Avraham Burg ou le chagrin de Trotski

Yosef Burg, père d’Avraham Burg, incarne le modèle du Juif européen éclairé : érudit, rabbin, docteur en mathématiques, polyglotte. En 1939, il échappe à la Shoah de justesse et trouve refuge en Palestine mandataire.

En Israël, il s’engage dans la construction de l’État, conciliant tradition religieuse, modernité et sionisme. Député, ministre, père de famille, il représente cette première génération de fondateurs : ceux qui ont fui les persécutions et créé un État pour garantir la survie juive.

Son fils, Avraham, hérite de cet idéal. Figure brillante du sionisme travailliste, parachutiste, juif pratiquant, président de la Knesset et de l’Agence juive, il incarne d’abord ce que le projet sioniste avait de plus achevé : un Juif souverain, intégré, actif, universel.

Mais depuis une décennie, Avraham Burg s’est radicalement détaché de cette tradition. Il rejette la définition d’Israël comme État juif, appelle à l’abandon de la Loi du Retour, et milite au sein du parti Hadash, héritier du communisme binational. Selon lui, l’époque du refuge juif est close, l’antisémitisme doit être combattu dans une logique universaliste, et le sionisme appartient au passé.

Cette posture suscite un profond malaise. Non pas parce qu’elle serait illégitime – toute pensée critique l’est par essence – mais parce qu’elle procède d’un déni des conditions historiques et actuelles qui ont fondé l’État d’Israël : l’antisémitisme structurel, les échecs de l’assimilation, la fragilité des minorités juives dans les sociétés d’accueil.

Le cas Burg renvoie ainsi à un vieux clivage intellectuel juif. D’un côté, l’universalisme révolutionnaire, incarné jadis par Trotski, misant sur la transformation globale du monde ; de l’autre, le pragmatisme sioniste de Ben-Gourion, pour qui la survie juive exigeait une solution politique autonome. L’histoire a tranché : les Juifs révolutionnaires furent broyés par les régimes qu’ils soutenaient, les organisations comme le Bund disparurent, tandis qu’Israël offrait un cadre de continuité historique, culturelle et physique pour le peuple juif.

Ce qui dérange chez Burg, c’est moins la critique que l’effacement. En niant la nécessité persistante d’un refuge juif, il ignore les réalités présentes : la résurgence de l’antisémitisme, la précarité identitaire de nombreuses diasporas, le rôle toujours vital qu’Israël joue comme recours. Il naturalise sa propre sécurité et la convertit en norme pour tous, au mépris de ceux qui n’ont pas encore “bouclé la boucle”.

Plus encore, son discours contient une part de contradiction : en acquérant la nationalité française, il acte son désir de pluralité d’appartenance, tout en contestant à d’autres le droit d’en faire autant en choisissant Israël. Le droit à la dissidence devient ici posture prescriptive.

Il ne s’agit pas de disqualifier Avraham Burg. Il a droit à ses positions. Mais ces positions, par leur radicalité, ne peuvent faire l’économie d’un débat. Car elles impliquent une relecture brutale de l’histoire sioniste et un désengagement envers les Juifs qui, aujourd’hui encore, cherchent dans l’État d’Israël une réponse à une menace bien réelle. Une menace que Burg, par son parcours, semble avoir oubliée – ou juger dépassée.

Yosef Burg, père d’Avraham Burg, incarne le modèle du Juif européen éclairé : érudit, rabbin, docteur en mathématiques, polyglotte. En 1939, il échappe à la Shoah de justesse et trouve refuge en Palestine mandataire.

En Israël, il s’engage dans la construction de l’État, conciliant tradition religieuse, modernité et sionisme. Député, ministre, père de famille, il représente cette première génération de fondateurs : ceux qui ont fui les persécutions et créé un État pour garantir la survie juive.

Son fils, Avraham, hérite de cet idéal. Figure brillante du sionisme travailliste, parachutiste, juif pratiquant, président de la Knesset et de l’Agence juive, il incarne d’abord ce que le projet sioniste avait de plus achevé : un Juif souverain, intégré, actif, universel.

Mais depuis une décennie, Avraham Burg s’est radicalement détaché de cette tradition. Il rejette la définition d’Israël comme État juif, appelle à l’abandon de la Loi du Retour, et milite au sein du parti Hadash, héritier du communisme binational. Selon lui, l’époque du refuge juif est close, l’antisémitisme doit être combattu dans une logique universaliste, et le sionisme appartient au passé.

Cette posture suscite un profond malaise. Non pas parce qu’elle serait illégitime – toute pensée critique l’est par essence – mais parce qu’elle procède d’un déni des conditions historiques et actuelles qui ont fondé l’État d’Israël : l’antisémitisme structurel, les échecs de l’assimilation, la fragilité des minorités juives dans les sociétés d’accueil.

Le cas Burg renvoie ainsi à un vieux clivage intellectuel juif. D’un côté, l’universalisme révolutionnaire, incarné jadis par Trotski, misant sur la transformation globale du monde ; de l’autre, le pragmatisme sioniste de Ben-Gourion, pour qui la survie juive exigeait une solution politique autonome. L’histoire a tranché : les Juifs révolutionnaires furent broyés par les régimes qu’ils soutenaient, les organisations comme le Bund disparurent, tandis qu’Israël offrait un cadre de continuité historique, culturelle et physique pour le peuple juif.

Ce qui dérange chez Burg, c’est moins la critique que l’effacement. En niant la nécessité persistante d’un refuge juif, il ignore les réalités présentes : la résurgence de l’antisémitisme, la précarité identitaire de nombreuses diasporas, le rôle toujours vital qu’Israël joue comme recours. Il naturalise sa propre sécurité et la convertit en norme pour tous, au mépris de ceux qui n’ont pas encore “bouclé la boucle”.

Plus encore, son discours contient une part de contradiction : en acquérant la nationalité française, il acte son désir de pluralité d’appartenance, tout en contestant à d’autres le droit d’en faire autant en choisissant Israël. Le droit à la dissidence devient ici posture prescriptive.

Il ne s’agit pas de disqualifier Avraham Burg. Il a droit à ses positions. Mais ces positions, par leur radicalité, ne peuvent faire l’économie d’un débat. Car elles impliquent une relecture brutale de l’histoire sioniste et un désengagement envers les Juifs qui, aujourd’hui encore, cherchent dans l’État d’Israël une réponse à une menace bien réelle. Une menace que Burg, par son parcours, semble avoir oubliée – ou juger dépassée.

[1] Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie

[2] Allusion au nazisme dans une pièce de Bertolt Brecht

Le réel a lieu en Israël

Le parti-pris anti-israélien de l’essentiel de l’Intelligentzia européenne relève d’un syndrome qui a fait son apparition après la Deuxième Guerre mondiale.

A l’époque, il apparaissait de façon criante que les communistes se fourvoyaient partout où ils étaient au pouvoir, mais de nombreux observateurs supposément instruits et avertis étaient frappés d’autisme quand il s’agissait de l’URSS.

Le Goulag, Staline, la pénurie, la corruption, la misère, la dictature, l’arbitraire, la violence, un organe nommé « La Vérité » qui mentait, tout cela était flagrant pour tout être doué de bon sens. Alors que l’Intelligentzia n’y voyait que du feu, beaucoup de petites gens subodoraient la faillite du communisme dès les années 1950.

Michel Onfray, philosophe attaché depuis plus d’une décennie à écrire une monumentale « Contre-histoire de la Philosophie », a récemment publié un ouvrage intitulé « Le réel n’aura pas lieu », où il analyse le « Don Quichotte » de Cervantès.

Il lui applique une grille de lecture qui fait penser à la Pierre de Rosette, cette stèle de l’Égypte antique qui a permis le déchiffrement des hiéroglyphes. Onfray aborde le personnage de Don Quichotte sous un angle inattendu, mais qui semble d’une telle justesse après coup, qu’on se demande pourquoi on n’a pas été capable de s’en apercevoir soi-même.

Le mot-clé de la thèse d’Onfray est celui de « dénégation ». Don Quichotte est possédé par la dénégation parce que le monde tel qu’il est ne lui convient pas.

Ce monde ne lui permet pas de se faire valoir, alors il en invente un autre, imaginaire, qu’il espère fédérateur et qu’il entend mener du bout de sa lance. Don Quichotte n’est pas un illuminé, mais un sale type, un lâche, un menteur et un danger public. Vu sous l’angle d’Onfray l’argument de la folie douce, des bonnes intentions ou de la naïveté ne tiennent plus.

Il faut être pris d’hallucination donquichottesque pour estimer que c’est le monde arabe qui a raison contre Israël. Les masses arabo-musulmanes ont pour grande partie perdu leurs repères, souffrent d’ignorance, dénient aux femmes les droits de l’homme, gaspillent leurs ressources au nom de la religion, sont menées par les régimes les plus corrompus, les plus cruels et les plus dégénérés de la terre.

Il faut être donquichottesque pour estimer que tout cela n’existe pas, mais que c’est Israël, seul Etat de droit et seule démocratie de la région, qui est un obstacle à la paix, que ce soit au Moyen Orient ou ailleurs.

Une fois qu’on a lu « Le réel n’aura pas lieu » on ne peut plus appréhender de la même manière des gens apparemment de bonne composition comme Hessel, Besancenot, Mélenchon, Edgar Morin, Cohn-Bendit, Rony Brauman, Régis Debray ou d’autres ennemis d’Israël.

Ces esprits pleins de complaisance pour ceux qui cherchent à détruire les Juifs sont passés maîtres à inverser la réalité du conflit israélo-arabe.

Quand Onfray évoque ceux qui ont cette passion furieuse pour les idées au détriment de la réalité, cette religion de l’idéal sans souci du réel, on ne peut s’empêcher d’appliquer cette démarche au sentiment pro-palestinien de beaucoup de fabricants d’opinion qui sont dans la dénégation de l’islamisme mais qui pointent un doigt accusateur en direction d’Israël.

Tout comme le Don Quichotte d’Onfray ils ne veulent pas voir ce qui est et préfèrent voir ce qu’ils veulent. Ils sont bien entendus émus par les tueries des islamo-fascistes un peu partout dans le monde, mais le seul endroit où ils pensent que ces fous de Dieu ont un point de vue, c’est Israël. C’est le seul coin de la planète où ils suggèrent que la solution à la peste islamiste consiste à leur donner ce qu’ils veulent.

Si ces Don Quichotte du politiquement correct refusent de confronter leurs idées à la réalité quand il s’agit d’Israël, alors c’est à désespérer des autres, qui sont soit ignares soit antisémites.

Dans ces conditions, il est exclu qu’Israël se laisse impressionner par des artifices comme la reconnaissance par l’Europe ou par l’ONU d’une Palestine dont personne ne connaît les contours mais dont tout monde connaît les intentions.

Israël a raison, mille fois raison de faire de la sécurité sa priorité absolue, et rien ne doit lui faire dévier de son souci principal, qui est de vivre.

 

ISIS et HAMAS, même combat

Mehdi Nemmouche, Mohammed Merah : deux noms qui, à eux seuls, condensent une part obscure de notre modernité. Le premier abat au hasard, dans un musée, des vies anonymes ; le second exécute, à bout portant, des soldats et des enfants. À première vue, il pourrait s’agir de figures marginales, d’exceptions . Mais cette lecture rassurante ne résiste pas longtemps. Car ce qui trouble, ce n’est pas seulement la violence de leurs actes, mais leur cohérence. Ils n’ont pas cédé à un vertige passager : ils ont agi au nom d’une vision du monde.

Une société peut absorber la violence accidentelle, celle qui surgit du désordre des passions humaines. Elle démunie face à une violence pensée, justifiée, métaphysique. Lorsque tuer cesse d’être un moyen et devient une affirmation, un geste chargé de sens, alors il ne s’agit plus de criminalité, mais d’un rapport au monde. Dans ce renversement, la vie humaine perd son évidence ; elle devient une variable, parfois même un obstacle. Ce n’est pas seulement la morale qui vacille, c’est l’idée même d’humanité comme horizon partagé.

L’islamisme radical — dont le Hamas constitue une des expressions — ne peut être compris uniquement comme un phénomène politique ou stratégique. Il engage une certaine conception du salut, du sacrifice, du rapport entre la finitude humaine et l’absolu. Ce qui s’y joue, c’est une promesse : celle de donner un sens à une existence autrement perçue comme fragmentée, insignifiante. Dans un monde désenchanté, où les structures de sens se sont effondrées ou affaiblies, cette promesse exerce une attraction . Elle propose une sortie du doute — au prix de la destruction.

Ce qui rend ce phénomène plus troublant encore, c’est qu’il ne vient plus seulement d’un ailleurs lointain. Il émerge au cœur même des sociétés qui se pensaient protégées par leur rationalité, leur prospérité, leur attachement aux libertés. Ceux qui s’y engagent ne sont pas des étrangers au sens strict : ils sont issus de ces sociétés, formés par elles, parfois même nourris de leurs contradictions. Leur trajectoire révèle moins une intrusion qu’une fissure interne. Comme si, au sein même du monde moderne, subsistait un désir de rupture radicale, une tentation de nier ce qui est au nom de ce qui devrait être.

