour fonder la légitimité d’Israël. En 1947, l’Assemblée générale des Nations unies adoptait la résolution 181, dite « plan de partage », constatant l’existence en Palestine mandataire d’une population juive aspirant à l’autodétermination — droit reconnu à tous les peuples².

Six cent mille hommes et femmes, fragiles et menacés, devinrent en quelques décennies six millions de citoyens d’un État démocratique, avec ses tensions, ses contradictions et ses réussites. La réussite du projet sioniste a offert à de nombreux Juifs, à travers le monde, une certitude nouvelle : celle de ne plus être sans refuge.

En 2003, lors d’une cérémonie à Auschwitz, des avions de chasse israéliens portant l’étoile de David survolèrent les camps de la mort. Des petits-enfants de rescapés étaient aux commandes. Cette image résume la rupture historique que représente la renaissance d’Israël — pour le peuple juif d’abord, mais aussi pour l’histoire universelle.

L’État d’Israël n’est peut-être pas conforme aux rêves des pères fondateurs. Mais quelle révolution réalise jamais l’idéal de ses initiateurs ? La plupart déplacent les tragédies plus qu’elles ne les abolissent. La révolution sioniste, quoi qu’on en pense, a donné naissance à une démocratie vivante, capable de résilience — même si Shlomo Sand persiste à en contester les fondements.

Ses thèses ont été réfutées par nombre d’historiens et saluées par quelques autres. Mais le problème est ailleurs. Il tient à son point de départ : il n’appartient pas aux chercheurs de décréter rétroactivement l’existence ou l’inexistence d’un peuple sur la base de critères génétiques. L’identité collective n’est pas une donnée biologique à authentifier en laboratoire.

Elle relève de la conscience des vivants.

Et le peuple juif est vivant.

C’est pour cela que je n’ai pas lu le livre de Shlomo Sand.


Notes

¹ Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Paris, Fayard, 2008 (éd. originale hébraïque, 2008).
² Assemblée générale des Nations unies, Résolution 181 (II), 29 novembre 1947, Future Government of Palestine.

Jour de la Shoah à Tel-Aviv

J’ai assisté cette année à la commémoration de la Shoah à l’Université de Tel-Aviv. Il faisait très chaud pour la saison, et la cérémonie se tenait à l’extérieur, sur la pelouse du campus. Une masse d’étudiants agglutinés à l’ombre des arbres assistaient en silence, comme tétanisés. Il y eut quelques chants tristes, et puis Ido Nehoshtan, Commandant de l’Armée de l’Air, a relaté sa visite du camp d’Auschwitz en septembre 2003. J’ai essayé de mémoriser son récit, où il disait à peu près ceci:

« J’étais venu à Auschwitz à l’occasion de la traditionnelle Marche des Vivants. Le hasard du calendrier avait voulu qu’une escadrille de trois F15 de l’armée israélienne avait était invitée en Pologne pour rencontrer des homologues polonais. Les pilotes étaient tous trois fils ou petit-fils de rescapés de la Shoah. Nous avions saisi l’occasion de leur passage pour demander une autorisation de survol du camp à basse altitude au moment où les participants de la Marche des Vivants seraient rassemblés devant l’entrée principale. Au bout de quelques tractations délicates pour surmonter les réticences polonaises nous avions reçu le feu vert.

Il faisait froid et humide, mais j’étais venu sur place bien à l’avance, un peu inquiet parce que mes habitudes de pilote m’avaient fait lever les yeux au ciel dès l’aube, et que j’avais constaté qu’il était couvert d’un voile opaque. Je craignais que la météo ne fît échouer l’opération. L’heure venue, la foule silencieuse et grelottante patientait sous un crachin sinistre en scrutant les nuages, attendant le survol sans trop y croire. Mais je connaissais mes pilotes, et je savais au fond de moi qu’ils seraient au rendez-vous.

