Edgar Morin ou le philosophe errant

Il y a une douzaine d’années le sociologue Edgar Morin publiait une tribune cosignée par deux autres intellectuels[1] dans le journal “Le Monde”. Il s’agissait d’un brûlot  intitulé “Israël-Palestine : le cancer”, posant que les palestiniens avaient le droit pour eux dans tous les cas de figure. Mais au delà de ce postulat creux le texte était truffé de contrevérités, d’élucubrations et de mensonges visant à diaboliser Israël. Plus tard la revue “Controverse” publia une  étude qui pulvérisait les sophismes de Morin.

Suite à cette tribune Avocats sans frontières et France-Israël engagèrent une procédure pour antisémitisme. Lors d’un premier procès les plaignants furent déboutés, mais plus tard  la Cour d’Appel condamna Morin pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme ». Finalement la Cour de Cassation mit un terme aux poursuites en considérant que la tribune relevait de la liberté d’expression.

La gauche dont se réclame Morin n’a jamais réussi à éliminer l’antisémitisme dans ses rangs malgré un antiracisme de façade. Il dénonçait d’ailleurs lui-même dès 1959 dans son livre “Autocritique” le dévoiement du communisme et les raisons qui l’emmenèrent à s’en désolidariser. Il reconnaissait à quel point il s’était fourvoyé au cours de sa jeunesse par rapport à sa condition juive:

« Déjà avant guerre, j’avais peur de réagir en Juif aux événements politiques, et j’étais heureux de m’opposer, pacifiste, au « bellicisme » de la plupart des autres. Au cours de l’été 1940, je me disais : « Mieux vaut le salut de 40 millions de Français que celui de 500 000 Juifs. » Les premières mesures raciales me renforcèrent dans cette sorte d’acceptation attristée … « J’étais même prêt a accepter l’immolation des Juifs si le salut des autres Français était à ce prix – si la fatalité de l’Histoire l’exigeait.

Morin nous révélera-t-il un jour ce que  la fatalité de l’Histoire exige d’Israël ?


[1] Sami Naïr, homme politique franco-algérien et Danièle Sallenave, écrivaine.

Réponse au rabbin Yehiel Brand

C’est par les hasards de l’Internet que je suis tombé sur un site qui publiait une réaction plutôt vive à l’une de mes chroniques (“Comment croire en Dieu après la Shoah”) publiée sur mon blog hébergé par “Le Monde.fr”. J’ai par la suite eu quelques échanges avec l’auteur de cette réaction, le rabbin Yehiel Brand. Je reprends ci-dessous l’esprit des arguments que je lui ai opposés, essentiellement inspirés par l’enseignement de Yeshayahu Leibowitz, scientifique et érudit israélien de culture allemande décédé il y a une vingtaine d’années.

La croyance en la récompense ou la punition divine n’a aucune signification religieuse, bien que ce soit dans la nature de l’homme que de penser qu’en accomplissant un effort il est en droit d’attendre quelque chose en retour. Pratiquer les Commandements dans cette perspective est peut-être acceptable du point de vue religieux, mais cela ressort de la notion de   לא לשמה(de manière intéressée). Il n’en reste pas moins que le pratiquant n’a aucune chance de voir ses vœux exaucés, ce que la tradition juive elle-même concède par le constat que צדיק ורע לו רשע וטוב לו (le juste est frappé tandis que le scélérat prospère), confirmant ainsi  qu’il n’existe aucune corrélation entre ce qui arrive et le fait de pratiquer [la religion]. C’est une réalité empirique avec laquelle aucun être doué de raison ne peut être en désaccord (Leibowitz).

Maïmonide, autorité majeure du judaïsme depuis le Moyen-âge, savait que  sa pensée n’était pas à la portée de tous, et que ce qui importait était que l’on observât les Commandements. Il estimait que seule une élite était à même de les pratiquer de manière désintéressée, et que si la masse le faisait avec l’illusion d’une récompense c’était un moindre mal. Maïmonide distinguait explicitement entre croyances “vraies” et croyances “nécessaires”.

Leibowitz estime que l’on ne peut rien apprendre sur Dieu à partir de l’observation du monde. Le poète juif andalou du douzième siècle Ibn Gabirol invoquait Dieu en déclamant אדון עולם אשר מלך בטרם כל יציר נברא (O Seigneur du monde  qui régnait avant même l’existence de toute chose). Sur quoi régnait-il au juste, s’il n’y avait rien ? Le philosophe des Lumières Emmanuel Kant disait pour sa part “si Dieu n’est ni dans le temps ni dans l’espace alors il n’y a rien à prouver”.

Dieu étant transcendant n’intervient ni dans la Nature ni dans l’Histoire, et tout ce que nous savons de la mort c’est que nos corps se décomposent quand la vie nous quitte. Pour Leibowitz rien n’a de signification dans le monde, qui est contingent et qui aurait pu ne pas être. Le salut n’est donc pas une notion qui pointe vers le Ciel, mais vers la Terre, parce que l’on n’accède pas au salut après la mort, mais pendant la vie.

La religion juive vise à favoriser l’intellect en libérant l’homme des passions tristes. Une fois ce niveau d’indifférence atteint, il accède au vrai mysticisme, qui n’est pas hallucinatoire, mais au contraire lucide. L’homme est מושלם (accompli) quand il atteint un niveau où seul l’intellect gouverne son existence, or à ce stade il est déjà de fait dans le  עולם הבא  (le monde à venir)

Ibn Ezra, rabbin de l’âge d’or de la culture juive en Espagne, suggérait que la Thora avait peut-être été écrite après la sortie d’Egypte, et donc pas par Moïse. Plus tard Spinoza estima que la Thora devait pouvoir être appréhendée comme n’importe quelle création littéraire. Il ne s’agit pas de douter de la sincérité des prophètes d’Israël ni de celle de beaucoup de pratiquants, pas plus que de celle de croyants chrétiens ou de musulmans, mais les convictions, pour respectables qu’elles soient, ne sont en rien des démonstrations.

A propos du Messie, Leibowitz renvoie au Michne Thora, codification exhaustive de la loi juive, où Maïmonide dit qu’il ne faut pas s’attendre à ce que la venue du Messie aille de pair avec quoi que ce soit de surnaturel. Beaucoup de croyants sont convaincus du contraire, et il y en a même qui pensent que le Troisième Temple descendra tout droit du Ciel à Jérusalem. Pourtant les avertissements de Maïmonide sont sans équivoque:

.אל יעלה על דעתך שהמלך המשיח צריך לעשות אותות ומופתים, ומחדש דברים בעולם, או מחיה מתים, וכיוצא בדברים אלו שהטפשים אומרים

.אל יעלה על הלב שבימות המשיח יבטל דבר ממנהגו של עולם, או יהיה שם חידוש במעשה בראשית, אלא עולם .כמנהגו נוהג

.וכן כל כיוצא באלו הדברים הכתובין בעניין המשיח, משלים הם; ובימות המלך המשיח יוודע לכול לאיזה דבר היו משל, ומה עניין רמוז בהן.  אמרו חכמים, אין בין העולם הזה לימות המשיח, אלא שיעבוד מלכייות בלבד

(Ne vous figurez pas que le Messie fera des miracles, ou apportera un changement dans la marche du monde, ou ressuscitera les morts, ou autres inepties colportées par les imbéciles.

Abstenez-vous de penser que quoi que ce soit aura disparu du monde ou qu’il y aura quelque chose que de changé dans les lois de la Nature. Le monde continuera tel quel.

Tous les écrits faisant allusion au Messie sont des paraboles, mais lorsqu’adviendront les temps messianiques celles-ci seront élucidées, et nous comprendrons  alors à quoi elles faisaient allusion. Les Sages [du Talmud] enseignaient qu’entre le monde tel que nous le connaissons et celui du Messie la seule différence sera la fin de l’assujettissement [des juifs] aux Nations.)

Les treize articles de foi qui figurent dans le סידור (livre de prières) sont une paraphrase d’un passage de l’Introduction au Talmud, où Maïmonide énumère treize clés pour le judaïsme. Des contemporains s’en sont inspirés pour produire les Treize Principes de la foi, et de version en version ils se sont éloignés de la source, tant et si bien que Leibowitz estime qu’ils ne reflètent ni le style ni la pensée de Maïmonide. L’arrière-plan historique est qu’il y avait à l’époque une tentation parmi les juifs à se convertir à l’Islam, or ces Principes de la foi sont un procédé liturgique itératif qui a pour fonction d’enrayer un basculement dans l’apostasie tout en n’attaquant pas l’Islam de front. Par exemple, le septième article dit “Je crois d’une foi entière que la prophétie de Moïse notre maître, la paix soit sur lui, était vraie, et qu’il fut le père de tous les Prophètes, ceux qui l’ont précédé et ceux qui l’ont suivi.” Maïmonide enjoignait ainsi de manière subliminale à ignorer le Prophète des musulmans.