On aurait tort de réduire cette dynamique à une question de moyens ou de rapports de force. L’histoire montre que les bouleversements les plus profonds ne naissent pas d’abord de la puissance matérielle, mais de la puissance des idées. Avant de transformer les territoires, il faut transformer les représentations. Avant de détruire des corps, il faut rendre leur destruction pensable — et parfois même désirable. Les sociétés ouvertes, en offrant un espace de circulation aux discours, rendent possible cette lente infiltration. Leur force devient alors aussi leur vulnérabilité.

Les attentats de Bruxelles, de Toulouse et de Montauban ont frappé des individus de confessions différentes. Ce fait, en apparence anecdotique, est en réalité essentiel : il indique que la cible n’est pas telle ou telle communauté, mais la coexistence elle-même. Ce qui est visé, c’est la possibilité d’un monde commun, où des existences hétérogènes peuvent se croiser sans s’annuler. En ce sens, ces actes ne sont pas seulement meurtriers : ils sont symboliques. Ils cherchent à imposer une logique de séparation là où prévalait une logique de coexistence.

Face à cela, les réactions oscillent entre deux écueils. D’un côté, la tentation de tout réduire à des déterminations sociales ou historiques, au risque de dissoudre la responsabilité individuelle dans des causes générales. De l’autre, la tentation symétrique de diaboliser sans comprendre, de figer le phénomène dans une altérité qui dispense de toute analyse. Or, penser exige de tenir ensemble ce qui résiste à la simplification : reconnaître la part de contexte sans effacer la décision, comprendre sans excuser, nommer sans caricaturer.

La question qui se dessine alors est moins celle de la sécurité  que celle du sens. Qu’est-ce qui, dans nos sociétés, laisse place à ces formes de radicalité ? Qu’est-ce qui, dans l’expérience contemporaine, rend audible une promesse de salut par la destruction ? Et surtout, quelles ressources intellectuelles, morales, politiques, peuvent encore opposer à cette logique autre chose qu’une simple réaction défensive ?

Il est possible que certaines réponses passent par des alliances stratégiques, par des choix politiques, par des solidarités affirmées — notamment envers des États confrontés de manière aiguë à ces violences. Mais aucune réponse durable ne pourra faire l’économie d’un travail plus profond : celui qui consiste à réaffirmer la valeur de la vie humaine, la légitimité du doute, et la nécessité d’un monde commun.

Le véritable enjeu est peut-être là : maintenir ouverte la possibilité de vivre ensemble sans recourir à l’absolu meurtrier. Et cela suppose une vigilance — non seulement à l’égard des violences visibles, mais aussi à l’égard des idées qui les rendent possibles. Toutes les sociétés savent entendre ce qui les conforte ; peu acceptent d’écouter ce qui les met en question. Pourtant, c’est souvent dans cette zone d’inconfort que se joue leur avenir.

Les manifestations pro-Hamas

Les manifestations pro-Hamas observées ces derniers mois à Paris, à Londres ou ailleurs ne traduisent pas seulement une indignation politique : elles révèlent une confusion des catégories morales. S’indigner devant la souffrance d’innocents est une exigence élémentaire. Mais soutenir, relativiser ou excuser une organisation dont le programme revendiqué est la destruction d’un État et l’élimination de ceux qui y vivent revient à brouiller la distinction entre la compassion pour des populations et la légitimation d’une entreprise de négation politique.

Le point décisif est celui de la légitime défense. Il n’y a pas de souveraineté sans capacité d’assurer la sécurité de ceux qui vivent sous son autorité. La première fonction de l’État n’est pas d’incarner une perfection morale, mais d’empêcher que la violence privée ne devienne la loi commune. Un État qui renoncerait à défendre ses citoyens renoncerait par là même à sa raison d’être. La légitime défense n’est pas un privilège ; elle est constitutive de la souveraineté.

Cela ne signifie pas qu’elle soit illimitée. La tradition qui distingue les conditions justifiant le recours à la guerre des règles qui en encadrent la conduite impose plusieurs critères : nécessité, proportionnalité, discrimination entre combattants et non-combattants. Mais ces critères ne peuvent être évalués en abstraction de l’intention adverse. Lorsque des groupes armés déclarent explicitement vouloir détruire un État et frappent délibérément des civils, la question n’est plus celle d’un différend territorial; elle touche à l’existence même du corps politique visé.

On invoque le droit international pour contester les opérations israéliennes à Gaza. Il est juste de rappeler qu’aucun État ne dispose d’un « droit au massacre ». Mais la symétrie morale est trompeuse si elle efface la dissymétrie des intentions. Il y a une différence de nature entre une action militaire — discutable, critiquable, soumise au droit — visant à neutraliser une capacité offensive, et une stratégie dont la finalité déclarée est l’anéantissement d’un autre peuple. La responsabilité morale ne se mesure pas seulement aux conséquences ; elle se juge aussi à l’intention et au projet politique.

On objecte que la souveraineté ne saurait justifier l’occupation ou la contrainte indéfinie. Mais inversement, la souveraineté d’un peuple ne peut être subordonnée au veto permanent de ceux qui en contestent le droit à exister. Refuser à Israël le droit de neutraliser une organisation qui proclame sa destruction revient à exiger d’un État qu’il consente à sa propre vulnérabilité structurelle. Or aucune communauté politique ne peut accepter un tel principe sans s’abolir.

La légitime défense d’un État peut produire des effets dramatiques pour des populations qui ne sont pas toutes engagées dans le projet destructeur de leurs dirigeants. La responsabilité morale est ici double : celle de l’État qui frappe et doit limiter autant que possible les dommages infligés aux innocents ; celle de l’organisation qui choisit d’inscrire son combat au cœur des zones civiles et d’exposer délibérément sa propre population à la riposte. Dissocier ces deux responsabilités revient à déformer la réalité morale du conflit. Tant que l’objectif déclaré restera la disparition d’Israël, la guerre ne sera pas un accident, mais la conséquence d’un refus ontologique de reconnaissance.

La comparaison avec d’autres interventions occidentales éclaire encore le débat. Lorsque la France s’est engagée en Afghanistan après les attentats du 11 septembre, elle a invoqué la sécurité collective et la lutte contre le terrorisme. On peut contester l’efficacité ou la pertinence de cette guerre ; on ne peut nier qu’elle reposait sur le principe qu’un État a le droit — voire le devoir — de prévenir une menace organisée. Pourquoi ce principe deviendrait-il illégitime lorsqu’il s’agit d’un État dont la frontière est directement sous le feu ?

Il faut enfin distinguer la critique d’un gouvernement et la négation d’un État. La première relève du débat démocratique ; la seconde touche à la légitimité même d’une existence politique. On peut contester telle stratégie militaire, telle coalition gouvernementale, telle orientation diplomatique. Mais si l’on refuse à un peuple le droit à la souveraineté, on quitte le terrain de la politique pour entrer dans celui de l’exclusion.

La guerre en cours ne résoudra sans doute pas le conflit. La lutte contre des organisations terroristes est par nature asymétrique et prolongée. Mais il serait incohérent d’exiger d’un État qu’il renonce à la défense de ses citoyens au nom d’un idéal de paix que son adversaire rejette.

Reste une réalité : dans l’épreuve, la société israélienne manifeste une cohésion qui tient moins à l’adhésion unanime à une ligne politique qu’à la conscience partagée d’une vulnérabilité commune. La solidarité n’efface ni les divisions ni les débats internes ; elle exprime la conviction qu’avant toute autre chose, une communauté politique doit assurer sa continuité.

Le dilemme oppose deux exigences également réelles : la protection des innocents et la préservation de la souveraineté. Mais nier la légitime défense d’un État menacé d’anéantissement ne conduit pas à plus de justice ; cela conduit à la négation du principe même qui fonde l’ordre politique moderne — le droit des peuples à exister et à se protéger.

Edwy Plenel et sa lettre au Président

Le Président François Hollande a fermement condamné les agressions contre Israël,  et a  assuré le Premier Ministre israélien de sa solidarité. Il a également affirmé qu’il appartenait au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces. Edwy Plenel, journaliste et Directeur de Publication du site d’information  Médiapart, a publié un article pour s’élever contre la prise de position de François Hollande, assez exceptionnelle il faut le dire pour qui connaît la politique pro-arabe de la France inaugurée par de Gaulle en 1967. Edwy Plenel s’en prend à François Hollande, mais aussi à Israël. Le texte ci-dessous est donc adressé à Edwy Plenel afin d’attirer son attention sur les nombreuses erreurs d’appréciation concernant Israël qu’il commet dans sa lettre ouverte au Président:

Monsieur Edwy Plenel,

Avoir une politique équilibrée face au conflit israélo-palestinien ne peut consister, sous aucun prétexte, à soutenir une organisation terroriste. Or manifester contre Israël en ces heures sombres revient de fait à soutenir le Hamas et ses associés.

Israël est une démocratie où sévit une extrême-droite radicale, mais celle-ci est, tout comme en France, marginale, et n’est en tout cas pas au pouvoir.

La stigmatisation des Arabes en Israël est le fait de groupuscules insignifiants, et sans commune mesure avec l’antisémitisme d’Etat qui sévit dans le monde arabo-musulman. L’Autorité Palestinienne en particulier fait la promotion de l’antisémitisme dans les écoles et à la télévision, où les juifs sont vilipendés dans le plus pur style de la propagande nazie.

La proportionnalité dans la lutte contre le terrorisme n’obéit pas aux mêmes critères que les conflits conventionnels, que ce soit en Israël ou ailleurs. Quand l’assassin Mohammed Merah fut traqué dans la région de Toulouse, les autorités françaises mobilisèrent des centaines d’hommes armés jusqu’aux dents afin de trouver et de neutraliser ce seul criminel. En Israël il s’agit pour la nation entière de se défendre contre les islamistes qui ont vocation à casser du Juif n’importe où, dans n’importe quelles circonstances et sous n’importe quel prétexte. Cette obsession date de bien avant l’occupation de la Cisjordanie, et même d’avant la création de l’Etat d’Israël lui-même, quand le Mufti de Jérusalem fraternisait avec Hitler. Compter sur l’avènement d’un Etat palestinien pour mettre fin à la rage anti-juive au Moyen-Orient est un risque qu’aucun gouvernement israélien ne peut se permettre de prendre.

Renvoyer dos-à-dos le Likoud et le Hamas est une aberration. Le Hamas a pour programme explicite la liquidation pure et simple de l’Etat d’Israël par tous les moyens, à commencer par les plus barbares. Le Likoud quant à lui est un parti démocratique et donc respectable, que l’on partage ses idées ou pas. C’est une formation politique en tous points comparable à la droite républicaine incarnée par l’UMP en France. Le Likoud est ce parti qui sous la conduite de Menahem Begin, prix Nobel de la Paix,  a mis fin à la guerre avec l’Egypte en restituant la péninsule du Sinaï, ses puits de pétrole et son potentiel touristique.

Le Likoud est aussi ce parti qui a parié sur la paix en 2005 en mettant fin à l’occupation de Gaza.  Au cours de réunions bilatérales précédant l’évacuation, des responsables palestiniens avaient affirmé qu’on verrait enfin « de quoi ils étaient capables ». Ils avaient assuré que Gaza s’avèrerait un « miracle économique », un « Singapour du Moyen Orient », un cas d’école. Pour illustrer cette vision, des projets furent évoqués: réseau routier, port en eau profonde, centrale électrique, système d’égouts, aéroport, hôtels de tourisme, toutes ambitions que les places financières ne manqueraient pas de soutenir. On connaît la suite : le Hamas s’empare de Gaza, asservit sa population, instaure une dictature et consacre des fortunes à la fabrication de roquettes et au creusement de tunnels à seule fin de tuer des Juifs de l’autre côté de la frontière.

La Jordanie a annexé la Cisjordanie en 1950 sans la moindre intention d’y favoriser l’émergence d’un Etat palestinien. C’est à partir de ce territoire usurpé que les troupes jordaniennes ont attaqué Israël en 1967 pour tenter de s’emparer de Tel-Aviv  et du reste d’Israël, jeter les Juifs à la mer et étendre le Royaume de Jordanie à la totalité de la Palestine historique. C’est cela, et uniquement cela qui eut pour conséquence l’occupation de la Cisjordanie par Israël.

L’antisionisme est une transgression morale au même titre que l’antisémitisme. Etre antisioniste, c’est désavouer le mouvement de libération du peuple juif. Etre antisioniste, c’est lui contester le droit de disposer de lui-même. Etre antisioniste ce n’est pas critiquer tel ou tel aspect de la politique israélienne, mais c’est dénier à Israël le droit même à la vie. Etre antisioniste c’est s’associer aux filiales terroristes de l’Iran installées aux frontières d’Israël et qui œuvrent sa destruction.

Il y a une douzaine d’années le distingué sociologue et philosophe Edgar Morin fut  poursuivi pour antisémitisme après avoir cosigné avec deux autres intellectuels un article incendiaire contre Israël. Après quatre ans de procédure Il a fini par être mis hors de cause par une Cour de Cassation, mais ce qu’il faut retenir c’est qu’au fil de cette saga juridique  la Cour d’Appel de Versailles l’avait bel et bien condamné pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme ». On a le droit de s’interroger sur le point de savoir lesquels des magistrats de la Cour d’Appel ou de la Cour de Cassation ont vu juste.