Au bout de six minutes de retard nous vîmes soudain bondir hors des nuages les trois chasseurs frappés de l’étoile de David et se disposer en formation dans l’axe des rails menant au camp. La lenteur de leur vol avait quelque chose d’irréel. Et puis une voix en provenance d’un des cockpits s’est mise à grésiller dans les haut-parleurs. C’était le général Amir Esher, un des trois pilotes de l’escadrille, qui aux commandes de son appareil récitait: « Nous, aviateurs de l’armée de l’air d’Israël, dans le ciel des camps de la honte, sommes surgis des cendres des millions de victimes qui sont enterrés ici. Nous sommes la voix de leurs cris muets. Nous saluons leur bravoure, et promettons d’être le bouclier du peuple juif et de sa patrie Israël ». A peine avait-il prononcé ces mots que l’escadrille s’éparpillait et disparaissait dans les nuages. Je me suis dit avec soulagement que mes craintes avaient été superflues, et que l’armée juive n’avait somme toute eu que six minutes de retard. Et puis, en pensant aux parents et grands-parents de ces pilotes, je me suis repris et me suis dit : non, elle a eu soixante ans de retard. »

Il faut intérioriser cette image, si sobre mais si grandiose, de trois avions juifs survolant les camps de la mort, fût-ce avec retard, pour prendre la mesure du bouleversement que représente l’Etat d’Israël. Pour le peuple juif d’abord, mais sans doute aussi pour le monde entier.

http://www.juif.org/video/4169,l-armee-de-l-air-d-israel-survole-auschwitz.php

Il ne faut pas pardonner au juge Goldstone

On ne peut que saluer la rétractation publique du juge Richard Goldstone dans une tribune publiée le 1er avril 2011 dans le Washington Post, où il revient sur les principales conclusions du rapport de la Mission d’enquête des Nations unies sur le conflit de Gaza, qu’il avait présidée en 2009. Ce rapport, commandité par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, accusait notamment Israël d’avoir délibérément visé des civils palestiniens pendant l’opération « Plomb durci » (27 décembre 2008 – 18 janvier 2009)¹.

Pour mémoire, cette opération militaire visait à faire cesser les tirs incessants de roquettes lancées par le Hamas et d’autres factions armées depuis la bande de Gaza vers les localités du sud d’Israël, notamment Sdérot, Ashkelon et Beer Sheva. Plus de 8 000 roquettes et obus avaient été tirés depuis 2001², contraignant plus d’un million de civils israéliens à vivre sous alerte permanente, au rythme des sirènes et des abris anti-aériens.

Israël, à travers « Plomb durci », exerçait son droit souverain à la légitime défense, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations unies. L’armée israélienne est intervenue au sol dans la bande de Gaza pour neutraliser les infrastructures du Hamas, tout en mettant en œuvre des moyens destinés à limiter les dommages collatéraux : appels téléphoniques, tracts, frappes d’avertissement sur les toits (« knock on the roof ») et dispositifs d’évacuation des civils³. Lorsque des pertes civiles ont été constatées, l’armée a ouvert des enquêtes internes, plusieurs ayant abouti à des sanctions disciplinaires ou à des poursuites⁴.

Dans son mea culpa, le juge Goldstone écrit : « Si j’avais su alors ce que je sais maintenant, le rapport Goldstone aurait été un document différent »⁵. Il admet notamment que les enquêtes israéliennes ont montré que les civils n’étaient pas des cibles intentionnelles, contrairement aux accusations initiales du rapport. En revanche, souligne-t-il, « le Hamas n’a rien fait pour enquêter sur ses propres crimes, et poursuit les attaques délibérées contre des civils israéliens »⁶.

Il importe de rappeler que les tirs de roquettes du Hamas constituent des violations du droit international humanitaire, en particulier des Conventions de Genève et de leurs Protocoles additionnels, qui interdisent de viser des civils. La Charte du Hamas de 1988 (articles 7, 13 et 15) revendique explicitement la lutte armée contre Israël et légitime ces attaques⁷.