Il existe une vidéo où l’on voit une érudite poser à Leibowitz la question suivante: “Professeur Leibowitz, pensez-vous que le Messie viendra?” Il répond d’un air pensif “Oui, je figure parmi ceux qui pensent qu’il viendra” en mettant l’accent sur Il viendra. Son interlocutrice insiste et demande: “Quand ? “. Leibowitz  hausse le ton et rétorque avec agacement: “J’ai dit qu’il viendra! Eternellement! Tout Messie  qui fait effectivement  son apparition est un faux Messie, parce que l’essence du Messie, c’est qu’il viendra.”

L’ensemble des  25 chapitres que Maïmonide consacre dans son “Guide des Egarés” au sens des Commandements est ambigu.  Il en fait une analyse extensive, replace les Commandements dans leur contexte, démontre que certains dérivent de rites païens, et laisse entendre que d’autres ont une fonction dans la vie quotidienne. Plus loin il dit que ceux parmi les Commandements dont le sens nous échappe n’ont d’autre but que de nous éloigner de l’idolâtrie. Tout à la fin il conclue en établissant que tous les Commandements sans exception n’ont pour objectif que de se détacher du monde, qu’ils ne visent à amender ni l’homme ni la société, mais qu’ils constituent en eux-mêmes le service de Dieu.

Chaïm Cohen, éminent juge de la Cour Suprême d’Israël, confia un jour à Leibowitz que bien qu’originaire d’un milieu orthodoxe, il avait perdu la foi suite à la Shoah. Leibowitz lui rétorqua que cela démontrait qu’il avait en fait toujours été athée, parce qu’étant donné que Dieu ne s’occupait pas du monde il n’y avait aucune raison de compter sur son intervention, que ce soit avant ou après la Shoah, ou pour tout autre évènement.

Une anecdote comparable est celle de cette mère qui relatait à Leibowitz que son enfant avait été gravement malade, mais qu’il avait guéri en dépit des pronostics, et que suite à cela elle était devenue croyante. Leibowitz lui dit que si cela signifiait que si l’enfant n’avait pas survécu elle ne serait pas venue à la religion, c’était quelle n’y était toujours pas. En revanche, il lui dit si l’enfant avait succombé mais  qu’elle était devenue pratiquante en dépit de cela, c’aurait été une manifestation de foi.

Il y a l’histoire d’Elisha ben Abouya, sage du Talmud qui assiste à une scène ou un père expédie son fils sur un arbre pour déloger un oiseau  et s’emparer des oisillons. Le fils tombe de l’arbre et se tue. Elisha ben Abouya perd la foi parce qu’il ne peut accepter que l’enfant meure en accomplissant deux Commandements, soit שילוח הקן (anéantissement du nid) et  כבד את אביך ואת אמך (honore ton père et ta mère)  qui tous deux sont assorties d’une promesse de  אריכות ימים (vie prolongée). Rabbi Akiva, figure capitale du Talmud, confronté au même cas de figure n’éprouve aucun trouble, parce que son amour de Dieu transcende toute autre considération.

La עקידת יצחק (Ligature d’Isaac) est le modèle par excellence du service de Dieu לשמה (de manière désintéressée). Isaac est pour Abraham tout ce qu’il y a de plus cher. C’est pour cela que l’égorger et le sacrifier est emblématique de l’affranchissement  de tout ce à quoi un être humain est susceptible d’aspirer. C’est le signe que la morale elle-même est subordonnée au service de Dieu.

Leibowitz relève que la Thora Orale est une création humaine. Dans un livre d’entretiens על עולם ומלואו- ישעיהו ליבוביץ בשיחות עם מיכאל ששר (conversations avec Michael Shasar) il s’en explique:

יסוד האמוני שלנו הוא שתורתנו שבעל-פה – שהיא מעשה ידי-אדם – היא התורה האלוהית המחייבת אותנו. תורה שבעל-פה קובעת שאלה הם כתבי הקודש. אנחנו מאמינים שהקביעה האנושית הזו היא-היא הקביעה האמונית הדתית. מה שאני אומר אין בו שום חידוש ואוכל להראות לך דברים אלה במקורות הרבניים המובהקים. תורה שבעל-פה היא יצירה אנושית מצד אחד, ומצד שני אנחנו מקבלים אותה כתורה אלוהית. אותה תורה שאנחנו בעצמנו יצרנו

(Le fondement de notre foi est la Thora Orale, qui est le fait de l’homme, mais qui nous engage néanmoins en tant que Loi Divine. C’est d’ailleurs la Thora Orale qui détermine le canon de la Torah Ecrite. Nous croyons que c’est cette œuvre qui détermine la foi. Ce que je dis n’a rien d’inédit, et je peux vous en démontrer les sources rabbiniques. Bien que la Thora Orale soit une création humaine, nous la proclamons  divine tout en l’ayant nous-mêmes conçue.)

Maïmonide explique qu’il y a des croyances vraies et des croyances nécessaires dans le “Guide des Egarés” (Livre III chapitre 28):

.ועוד צותה התורה להאמין קצת אמונות שאמונתם הכרחית בתיקון עניני המדינה, כאמונתנו שהוא ית’ יחר אפו במי שימרהו – ולזה ראוי שייראו ויפחדו ממרות בו

.והבן מה שאמרנוהו באמונות, כי פעמים שתתן המצוה אמונה אמיתית היא המכוונת לא זולת זה, כאמונת היחוד, וקדמות השם, ושאינו גוף. ופעמים תהא האמונה ההיא הכרחית להסיר העול או לקנות מדות טובות, כאמונה שהשם יתעלה יחר אפו על מי שיעשוק

(La Thora nous a invités à croire certaines choses dont la croyance est nécessaire pour la bonne marche de l’Etat, comme par exemple que Dieu est irrité contre ceux qui lui désobéissent, et qu’à cause de cela il faut le craindre, le respecter et lui obéir.

Il faut te pénétrer de ce que nous avons dit sur les croyances: tantôt le commandement inculque une croyance vraie qui en elle même est le seul but, comme par exemple la croyance à l’unité et à l’incorporalité de Dieu; tantôt c’est une croyance nécessaire pour faire cesser la violence ou pour faire acquérir de bonne mœurs, comme par exemple la croyance que Dieu est irrité contre celui qui commet la violence.)

Il ressort de ces extraits que Maïmonide recommande de recourir à des croyances nécessaires chaque fois qu’il faut faire peur et que les conditions l’imposent. Ceci est dans le droit fil de Platon qui pensait déjà que toute vérité n’était pas bonne à révéler au commun.

Toute comme Dieu n’éprouve ni colère, ni joie, ni tristesse, etc.., Maïmonide insiste sur son incorporalité, ce pourquoi chaque fois qu’il est question que Dieu créé, produit, fait, parle, voit, entend, monte, descend, etc.. il faut considérer que ce sont des métaphores.

Concernant le Livre de Job, c’est le côté inconditionnel de la foi qui en est le message le plus impressionnant. Malgré tous les malheurs qui s’abattent sur Job, sa foi ne vacille jamais. C’est, avec Abraham lors de la עקידת יצחק (Ligature d’Isaac), l’archétype du croyant «לשמה (désintéressé)».

Mes échanges avec le rabbin Yehiel Brand n’ont certes pas réussi à rapprocher nos points de vue, mais en ce qui me concerne ils m’ont incité à me documenter suffisamment pour que ce qui n’était qu’une intuition se transforme en conviction, à savoir que l’homme n’a de comptes à rendre qu’à lui-même, parce que, comme l’enseignait Protagoras il y a deux mille cinq cent ans, l’homme est la mesure de toute chose.

 

Réflexions sur les Réflexions sur la Question Juive de Sartre

Publié en 1946, Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre fut critiqué, notamment par des intellectuels juifs, pour sa définition jugée réductrice : le juif y est avant tout celui que les autres perçoivent comme tel. Sartre affirme que l’identité juive est imposée par le regard d’autrui, et que l’antisémitisme ne pourra cesser qu’en changeant l’antisémite, non le juif.

Même dans les sociétés démocratiques, Sartre voit perdurer un antisémitisme latent. Il distingue les juifs « authentiques », assumant stoïquement leur marginalité, et les « inauthentiques », qui tentent de s’assimiler sans succès — une distinction trop schématique, car l’histoire montre que l’assimilation est bien réelle sur plusieurs générations.