Stéphane Hessel était un obscur diplomate à la pensée indigente qui serrait la main des dirigeants  du Hamas et qui trouvait que l’occupation de la France par les nazis était moins cruelle que celle de la Cisjordanie.  Il pensait par ailleurs que Gaza devait être le principal sujet d’indignation au monde, comme si les massacres en Syrie, en Iraq, au Darfour ou ailleurs n’étaient que de négligeables échauffourées.

Quant aux vociférations antisémites entendues lors de récentes manifestations anti-Israël en France, il n’est pas inutile de rappeler la conclusion des « Réflexions sur la Question Juive » de Sartre, à savoir que « pas un français ne sera en sécurité tant qu’un juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie. »

 

Tuerie au musée juif de Bruxelles

Quels que soient les commanditaires de la tuerie au musée juif de Bruxelles, quelles que soient leurs motivations, et même s’il ne s’agit que d’un acte isolé, il ne fait pas de doute que cela se passe sur fond de haine antisioniste, qui n’est qu’un antisémitisme recyclé faisant écho au discours antijuif distillé des siècles durant par la Chrétienté et l’Islam. L’antisémitisme étant un symptôme plutôt qu’une idéologie, quatre innocents abattus à la kalachnikov en plein jour en pleine ville dans la capitale de l’Europe, cela concerne même ceux que ne sentent pas concernés.

Les ennemis d’Israël pensent qu’en s’attaquant aux Juifs de la Diaspora – ou à leurs symboles – ils affaiblissent le monde juif. Mais si l’on cherche à suivre ce raisonnement, aussi morbide soit-il, on s’y perd parce qu’il défie la logique la plus élémentaire. En effet, chaque agression, chaque atteinte à l’intégrité morale ou physique des Juifs accentue la solidarité des communautés juives à travers le monde, et dans beaucoup de cas le désir d’aller vivre en Israël. Cette option n’existait pas avant la création de l’Etat d’Israël. C’est ainsi que l’on assiste à une recrudescence de l’émigration à chaque manifestation d’antisémitisme, or la tuerie de Bruxelles n’échappera sans doute pas à cette règle. Les antisémites sont pris dans un dilemme cornélien : contenir leur haine des Juifs est nuisible pour leur santé, mais l’exprimer renforce, souligne et corrobore la raison d’être de l’Etat juif, dont l’une des fonctions consiste à combattre l’antisémitisme partout où il sévit. Tout acte antisémite entraine donc un effet boomerang sur son auteur du fait même de l’existence de l’Etat d’Israël.

Un climat antisémite empoisonne une part croissante de l’opinion publique européenne, mais il faut reconnaître qu’en Belgique il n’y pas d’antisémitisme officiel. Cette forme de racisme y est au contraire un délit, or la police, la magistrature et le gouvernement font ce qui est en leur pouvoir pour que la loi soit respectée. Mais c’est justement parce que l’antisémitisme ne saurait s’exprimer à visage découvert dans une démocratie comme la Belgique qu’il se travestit en antisionisme. Ce n’est donc pas l’Etat qui accompagne la montée de l’antisémitisme, mais ceux parmi les médias qui diffusent sans retenue une propagande antisioniste relayant les poncifs antisémites les plus éculés.

L’antisionisme, tout comme le racisme, ne relève pas de la liberté d’expression. L’antisionisme, c’est la contestation du droit à l’existence de l’Etat d’Israël. Les médias ont en Europe un devoir de pédagogie lorsqu’ils abordent le thème du conflit israélo-palestinien. Quand des commentateurs critiquent l’Etat d’Israël dans les médias ils ont l’obligation morale de préciser qu’il ne s’agit pas de mettre en cause son existence. Ils doivent être vigilants et veiller à ce que leurs discours n’alimentent pas des velléités criminelles par le détour de l’antisionisme.

L’Europe a une dette envers les Juifs. La plupart des Etats, dont la Belgique, l’ont reconnu de manière solennelle, mais il y a encore beaucoup à faire au niveau de la mémoire collective, or c’est à l’intelligentsia qu’incombe cette tâche. Les journalistes, chroniqueurs et intellectuels doivent impérativement changer de vocabulaire s’ils désirent différencier la critique politique de l’Etat d’Israël de la harangue antisémite.

L’Histoire nous a appris que l’acquiescement – même muet et passif – à l’antisémitisme est le levier avec lequel on renverse les démocraties.

Nathan Weinstock: comment le monde arabe a perdu ses juifs

Nathan Weinstock, avocat, criminologue et historien belge né à Anvers en 1939, incarne un parcours intellectuel à la fois singulier et révélateur. Formé dans un cadre juif orthodoxe, il s’en écarte dès sa jeunesse pour embrasser l’idéologie trotskyste, dans la mouvance révolutionnaire de l’après-guerre. Après la guerre des Six Jours, en 1967, il adopte un antisionisme militant et devient pro-palestinien. Dans cette phase, Weinstock participe à des rassemblements nourris par les émissions de Radio-Le Caire, exaltant avec violence l’idée que les armées arabes allaient bientôt « jeter les Juifs à la mer ». L’appel au démantèlement d’Israël, dans son discours, s’articule à une conviction idéologique : selon lui, il est impossible d’être simultanément socialiste et sioniste, le projet national juif étant vu comme irrémédiablement entaché de colonialisme.

Pourtant, vers les années 1990, Weinstock opère un retournement intellectuel radical. Prenant conscience que la cause palestinienne a progressivement glissé de l’anticolonialisme vers un antisémitisme masqué, il dénonce rétrospectivement la naïveté et la violence simplificatrice de ses engagements passés. Il reconnaît que l’hostilité à Israël procède moins d’un projet politique cohérent que d’une haine viscérale du Juif, recyclée sous des formes prétendument modernes. Son travail critique culmine dans Une si longue présence (2008)[1], consacré à la disparition presque totale des communautés juives du monde arabe entre 1947 et 1967.

Le fond de son analyse est le suivant : pour comprendre la conflictualité actuelle, il faut comprendre l’histoire longue de la condition juive dans le monde musulman. Le statut de dhimmi, formalisé sous l’empire omeyyade, offrait aux non-musulmans un droit de vivre sous protection en échange d’une soumission codifiée. Cette soumission était autant symbolique que juridique : interdiction de porter des armes, de témoigner contre un musulman, d’accéder à certains métiers, obligation de signes vestimentaires distinctifs, etc. La dimension humiliante de ces mesures visait moins la simple domination politique que l’intériorisation psychologique de l’infériorité.

Même lorsque ces discriminations se sont atténuées – sous l’effet des réformes ottomanes ou de la colonisation européenne –, leur mémoire collective est restée vivace. Enracinée dans les représentations sociales, elle a structuré une conception implicite des rapports entre musulmans et Juifs : ceux-ci ne devaient pouvoir exister qu’à la condition de l’infériorité reconnue et acceptée.

C’est dans ce contexte que l’émergence de l’État d’Israël produit un véritable séisme mental. Car il ne s’agit pas seulement d’un changement de rapport de force géopolitique, mais d’une inversion d’un ordre symbolique millénaire. Israël, en revendiquant la souveraineté nationale des Juifs, conteste la place qui leur était historiquement assignée. Il nie l’ordre immuable des hiérarchies implicites. Il déstabilise en profondeur un imaginaire collectif qui faisait de la subordination juive une évidence, presque une loi naturelle.

La violence du rejet arabe envers Israël ne s’explique donc pas seulement par des griefs territoriaux ou des revendications nationalistes : elle procède d’une atteinte existentielle. Le peuple que l’on croyait condamné à l’humilité se dresse en nation libre, armée, fière. Le dominé d’hier devient sujet historique. C’est cette révolution cognitive – plus encore que la perte d’une terre ou la perception de l’injustice coloniale – qui est insupportable.

Le processus d’exode des Juifs du monde arabe, analysé en détail par Weinstock, témoigne de cette dynamique. Près d’un million de personnes, souvent implantées depuis l’Antiquité, furent contraintes de fuir des terres où elles avaient profondément contribué à la culture locale. Contrairement aux Palestiniens, leur drame n’a donné lieu à aucune reconnaissance internationale. Il n’y eut ni Agence spéciale pour leur protection, ni maintenance symbolique de leur statut de réfugiés au fil des générations. Leur disparition a été absorbée dans l’indifférence, voire occultée délibérément.

L’idée selon laquelle ces Juifs seraient partis par sionisme est un mythe rétrospectif. Leur exil n’était pas un choix d’adhésion au projet sioniste, mais une fuite face à la montée d’un antisémitisme exacerbé par la défaite arabe de 1948. Ils étaient, pour la plupart, profondément enracinés dans la culture arabe, et leur présence était parfois antérieure à celle même des conquérants musulmans. Le déracinement massif de ces communautés révèle une vérité souvent éludée : le monde arabo-musulman n’a pas seulement perdu ses Juifs ; il a perdu une part de sa pluralité historique.

C’est dans cette perspective que le refus arabe d’accepter l’État d’Israël prend tout son sens. Loin d’être seulement une résistance à une implantation étrangère, ce rejet est, dans sa profondeur, un refus d’accepter une égalité symbolique. Israël incarne la fin de la dhimmitude. Il incarne l’émancipation de ceux dont la subordination paraissait aller de soi. D’où l’incompréhension durable vis-à-vis de la Résolution de l’ONU de 1947, qui recommandait le partage de la Palestine : dans la perception arabe majoritaire, il ne pouvait y avoir de parité entre l’ancien maître et l’ancien subalterne.

Ainsi, l’échec des diverses tentatives de paix ne peut se comprendre pleinement sans intégrer cette dimension psychologique et anthropologique. Le problème n’est pas seulement de redessiner des frontières : il est de reconnaître une révolution irréversible dans la dignité juive, que beaucoup refusent encore d’accepter.

Nathan Weinstock, par son itinéraire critique, rejoint d’autres penseurs issus du monde arabo-berbère comme Albert Memmi : tous deux montrent que la véritable fracture n’est pas géographique, mais mentale. Tant que cette révolution cognitive – l’accession du Juif au statut de sujet souverain – ne sera pas pleinement reconnue, les conflits territoriaux continueront à n’être que les symptômes visibles d’un refus plus profond : celui de l’égalité dans l’histoire.

Aujourd’hui encore, les traces de cet ordre ancien subsistent de manière diffuse dans les représentations collectives, y compris en dehors du monde arabe. L’antisionisme contemporain, notamment dans certains milieux intellectuels occidentaux, fonctionne comme une réactivation inconsciente de cette nostalgie d’un monde où le Juif n’était jamais pleinement sujet. Israël, en tant qu’État juif souverain, est moins rejeté pour ce qu’il fait que pour ce qu’il est : l’incarnation visible d’une égalité insupportable pour certains imaginaires politiques et religieux.

L’accusation de « colonialisme » portée contre Israël est emblématique de cette inversion des rôles. Loin d’être une simple critique géopolitique, elle traduit souvent une difficulté à penser le Juif autrement que dans la posture de minorité dominée. Dans cette lecture biaisée, Israël apparaît non pas comme un mouvement de libération nationale (ce qu’il est historiquement), mais comme un agent usurpateur de souveraineté, illégitime par essence. Le mythe de l’indigénité palestinienne absolue, opposée à un « corps étranger » juif, ne fait que rejouer sur un nouveau théâtre l’ancienne idée d’infériorité, recouverte d’un vernis humanitaire.

Ce phénomène déborde largement le cadre du monde arabe. Dans de nombreux espaces occidentaux – universitaires, médiatiques, associatifs –, on observe une transposition de cette logique : l’Israël souverain est sommé de se justifier en permanence, tenu de prouver sa légitimité d’exister, alors même que d’autres nations, parfois créées plus récemment ou issues de violences extrêmes, ne suscitent pas la même suspicion systématique.

À travers ces dynamiques, se manifeste sous des formes actualisées une survivance de la dhimmitude symbolique : l’existence même d’un Juif libre et maître de son destin paraît contre nature pour certains inconscients collectifs. L’État d’Israël est ainsi pris dans une exigence permanente de reddition symbolique, invité sans cesse à se conformer à un rôle d’infériorité dont il s’est justement émancipé.

Pourtant, la révolution anthropologique représentée par la création d’Israël est irréversible. Il n’est plus possible de revenir à l’ordre ancien sans abolir, au-delà d’un État, toute une conquête humaine : celle de la reconnaissance du Juif comme sujet politique autonome. Ce qui est en jeu dépasse les enjeux de frontières ou de territoires : il s’agit de savoir si l’histoire humaine est capable d’intégrer cette rupture fondamentale, ou si elle tentera indéfiniment de la nier.

Nathan Weinstock, en déconstruisant son propre aveuglement passé, offre une leçon précieuse : certaines fractures historiques ne sont pas matérielles, mais mentales et symboliques. Tant que cette révolution intérieure n’est pas pleinement assumée, Israël portera, malgré lui, non seulement le poids des conflits armés, mais celui d’une transformation de l’histoire que beaucoup refusent encore d’accepter.