Chacun peut se tromper, fût-ce gravement. Certains égarements peuvent être pardonnés à titre personnel — à condition qu’ils soient suivis d’actes réparateurs. Or le juge Goldstone n’a entrepris aucune démarche concrète pour corriger les conséquences internationales d’un rapport largement instrumentalisé par des campagnes antisionistes dans les enceintes internationales, notamment par l’Organisation de la coopération islamique et par diverses ONG hostiles à Israël.

En tant que figure publique, Richard Goldstone demeure comptable des failles méthodologiques de la mission qu’il a présidée. Il a accepté de diriger une commission dont le mandat initial — imposé par la résolution S-9/1 du Conseil des droits de l’homme — présupposait la culpabilité d’Israël sans mentionner explicitement les attaques du Hamas⁸. S’il a ultérieurement cherché à élargir ce mandat, le rapport final est resté marqué par un déséquilibre structurel. Son aveu, dans le Washington Post, d’avoir jugé sans disposer de l’ensemble des faits confirme rétrospectivement l’iniquité de la démarche.

Dès 2010, une Analyse critique du rapport Goldstone publiée dans la revue Controverses (n° 14) avait mis en lumière les failles fondamentales du document : partialité du mandat, insuffisante prise en compte du contexte sécuritaire, absence d’expertise militaire spécifique, négligences méthodologiques, relativisation des violences du Hamas et exploitation politique du rapport par des États non démocratiques⁹.

Ne pas pardonner au juge Goldstone en tant que personne publique signifie refuser qu’il exerce à nouveau une autorité dans le domaine du droit international humanitaire. Le précédent créé est dangereux pour toutes les démocraties confrontées à des organisations terroristes hybrides — militarisées, soutenues par des États, dissimulées au cœur de zones civiles densément peuplées — et rendues ainsi difficilement combattables selon les normes classiques de la guerre.

Il suffit, pour s’en convaincre, de considérer le sort réservé par le Hamas au soldat israélien Guilad Shalit, capturé en juin 2006 et détenu pendant plus de cinq ans sans contact avec l’extérieur, en violation du droit international humanitaire. Ni le Comité international de la Croix-Rouge ni aucun observateur neutre n’a pu lui rendre visite durant sa captivité. Un tel traitement est incompatible avec la moindre conception des droits de l’homme.

Par son rapport initial, le juge Goldstone a contribué à fragiliser la légitimité du droit d’Israël à se défendre contre une organisation qui proclame sa volonté de destruction.

On peut saluer la rétractation.
On ne peut en effacer les effets.


Notes

¹ Richard Goldstone, « Reconsidering the Goldstone Report on Israel and war crimes », Washington Post, 1er avril 2011.
² Israel Ministry of Foreign Affairs, « Rocket and mortar fire into Israel », statistiques officielles (2001–2009).
³ Amnesty International, Israel/Gaza: Operation “Cast Lead”: 22 Days of Death and Destruction, juillet 2009 (le rapport, bien que critique, documente certaines méthodes de précaution israéliennes).
⁴ IDF Military Advocate General Reports (2010–2011), enquêtes internes publiées.
⁵ Richard Goldstone, Washington Post, op. cit.
⁶ Ibid.
⁷ Charte du Hamas, 1988, articles 7, 13 et 15.
⁸ Conseil des droits de l’homme des Nations unies, Résolution S-9/1, janvier 2009.
Controverses, n° 14, 2010 : « Analyse critique du rapport Goldstone » (www.controverses.fr).

Saint Stéphane Hessel

Stéphane Hessel, ancien diplomate français, résistant de la Seconde Guerre mondiale et longtemps perçu comme une figure morale, s’était illustré à la fin de sa vie par un opuscule devenu célèbre : Indignez-vous ![1]. Que Hessel se soit inquiété de l’état du monde et ait lancé un appel à la vigilance éthique, nul ne saurait lui en faire grief. Mais lorsqu’il a prétendu délivrer une leçon universelle de justice en érigeant Israël en incarnation contemporaine du Mal, c’est sa propre indignation qui en est devenue indigne.