Sartre omet un pan entier du judaïsme : celui qui, au-delà de la persécution, cherche à pérenniser un héritage culturel, religieux et historique. Loin d’être le produit de l’exclusion, l’identité juive repose sur une fidélité choisie.

Des figures comme Thierry Lévy, Oscar Mandel ou Jean Daniel illustrent la tension entre rejet de l’identité juive et difficulté de s’en affranchir — ce qui confirme, paradoxalement, la thèse sartrienne de l’impossibilité de se « déjudaïser » aux yeux d’autrui. Mais leur posture peut aussi nourrir un antisionisme ambiant qui conforte les discours antisémites.

Sartre, pourtant, fut un allié d’Israël : il refusa les postures anti-israéliennes de l’Unesco, soutint l’État hébreu face à ses détracteurs, et dénonça l’hypocrisie de ceux qui lui contestaient le droit de se défendre. Certaines pages de Réflexions témoignent d’une profonde compréhension de l’âme juive, de son attachement à la justice, à la raison, à la douceur face à la brutalité.

Mais son essai souffre d’une lacune majeure : ignorer l’existence d’un judaïsme autonome, porteur de sens en dehors de toute oppression. Cette limite sera en partie dépassée en fin de vie, sous l’influence de Benny Lévy, qui le mènera à considérer la pensée juive comme un objet philosophique à part entière.

La dernière phrase du livre reste, aujourd’hui encore, d’une puissance intacte :

« Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un juif, en France ou dans le monde, pourra craindre pour sa vie. »

Ovadia Yosef ou la passion religieuse

Ovadia Yosef est décédé à Jérusalem à l’âge de 93 ans après une longue carrière de Grand-Rabbin et de guide spirituel de la communauté sépharade d’Israël.

D’origine modeste, il s’est distingué dès l’enfance par ses capacités intellectuelles et sa prodigieuse mémoire, et fut pris en charge par des institutions talmudiques tout au long de sa formation. Une fois celle-ci terminée il développa une passion inextinguible pour l’exégèse de la Thora et consacra l’essentiel de sa vie à en approfondir la connaissance, devenant une autorité en la matière et publiant une cinquantaine de livres en plus d’innombrables écrits témoignant d’une érudition phénoménale.

Vers  les années 1980 il entra en politique en fondant le parti “Shass” avec pour principale clientèle la communauté sépharade. Fort de cette assise il finit par exercer une influence déterminante dans la vie publique israélienne. Il devint un politicien aguerri, mais au fur et à mesure de l’accroissement de sa popularité il se radicalisa pour stigmatiser quiconque n’adhérait pas à sa vision du monde. Il fut d’une violence verbale inouïe vis-à-vis de ses adversaires politiques en lançant contre eux des anathèmes incendiaires. Afin de galvaniser ses partisans  il traitait d’antisémite viscéral ou d’ennemi du peuple juif tout magistrat  ou ministre se réclamant de la laïcité, et appelait ses fidèles à les maudire et Dieu à les exterminer.

Juste avant qu’Ovadia Yosef ne décède, l’ex-ministre de l’Enseignement Yossi Sarid établit dans le journal Haaretz un bilan plutôt négatif à son égard. Il estime que le Parti fondé par Ovadia Yosef fut le plus corrompu qu’ait jamais connu Israël et rappelle que beaucoup de ses dignitaires ont fini en prison; qu’il stigmatisait  les femmes, les arabes, les homosexuels, les laïcs, les intellectuels, les non-juifs et aussi les juifs qui n’adhéraient pas à sa mouvance; qu’il accablait les familles de soldats tombés  en  mission en attribuant leur sort au non-respect du shabbat; qu’il recommandait  à ses fidèles d’organiser des réjouissances le jour où telle ou telle personnalité mourrait.  Quand le Procureur Général décida d’inculper pour corruption un ministre membre de son parti, Ovadia Yosef prophétisa que la maison du Procureur serait anéantie par la volonté de Dieu. Plus récemment il insultait de manière ignoble Yaïr Lapid, ministre en exercice mais tenant de la laïcité. Mais peut-être que l’outrage le plus grave qu’il commit fut le sermon au cours duquel il attribua la mort des millions d’innocents de la Shoah aux manquements aux devoirs de la religion par de nombreux juifs.

Les partisans d’Ovadia Yosef avancent – à raison – que celui-ci avait pris des décisions courageuses en tant que Grand-Rabbin d’Israël. Au cours des années 1970 se posa la question des communautés juives d’Ethiopie malmenées par l’antisémitisme et éprouvées par la misère. Alors que certains courants en Israël rechignaient à recevoir comme juifs à part entière ces africains faméliques à la peau noire, Ovadia Yosef trancha en leur faveur en décidant de leur judéité, ce qui permit à l’Etat de leur accorder le bénéfice de la Loi du Retour.

Après la guerre israélo-arabe de 1973 il y eut de nombreuses veuves dont la mort du conjoint ne put être établie avec certitude selon les critères de la Loi Juive. Dans ces conditions, ces femmes  ne pouvant être légalement considérées comme veuves, elles restaient indéfiniment interdites de remariage. Ovadia Yosef mit fin à cette tragédie et examina cas par cas des centaines de dossiers afin de leur permettre de refaire leur vie tout en se conformant à la Loi Juive.

Lors des Accords d’Oslo Ovadia Yosef fut consulté sur le point de savoir si la Loi Juive permettait l’échange de territoires contre la paix. Il se prononça sans ambigüité en faveur d’un tel processus au motif que si c’était de nature à sauver des vies humaines alors c’était conforme au judaïsme.

Ovadia Yosef était d’une intelligence peu commune, mais savait en même temps que son charisme tenait plutôt à sa faconde populiste qu’à ses facultés intellectuelles. Ses outrances médiatisées ne devaient rien au hasard mais visaient au contraire à rallier les couches sociales les plus démunies tout en excommuniant ceux qui n’étaient pas de son bord, qu’il vouait à la vindicte populaire. Il s’était confectionné ainsi une image de père virtuel, avec pour résultat que depuis sa disparition des centaines de milliers d’adeptes se perçoivent comme  orphelins.

Israël est une démocratie où l’on ne réprime ni les opinons ni les religions, tout comme ailleurs dans le monde libre, où cohabitent majorités silencieuses et extrémismes bruyants. Le problème est ailleurs: les excès d’Ovadia Yosef ont mis en lumière l’anomalie que constituait le fait de disposer de deniers publics pour s’imposer politiquement en tant que rabbin, la séparation entre religion et Etat n’étant toujours pas consommée en Israël. Quoi que l’on puisse penser de lui, ses extravagances tout comme son génie talmudique auraient dû rester dans la sphère privée au lieu d’être alimentés par l’argent du contribuable.

Le fait que des décisions comme l’accueil de juifs en déshérence, le remariage de veuves de guerre ou l’acquiescement à des concessions territoriales soient confiées à des fonctionnaires d’Etat en leur qualité d’hommes de religion est une bizarrerie peu compatible avec la démocratie, d’autant  qu’Israel est un Etat à l’occidentale sur tous les autres plans. C’est donc la question de la séparation de la religion et de l’Etat qui tôt ou tard devra être résolue, plutôt que celle du charisme d’une personnalité de la stature d’Ovadia Yosef, qui avait bien le droit d’être ce qu’il était.

L’Union Européenne ou l’art du contretemps

Le rabbin David Meyer est professeur de littérature rabbinique et de pensée juive contemporaine à Université pontificale grégorienne de Rome. Il a publié ces jours-ci un article intitulé “Sauver Israël de sa propre perte” dans le quotidien “La Libre Belgique” pour commenter l’adoption par l’Union Européenne d’une directive invitant les Etats-membres à limiter leurs accords entre l’Europe et Israël aux frontières “internationalement reconnues”. David Meyer souscrit à la décision de l’Union Européenne avec satisfaction, parce qu’il estime que celle-ci “définit de manière officielle l’espace géographique de l’Etat d’Israël”. Cependant quiconque s’intéresse à l’histoire d’Israël sait qu’il n’y a pas de frontières “internationalement reconnues” entre Israël et la Cisjordanie, mais uniquement des lignes d’armistice datant de 1949. Ce n’est pas une objection sémantique, mais une réalité formelle.