Note :
[1] Nathan Weinstock, Une si longue présence : Comment le monde arabe a perdu ses juifs, 1947-1967 (Éditions Plon, 2008).

Lettre ouverte à Noa la chanteuse

Vous avez refusé de recevoir le prix Akoum décerné par le Syndicat national des compositeurs et musiciens d’Israël. Vous avez justifié ce refus par le fait que le chanteur Ariel Zilber devait, lui aussi, être honoré lors de la même cérémonie. Vous n’avez pas contesté ses qualités artistiques, mais ses prises de position politiques.

Il est vrai que certaines déclarations d’Ariel Zilber peuvent heurter, voire susciter de la réprobation. Il est légitime, pour un artiste, de se sentir en désaccord avec des paroles ou des engagements qui lui semblent inacceptables. Refuser d’être associé à certaines positions est un droit — et parfois même un devoir.

Mais votre décision soulève, en retour, une question plus large : celle de la cohérence.

Car vous avez accepté de vous produire au Vatican, en hommage à un pape dont les positions ont été critiquées — notamment à propos de l’homosexualité, ou encore de la prévention du sida, où le refus de reconnaître l’usage du préservatif a été accusé d’avoir contribué à la propagation de l’épidémie. Vous ne pouviez ignorer ces controverses.

Le Vatican a fait l’objet de critiques sévères de la part d’instances internationales, notamment concernant sa gestion de scandales liés à des abus sexuels commis sur des mineurs, et les mécanismes d’impunité qui auraient permis leur perpétuation. Là encore, il est difficile d’imaginer que vous n’en ayez pas eu connaissance.

Au-delà de ces questions , il existe aussi une mémoire plus longue. Celle d’une institution qui, pendant des siècles, a contribué à forger des représentations théologiques ayant nourri l’antisémitisme . Celle, également, des silences — parfois interprétés comme une forme de passivité — durant la Seconde Guerre mondiale, au moment où les Juifs d’Europe étaient exterminés. Ces débats historiques sont complexes, mais ils n’en demeurent pas moins présents dans la conscience collective.

Unnpenseur comme Yeshayahu Leibowitz considérerait que les racines du nazisme pouvaient être recherchées dans une longue tradition religieuse européenne, et qu’à ce titre, les responsabilités morales méritaient d’être interrogées bien au-delà des seuls exécutants. Une position qui témoigne de la profondeur du questionnement.

Vous saviez donc, très probablement, que l’institution au sein de laquelle vous acceptiez de chanter portait avec elle une traversée de zones d’ombre. Et pourtant, vous avez choisi d’y faire entendre votre belle voix. Peut-être parce que vous estimiez que l’art, précisément, peut s’adresser à ce qu’il y a de plus élevé en l’homme, au-delà de ses fautes et de ses errements. Peut-être parce que vous pensiez que le dialogue, même imparfait, vaut mieux que la rupture.

Si tel est le cas, alors pourquoi ce principe ne s’appliquerait-il pas également ici ? Pourquoi refuser, dans un contexte, ce que vous acceptez dans un autre ? Où se situe la ligne de partage entre ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas ?

Être artiste lorsque l’on bénéficie d’une reconnaissance internationale, c’est habiter cet espace inconfortable où l’éthique rencontre la complexité du réel. C’est être confronté à des choix qui ne peuvent jamais être entièrement purs, entièrement cohérents, mais qui engagent néanmoins une responsabilité.

Si vous souhaitez porter une parole de paix, celle-ci ne peut être audible que si elle s’inscrit dans une certaine continuité, une certaine fidélité à elle-même. La paix ne commence pas dans les déclarations, mais dans la manière dont on accepte — ou refuse — de partager un espace, même symbolique, avec ceux dont on désapprouve les idées.

Peut-être y avait-il, dans cette cérémonie, une occasion de faire entendre autre chose qu’un refus : une voix capable de tenir ensemble la distance critique et la présence, le désaccord et le lien.

Cette occasion, vous avez choisi de ne pas la saisir.

La leçon de Dieudonné

L’humoriste Dieudonné a fait de l’antisémitisme son fonds de commerce. Cela soulève l’indignation des uns et l’enthousiasme des autres, mais laisse de moins en moins de monde indifférent, ce qui de son point de vue constitue un succès. Il est vrai que la justice donne suite aux plaintes dont il fait l’objet et que les autorités condamnent ses propos racistes, mais dans une démocratie il y a peu d’instruments juridiques susceptibles de faire barrage à la mauvaise foi de quelqu’un qui abuse de la liberté d’expression. Le résultat est qu’alors qu’il apparaît que les amendes infligées à Dieudonné n’ont  jamais été acquittées, chacun de ses passages au tribunal constitue une publicité plus efficace que n’importe quelle campagne de relations publiques.

Quand il s’agit de réagir à l’infamie de Dieudonné on est confronté à un dilemme: faut-il la dénoncer, ou faut-il au contraire l’ignorer afin de ne pas servir de caisse de résonnance. Les institutions qui lui font procès sont bien entendu dans leur rôle, mais il est illusoire de penser que c’est un moyen de le faire taire. Et quand bien même elles y réussiraient, nul doute qu’un autre Dieudonné prendrait le relais pour exploiter le filon de la haine antijuive.

Le problème n’est donc pas Dieudonné, mais l’antisémitisme, et ce serait faire trop d’honneur à cet individu que de lui attribuer le moindre rôle dans sa résurgence. Tout au plus fait-il la démonstration que l’antisémitisme se porte bien, et qu’une partie non négligeable de la société n’y voit aucun mal. Le public qui le soutient n’est ni marginal ni insignifiant; il est au contraire très signifiant, parce que ce sont les enfants spirituels des meutes qui stigmatisaient les juifs lors de l’affaire Dreyfus.  Dieudonné est donc plutôt un révélateur qu’un prosélyte. Pour dire les chose simplement, il dit peut-être tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

Albert Memmi[1] a beaucoup écrit sur la condition juive.  Après la Shoah, et en dépit de la défaite du nazisme, il posait dès les années 1950 un diagnostic cinglant: “L’expérience nous a trop souvent appris  qu’il n’y a pas de risque négligeable pour nous, que tout peut devenir possible. Que tous les non-juifs participent d’une société qui rend invivable la vie du Juif en tant que Juif, oui, cela je le sens et le pense. Etre juif, c’est d’abord ce fait global: c’est d’abord se trouver mis en question, se sentir en permanente accusation, explicite ou implicite, claire ou confuse”.

Homme de gauche et homme de cœur, Albert Memmi avait dans un premier temps pris de la distance par rapport à ses origines, mais pour y revenir plus tard avec force. Après avoir pensé que l’universalisme, le socialisme et la modernité entraîneraient la fin de l’antisémitisme, il finit par conclure que la résolution de la question juive devait trouver une expression plus concrète: “si le Juif ne se reprend pas comme peuple, il restera nécessairement minoritaire et séparé, menacé et périodiquement exterminé. S’il ne se défend pas comme peuple, il restera soumis a la bonne volonté des autres, c’est-à-dire aux fluctuations de leur humeur, plus souvent méchante que bienveillante, condamné à leur servir de souffre-douleur trop commode, d’exutoire à leurs difficultés économiques et politiques, à vivre dans l’ambigüité et la ruse, le déchirement et la peur. II faut maintenant faire un pas de plus, qui me parait s’imposer avec la même évidence : puisqu’un peuple ne saurait, aujourd’hui encore, vivre et se déterminer librement sinon que comme nation, il faut faire des Juifs une nation. En bref, la libération particulière des Juifs s’appelle une libération nationale, et, depuis dix ans cette libération nationale du Juif s’appelle l’Etat d’Israël.”

Dans le même ordre d’idées, Hannah Arendt[2] disait au cours de la deuxième Guerre Mondiale que “quand on est attaqué en tant que Juif c’est en tant que Juif qu’il faut se défendre”. C’est pour cette raison qu’elle rêvait de constituer une armée juive, d’abord pour combattre les nazis, ensuite pour que les juifs se constituent en nation en Europe même, au sein d’une Confédération où la nation juive serait représentée en tant que membre à part entière dans un Parlement Européen. Pour Hannah Arendt le fait d’être juif signifiait d’abord et avant tout une appartenance politique et nationale.

Parallèlement à cette utopie, Hannah Arendt était une sioniste ardente, même si elle participait d’un courant qui ambitionnait de créer un Etat binational judéo-arabe: “les Juifs palestiniens savent ce qu’ils défendent  : leurs champs et leurs arbres, leurs maisons et leurs usines, leurs enfants et leurs femmes. Et il ne fait aucun doute qu’ils appartiennent à cette communauté, car nous sommes là-bas en vertu du droit et non de la tolérance. La Palestine et l’existence d’un foyer national juif constituent le grand espoir et la grande fierté des Juifs dans le monde entier”.

Albert Memmi estimait que la libération du peuple juif devait se faire en Israel et nulle part ailleurs: “la solution nationale découle d’abord d’une nécessite purement sociologique : les Juifs étant ce qu’ils sont, un peuple vivant, dispersé et toujours minoritaire, au milieu des autres, et, d’autre part, la majorité des peuples ne pouvant encore supporter la présence de minorités compactes parmi eux, il faut faire cesser cette relation. Puisqu’il est impossible au Juif de vivre pleinement parmi les autres, il faut ôter Ie Juif du milieu des autres.

Cependant Albert Memmi était conscient qu’Israël ne pouvait être une solution à court terme pour tous les juifs du monde, et qu’une partie d’entre eux seraient longtemps encore tributaires de ces nations qui, bon gré mal gré, les ont accueillis, et souvent adoptés. Les Juifs qui continueraient à habiter en Diaspora devaient donc faire preuve de la loyauté la plus absolue, la plus courtoise et la plus reconnaissante partout où ils étaient, mais en même temps ne jamais perdre de vue que l’objectif ultime était que la présence des Juifs hors de la nation juive doit changer de sens, et que la Diaspora doit cesser d’être une Diaspora.

Il  concluait son analyse en disant “je suis heureux d’avoir appartenu à la génération qui a compris où  se trouvait la libération du peuple juif, et qui l’a entrepriseAux générations suivantes de l’achever. Israël est dorénavant leur affaire. C’est notre seule issue, notre seule carte véritable, et notre dernière chance historique. Tout le reste est diversion. Seule la solution nationale peut exorciser notre figure d’ombre; seul Israël peut nous redonner épaisseur et vie : seule la libération d’un peuple peut fournir une chance véritable à sa culture”.

Les juifs du monde doivent être vigilants par rapport à l’antisémitisme au même titre que pour toute autre forme de racisme, et se comporter en citoyens responsables dans leur pays de résidence. Mais les juifs de la Diaspora spécifiquement menacés en tant que tels doivent avant tout réagir en soutenant Israël, parce que c’est là que se joue leur destin en tant que peuple, et que c’est là que se trouve leur ultime refuge. Ces juifs qui vivent en Diaspora mais qui désirent en même temps préserver le recours éventuel à la “Loi du Retour”[3], ont donc des devoirs envers Israël, parce que quel que soit le dynamisme  des institutions communautaires juives à travers le monde, celles-ci ne seraient plus d’aucun secours si Israël venait à disparaître.

C’est peut-être la meilleure manière de comprendre ce que Dieudonné essaie de nous dire.


[1] Ecrivain juif franco-tunisien. Les citations en italiques sont extraites de “Portrait d’un Juif”

[2] Ecrivaine et professeure de théorie politique. D’origine allemande mais naturalisée américaine après la Deuxième Guerre mondiale.  Les citations en italiques sont extraites de ses “Ecrits Juifs”

[3] Loi israélienne qui permet à chaque juif, à tout moment, de s’établir en Israël et de devenir instantanément citoyen à part entière

Edgar Morin ou le philosophe errant

Il y a une douzaine d’années le sociologue Edgar Morin publiait une tribune cosignée par deux autres intellectuels[1] dans le journal “Le Monde”. Il s’agissait d’un brûlot  intitulé “Israël-Palestine : le cancer”, posant que les palestiniens avaient le droit pour eux dans tous les cas de figure. Mais au delà de ce postulat creux le texte était truffé de contrevérités, d’élucubrations et de mensonges visant à diaboliser Israël. Plus tard la revue “Controverse” publia une  étude qui pulvérisait les sophismes de Morin.

Suite à cette tribune Avocats sans frontières et France-Israël engagèrent une procédure pour antisémitisme. Lors d’un premier procès les plaignants furent déboutés, mais plus tard  la Cour d’Appel condamna Morin pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme ». Finalement la Cour de Cassation mit un terme aux poursuites en considérant que la tribune relevait de la liberté d’expression.

La gauche dont se réclame Morin n’a jamais réussi à éliminer l’antisémitisme dans ses rangs malgré un antiracisme de façade. Il dénonçait d’ailleurs lui-même dès 1959 dans son livre “Autocritique” le dévoiement du communisme et les raisons qui l’emmenèrent à s’en désolidariser. Il reconnaissait à quel point il s’était fourvoyé au cours de sa jeunesse par rapport à sa condition juive:

« Déjà avant guerre, j’avais peur de réagir en Juif aux événements politiques, et j’étais heureux de m’opposer, pacifiste, au « bellicisme » de la plupart des autres. Au cours de l’été 1940, je me disais : « Mieux vaut le salut de 40 millions de Français que celui de 500 000 Juifs. » Les premières mesures raciales me renforcèrent dans cette sorte d’acceptation attristée … « J’étais même prêt a accepter l’immolation des Juifs si le salut des autres Français était à ce prix – si la fatalité de l’Histoire l’exigeait.