Hessel ne s’était pas contenté de dénoncer les violences de la guerre : il avait manifesté une forme de compréhension à l’égard du Hamas, organisation islamiste qui revendique le martyre comme méthode de lutte, y compris en enrôlant des enfants[2]. Il dialoguait avec ses dirigeants comme s’il s’agissait d’interlocuteurs honorables, passant sous silence leur idéologie génocidaire[3].

Indignez-vous ! se présentait comme un manifeste humaniste. Mais pour frapper les esprits, Hessel avait choisi une cible claire : Israël. Il ne rédigeait pas un pamphlet ouvertement anti-israélien, du moins en apparence. Il prétendait simplement montrer « à quoi ressemble » l’injustice — et cette injustice, selon lui, avait les traits d’Israël[4].

Ce procédé était d’autant plus pernicieux que le lectorat visé, souvent peu informé, n’avait ni le temps ni les moyens de vérifier les faits. En désignant Israël comme emblème de l’oppression, Hessel nourrissait un ressentiment prêt à se muer en haine, tout en se parant d’un vernis moral.

S’il avait sincèrement voulu alerter les consciences, il aurait pu dénoncer l’islamisme radical, moteur de tant de conflits contemporains[5], ou pointer le totalitarisme chinois[6], les dictatures africaines, les persécutions infligées aux femmes ou aux minorités. Mais non : il avait choisi Israël. Comme au bon vieux temps du bouc émissaire.

Ce qu’il omettait soigneusement de rappeler, c’est qu’Israël est la seule démocratie du Moyen-Orient : égalité juridique entre hommes et femmes, liberté d’expression, pluralisme politique, vote des citoyens arabes, représentation parlementaire[7] — autant de faits ignorés ou niés. C’est cette singularité démocratique, insupportable à certains, qui alimente les entreprises de délégitimation.

Plutôt que de reconnaître cette exception dans un environnement autoritaire, Hessel l’a livrée à la vindicte populaire.

Pour justifier sa posture, il s’était appuyé sur le rapport Goldstone, rédigé à la demande de l’ONU par le juge sud-africain Richard Goldstone, à propos de l’opération israélienne Plomb Durci, menée entre décembre 2008 et janvier 2009[8]. Cette intervention visait à faire cesser les tirs de roquettes du Hamas contre les civils israéliens, après huit années de bombardements ininterrompus[9].

Goldstone lui-même, quelques mois plus tard, avait  désavoué son propre rapport, reconnaissant que plusieurs accusations portées contre Israël étaient infondées[10]. Hessel, pourtant, s’était empressé de reprendre ces accusations sans la moindre distance critique.

Il flattait ainsi les instincts les plus sommaires d’un public en quête de certitudes morales, tout en arborant les atours de la sagesse indignée. Peu importait alors son passé glorieux : ses prises de position finales trahissaient moins une grandeur morale qu’une complaisante cécité.

Quant à Plomb Durci, rappelons qu’elle fut déclenchée après que plus d’un million d’Israéliens furent contraints de vivre sous la menace constante de roquettes tirées depuis Gaza[11]. Après de vaines tentatives diplomatiques pour rétablir une trêve, Israël frappa les infrastructures militaires du Hamas, en tentant de limiter les pertes civiles.

Selon les chiffres mêmes du Hamas, environ 75 % des morts palestiniens étaient des combattants[12]. Côté israélien, les pertes humaines furent en grande partie causées par des erreurs de tirs internes — un fait révélateur de la complexité tragique des combats en zone urbaine.

Le premier devoir d’un État est de protéger sa population. Israël n’avait pas failli à ce devoir. Il n’avait, en somme, aucune leçon à recevoir d’une Europe prompte à juger autrui, mais dont l’histoire récente montre combien, face à des menaces moindres, elle n’a pas toujours fait preuve de la même retenue.