L’occupation de la Cisjordanie est la conséquence d’une agression caractérisée de la Jordanie contre Israël en juin 1967 lors de la Guerre des Six-Jours, sans quoi cette occupation n’aurait jamais eu lieu. Il est vrai qu’Israël avait initié les hostilités suite au casus belli créé par le blocus des égyptiens du détroit de Tiran, mais ce sont bel et bien les jordaniens qui ont attaqué Israël à partir de la Cisjordanie (qu’ils occupaient eux-mêmes à l’époque) alors qu’ils n’avaient pas été provoqués. Le roi de Jordanie avait estimé qu’Israël n’aurait pas la capacité de résister sur deux fronts, et comptait saisir l’occasion de l’engagement d’Israël contre l’Egypte pour s’emparer de la Palestine historique toute entière en jetant les juifs à la mer. Israël a riposté en chassant les jordaniens, et l’occupation israélienne de Cisjordanie a ainsi commencé en toute légalité sur base de la légitime défense et conformément au droit international. Ce qui est peut-être plus ambigu sur ce plan, c’est l’annexion de Jérusalem-Est et celle du Golan, mais ainsi va la guerre. On n’ose penser à ce qui se serait passé si Israël l’avait perdue.

Comment peut-on imaginer un seul instant qu’Israël accepte maintenant de retourner au statu quo ante, sans garanties et sans fin du conflit? C’est tellement impensable que le monde arabe lui-même, palestiniens compris, ont explicitement accepté le principe de l’échange de territoires entre la future Palestine et Israël. C’est l’esprit du plan Clinton comme celui des pourparlers Olmert-Abbas, qui constituent selon toute vraisemblance la base sur laquelle les parties s’apprêtent à négocier en ce moment même. Dans ces conditions, comment l’Europe fait-elle pour déterminer où sera la frontière entre Israël et la Palestine alors que les protagonistes eux-mêmes ne le savent pas encore? Et si l’Europe estime que la frontière sera intégralement celle que réclament les palestiniens – soit la ligne verte – alors où est sa neutralité, et sur quel texte fonde-t-elle son point de vue alors qu’elle est cosignataire de la Feuille de Route avec l’Amérique, dont la position officielle est qu'”il serait irréaliste de s’attendre à ce que les pourparlers se terminent par un retour absolu aux lignes d’armistice de 1949“, et que par conséquent les parties doivent convenir entre elles d’un nouveau tracé ?

Même si l’on se base sur la version française de la Résolution 242 de l’ONU, qui parle de retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés (et non de territoires comme le laisse entendre la version anglaise), il n’en reste pas moins que le deuxième point de cette Résolution (Fin de toute revendication ou de tout état de belligérance, respect et reconnaissance de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique de chaque État de la région et de son droit de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, à l’abri de menaces ou d’actes de violence) est très loin d’être acquis, ce qui fait que l’occupation israélienne, fondée à l’origine par l’attaque de la Jordanie, continue d’être légale quel que soit l’angle d’observation. Le simple fait que l’Autorité palestinienne ne se porte pas garante de Gaza (soit grosso modo de la moitié de la population et du territoire de la future Palestine) et ne parle pas en son nom est en soi une raison plus que suffisante, juridiquement parlant, pour arguer que les conditions ne sont pas réunies pour mettre fin à l’occupation. Par ailleurs, les liens informels entre l’Autorité Palestinienne et le Hamas sont incompatibles avec le passage qui dit le droit [d’Israël] de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, à l’abri de menaces ou d’actes de violence. La position de l’Union Européenne est donc en contradiction flagrante avec la Résolution 242, qui malgré ses limitations est un document que la plupart des parties prenantes du processus de paix prennent au sérieux.

L’Union Européenne mène la diplomatie qu’elle juge utile pour ses Etats membres, et c’est à la fois son droit et son devoir. Mais prétendre comme le fait David Meyer que la directive récente concernant la Cisjordanie relève de bonnes dispositions envers Israël relève de la méthode Coué et est d’une naïveté abyssale.

En revanche David Meyer a un point de vue qui vaut la peine d’être retenu à propos des relents messianiques nauséabonds que dégagent les sionistes radicaux et idolâtres de la terre. Cette dérive est réelle, mais n’en est pas moins une dérive, c’est-à-dire qu’elle n’a rien à voir avec l’essence du sionisme, qui est tout sauf religieux, et ne reflète en rien le sentiment majoritaire de l’opinion publique israélienne, dont le souci principal est la sécurité et non l’expansion territoriale.

Il y a des juifs qui se réclament de la religion pour fonder leur fanatisme, mais cette aliénation est un effet et non pas une cause. Elle n’a pu prospérer que suite à l’impossibilité de négocier la fin du conflit depuis 1967, ce qui a emmené tous les gouvernements israéliens sans exception à encourager ou à laisser faire les irréductibles de la Terre Sainte. Ceci dit, la thèse de David Meyer est surréaliste, qui pose qu’Israël mènerait une guerre de religion, alors qu’en face il y a le Hamas, le Djihad islamique, Al Qaeda, le Hezbollah et autres ardents assassins de l’islamisme extrême.

Les plupart des israéliens font confiance en leur démocratie pour gérer le problème des ultras juifs le jour où la fin du conflit sera en vue. En attendant l’opinion publique en Israël est majoritairement favorable à la fin de l’occupation, pour autant qu’il y ait à qui parler. Dans le cas contraire, il est probable qu’Israël finira par se retirer de manière unilatérale de Cisjordanie sur des lignes déterminés par lui seul, tout comme lors du retrait de Gaza.

Israël et son Camp de la Paix

Yeshayahu Leibowitz, penseur, scientifique et figure majeure du monde juif du siècle dernier, avait été en faveur de la Guerre des Six-Jours en 1967 parce qu’il l’avait considérée comme relevant de la légitime défense. Mais peu après il avait prôné avec force le retrait des territoires conquis, considérant que l’occupation était moralement malsaine en plus d’être un risque pour Israël au plan démographique. Il fut un adversaire implacable de l’occupation, et n’eut de cesse que de la dénoncer au moyen de formules d’une extrême violence.

Ce qu’il est convenu d’appeler le “Camp de la Paix” en Israël se complait aujourd’hui à se réclamer de Leibowitz en estimant que sa vision avait été prémonitoire. Cependant cette appropriation post-mortem est abusive parce qu’elle escamote la quintessence de sa vision. Il y avait quelque chose de tragique dans la pensée de Leibowitz, qui d’après ses propres dires n’était en rien un pacifiste. Il estimait en effet qu’il n’y avait aucune paix possible entre Israéliens et arabes, quelles que fussent les conditions ou la bonne volonté des protagonistes, qui d’après lui s’excluaient mutuellement de manière ontologique. Leibowitz exigeait certes la fin de l’occupation, mais était en même temps convaincu que cela ne mettrait pas fin à la guerre.

Ce qu’essaient tous les gouvernements d’Israël depuis 1967 consiste au contraire à obtenir la sécurité par une solution mettant fin à la fois à l’occupation et à la guerre. Cette politique a d’ailleurs partiellement été couronnée de succès, parce  si Israël n’avait conservé le Sinaï après la Guerre des Six-Jours il n’y aurait sans doute jamais eu de traité de paix avec l’Egypte. Cet épisode démontre de manière incontestable qu’Israël avait eu raison de ne pas  restituer de territoires sans rien demander en échange.

Le “Camp de la Paix” caricature le gouvernement en soutenant que celui-ci ne se préoccupe pas de trouver une issue au conflit. En réalité avancer cela n’est pas sérieux eu égard aux efforts manifestes consentis par Israël depuis 1967. La restitution du Sinaï, la paix avec la Jordanie, le retrait du Sud-Liban, le Plan Clinton, l’évacuation de Gaza, les pourparlers Olmert – Mazen et la formule “deux Etats pour deux peuples” de Netanyahu, toutes ces initiatives constituent des précédents assez explicites pour que des négociations entre israéliens et palestiniens soient tentées sans conditions préalables. Le refus persistant de l’Autorité palestinienne est d’autant plus incompréhensible qu’Israël pourrait lui aussi poser des conditions, et exiger par exemple que tout accord éventuel devrait engager d’office et d’avance non seulement l’Autorité Palestinienne, mais aussi le régime de Gaza, qui réclame encore toujours la liquidation d’Israël.

L’intransigeance des palestiniens repose sur un procès d’intention. Ils estiment qu’au travers de ce qu’ils pensent de ce que les israéliens pensent, ils n’obtiendront rien par la négociation. Mais quand bien même ce sentiment serait fondé, l’échec dont Israël se rendrait coupable serait pour les palestiniens une victoire politique et diplomatique. Ils ont donc tout à gagner en négociant, parce que de deux choses l’une: soit ils parviennent à un arrangement, soit ils démontrent qu’Israël est déraisonnable. En réalité il existe une troisième possibilité, à savoir qu’Israël s’avère raisonnable  et que les palestiniens se rebiffent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la raison. C’est probablement ce qui fait qu’ils préfèrent aboutir à la création d’un Etat par tous les moyens excepté la négociation, en d’autres mots sans mettre fin au conflit.