Morin nous révélera-t-il un jour ce que  la fatalité de l’Histoire exige d’Israël ?


[1] Sami Naïr, homme politique franco-algérien et Danièle Sallenave, écrivaine.

Réponse au rabbin Yehiel Brand

C’est par les hasards de l’Internet que je suis tombé sur un site qui publiait une réaction plutôt vive à l’une de mes chroniques (“Comment croire en Dieu après la Shoah”) publiée sur mon blog hébergé par “Le Monde.fr”. J’ai par la suite eu quelques échanges avec l’auteur de cette réaction, le rabbin Yehiel Brand. Je reprends ci-dessous l’esprit des arguments que je lui ai opposés, essentiellement inspirés par l’enseignement de Yeshayahu Leibowitz, scientifique et érudit israélien de culture allemande décédé il y a une vingtaine d’années.

La croyance en la récompense ou la punition divine n’a aucune signification religieuse, bien que ce soit dans la nature de l’homme que de penser qu’en accomplissant un effort il est en droit d’attendre quelque chose en retour. Pratiquer les Commandements dans cette perspective est peut-être acceptable du point de vue religieux, mais cela ressort de la notion de   לא לשמה(de manière intéressée). Il n’en reste pas moins que le pratiquant n’a aucune chance de voir ses vœux exaucés, ce que la tradition juive elle-même concède par le constat que צדיק ורע לו רשע וטוב לו (le juste est frappé tandis que le scélérat prospère), confirmant ainsi  qu’il n’existe aucune corrélation entre ce qui arrive et le fait de pratiquer [la religion]. C’est une réalité empirique avec laquelle aucun être doué de raison ne peut être en désaccord (Leibowitz).

Maïmonide, autorité majeure du judaïsme depuis le Moyen-âge, savait que  sa pensée n’était pas à la portée de tous, et que ce qui importait était que l’on observât les Commandements. Il estimait que seule une élite était à même de les pratiquer de manière désintéressée, et que si la masse le faisait avec l’illusion d’une récompense c’était un moindre mal. Maïmonide distinguait explicitement entre croyances “vraies” et croyances “nécessaires”.

Leibowitz estime que l’on ne peut rien apprendre sur Dieu à partir de l’observation du monde. Le poète juif andalou du douzième siècle Ibn Gabirol invoquait Dieu en déclamant אדון עולם אשר מלך בטרם כל יציר נברא (O Seigneur du monde  qui régnait avant même l’existence de toute chose). Sur quoi régnait-il au juste, s’il n’y avait rien ? Le philosophe des Lumières Emmanuel Kant disait pour sa part “si Dieu n’est ni dans le temps ni dans l’espace alors il n’y a rien à prouver”.

Dieu étant transcendant n’intervient ni dans la Nature ni dans l’Histoire, et tout ce que nous savons de la mort c’est que nos corps se décomposent quand la vie nous quitte. Pour Leibowitz rien n’a de signification dans le monde, qui est contingent et qui aurait pu ne pas être. Le salut n’est donc pas une notion qui pointe vers le Ciel, mais vers la Terre, parce que l’on n’accède pas au salut après la mort, mais pendant la vie.

La religion juive vise à favoriser l’intellect en libérant l’homme des passions tristes. Une fois ce niveau d’indifférence atteint, il accède au vrai mysticisme, qui n’est pas hallucinatoire, mais au contraire lucide. L’homme est מושלם (accompli) quand il atteint un niveau où seul l’intellect gouverne son existence, or à ce stade il est déjà de fait dans le  עולם הבא  (le monde à venir)

Ibn Ezra, rabbin de l’âge d’or de la culture juive en Espagne, suggérait que la Thora avait peut-être été écrite après la sortie d’Egypte, et donc pas par Moïse. Plus tard Spinoza estima que la Thora devait pouvoir être appréhendée comme n’importe quelle création littéraire. Il ne s’agit pas de douter de la sincérité des prophètes d’Israël ni de celle de beaucoup de pratiquants, pas plus que de celle de croyants chrétiens ou de musulmans, mais les convictions, pour respectables qu’elles soient, ne sont en rien des démonstrations.

A propos du Messie, Leibowitz renvoie au Michne Thora, codification exhaustive de la loi juive, où Maïmonide dit qu’il ne faut pas s’attendre à ce que la venue du Messie aille de pair avec quoi que ce soit de surnaturel. Beaucoup de croyants sont convaincus du contraire, et il y en a même qui pensent que le Troisième Temple descendra tout droit du Ciel à Jérusalem. Pourtant les avertissements de Maïmonide sont sans équivoque:

.אל יעלה על דעתך שהמלך המשיח צריך לעשות אותות ומופתים, ומחדש דברים בעולם, או מחיה מתים, וכיוצא בדברים אלו שהטפשים אומרים

.אל יעלה על הלב שבימות המשיח יבטל דבר ממנהגו של עולם, או יהיה שם חידוש במעשה בראשית, אלא עולם .כמנהגו נוהג

.וכן כל כיוצא באלו הדברים הכתובין בעניין המשיח, משלים הם; ובימות המלך המשיח יוודע לכול לאיזה דבר היו משל, ומה עניין רמוז בהן.  אמרו חכמים, אין בין העולם הזה לימות המשיח, אלא שיעבוד מלכייות בלבד

(Ne vous figurez pas que le Messie fera des miracles, ou apportera un changement dans la marche du monde, ou ressuscitera les morts, ou autres inepties colportées par les imbéciles.

Abstenez-vous de penser que quoi que ce soit aura disparu du monde ou qu’il y aura quelque chose que de changé dans les lois de la Nature. Le monde continuera tel quel.

Tous les écrits faisant allusion au Messie sont des paraboles, mais lorsqu’adviendront les temps messianiques celles-ci seront élucidées, et nous comprendrons  alors à quoi elles faisaient allusion. Les Sages [du Talmud] enseignaient qu’entre le monde tel que nous le connaissons et celui du Messie la seule différence sera la fin de l’assujettissement [des juifs] aux Nations.)

Les treize articles de foi qui figurent dans le סידור (livre de prières) sont une paraphrase d’un passage de l’Introduction au Talmud, où Maïmonide énumère treize clés pour le judaïsme. Des contemporains s’en sont inspirés pour produire les Treize Principes de la foi, et de version en version ils se sont éloignés de la source, tant et si bien que Leibowitz estime qu’ils ne reflètent ni le style ni la pensée de Maïmonide. L’arrière-plan historique est qu’il y avait à l’époque une tentation parmi les juifs à se convertir à l’Islam, or ces Principes de la foi sont un procédé liturgique itératif qui a pour fonction d’enrayer un basculement dans l’apostasie tout en n’attaquant pas l’Islam de front. Par exemple, le septième article dit “Je crois d’une foi entière que la prophétie de Moïse notre maître, la paix soit sur lui, était vraie, et qu’il fut le père de tous les Prophètes, ceux qui l’ont précédé et ceux qui l’ont suivi.” Maïmonide enjoignait ainsi de manière subliminale à ignorer le Prophète des musulmans.

Il existe une vidéo où l’on voit une érudite poser à Leibowitz la question suivante: “Professeur Leibowitz, pensez-vous que le Messie viendra?” Il répond d’un air pensif “Oui, je figure parmi ceux qui pensent qu’il viendra” en mettant l’accent sur Il viendra. Son interlocutrice insiste et demande: “Quand ? “. Leibowitz  hausse le ton et rétorque avec agacement: “J’ai dit qu’il viendra! Eternellement! Tout Messie  qui fait effectivement  son apparition est un faux Messie, parce que l’essence du Messie, c’est qu’il viendra.”

L’ensemble des  25 chapitres que Maïmonide consacre dans son “Guide des Egarés” au sens des Commandements est ambigu.  Il en fait une analyse extensive, replace les Commandements dans leur contexte, démontre que certains dérivent de rites païens, et laisse entendre que d’autres ont une fonction dans la vie quotidienne. Plus loin il dit que ceux parmi les Commandements dont le sens nous échappe n’ont d’autre but que de nous éloigner de l’idolâtrie. Tout à la fin il conclue en établissant que tous les Commandements sans exception n’ont pour objectif que de se détacher du monde, qu’ils ne visent à amender ni l’homme ni la société, mais qu’ils constituent en eux-mêmes le service de Dieu.

Chaïm Cohen, éminent juge de la Cour Suprême d’Israël, confia un jour à Leibowitz que bien qu’originaire d’un milieu orthodoxe, il avait perdu la foi suite à la Shoah. Leibowitz lui rétorqua que cela démontrait qu’il avait en fait toujours été athée, parce qu’étant donné que Dieu ne s’occupait pas du monde il n’y avait aucune raison de compter sur son intervention, que ce soit avant ou après la Shoah, ou pour tout autre évènement.

Une anecdote comparable est celle de cette mère qui relatait à Leibowitz que son enfant avait été gravement malade, mais qu’il avait guéri en dépit des pronostics, et que suite à cela elle était devenue croyante. Leibowitz lui dit que si cela signifiait que si l’enfant n’avait pas survécu elle ne serait pas venue à la religion, c’était quelle n’y était toujours pas. En revanche, il lui dit si l’enfant avait succombé mais  qu’elle était devenue pratiquante en dépit de cela, c’aurait été une manifestation de foi.

Il y a l’histoire d’Elisha ben Abouya, sage du Talmud qui assiste à une scène ou un père expédie son fils sur un arbre pour déloger un oiseau  et s’emparer des oisillons. Le fils tombe de l’arbre et se tue. Elisha ben Abouya perd la foi parce qu’il ne peut accepter que l’enfant meure en accomplissant deux Commandements, soit שילוח הקן (anéantissement du nid) et  כבד את אביך ואת אמך (honore ton père et ta mère)  qui tous deux sont assorties d’une promesse de  אריכות ימים (vie prolongée). Rabbi Akiva, figure capitale du Talmud, confronté au même cas de figure n’éprouve aucun trouble, parce que son amour de Dieu transcende toute autre considération.

La עקידת יצחק (Ligature d’Isaac) est le modèle par excellence du service de Dieu לשמה (de manière désintéressée). Isaac est pour Abraham tout ce qu’il y a de plus cher. C’est pour cela que l’égorger et le sacrifier est emblématique de l’affranchissement  de tout ce à quoi un être humain est susceptible d’aspirer. C’est le signe que la morale elle-même est subordonnée au service de Dieu.

Leibowitz relève que la Thora Orale est une création humaine. Dans un livre d’entretiens על עולם ומלואו- ישעיהו ליבוביץ בשיחות עם מיכאל ששר (conversations avec Michael Shasar) il s’en explique:

יסוד האמוני שלנו הוא שתורתנו שבעל-פה – שהיא מעשה ידי-אדם – היא התורה האלוהית המחייבת אותנו. תורה שבעל-פה קובעת שאלה הם כתבי הקודש. אנחנו מאמינים שהקביעה האנושית הזו היא-היא הקביעה האמונית הדתית. מה שאני אומר אין בו שום חידוש ואוכל להראות לך דברים אלה במקורות הרבניים המובהקים. תורה שבעל-פה היא יצירה אנושית מצד אחד, ומצד שני אנחנו מקבלים אותה כתורה אלוהית. אותה תורה שאנחנו בעצמנו יצרנו

(Le fondement de notre foi est la Thora Orale, qui est le fait de l’homme, mais qui nous engage néanmoins en tant que Loi Divine. C’est d’ailleurs la Thora Orale qui détermine le canon de la Torah Ecrite. Nous croyons que c’est cette œuvre qui détermine la foi. Ce que je dis n’a rien d’inédit, et je peux vous en démontrer les sources rabbiniques. Bien que la Thora Orale soit une création humaine, nous la proclamons  divine tout en l’ayant nous-mêmes conçue.)

Maïmonide explique qu’il y a des croyances vraies et des croyances nécessaires dans le “Guide des Egarés” (Livre III chapitre 28):

.ועוד צותה התורה להאמין קצת אמונות שאמונתם הכרחית בתיקון עניני המדינה, כאמונתנו שהוא ית’ יחר אפו במי שימרהו – ולזה ראוי שייראו ויפחדו ממרות בו

.והבן מה שאמרנוהו באמונות, כי פעמים שתתן המצוה אמונה אמיתית היא המכוונת לא זולת זה, כאמונת היחוד, וקדמות השם, ושאינו גוף. ופעמים תהא האמונה ההיא הכרחית להסיר העול או לקנות מדות טובות, כאמונה שהשם יתעלה יחר אפו על מי שיעשוק

(La Thora nous a invités à croire certaines choses dont la croyance est nécessaire pour la bonne marche de l’Etat, comme par exemple que Dieu est irrité contre ceux qui lui désobéissent, et qu’à cause de cela il faut le craindre, le respecter et lui obéir.