***

  1. Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigène éditions, 2010.
  2. Voir la Charte du Hamas (1988), art. 8, 11, et 13. Le martyre y est exalté comme idéal éducatif et militaire.
  3. Le Hamas ne reconnaît pas l’existence d’Israël et appelle à sa destruction, comme l’indique explicitement sa charte fondatrice.
  4. Indignez-vous !, op. cit., p. 14. Hessel y écrit que les Palestiniens « subissent une occupation israélienne ».
  5. Voir Gilles Kepel, Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gallimard, 2018.
  6. Amnesty International et Human Rights Watch documentent régulièrement les violations massives des droits humains en Chine.
  7. Voir les rapports annuels de Freedom House et The Economist Intelligence Unit sur les démocraties mondiales. Israël y est classé comme démocratie imparfaite mais stable.
  8. Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Rapport de la Mission d’établissement des faits sur le conflit de Gaza, A/HRC/12/48, septembre 2009.
  9. Plus de 8000 roquettes tirées depuis Gaza entre 2001 et 2009 selon l’armée israélienne (IDF).
  10. Richard Goldstone, « Reconsidering the Goldstone Report on Israel and war crimes », The Washington Post, 1er avril 2011.
  11. Données du Centre d’Information sur les Renseignements et le Terrorisme (Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center).
  12. Selon le ministère de la Santé du Hamas lui-même, cité par le New York Times, janvier 2009. Estimations confirmées par l’IDF et d’autres observateurs indépendants

« A un ami israélien » de Régis Debray à Barnavi

L’écrivain et essayiste Régis Debray a récemment publié un ouvrage intitulé À un ami israélien, dans lequel il s’adresse à Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël à Paris¹. Je suis en désaccord avec Barnavi — mais de la manière dont on peut l’être avec un israélien que l’on respecte. Je demeure sceptique quant à son idée selon laquelle une solution au conflit israélo-palestinien devrait être imposée de l’extérieur. À partir du moment où Israël est une démocratie, je ne vois pas en vertu de quoi les États-Unis ou l’Union européenne seraient légitimes à dicter la politique de son gouvernement.

Quant à Régis Debray, malgré sa belle plume , son regard sur Israël est profondément biaisé. Il mobilise les poncifs de l’antisionisme le plus sommaire — péché originel, colonisation, religion, apartheid — autant de clichés qui trahissent une hostilité plus viscérale que rationnelle². Il affiche une inclination marquée pour la cause palestinienne, ce qui est son droit. Mais cela ne saurait lui conférer la liberté de falsifier l’histoire. Le « péché originel » du conflit n’est pas du côté d’Israël, mais dans le refus arabe du plan de partage de 1948.

Au fond, ce que révèle la pensée de Régis Debray à travers c’est une nostalgie d’un sionisme idéaliste : celui qui rêvait d’un Israël spirituel, désincarné, sans puissance ni frontière. Ce rêve a hanté bien des pionniers, mais il s’est heurté à deux mille ans d’errance, d’attente, d’impuissance — et, en fin de compte, à la nécessité vitale de se doter d’un État souverain.

Debray ne va pas jusqu’à nier le droit d’Israël à l’existence, mais il le conditionne à un tel degré d’abstraction qu’il en vide ce droit de tout contenu concret. Il incarne le type même du Gentil qui se sent à l’aise avec des Juifs brillants mais désarmés, à la rigueur pieux, cultivés — mais prompts à s’effacer. En somme, ce qu’il reproche à Israël, c’est d’être trop juif.

Il y a des critiques d’Israël qui, malgré leur sévérité, témoignent d’une véritable amitié. Debray ne fait pas partie de ceux-là. Comme le disait Claude Lanzmann, il n’y comprend rien 3. Et lorsqu’on s’appelle Régis Debray, et qu’on n’y comprend rien à ce point, ce n’est pas l’intelligence qui fait défaut — c’est l’amitié. Il illustre cet adage : avec des amis pareils, nul besoin d’ennemis.


Notes

  1. Régis Debray, À un ami israélien, Gallimard, 2023. L’ouvrage prend la forme d’un échange épistolaire adressé à Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France (2000-2002), historien et membre de l’Institut d’histoire du temps présent.
  2. Dans À un ami israélien, Debray parle d’un « péché originel » lié à la création d’Israël, évoque le mot « apartheid » et critique l’usage de la religion dans la légitimation de l’État israélien, au nom d’un universalisme laïque. Ces termes sont devenus emblématiques d’un certain discours antisioniste contemporain.
  3. Claude Lanzmann, cité dans Le Monde (édition du 28 mai 2010), à propos d’un précédent texte de Régis Debray sur Israël : « Il n’y comprend rien. » Lanzmann dénonçait alors l’ignorance et les préjugés d’un discours se prétendant amical mais profondément mal informé.