Le “Camp de la Paix” estime que quand bien même les palestiniens seraient de mauvaise foi, c’est à Israël de consacrer le plus grand effort possible et de prendre l’initiative parce qu’il est en position de force, parce qu’il y va de son intérêt, et parce qu’Israël à une responsabilité éthique envers les populations palestiniennes qui vivent dans une prospérité relative mais dans un flou identitaire.  Mais en supposant que les israéliens aillent jusqu’à abattre leurs cartes avant même de négocier, et qu’ils concèdent tout ce qu’il est humainement possible de concéder, mais que néanmoins les négociations échouent, alors un retrait unilatéral de Cisjordanie sur le modèle de celui de Gaza s’imposera tôt ou tard, même aux yeux du “Camp de la Paix”. Il n’y aura alors de frontière sûre et reconnue ni pour Israël ni pour la Palestine, mais un état de fait qui sera tout sauf la fin du conflit.

Un tel retrait serait donc conforme au vœu de Leibowitz, mais serait aussi un retour à la case départ.

Israël ou la fatalité unilatérale

Yossi Beilin, personnalité émérite de la gauche israélienne et ex-ministre de la Justice, est maintenant retiré de la vie politique mais continue à s’exprimer publiquement à propos de la marche du pays. Il fut l’un des artisans des accords d’Oslo de 1993 censés déboucher sur un règlement du conflit israélo-palestinien, mais qui vingt ans plus tard piétinent.

Au cours d’un récent entretien télévisé avec l’éminent journaliste et intellectuel multidisciplinaire Emanuel Halperin, Yossi Beilin a évoqué les conditions dans lesquelles s’était fait le retrait israélien de Gaza en 2005. Il en avait approuvé le principe, mais estimé que le gouvernement de l’époque avait eu tort de le décréter de manière unilatérale, sans se concerter avec l’Autorité Palestinienne. Pour mémoire, peu après l’évacuation tragique de milliers de colons israéliens, le Hamas s’est emparé de Gaza et y a instauré un régime islamiste.

Mais en considérant l’Histoire depuis le rejet arabe du plan de partage suggéré par l’ONU en 1947, on s’aperçoit que chaque fois qu’Israël a été confronté à une impasse, la crise a été résolue au moyen d’un sursaut unilatéral consistant a poser un acte fort. Le premier de ceux-ci fut la déclaration d’indépendance elle-même, initiative qui en 1948  était loin de faire consensus.

Actuellement tous les sondages démontrent que l’opinion publique israélienne aspire à mettre un terme au conflit, et est disposé à en payer le prix. Cependant c’est sur la nature de ce prix que règne une certaine confusion. Si cela  consiste à renoncer à des territoires, alors une majorité d’israéliens y sont favorables. Mais s’il s’agit de renoncer à la sécurité, alors une majorité s’y oppose. Ce qui est déroutant, c’est  que les palestiniens eux-mêmes  semblent désirer un règlement, mais quand ils prennent conscience que cela implique un renoncement au rêve d’éliminer Israël ils éprouvent un blocage, et d’atermoiements en tergiversations ils s’éternisent dans le marasme.

Mais du côté israélien il y a des impératifs qui ne peuvent indéfiniment être différés parce que relevant de la nature même de l’Etat d’Israël , de son caractère juif et démocratique, et donc de sa survie. La question des frontières, le poids de l’occupation, l’hostilité du monde arabe, la pression internationale, tout cela pourrait finir par devenir intenable. Face à l’absence de volonté politique des palestiniens, il apparaît de plus en plus vraisemblable qu’Israël finira par prendre une décision unilatérale à portée historique.

Il n’est donc pas exclu que dans un avenir relativement proche, un gouvernement israélien décrète un retrait unilatéral de Cisjordanie le long de ce qui est aujourd’hui la Barrière de Séparation, ouvrage construit à l’origine pour faire barrage aux infiltrations terroristes. Ce tracé deviendrait alors la frontière définitive d’Israël en incluant la majorité des implantations juives, tout en maintenant une force de sécurité dans certains points sensibles en Cisjordanie.

Les palestiniens pourront considérer ce jour-là qu’ils auront gagné au plan politique.  Ils auront obtenu presque tout ce qu’ils exigeaient tout en pérennisant le contentieux. Ils pourront continuer à revendiquer la liquidation de l’Etat Juif et ambitionner de conquérir la terre d’Israël jusqu’à la fin des temps. Quant au futur Etat arabe de Palestine, on ne peut que spéculer sur que pourrait être sa nature, mais ce sera alors devenu l’affaire des seuls palestiniens.  Cependant on peut toujours espérer qu’ils préfèreront s’allier à Israël plutôt que de se laisser abuser par les sirènes du printemps arabe. L’opinion publique internationale et le monde arabo-musulman pourront difficilement reprocher à Israël de s’être retiré de Cisjordanie, même si les frontières ne seront pas celles qui auraient pu être établies  au moyen de négociations entre parties concernées.

Un retrait unilatéral de l’essentiel de la Cisjordanie n’est sans doute pas la meilleure des solutions, mais les prophètes d’Israël eux-mêmes n’ont jamais prédit que ce qui était susceptible d’arriver.

Oscar Mandel ou la passion de disparaître

Oscar Mandel, dramaturge, essayiste et poète américain né en 1926 à Anvers, a écrit un pamphlet intitulé Être ou ne pas être juif, dans lequel il règle ses comptes avec ses origines. Il y affirme que son ascendance juive ne le définit en rien, tout en manifestant un malaise face à ce qu’il perçoit comme des pressions communautaires qui l’empêcheraient de se défaire de sa judéité.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Qui, aux États-Unis, l’oblige à fréquenter la synagogue, à s’installer en Israël ou à s’immerger dans les textes juifs ? Ce qu’il décrit ressemble moins à une oppression qu’à une obsession: Mandel semble vouloir convaincre le monde juif de son refus d’appartenance, comme si ce dernier exigeait de lui un engagement. En cela, il incarne la haine de soi, forme subtile de masochisme intellectuel drapée dans des habits de lucidité critique.

Mandel ne se contente pas de se distinguer, il théorise l’antisémitisme. Selon lui, les juifs auraient dû se fondre dans le christianisme dès l’Empire romain : cela aurait, d’après lui, rendu les chambres à gaz inutiles. Raisonnement implacable, en effet : on ne persécute pas ce qui n’existe plus. Il regrette que les juifs n’aient pas « disparu » dans les grandes fractures de l’Histoire — lors de la christianisation de l’Europe, de la Révolution française, ou plus récemment, après la Shoah.

Sa conclusion est glaçante : en perpétuant leur culture, leur mémoire et leur religion, les juifs auraient rendu possibles les persécutions. En d’autres termes, la faute des crimes revient non pas aux bourreaux, mais aux victimes. Il va jusqu’à souligner avec une forme de cynisme que les nazis, lors des lois de Nuremberg, avaient tout de même épargné certains « demi-juifs », preuve selon lui d’une relative modération. On frôle ici l’indécence.

À cette logique il faudrait opposer une série de contre-exemples tout aussi absurdes : si les Tziganes avaient cessé d’être tziganes, les Tutsis d’être tutsis, les homosexuels d’être homosexuels, les handicapés d’être handicapés — la violence n’aurait-elle pas lieu.  Mandel semble croire que l’univers serait en paix si tout le monde était identique. Ce fantasme d’uniformité rappelle celle des « démocratie » totalitaires, où la différence est la seule faute.

Il s’en prend à la pratique religieuse juive dans les sociétés occidentales, dénonçant l’anachronisme de celui qui refuse d’allumer son ordinateur pendant le Sabbat. Mais il ne trouve rien à redire à la ferveur chrétienne des sociétés où 80 % de la population vénère un juif mort en Judée il y a deux mille ans. On pourrait en rire si la contradiction n’était aussi flagrante : Mandel dénonce chez les juifs ce qu’il tolère — voire vénère — chez les autres.

Son raisonnement oublie des réalités fondamentales. Le judaïsme est une culture, une langue, une histoire, une sensibilité politique et une mémoire partagée, bien au-delà de la foi religieuse. La moitié des juifs du monde sont citoyens d’Israël, État fondé en grande partie par des agnostiques. Le Bund, les révolutionnaires soviétiques juifs, les intellectuels athées issus du judaïsme ont perpétué une identité tout à la fois critique, sécularisée et enracinée. Le judaïsme moderne est un dialogue vivant entre tradition et modernité.