Il faut te pénétrer de ce que nous avons dit sur les croyances: tantôt le commandement inculque une croyance vraie qui en elle même est le seul but, comme par exemple la croyance à l’unité et à l’incorporalité de Dieu; tantôt c’est une croyance nécessaire pour faire cesser la violence ou pour faire acquérir de bonne mœurs, comme par exemple la croyance que Dieu est irrité contre celui qui commet la violence.)

Il ressort de ces extraits que Maïmonide recommande de recourir à des croyances nécessaires chaque fois qu’il faut faire peur et que les conditions l’imposent. Ceci est dans le droit fil de Platon qui pensait déjà que toute vérité n’était pas bonne à révéler au commun.

Toute comme Dieu n’éprouve ni colère, ni joie, ni tristesse, etc.., Maïmonide insiste sur son incorporalité, ce pourquoi chaque fois qu’il est question que Dieu créé, produit, fait, parle, voit, entend, monte, descend, etc.. il faut considérer que ce sont des métaphores.

Concernant le Livre de Job, c’est le côté inconditionnel de la foi qui en est le message le plus impressionnant. Malgré tous les malheurs qui s’abattent sur Job, sa foi ne vacille jamais. C’est, avec Abraham lors de la עקידת יצחק (Ligature d’Isaac), l’archétype du croyant «לשמה (désintéressé)».

Mes échanges avec le rabbin Yehiel Brand n’ont certes pas réussi à rapprocher nos points de vue, mais en ce qui me concerne ils m’ont incité à me documenter suffisamment pour que ce qui n’était qu’une intuition se transforme en conviction, à savoir que l’homme n’a de comptes à rendre qu’à lui-même, parce que, comme l’enseignait Protagoras il y a deux mille cinq cent ans, l’homme est la mesure de toute chose.

 

Réflexions sur les Réflexions sur la Question Juive de Sartre

Publié en 1946, Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre fut critiqué, notamment par des intellectuels juifs, pour sa définition jugée réductrice : le juif y est avant tout celui que les autres perçoivent comme tel. Sartre affirme que l’identité juive est imposée par le regard d’autrui, et que l’antisémitisme ne pourra cesser qu’en changeant l’antisémite, non le juif.

Même dans les sociétés démocratiques, Sartre voit perdurer un antisémitisme latent. Il distingue les juifs « authentiques », assumant stoïquement leur marginalité, et les « inauthentiques », qui tentent de s’assimiler sans succès — une distinction trop schématique, car l’histoire montre que l’assimilation est bien réelle sur plusieurs générations.

Sartre omet un pan entier du judaïsme : celui qui, au-delà de la persécution, cherche à pérenniser un héritage culturel, religieux et historique. Loin d’être le produit de l’exclusion, l’identité juive repose sur une fidélité choisie.

Des figures comme Thierry Lévy, Oscar Mandel ou Jean Daniel illustrent la tension entre rejet de l’identité juive et difficulté de s’en affranchir — ce qui confirme, paradoxalement, la thèse sartrienne de l’impossibilité de se « déjudaïser » aux yeux d’autrui. Mais leur posture peut aussi nourrir un antisionisme ambiant qui conforte les discours antisémites.

Sartre, pourtant, fut un allié d’Israël : il refusa les postures anti-israéliennes de l’Unesco, soutint l’État hébreu face à ses détracteurs, et dénonça l’hypocrisie de ceux qui lui contestaient le droit de se défendre. Certaines pages de Réflexions témoignent d’une profonde compréhension de l’âme juive, de son attachement à la justice, à la raison, à la douceur face à la brutalité.

Mais son essai souffre d’une lacune majeure : ignorer l’existence d’un judaïsme autonome, porteur de sens en dehors de toute oppression. Cette limite sera en partie dépassée en fin de vie, sous l’influence de Benny Lévy, qui le mènera à considérer la pensée juive comme un objet philosophique à part entière.

La dernière phrase du livre reste, aujourd’hui encore, d’une puissance intacte :

« Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un juif, en France ou dans le monde, pourra craindre pour sa vie. »

Ovadia Yosef ou la passion religieuse

Ovadia Yosef est décédé à Jérusalem à l’âge de 93 ans après une longue carrière de Grand-Rabbin et de guide spirituel de la communauté sépharade d’Israël.

D’origine modeste, il s’est distingué dès l’enfance par ses capacités intellectuelles et sa prodigieuse mémoire, et fut pris en charge par des institutions talmudiques tout au long de sa formation. Une fois celle-ci terminée il développa une passion inextinguible pour l’exégèse de la Thora et consacra l’essentiel de sa vie à en approfondir la connaissance, devenant une autorité en la matière et publiant une cinquantaine de livres en plus d’innombrables écrits témoignant d’une érudition phénoménale.

Vers  les années 1980 il entra en politique en fondant le parti “Shass” avec pour principale clientèle la communauté sépharade. Fort de cette assise il finit par exercer une influence déterminante dans la vie publique israélienne. Il devint un politicien aguerri, mais au fur et à mesure de l’accroissement de sa popularité il se radicalisa pour stigmatiser quiconque n’adhérait pas à sa vision du monde. Il fut d’une violence verbale inouïe vis-à-vis de ses adversaires politiques en lançant contre eux des anathèmes incendiaires. Afin de galvaniser ses partisans  il traitait d’antisémite viscéral ou d’ennemi du peuple juif tout magistrat  ou ministre se réclamant de la laïcité, et appelait ses fidèles à les maudire et Dieu à les exterminer.

Juste avant qu’Ovadia Yosef ne décède, l’ex-ministre de l’Enseignement Yossi Sarid établit dans le journal Haaretz un bilan plutôt négatif à son égard. Il estime que le Parti fondé par Ovadia Yosef fut le plus corrompu qu’ait jamais connu Israël et rappelle que beaucoup de ses dignitaires ont fini en prison; qu’il stigmatisait  les femmes, les arabes, les homosexuels, les laïcs, les intellectuels, les non-juifs et aussi les juifs qui n’adhéraient pas à sa mouvance; qu’il accablait les familles de soldats tombés  en  mission en attribuant leur sort au non-respect du shabbat; qu’il recommandait  à ses fidèles d’organiser des réjouissances le jour où telle ou telle personnalité mourrait.  Quand le Procureur Général décida d’inculper pour corruption un ministre membre de son parti, Ovadia Yosef prophétisa que la maison du Procureur serait anéantie par la volonté de Dieu. Plus récemment il insultait de manière ignoble Yaïr Lapid, ministre en exercice mais tenant de la laïcité. Mais peut-être que l’outrage le plus grave qu’il commit fut le sermon au cours duquel il attribua la mort des millions d’innocents de la Shoah aux manquements aux devoirs de la religion par de nombreux juifs.

Les partisans d’Ovadia Yosef avancent – à raison – que celui-ci avait pris des décisions courageuses en tant que Grand-Rabbin d’Israël. Au cours des années 1970 se posa la question des communautés juives d’Ethiopie malmenées par l’antisémitisme et éprouvées par la misère. Alors que certains courants en Israël rechignaient à recevoir comme juifs à part entière ces africains faméliques à la peau noire, Ovadia Yosef trancha en leur faveur en décidant de leur judéité, ce qui permit à l’Etat de leur accorder le bénéfice de la Loi du Retour.

Après la guerre israélo-arabe de 1973 il y eut de nombreuses veuves dont la mort du conjoint ne put être établie avec certitude selon les critères de la Loi Juive. Dans ces conditions, ces femmes  ne pouvant être légalement considérées comme veuves, elles restaient indéfiniment interdites de remariage. Ovadia Yosef mit fin à cette tragédie et examina cas par cas des centaines de dossiers afin de leur permettre de refaire leur vie tout en se conformant à la Loi Juive.

Lors des Accords d’Oslo Ovadia Yosef fut consulté sur le point de savoir si la Loi Juive permettait l’échange de territoires contre la paix. Il se prononça sans ambigüité en faveur d’un tel processus au motif que si c’était de nature à sauver des vies humaines alors c’était conforme au judaïsme.

Ovadia Yosef était d’une intelligence peu commune, mais savait en même temps que son charisme tenait plutôt à sa faconde populiste qu’à ses facultés intellectuelles. Ses outrances médiatisées ne devaient rien au hasard mais visaient au contraire à rallier les couches sociales les plus démunies tout en excommuniant ceux qui n’étaient pas de son bord, qu’il vouait à la vindicte populaire. Il s’était confectionné ainsi une image de père virtuel, avec pour résultat que depuis sa disparition des centaines de milliers d’adeptes se perçoivent comme  orphelins.

Israël est une démocratie où l’on ne réprime ni les opinons ni les religions, tout comme ailleurs dans le monde libre, où cohabitent majorités silencieuses et extrémismes bruyants. Le problème est ailleurs: les excès d’Ovadia Yosef ont mis en lumière l’anomalie que constituait le fait de disposer de deniers publics pour s’imposer politiquement en tant que rabbin, la séparation entre religion et Etat n’étant toujours pas consommée en Israël. Quoi que l’on puisse penser de lui, ses extravagances tout comme son génie talmudique auraient dû rester dans la sphère privée au lieu d’être alimentés par l’argent du contribuable.

Le fait que des décisions comme l’accueil de juifs en déshérence, le remariage de veuves de guerre ou l’acquiescement à des concessions territoriales soient confiées à des fonctionnaires d’Etat en leur qualité d’hommes de religion est une bizarrerie peu compatible avec la démocratie, d’autant  qu’Israel est un Etat à l’occidentale sur tous les autres plans. C’est donc la question de la séparation de la religion et de l’Etat qui tôt ou tard devra être résolue, plutôt que celle du charisme d’une personnalité de la stature d’Ovadia Yosef, qui avait bien le droit d’être ce qu’il était.

L’Union Européenne ou l’art du contretemps

Le rabbin David Meyer est professeur de littérature rabbinique et de pensée juive contemporaine à Université pontificale grégorienne de Rome. Il a publié ces jours-ci un article intitulé “Sauver Israël de sa propre perte” dans le quotidien “La Libre Belgique” pour commenter l’adoption par l’Union Européenne d’une directive invitant les Etats-membres à limiter leurs accords entre l’Europe et Israël aux frontières “internationalement reconnues”. David Meyer souscrit à la décision de l’Union Européenne avec satisfaction, parce qu’il estime que celle-ci “définit de manière officielle l’espace géographique de l’Etat d’Israël”. Cependant quiconque s’intéresse à l’histoire d’Israël sait qu’il n’y a pas de frontières “internationalement reconnues” entre Israël et la Cisjordanie, mais uniquement des lignes d’armistice datant de 1949. Ce n’est pas une objection sémantique, mais une réalité formelle.

L’occupation de la Cisjordanie est la conséquence d’une agression caractérisée de la Jordanie contre Israël en juin 1967 lors de la Guerre des Six-Jours, sans quoi cette occupation n’aurait jamais eu lieu. Il est vrai qu’Israël avait initié les hostilités suite au casus belli créé par le blocus des égyptiens du détroit de Tiran, mais ce sont bel et bien les jordaniens qui ont attaqué Israël à partir de la Cisjordanie (qu’ils occupaient eux-mêmes à l’époque) alors qu’ils n’avaient pas été provoqués. Le roi de Jordanie avait estimé qu’Israël n’aurait pas la capacité de résister sur deux fronts, et comptait saisir l’occasion de l’engagement d’Israël contre l’Egypte pour s’emparer de la Palestine historique toute entière en jetant les juifs à la mer. Israël a riposté en chassant les jordaniens, et l’occupation israélienne de Cisjordanie a ainsi commencé en toute légalité sur base de la légitime défense et conformément au droit international. Ce qui est peut-être plus ambigu sur ce plan, c’est l’annexion de Jérusalem-Est et celle du Golan, mais ainsi va la guerre. On n’ose penser à ce qui se serait passé si Israël l’avait perdue.

Comment peut-on imaginer un seul instant qu’Israël accepte maintenant de retourner au statu quo ante, sans garanties et sans fin du conflit? C’est tellement impensable que le monde arabe lui-même, palestiniens compris, ont explicitement accepté le principe de l’échange de territoires entre la future Palestine et Israël. C’est l’esprit du plan Clinton comme celui des pourparlers Olmert-Abbas, qui constituent selon toute vraisemblance la base sur laquelle les parties s’apprêtent à négocier en ce moment même. Dans ces conditions, comment l’Europe fait-elle pour déterminer où sera la frontière entre Israël et la Palestine alors que les protagonistes eux-mêmes ne le savent pas encore? Et si l’Europe estime que la frontière sera intégralement celle que réclament les palestiniens – soit la ligne verte – alors où est sa neutralité, et sur quel texte fonde-t-elle son point de vue alors qu’elle est cosignataire de la Feuille de Route avec l’Amérique, dont la position officielle est qu'”il serait irréaliste de s’attendre à ce que les pourparlers se terminent par un retour absolu aux lignes d’armistice de 1949“, et que par conséquent les parties doivent convenir entre elles d’un nouveau tracé ?