Antisémitisme et modernité

Un Juif vivant aujourd’hui en Occident n’a pas à redouter les institutions ni le pouvoir en place. Mais peut-on tenir cette situation pour irréversible, en France comme ailleurs, alors que vivent encore des témoins du « Statut des Juifs », alors que l’on se souvient de ces panneaux interdisant l’entrée « aux Juifs et aux chiens » ? Comment oublier que, bien après la Shoah, l’Europe de l’Est, l’Union soviétique ou la plupart des pays arabes ont pratiqué un antisémitisme d’État ? Que seraient devenus ces Juifs sans la possibilité d’un refuge en Israël ?

La modernité n’a nullement éradiqué l’antisémitisme. De l’Argentine à la Russie, du Danemark à l’Afrique du Sud, de la Malaisie au Pakistan, du Venezuela à l’Iran, des Juifs — individus ou institutions — demeurent la cible de violences, verbales comme physiques. Imaginer que l’antisémitisme serait le vestige d’un obscurantisme révolu relève de l’illusion. Heidegger, Céline, Luther, Érasme, Maurras, Balzac, Wagner, Proudhon : aucun n’était un ignorant.

Si Israël venait à disparaître, les Juifs se retrouveraient exposés à une haine que les temps de crise déchaînent sans retenue. Croire l’Histoire close, persuadé que l’humanité avance vers un progrès pacifié, c’est oublier que Voltaire lui-même fut un antisémite virulent. Le siècle des Lumières a certes permis l’émancipation des Juifs ; il a aussi engendré une forme nouvelle d’hostilité. Devenus citoyens, les Juifs ont été perçus comme des concurrents — intellectuels, politiques, économiques.

Prétendre qu’Israël n’aurait pas résolu la question juive au motif que la guerre y persiste est un raisonnement fallacieux. La France, comme tant d’autres nations européennes, n’a accédé à une relative pacification qu’au terme de siècles de conflits. En conteste-t-on pour autant la légitimité de ses frontières ? Pourquoi Israël serait-il soumis à un traitement d’exception ?

Qui défendait les Juifs avant l’existence de l’État d’Israël ? Pour un Zola, combien de Maurras, de Drumont, de Brasillach, de Céline, de Laval ?

Le fait que la France contemporaine ne soit pas un État antisémite ne dissipe en rien la permanence de la condition juive. La seule réponse à la fois légitime, pragmatique et praticable demeure l’État d’Israël. Il faut une singulière cécité pour ne pas voir que la sécurité relative des Juifs en diaspora repose, en dernière instance, sur cette existence. Désormais, tout antisémite — individu, organisation ou régime — sait qu’Israël peut riposter. Et qu’il ripostera.

Lorsque le Conseil de l’Europe voulut faire de l’« Ode à la joie » un hymne, il en confia l’adaptation à Herbert von Karajan, ancien membre du parti nazi, afin de symboliser la fraternité humaine.

On peut, dans la vieille Europe, considérer la flambée actuelle de haine — celle qui vise de nouveau les Juifs au nom d’idéologies ou de religions fanatisées — comme un mauvais rêve, une fièvre appelée à retomber. On peut le croire. Mais les Juifs d’Israël, sous les missiles, n’ont que faire des rêveries européennes. Le sol de ce continent n’a pas encore séché du sang juif versé dans une indifférence presque générale. L’Europe, comme l’écrit Jean-Claude Milner, avec ses penchants criminels, son amnésie, son ivresse morale mal cuvée, son titubement entre les débris des noces nazies et staliniennes, son apathie lasse et ses lendemains toujours différés.

Non. Cette Europe-là n’a aucune leçon à donner aux Juifs.

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