Le projet de Mandel, s’il était pris au sérieux, reviendrait à dire qu’il faut supprimer les juifs pour supprimer l’antisémitisme. En d’autres mots, que pour faire taire la haine, il faut éliminer l’objet haï. Sous couvert de rationalité provocatrice, Mandel ressuscite un fantasme morbide : celui d’un monde purifié de toute altérité.

Il fallait oser.

Mélenchon et les juifs

Jean-Luc Mélenchon, homme politique français réputé pour son verbe tonitruant et haut en couleurs, s’est récemment rappelé au bon souvenir des médias après un certain passage à vide. Il est accusé d’antisémitisme pour avoir déclaré que le ministre de l’Economie Pierre Moscovici, d’origine juive, est “quelqu’un qui ne pense plus en français, mais dans la langue de la finance internationale”. Ces propos ont été considérés par le Parti Socialiste comme étant “inacceptables et relevant du vocabulaire des années 1930”. Pour mémoire, l’extrême-droite des années 1930 colportaient l’idée que les juifs étaient dangereux eu égard à leur conspiration cosmopolite visant l’effondrement des marchés, la récession et l’hyperinflation, tout cela étant bien entendu supposé leur bénéficier.

Mélenchon a déclaré qu’il ne connaissait pas la religion de Pierre Moscovici, ce qui n’est pas impossible, parce qu’être d’origine juive n’implique pas que l’on adhère au judaïsme en tant que religion. Il a donc été prudent dans sa formulation en disant “ignorer la religion de Pierre Moscovici”, mais cela ne signifie en rien qu’il ne savait pas que celui-ci fût juif. Quoi qu’il en soit, l’ignorance ambiguë de Mélenchon apparait comme une exception dans le monde médiatico-politique, dont une grande partie a immédiatement perçu le commentaire de Mélenchon comme ayant des relents nauséabonds.

Personne en France ne peut se permettre de se déclarer antisémite ou de s’en servir comme instrument politique, puisque c’est une infraction prévue au code pénal et passible d’amende ou de prison. Cependant il y a continuité troublante dans les attitudes de Mélenchon par rapport au monde juif. Il n’a pas jugé utile de suspendre sa campagne électorale lors du massacre de enfants juifs Toulouse, et avait des accointances insolites avec le dictateur antisémite du Venezuela Hugo Chavez, aujourd’hui décédé.

Peut-être que Mélenchon pense-t-il que l’Etat de Droit est un privilège à ne pas mettre entre toutes les mains. Peut-être même qu’au fond de lui il réprouve l’antisémitisme, mais qu’il considère que si des révolutionnaires à travers le monde s’en servent pour galvaniser les masses, alors c’est un prix acceptable pour que triomphe le socialisme. Ce point de vue rappelle le stalinisme, qui semble encore toujours être une référence pour cette extrême-gauche qui se cherche, qui ne trouve rien, mais qui finit par trouver les juifs. Rien de nouveau sous le soleil, disait déjà le roi Salomon il y a trois mille ans.

Le fait est que Mélenchon a pleuré la mort d’Hugo Chavez, lui-même allié à d’autres chefs d’Etat antisémites tels qu’Ahmadinejad l’iranien, Assad le syrien et Kadhafi le libyen.
Mélenchon est un politicien éprouvé, un érudit et un fin intellectuel. Il est néanmoins possible qu’il ait dérapé, mais quand bien même cela serait, il est difficile, étant donné les précédents où il s’est distingué, de résister à la tentation de voir là un acte manqué qui est tout sauf anodin. Ce qu’il aurait de mieux à faire serait de s’excuser sans ergoter afin d’épargner à l’opinion publique sa rhétorique oiseuse consistant à s’indigner de ce que l’on s’indigne de son indignité.

De ce point de vue-là Mélenchon n’est pas loin de Stéphane Hessel, ce autre clown indigne qui aimait à faire parler de lui aux dépens des juifs.

Le bijoutier d’Alep

Alep est une ville de Syrie située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière turque et à environ trois cents kilomètres de Damas. Elle a traversé les siècles depuis l’Antiquité, résistant aux vicissitudes de l’Histoire et aux envahisseurs successifs, ce qui en fait l’une des cités les plus anciennes encore habitées au monde.

Peu de régions peuvent se prévaloir d’une présence juive aussi ancienne et ininterrompue qu’Alep. La Bible évoque déjà la ville dans le Livre de Samuel et dans les Psaumes. La première grande vague d’immigration juive y remonte à 586 avant notre ère, à la suite de la destruction du Premier Temple de Jérusalem.

Au Moyen Âge, Alep connut une brève période d’autonomie relative, au cours de laquelle les Juifs jouèrent un rôle actif dans la vie de la cité. Mais au XIIIe siècle, les Mamelouks prirent le contrôle de la ville et imposèrent des restrictions sévères aux Juifs, limitant leur accès à la vie publique. La synagogue principale fut transformée en mosquée, et les Juifs furent relégués au statut de dhimmis, citoyens de seconde zone soumis à un impôt spécifique du simple fait de leur religion.

Au XVe siècle, les Mongols envahirent Alep. De nombreux Juifs furent massacrés, d’autres prirent la fuite. Mais l’arrivée des Ottomans apporta un tournant : l’Empire voyait dans la présence juive une richesse culturelle et économique favorable à son expansion. La communauté juive reprit vigueur, s’épanouit et se transforma, notamment grâce à l’arrivée des Juifs séfarades expulsés d’Espagne en 1492, qui parlaient le ladino et s’étaient établis, après bien des pérégrinations, dans les terres ottomanes.

Un manuscrit du Xe siècle, devenu au fil des siècles une autorité absolue pour le texte, la cantillation et l’orthographe de la Bible hébraïque, a traversé le temps : c’est le Codex d’Alep. Bien qu’il ait été rédigé à Tibériade, il porte ce nom car, après bien des péripéties, il fut confié à la garde de la communauté juive d’Alep, où il demeura pendant près de six siècles, sans qu’aucune copie n’en soit jamais faite. Maïmonide lui-même s’en inspira pour fixer la mise en page des rouleaux de la Torah tels qu’on les connaît aujourd’hui.

Les Juifs figurent parmi les plus anciens habitants d’Alep. Pourtant, après y avoir vécu sans discontinuité pendant près de deux mille cinq cents ans, il n’en reste plus depuis plus de soixante ans. La communauté s’est dispersée aux quatre coins du monde, mais les anciens en gardent un souvenir empreint d’émotion. Cette nostalgie nourrit une mémoire collective d’un Alep virtuel, qui continue d’unir les descendants autour d’un passé commun.

Que s’est-il donc passé pour qu’une communauté aussi enracinée disparaisse si radicalement ?

Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations Unies votait le plan de partage de la Palestine en deux États, l’un juif, l’autre arabe. Dès le lendemain, des émeutes éclatèrent à Alep : une foule en furie hurlait « mort aux Juifs », saccageant tout ce qui leur était associé, sous le regard passif des autorités. Un témoin se souvient : dans la nuit qui suivit, son père se rendit discrètement à sa bijouterie. À la lueur d’une bougie, il rassembla ses marchandises dans un sac et les mit à l’abri. En rentrant, il dit à son fils une phrase gravée à jamais dans sa mémoire : « Cette nuit, j’ai cambriolé mon propre magasin. » Quarante-huit heures plus tard, la communauté juive d’Alep devenait un cortège de réfugiés quittant la ville pour toujours.

Les tout premiers réfugiés du conflit israélo-palestinien furent donc les Juifs d’Alep, et non les Arabes de Palestine — et cela, avant même la création de l’État d’Israël. Ce fut le prélude à l’exode de plus de 800 000 Juifs issus du monde arabe, persécutés, spoliés, expulsés. Aucun d’eux ne bénéficia du statut de réfugié reconnu par les Nations Unies. Le Codex d’Alep disparut au cours de ces événements, pour réapparaître en Israël une dizaine d’années plus tard, partiellement endommagé, dans des circonstances qui restent encore troubles.

Aujourd’hui, la Syrie est dévastée par une guerre civile. Alep, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, est devenue ligne de front entre une armée fragmentée et des groupes rebelles. La vieille ville, joyau architectural, se désagrège sous les coups du conflit.

Le fils du bijoutier d’Alep est désormais un grand-père paisible, vivant en Israël. L’histoire a fait de lui, malgré lui, l’un des derniers témoins d’une communauté deux fois millénaire.