Même si l’on se base sur la version française de la Résolution 242 de l’ONU, qui parle de retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés (et non de territoires comme le laisse entendre la version anglaise), il n’en reste pas moins que le deuxième point de cette Résolution (Fin de toute revendication ou de tout état de belligérance, respect et reconnaissance de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique de chaque État de la région et de son droit de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, à l’abri de menaces ou d’actes de violence) est très loin d’être acquis, ce qui fait que l’occupation israélienne, fondée à l’origine par l’attaque de la Jordanie, continue d’être légale quel que soit l’angle d’observation. Le simple fait que l’Autorité palestinienne ne se porte pas garante de Gaza (soit grosso modo de la moitié de la population et du territoire de la future Palestine) et ne parle pas en son nom est en soi une raison plus que suffisante, juridiquement parlant, pour arguer que les conditions ne sont pas réunies pour mettre fin à l’occupation. Par ailleurs, les liens informels entre l’Autorité Palestinienne et le Hamas sont incompatibles avec le passage qui dit le droit [d’Israël] de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, à l’abri de menaces ou d’actes de violence. La position de l’Union Européenne est donc en contradiction flagrante avec la Résolution 242, qui malgré ses limitations est un document que la plupart des parties prenantes du processus de paix prennent au sérieux.

L’Union Européenne mène la diplomatie qu’elle juge utile pour ses Etats membres, et c’est à la fois son droit et son devoir. Mais prétendre comme le fait David Meyer que la directive récente concernant la Cisjordanie relève de bonnes dispositions envers Israël relève de la méthode Coué et est d’une naïveté abyssale.

En revanche David Meyer a un point de vue qui vaut la peine d’être retenu à propos des relents messianiques nauséabonds que dégagent les sionistes radicaux et idolâtres de la terre. Cette dérive est réelle, mais n’en est pas moins une dérive, c’est-à-dire qu’elle n’a rien à voir avec l’essence du sionisme, qui est tout sauf religieux, et ne reflète en rien le sentiment majoritaire de l’opinion publique israélienne, dont le souci principal est la sécurité et non l’expansion territoriale.

Il y a des juifs qui se réclament de la religion pour fonder leur fanatisme, mais cette aliénation est un effet et non pas une cause. Elle n’a pu prospérer que suite à l’impossibilité de négocier la fin du conflit depuis 1967, ce qui a emmené tous les gouvernements israéliens sans exception à encourager ou à laisser faire les irréductibles de la Terre Sainte. Ceci dit, la thèse de David Meyer est surréaliste, qui pose qu’Israël mènerait une guerre de religion, alors qu’en face il y a le Hamas, le Djihad islamique, Al Qaeda, le Hezbollah et autres ardents assassins de l’islamisme extrême.

Les plupart des israéliens font confiance en leur démocratie pour gérer le problème des ultras juifs le jour où la fin du conflit sera en vue. En attendant l’opinion publique en Israël est majoritairement favorable à la fin de l’occupation, pour autant qu’il y ait à qui parler. Dans le cas contraire, il est probable qu’Israël finira par se retirer de manière unilatérale de Cisjordanie sur des lignes déterminés par lui seul, tout comme lors du retrait de Gaza.

Israël et son Camp de la Paix

Yeshayahu Leibowitz, penseur, scientifique et figure majeure du monde juif du siècle dernier, avait été en faveur de la Guerre des Six-Jours en 1967 parce qu’il l’avait considérée comme relevant de la légitime défense. Mais peu après il avait prôné avec force le retrait des territoires conquis, considérant que l’occupation était moralement malsaine en plus d’être un risque pour Israël au plan démographique. Il fut un adversaire implacable de l’occupation, et n’eut de cesse que de la dénoncer au moyen de formules d’une extrême violence.

Ce qu’il est convenu d’appeler le “Camp de la Paix” en Israël se complait aujourd’hui à se réclamer de Leibowitz en estimant que sa vision avait été prémonitoire. Cependant cette appropriation post-mortem est abusive parce qu’elle escamote la quintessence de sa vision. Il y avait quelque chose de tragique dans la pensée de Leibowitz, qui d’après ses propres dires n’était en rien un pacifiste. Il estimait en effet qu’il n’y avait aucune paix possible entre Israéliens et arabes, quelles que fussent les conditions ou la bonne volonté des protagonistes, qui d’après lui s’excluaient mutuellement de manière ontologique. Leibowitz exigeait certes la fin de l’occupation, mais était en même temps convaincu que cela ne mettrait pas fin à la guerre.

Ce qu’essaient tous les gouvernements d’Israël depuis 1967 consiste au contraire à obtenir la sécurité par une solution mettant fin à la fois à l’occupation et à la guerre. Cette politique a d’ailleurs partiellement été couronnée de succès, parce  si Israël n’avait conservé le Sinaï après la Guerre des Six-Jours il n’y aurait sans doute jamais eu de traité de paix avec l’Egypte. Cet épisode démontre de manière incontestable qu’Israël avait eu raison de ne pas  restituer de territoires sans rien demander en échange.

Le “Camp de la Paix” caricature le gouvernement en soutenant que celui-ci ne se préoccupe pas de trouver une issue au conflit. En réalité avancer cela n’est pas sérieux eu égard aux efforts manifestes consentis par Israël depuis 1967. La restitution du Sinaï, la paix avec la Jordanie, le retrait du Sud-Liban, le Plan Clinton, l’évacuation de Gaza, les pourparlers Olmert – Mazen et la formule “deux Etats pour deux peuples” de Netanyahu, toutes ces initiatives constituent des précédents assez explicites pour que des négociations entre israéliens et palestiniens soient tentées sans conditions préalables. Le refus persistant de l’Autorité palestinienne est d’autant plus incompréhensible qu’Israël pourrait lui aussi poser des conditions, et exiger par exemple que tout accord éventuel devrait engager d’office et d’avance non seulement l’Autorité Palestinienne, mais aussi le régime de Gaza, qui réclame encore toujours la liquidation d’Israël.

L’intransigeance des palestiniens repose sur un procès d’intention. Ils estiment qu’au travers de ce qu’ils pensent de ce que les israéliens pensent, ils n’obtiendront rien par la négociation. Mais quand bien même ce sentiment serait fondé, l’échec dont Israël se rendrait coupable serait pour les palestiniens une victoire politique et diplomatique. Ils ont donc tout à gagner en négociant, parce que de deux choses l’une: soit ils parviennent à un arrangement, soit ils démontrent qu’Israël est déraisonnable. En réalité il existe une troisième possibilité, à savoir qu’Israël s’avère raisonnable  et que les palestiniens se rebiffent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la raison. C’est probablement ce qui fait qu’ils préfèrent aboutir à la création d’un Etat par tous les moyens excepté la négociation, en d’autres mots sans mettre fin au conflit.

Le “Camp de la Paix” estime que quand bien même les palestiniens seraient de mauvaise foi, c’est à Israël de consacrer le plus grand effort possible et de prendre l’initiative parce qu’il est en position de force, parce qu’il y va de son intérêt, et parce qu’Israël à une responsabilité éthique envers les populations palestiniennes qui vivent dans une prospérité relative mais dans un flou identitaire.  Mais en supposant que les israéliens aillent jusqu’à abattre leurs cartes avant même de négocier, et qu’ils concèdent tout ce qu’il est humainement possible de concéder, mais que néanmoins les négociations échouent, alors un retrait unilatéral de Cisjordanie sur le modèle de celui de Gaza s’imposera tôt ou tard, même aux yeux du “Camp de la Paix”. Il n’y aura alors de frontière sûre et reconnue ni pour Israël ni pour la Palestine, mais un état de fait qui sera tout sauf la fin du conflit.

Un tel retrait serait donc conforme au vœu de Leibowitz, mais serait aussi un retour à la case départ.

Israël ou la fatalité unilatérale

Yossi Beilin, personnalité émérite de la gauche israélienne et ex-ministre de la Justice, est maintenant retiré de la vie politique mais continue à s’exprimer publiquement à propos de la marche du pays. Il fut l’un des artisans des accords d’Oslo de 1993 censés déboucher sur un règlement du conflit israélo-palestinien, mais qui vingt ans plus tard piétinent.

Au cours d’un récent entretien télévisé avec l’éminent journaliste et intellectuel multidisciplinaire Emanuel Halperin, Yossi Beilin a évoqué les conditions dans lesquelles s’était fait le retrait israélien de Gaza en 2005. Il en avait approuvé le principe, mais estimé que le gouvernement de l’époque avait eu tort de le décréter de manière unilatérale, sans se concerter avec l’Autorité Palestinienne. Pour mémoire, peu après l’évacuation tragique de milliers de colons israéliens, le Hamas s’est emparé de Gaza et y a instauré un régime islamiste.

Mais en considérant l’Histoire depuis le rejet arabe du plan de partage suggéré par l’ONU en 1947, on s’aperçoit que chaque fois qu’Israël a été confronté à une impasse, la crise a été résolue au moyen d’un sursaut unilatéral consistant a poser un acte fort. Le premier de ceux-ci fut la déclaration d’indépendance elle-même, initiative qui en 1948  était loin de faire consensus.

Actuellement tous les sondages démontrent que l’opinion publique israélienne aspire à mettre un terme au conflit, et est disposé à en payer le prix. Cependant c’est sur la nature de ce prix que règne une certaine confusion. Si cela  consiste à renoncer à des territoires, alors une majorité d’israéliens y sont favorables. Mais s’il s’agit de renoncer à la sécurité, alors une majorité s’y oppose. Ce qui est déroutant, c’est  que les palestiniens eux-mêmes  semblent désirer un règlement, mais quand ils prennent conscience que cela implique un renoncement au rêve d’éliminer Israël ils éprouvent un blocage, et d’atermoiements en tergiversations ils s’éternisent dans le marasme.

Mais du côté israélien il y a des impératifs qui ne peuvent indéfiniment être différés parce que relevant de la nature même de l’Etat d’Israël , de son caractère juif et démocratique, et donc de sa survie. La question des frontières, le poids de l’occupation, l’hostilité du monde arabe, la pression internationale, tout cela pourrait finir par devenir intenable. Face à l’absence de volonté politique des palestiniens, il apparaît de plus en plus vraisemblable qu’Israël finira par prendre une décision unilatérale à portée historique.

Il n’est donc pas exclu que dans un avenir relativement proche, un gouvernement israélien décrète un retrait unilatéral de Cisjordanie le long de ce qui est aujourd’hui la Barrière de Séparation, ouvrage construit à l’origine pour faire barrage aux infiltrations terroristes. Ce tracé deviendrait alors la frontière définitive d’Israël en incluant la majorité des implantations juives, tout en maintenant une force de sécurité dans certains points sensibles en Cisjordanie.

Les palestiniens pourront considérer ce jour-là qu’ils auront gagné au plan politique.  Ils auront obtenu presque tout ce qu’ils exigeaient tout en pérennisant le contentieux. Ils pourront continuer à revendiquer la liquidation de l’Etat Juif et ambitionner de conquérir la terre d’Israël jusqu’à la fin des temps. Quant au futur Etat arabe de Palestine, on ne peut que spéculer sur que pourrait être sa nature, mais ce sera alors devenu l’affaire des seuls palestiniens.  Cependant on peut toujours espérer qu’ils préfèreront s’allier à Israël plutôt que de se laisser abuser par les sirènes du printemps arabe. L’opinion publique internationale et le monde arabo-musulman pourront difficilement reprocher à Israël de s’être retiré de Cisjordanie, même si les frontières ne seront pas celles qui auraient pu être établies  au moyen de négociations entre parties concernées.

Un retrait unilatéral de l’essentiel de la Cisjordanie n’est sans doute pas la meilleure des solutions, mais les prophètes d’Israël eux-mêmes n’ont jamais prédit que ce qui était susceptible d’arriver.

Oscar Mandel ou la passion de disparaître

Oscar Mandel, dramaturge, essayiste et poète américain né en 1926 à Anvers, a écrit un pamphlet intitulé Être ou ne pas être juif, dans lequel il règle ses comptes avec ses origines. Il y affirme que son ascendance juive ne le définit en rien, tout en manifestant un malaise face à ce qu’il perçoit comme des pressions communautaires qui l’empêcheraient de se défaire de sa judéité.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Qui, aux États-Unis, l’oblige à fréquenter la synagogue, à s’installer en Israël ou à s’immerger dans les textes juifs ? Ce qu’il décrit ressemble moins à une oppression qu’à une obsession: Mandel semble vouloir convaincre le monde juif de son refus d’appartenance, comme si ce dernier exigeait de lui un engagement. En cela, il incarne la haine de soi, forme subtile de masochisme intellectuel drapée dans des habits de lucidité critique.

Mandel ne se contente pas de se distinguer, il théorise l’antisémitisme. Selon lui, les juifs auraient dû se fondre dans le christianisme dès l’Empire romain : cela aurait, d’après lui, rendu les chambres à gaz inutiles. Raisonnement implacable, en effet : on ne persécute pas ce qui n’existe plus. Il regrette que les juifs n’aient pas « disparu » dans les grandes fractures de l’Histoire — lors de la christianisation de l’Europe, de la Révolution française, ou plus récemment, après la Shoah.