Le ministre argentin ou l’arroseur arrosé

Dans les années 1990, l’Argentine a été le théâtre de deux attentats majeurs visant des cibles juives. Le premier, en 1992, a frappé l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, faisant 29 morts et 242 blessés. Le second, en 1994, a visé le centre communautaire juif AMIA, dans la même ville, causant la mort de 84 personnes et blessant 230 autres.

À l’époque, la justice argentine n’a pas réussi à identifier les auteurs. Mais avec le temps, de nombreuses pistes ont convergé vers le Hezbollah, organisation terroriste soutenue par l’Iran. En 2006, la justice argentine a estimé disposer de preuves suffisantes pour émettre des mandats d’arrêt internationaux pour crimes contre l’humanité visant plusieurs responsables iraniens, dont l’ancien président Ali Akbar Rafsandjani, ainsi qu’un membre du Hezbollah. Aucun de ces suspects n’a cependant été extradé ni jugé à ce jour.

Plus récemment, un accord entre l’Argentine et l’Iran sur une “coopération judiciaire” concernant l’enquête sur l’attentat de l’AMIA a suscité un tollé en Israël. Les autorités israéliennes ont dénoncé une manœuvre équivalente à “confier à l’assassin le soin d’enquêter sur son propre crime”.

Le journal Haaretz a rapporté que le ministère israélien des Affaires étrangères avait convoqué l’ambassadeur argentin pour exiger des explications. Israël soupçonne que le Hezbollah est également impliqué dans l’attentat contre son ambassade, et considère donc l’accord avec l’Iran comme une menace pour la recherche de vérité.

En réaction, le ministre argentin des Affaires étrangères, Héctor Timerman, a convoqué à son tour l’ambassadrice israélienne Dorit Shavit. Lors d’un échange tendu, il a accusé Israël de vouloir interférer dans les affaires internes de l’Argentine sous prétexte que les victimes étaient juives. Il a affirmé que l’État hébreu ne représentait pas les juifs d’Argentine, et qu’une telle attitude pouvait alimenter l’antisémitisme en suggérant une double allégeance de ces citoyens.

L’ambassadrice Shavit, après avoir laissé passer l’orage, a répondu avec fermeté. Elle a rappelé qu’en tant qu’État juif, Israël se sentait concerné par la sécurité des juifs dans le monde entier, et agissait contre l’antisémitisme partout où il apparaissait. Elle a cité en exemple les campagnes d’évacuation des juifs d’Union soviétique, d’Éthiopie… et d’Argentine.

Cette dernière allusion visait implicitement le ministre Timerman lui-même. Son père, journaliste de gauche emprisonné sous la dictature militaire dans les années 1980, avait pu quitter l’Argentine grâce à l’intervention de l’ambassade d’Israël, qui avait négocié son départ vers l’État hébreu. Il y avait vécu quelque temps avant de revenir après la chute de la junte.

Curieusement, l’entretien s’est conclu sur un ton apaisé. Le ministre argentin et l’ambassadrice israélienne ont convenu de traiter désormais ce dossier par les voies diplomatiques appropriées.

Mali – Gaza, même combat

Un contingent militaire français a récemment débarqué au Mali dans le cadre d’une opération de stabilisation, ou, selon certaines sources très créatives, d’une nouvelle tentative de « mission civilisatrice ». Tandis que des groupes armés locaux s’efforcent d’imposer leur vision très personnelle de la justice divine, les soldats tricolores, eux, apportent avec eux les valeurs indiscutables de la République : la démocratie, l’ordre… et peut-être un peu de Wi-Fi.

L’opération, menée à l’aide d’un impressionnant arsenal et d’une couverture aérienne sans appel, aurait déjà entraîné des pertes importantes, aussi bien parmi les combattants que chez les civils. Des observateurs d’Amnésie Internationale, association connue pour son regard perçant depuis un canapé, confirment que des violences auraient eu lieu dans un périmètre aussi flou qu’étendu, quelque part entre le vraisemblable et l’improuvable.

Le juge Goldstone, convoqué par une commission d’enquête dirigée par la très impartiale République Arabe Syrienne, aurait accepté de produire un rapport. Ce dernier, selon la rumeur, s’écrirait presque tout seul en recyclant quelques paragraphes de précédentes opérations, pour gagner du temps.

Pendant ce temps, des sources aussi discrètes qu’imaginatives affirment que Paris et Tel-Aviv auraient échangé quelques textos stratégiques. L’objectif ? Coordonner leurs efforts pour s’assurer que les ONG locales comme le Hamas ou le Hezbollah ne manquent jamais d’arguments pour leurs communiqués.

Le Quai d’Orsay, fidèle à sa tradition d’ambiguïté lyrique, a nié toute collaboration formelle mais réaffirmé son engagement indéfectible pour les valeurs universelles, tant qu’elles ne s’opposent pas aux intérêts énergétiques du moment. Un diplomate aurait même confié : « Si on peut sauver la civilisation occidentale à coups de contrats gaziers, alors faisons-le avec panache. »

La Palestine observe, Israël construit

L’admission de la Palestine au statut d’État observateur aux Nations unies constitue une victoire diplomatique pour l’Autorité palestinienne. Mais les effets secondaires de cette avancée pourraient bien, paradoxalement, marquer un recul pour le processus de paix.

Du point de vue de la communauté internationale, rien de fondamental ne change : dès 1947, l’ONU avait déjà acté le principe de deux États en Palestine, l’un juif, l’autre arabe. Mais, du point de vue israélien, cette initiative renforce l’idée que les Palestiniens — modérés comme radicaux — refusent en réalité toute perspective de résolution  du conflit.

Même si Israël consentait à certaines des concessions , celles-ci ne pourraient voir le jour que dans le cadre de négociations directes. Or l’Autorité palestinienne s’y refuse, tétanisée par la possibilité qu’Israël formule une offre acceptable. Ce qu’elle redoute par-dessus tout, c’est d’avoir à dire « oui ».

Certains dirigeants palestiniens souhaitent améliorer le sort de leur peuple, et sont prêts à faire des efforts en ce sens. Mais aucun d’eux ne semble disposé à ce qu’ils perçoivent comme le sacrifice ultime : mettre un terme au conflit. Depuis les origines, la stratégie arabe consiste à ne jamais aller au-delà d’un cessez-le-feu, afin d’éviter de reconnaître le droit à l’existence de l’État juif.

De l’armistice de 1948 à l’arrêt récent des tirs du Hamas, les trêves sont considérées non comme des pas vers la paix, mais comme des pauses dans une guerre appelée à reprendre, jusqu’à l’élimination d’Israël. Les accords d’Oslo, censés ouvrir un chemin vers la paix, ont été pour les Palestiniens l’occasion de préparer l’Intifada, ensevelissant toute perspective d’entente sous les attentats et les morts.

Même après la défaite écrasante de 1967, le monde arabe adopta la fameuse résolution des “Trois Non” de Khartoum : non à la paix avec Israël, non à sa reconnaissance, non à toute négociation.

Nous en sommes, en vérité, toujours là.

Le gel des constructions israéliennes en Cisjordanie est présenté par l’Autorité palestinienne comme une condition préalable à toute reprise du dialogue. C’est une position difficilement tenable. D’une part, seule une négociation directe peut permettre de définir les frontières ; d’autre part, Israël avait gelé les constructions pendant dix mois en 2010 — sans que cela n’ait suscité le moindre mouvement du côté palestinien. Ce qui révèle l’impasse dans laquelle l’Autorité se trouve.

Cela fait quatre ans que le gouvernement israélien actuel est en place. Si l’Autorité palestinienne avait accepté de négocier dès le début, les contours d’un État palestinien auraient peut-être été tracés, ou, à tout le moins, la mauvaise foi supposée d’Israël aurait été révélée. Au lieu de cela, l’obsession de la disparition d’Israël conduit à ce paradoxe : mieux vaut laisser Israël construire sur ce que les Palestiniens considèrent comme leurs terres, plutôt que d’en fixer les limites par un accord bilatéral.

L’Histoire montre qu’Israël sait faire les gestes nécessaires quand la paix est sincèrement recherchée. Ainsi, lorsque le président Sadate s’est engagé dans un processus de paix, Israël a restitué le Sinaï à l’Égypte. Personne ne peut dire ce qu’aboutiraient aujourd’hui de véritables pourparlers entre Israéliens et Palestiniens. Mais une seule chose est certaine : seule une rencontre directe permettrait de briser l’inertie et, peut-être, de faire émerger un élan inattendu, où chaque partie se risquerait à aller plus loin qu’elle ne l’envisageait.