Sa conclusion est glaçante : en perpétuant leur culture, leur mémoire et leur religion, les juifs auraient rendu possibles les persécutions. En d’autres termes, la faute des crimes revient non pas aux bourreaux, mais aux victimes. Il va jusqu’à souligner avec une forme de cynisme que les nazis, lors des lois de Nuremberg, avaient tout de même épargné certains « demi-juifs », preuve selon lui d’une relative modération. On frôle ici l’indécence.

À cette logique il faudrait opposer une série de contre-exemples tout aussi absurdes : si les Tziganes avaient cessé d’être tziganes, les Tutsis d’être tutsis, les homosexuels d’être homosexuels, les handicapés d’être handicapés — la violence n’aurait-elle pas lieu.  Mandel semble croire que l’univers serait en paix si tout le monde était identique. Ce fantasme d’uniformité rappelle celle des « démocratie » totalitaires, où la différence est la seule faute.

Il s’en prend à la pratique religieuse juive dans les sociétés occidentales, dénonçant l’anachronisme de celui qui refuse d’allumer son ordinateur pendant le Sabbat. Mais il ne trouve rien à redire à la ferveur chrétienne des sociétés où 80 % de la population vénère un juif mort en Judée il y a deux mille ans. On pourrait en rire si la contradiction n’était aussi flagrante : Mandel dénonce chez les juifs ce qu’il tolère — voire vénère — chez les autres.

Son raisonnement oublie des réalités fondamentales. Le judaïsme est une culture, une langue, une histoire, une sensibilité politique et une mémoire partagée, bien au-delà de la foi religieuse. La moitié des juifs du monde sont citoyens d’Israël, État fondé en grande partie par des agnostiques. Le Bund, les révolutionnaires soviétiques juifs, les intellectuels athées issus du judaïsme ont perpétué une identité tout à la fois critique, sécularisée et enracinée. Le judaïsme moderne est un dialogue vivant entre tradition et modernité.

Le projet de Mandel, s’il était pris au sérieux, reviendrait à dire qu’il faut supprimer les juifs pour supprimer l’antisémitisme. En d’autres mots, que pour faire taire la haine, il faut éliminer l’objet haï. Sous couvert de rationalité provocatrice, Mandel ressuscite un fantasme morbide : celui d’un monde purifié de toute altérité.

Il fallait oser.

Mélenchon et les juifs

Jean-Luc Mélenchon, homme politique français réputé pour son verbe tonitruant et haut en couleurs, s’est récemment rappelé au bon souvenir des médias après un certain passage à vide. Il est accusé d’antisémitisme pour avoir déclaré que le ministre de l’Economie Pierre Moscovici, d’origine juive, est “quelqu’un qui ne pense plus en français, mais dans la langue de la finance internationale”. Ces propos ont été considérés par le Parti Socialiste comme étant “inacceptables et relevant du vocabulaire des années 1930”. Pour mémoire, l’extrême-droite des années 1930 colportaient l’idée que les juifs étaient dangereux eu égard à leur conspiration cosmopolite visant l’effondrement des marchés, la récession et l’hyperinflation, tout cela étant bien entendu supposé leur bénéficier.

Mélenchon a déclaré qu’il ne connaissait pas la religion de Pierre Moscovici, ce qui n’est pas impossible, parce qu’être d’origine juive n’implique pas que l’on adhère au judaïsme en tant que religion. Il a donc été prudent dans sa formulation en disant “ignorer la religion de Pierre Moscovici”, mais cela ne signifie en rien qu’il ne savait pas que celui-ci fût juif. Quoi qu’il en soit, l’ignorance ambiguë de Mélenchon apparait comme une exception dans le monde médiatico-politique, dont une grande partie a immédiatement perçu le commentaire de Mélenchon comme ayant des relents nauséabonds.

Personne en France ne peut se permettre de se déclarer antisémite ou de s’en servir comme instrument politique, puisque c’est une infraction prévue au code pénal et passible d’amende ou de prison. Cependant il y a continuité troublante dans les attitudes de Mélenchon par rapport au monde juif. Il n’a pas jugé utile de suspendre sa campagne électorale lors du massacre de enfants juifs Toulouse, et avait des accointances insolites avec le dictateur antisémite du Venezuela Hugo Chavez, aujourd’hui décédé.

Peut-être que Mélenchon pense-t-il que l’Etat de Droit est un privilège à ne pas mettre entre toutes les mains. Peut-être même qu’au fond de lui il réprouve l’antisémitisme, mais qu’il considère que si des révolutionnaires à travers le monde s’en servent pour galvaniser les masses, alors c’est un prix acceptable pour que triomphe le socialisme. Ce point de vue rappelle le stalinisme, qui semble encore toujours être une référence pour cette extrême-gauche qui se cherche, qui ne trouve rien, mais qui finit par trouver les juifs. Rien de nouveau sous le soleil, disait déjà le roi Salomon il y a trois mille ans.

Le fait est que Mélenchon a pleuré la mort d’Hugo Chavez, lui-même allié à d’autres chefs d’Etat antisémites tels qu’Ahmadinejad l’iranien, Assad le syrien et Kadhafi le libyen.
Mélenchon est un politicien éprouvé, un érudit et un fin intellectuel. Il est néanmoins possible qu’il ait dérapé, mais quand bien même cela serait, il est difficile, étant donné les précédents où il s’est distingué, de résister à la tentation de voir là un acte manqué qui est tout sauf anodin. Ce qu’il aurait de mieux à faire serait de s’excuser sans ergoter afin d’épargner à l’opinion publique sa rhétorique oiseuse consistant à s’indigner de ce que l’on s’indigne de son indignité.

De ce point de vue-là Mélenchon n’est pas loin de Stéphane Hessel, ce autre clown indigne qui aimait à faire parler de lui aux dépens des juifs.

Le bijoutier d’Alep

Alep est une ville de Syrie située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière turque et à environ trois cents kilomètres de Damas. Elle a traversé les siècles depuis l’Antiquité, résistant aux vicissitudes de l’Histoire et aux envahisseurs successifs, ce qui en fait l’une des cités les plus anciennes encore habitées au monde.

Peu de régions peuvent se prévaloir d’une présence juive aussi ancienne et ininterrompue qu’Alep. La Bible évoque déjà la ville dans le Livre de Samuel et dans les Psaumes. La première grande vague d’immigration juive y remonte à 586 avant notre ère, à la suite de la destruction du Premier Temple de Jérusalem.

Au Moyen Âge, Alep connut une brève période d’autonomie relative, au cours de laquelle les Juifs jouèrent un rôle actif dans la vie de la cité. Mais au XIIIe siècle, les Mamelouks prirent le contrôle de la ville et imposèrent des restrictions sévères aux Juifs, limitant leur accès à la vie publique. La synagogue principale fut transformée en mosquée, et les Juifs furent relégués au statut de dhimmis, citoyens de seconde zone soumis à un impôt spécifique du simple fait de leur religion.

Au XVe siècle, les Mongols envahirent Alep. De nombreux Juifs furent massacrés, d’autres prirent la fuite. Mais l’arrivée des Ottomans apporta un tournant : l’Empire voyait dans la présence juive une richesse culturelle et économique favorable à son expansion. La communauté juive reprit vigueur, s’épanouit et se transforma, notamment grâce à l’arrivée des Juifs séfarades expulsés d’Espagne en 1492, qui parlaient le ladino et s’étaient établis, après bien des pérégrinations, dans les terres ottomanes.

Un manuscrit du Xe siècle, devenu au fil des siècles une autorité absolue pour le texte, la cantillation et l’orthographe de la Bible hébraïque, a traversé le temps : c’est le Codex d’Alep. Bien qu’il ait été rédigé à Tibériade, il porte ce nom car, après bien des péripéties, il fut confié à la garde de la communauté juive d’Alep, où il demeura pendant près de six siècles, sans qu’aucune copie n’en soit jamais faite. Maïmonide lui-même s’en inspira pour fixer la mise en page des rouleaux de la Torah tels qu’on les connaît aujourd’hui.

Les Juifs figurent parmi les plus anciens habitants d’Alep. Pourtant, après y avoir vécu sans discontinuité pendant près de deux mille cinq cents ans, il n’en reste plus depuis plus de soixante ans. La communauté s’est dispersée aux quatre coins du monde, mais les anciens en gardent un souvenir empreint d’émotion. Cette nostalgie nourrit une mémoire collective d’un Alep virtuel, qui continue d’unir les descendants autour d’un passé commun.

Que s’est-il donc passé pour qu’une communauté aussi enracinée disparaisse si radicalement ?

Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations Unies votait le plan de partage de la Palestine en deux États, l’un juif, l’autre arabe. Dès le lendemain, des émeutes éclatèrent à Alep : une foule en furie hurlait « mort aux Juifs », saccageant tout ce qui leur était associé, sous le regard passif des autorités. Un témoin se souvient : dans la nuit qui suivit, son père se rendit discrètement à sa bijouterie. À la lueur d’une bougie, il rassembla ses marchandises dans un sac et les mit à l’abri. En rentrant, il dit à son fils une phrase gravée à jamais dans sa mémoire : « Cette nuit, j’ai cambriolé mon propre magasin. » Quarante-huit heures plus tard, la communauté juive d’Alep devenait un cortège de réfugiés quittant la ville pour toujours.

Les tout premiers réfugiés du conflit israélo-palestinien furent donc les Juifs d’Alep, et non les Arabes de Palestine — et cela, avant même la création de l’État d’Israël. Ce fut le prélude à l’exode de plus de 800 000 Juifs issus du monde arabe, persécutés, spoliés, expulsés. Aucun d’eux ne bénéficia du statut de réfugié reconnu par les Nations Unies. Le Codex d’Alep disparut au cours de ces événements, pour réapparaître en Israël une dizaine d’années plus tard, partiellement endommagé, dans des circonstances qui restent encore troubles.

Aujourd’hui, la Syrie est dévastée par une guerre civile. Alep, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, est devenue ligne de front entre une armée fragmentée et des groupes rebelles. La vieille ville, joyau architectural, se désagrège sous les coups du conflit.

Le fils du bijoutier d’Alep est désormais un grand-père paisible, vivant en Israël. L’histoire a fait de lui, malgré lui, l’un des derniers témoins d’une communauté deux fois millénaire.

Le ministre argentin ou l’arroseur arrosé

Dans les années 1990, l’Argentine a été le théâtre de deux attentats majeurs visant des cibles juives. Le premier, en 1992, a frappé l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, faisant 29 morts et 242 blessés. Le second, en 1994, a visé le centre communautaire juif AMIA, dans la même ville, causant la mort de 84 personnes et blessant 230 autres.

À l’époque, la justice argentine n’a pas réussi à identifier les auteurs. Mais avec le temps, de nombreuses pistes ont convergé vers le Hezbollah, organisation terroriste soutenue par l’Iran. En 2006, la justice argentine a estimé disposer de preuves suffisantes pour émettre des mandats d’arrêt internationaux pour crimes contre l’humanité visant plusieurs responsables iraniens, dont l’ancien président Ali Akbar Rafsandjani, ainsi qu’un membre du Hezbollah. Aucun de ces suspects n’a cependant été extradé ni jugé à ce jour.

Plus récemment, un accord entre l’Argentine et l’Iran sur une “coopération judiciaire” concernant l’enquête sur l’attentat de l’AMIA a suscité un tollé en Israël. Les autorités israéliennes ont dénoncé une manœuvre équivalente à “confier à l’assassin le soin d’enquêter sur son propre crime”.

Le journal Haaretz a rapporté que le ministère israélien des Affaires étrangères avait convoqué l’ambassadeur argentin pour exiger des explications. Israël soupçonne que le Hezbollah est également impliqué dans l’attentat contre son ambassade, et considère donc l’accord avec l’Iran comme une menace pour la recherche de vérité.

En réaction, le ministre argentin des Affaires étrangères, Héctor Timerman, a convoqué à son tour l’ambassadrice israélienne Dorit Shavit. Lors d’un échange tendu, il a accusé Israël de vouloir interférer dans les affaires internes de l’Argentine sous prétexte que les victimes étaient juives. Il a affirmé que l’État hébreu ne représentait pas les juifs d’Argentine, et qu’une telle attitude pouvait alimenter l’antisémitisme en suggérant une double allégeance de ces citoyens.

L’ambassadrice Shavit, après avoir laissé passer l’orage, a répondu avec fermeté. Elle a rappelé qu’en tant qu’État juif, Israël se sentait concerné par la sécurité des juifs dans le monde entier, et agissait contre l’antisémitisme partout où il apparaissait. Elle a cité en exemple les campagnes d’évacuation des juifs d’Union soviétique, d’Éthiopie… et d’Argentine.

Cette dernière allusion visait implicitement le ministre Timerman lui-même. Son père, journaliste de gauche emprisonné sous la dictature militaire dans les années 1980, avait pu quitter l’Argentine grâce à l’intervention de l’ambassade d’Israël, qui avait négocié son départ vers l’État hébreu. Il y avait vécu quelque temps avant de revenir après la chute de la junte.

Curieusement, l’entretien s’est conclu sur un ton apaisé. Le ministre argentin et l’ambassadrice israélienne ont convenu de traiter désormais ce dossier par les voies diplomatiques appropriées.

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