Jabotinsky, figure fondatrice du sionisme, écrivait dès 1923 dans son manifeste La Muraille d’acier :
« Notre credo est pacifique, mais il ne dépend pas de nous que nos objectifs puissent être atteints pacifiquement. Cela dépend du rapport des Arabes au sionisme. Tant qu’ils nourriront le moindre espoir de nous expulser, ils s’y accrocheront. Ce n’est que lorsqu’ils comprendront que cela est impossible que les extrémistes perdront leur ascendant. Alors seulement les modérés émergeront, prêts à discuter. C’est dans ces conditions, et seulement dans ces conditions, que nos deux peuples pourront vivre en paix, côte à côte. »

Près d’un siècle plus tard, cette doctrine semble toujours d’actualité.

Israël face à l’axe Iran-Gaza

L’écrivain israélien A.B. Yehoshua jouit d’une certaine notoriété à travers le monde, grâce aux nombreuses traductions de son œuvre et au prix Médicis qu’il vient tout juste de recevoir. Intellectuel de gauche, il est bien connu pour ses prises de position pacifistes.

Il a accordé un entretien au quotidien italien La Repubblica, dans lequel il commente l’opération israélienne « Pilier de Défense » menée à Gaza. Ce qui frappe dans cet échange, c’est l’évolution sensible de sa pensée par rapport à ses positions antérieures. Il affirme désormais : « Le temps est venu pour Israël d’admettre que Gaza est un ennemi et doit être traité comme tel. Les Israéliens pensent aujourd’hui qu’un retrait complet de Cisjordanie entraînerait les mêmes conséquences qu’à Gaza, exposant Jérusalem et Tel Aviv aux tirs de roquettes. »

Ce que propose Yehoshua dépasse la simple stratégie militaire ; il touche au cœur même du conflit. De manière paradoxale, il suggère une forme de reconnaissance du Hamas, non pas comme organisation terroriste, mais comme gouvernement responsable de ses actes face à ses voisins et à la communauté internationale. En élevant ainsi le Hamas du rang de « bande d’illuminés » à celui de régime politique, Yehoshua invite à une réévaluation en profondeur des options israéliennes. Dans cette perspective, Israël n’aurait plus affaire avec des voyous, mais à un État-voyou. Le conflit ne relèverait donc plus de la lutte contre le terrorisme, mais d’une guerre ouverte contre l’axe Iran-Gaza, qui a juré la disparition d’Israël.

Le conflit israélo-palestinien ne se résume pas à la seule question du Hamas, mais il ne fait aucun doute que ses dirigeants ont gravement manqué de lucidité après le retrait israélien de 2005. Cela illustre l’adage selon lequel « les Palestiniens ne ratent jamais une occasion… de rater une occasion. »

Israël, en quittant Gaza, espérait enclencher un cercle vertueux centré sur le développement économique. Des responsables palestiniens s’étaient réjouis à l’époque du départ israélien, promettant que Gaza deviendrait un « miracle économique », un « Singapour du Moyen-Orient », un « modèle pour le monde entier ». De grands projets furent évoqués : routes, port en eau profonde, centrale électrique, système d’égouts, aéroport, infrastructures touristiques… Autant d’ambitions censées attirer les investissements internationaux.

Mais au lieu de bâtir cet avenir, des sommes considérables furent détournées dans le seul but de frapper les civils israéliens, sans la moindre justification rationnelle. De leur côté, les Israéliens investissaient dans une arme qu’on pourrait qualifier de « noble » : des batteries antimissiles capables de neutraliser les roquettes en plein vol, tout en épargnant les civils palestiniens vivant près des rampes de lancement.

À Gaza, il y a des opprimés et des oppresseurs. Les opprimés sont palestiniens — mais les oppresseurs aussi. Le petit peuple n’a pas voix au chapitre et sait bien que si le Hamas cessait de tirer des roquettes, le calme reviendrait. Mais ce n’est pas dans l’intérêt du Hamas, qui préfère nourrir le mirage d’une disparition de l’État d’Israël.

La poursuite des tirs depuis Gaza ne fait que renforcer l’idée, dans l’opinion israélienne, qu’un retrait de Cisjordanie conduirait à un scénario identique. Dans ce cas, la partie la plus densément peuplée du pays se retrouverait à portée directe des roquettes du Hamas. Quant à l’Autorité palestinienne, qui devrait être l’interlocuteur d’Israël, elle refuse de s’asseoir à la table des négociations — sans doute par crainte que la paix ne la prive… de la guerre.

Un amour de femme

Une jeune femme sans âge mais qui annonce trente-six ans depuis de nombreuses années. La sérénité de celles qui n’aiment faire l’amour qu’avec elles-mêmes. Un air intéressé quand on lui parle tout en ne suivant jamais que le fil de sa pensée. Sourde et imperméable à tout ce qui ne la concerne pas. Fait mine de dialoguer pour s’emparer du débat. Dit sans transition une chose et son contraire sans s’émouvoir de la perplexité de l’entourage. Confrontée à ses contradictions elle compatit avec le peu d’intelligence de ses interlocuteurs.

Elle va avec son amant en visite chez la mère de celui-ci. Elle dit à la vieille qu’elle est belle. Qu’elle n’a jamais vu de personne aussi rayonnante. Elle lui offre des fleurs avec cette assurance des femmes qui savent que les femmes aiment les fleurs.  Bouquet fastueux et exotique qu’elle dispose elle-même dans un vase pour se donner un air humain. Elle flatte la dame et lui dit qu’il n’est pas étonnant qu’elle ait un fils aussi merveilleux. Une fois l’entrevue terminée la jeune femme noie l’ancêtre de compliments en concluant qu’elle la considère comme sa mère. Elle l’embrasse avec effusion. Elle essuie une larme en se dirigeant vers la sortie. Chemin faisant elle se toise dans un miroir et se sourit. Une fois dehors elle intime à son amant de la raccompagner chez elle parce qu’elle a la migraine.

Une fois seule elle peut enfin se parler. Je m’aime. Je me regarde dans la glace. Je fais un pas de danse. Qu’est ce que je suis belle. Je me retourne je me regarde je m’admire je m’examine.  J’ai les rondeurs d’une adolescente. Je me regarde par derrière. Quelle chute de reins. Ils ne sauront jamais ce que c’est que d’être une femme qui laisse ses cheveux effleurer sa cambrure en renversant la tête. Je suis somptueuse. Quelle chance j’ai de m’avoir.

La laïcité à la juive

Au cours de l’émancipation des juifs au 18ème et au 19ème siècle s’est produit dans le judaïsme une sorte de schisme qui relevait non pas d’un différend théologique, mais de la relégation de la religion à la sphère privée par des juifs qui désiraient devenir des citoyens comme les autres. Si l’on pose la vie humaine comme valeur suprême, cela signifie que ce n’est pas Dieu qui est central, mais l’homme, que l’on soit croyant ou pas. C’est en cela que la logique humaniste est fondamentalement laïque.

Etre juif consiste à faire partie du peuple juif sans que la religion soit un facteur déterminant. La majorité des juifs sont d’ailleurs non-pratiquants. En Israël ceux-ci se définissent comme « hilonims », traduction approximative de “laïques”. C’est une posture qui s’inspire à la fois du judaïsme historique et de la modernité. Les “hilonims” considèrent l’Etat d’Israël comme le foyer national du peuple juif. Ils sont juifs par leurs traditions, leur langue, leurs fêtes et l’attachement au corpus littéraire de la Thora et aux innombrables commentaires dérivés de ce texte fondateur.

Le rapport au monde des “hilonims” consiste à mettre l’homme au centre de l’expérience ontologique. Cela signifie que nul ne peut se soustraire à la responsabilité de sa propre existence. Ils estiment que les valeurs éthiques, qu’elles soient d’inspiration religieuse ou non, ont été pensées par des être humains et doivent être abordées sous cet angle.

Les “hilonims” désirent perpétuer l’histoire du peuple juif indépendamment de toute référence au surnaturel, mais en mettant l’accent sur l’héritage culturel juif. Ils croient au caractère sacré de l’individu et à son droit à la dignité, et aspirent à faire partie de la famille des nations. Pour ce faire ils puisent d’une manière critique parmi les sources juives et sélectionnent ce qui est compatible avec l’époque.

Les “hilonims” estiment qu’est juif toute personne qui aspire sincèrement à faire partie du peuple juif. L’antique définition stipulant que la judéité est transmise par la mère relève d’une tradition qui pose que seule la mère est capable d’identifier son enfant avec certitude. Cette définition n’est d’ailleurs pas religieuse, mais laïque, comme le souligne très justement le philosophe Alain Finkielkraut. C’était une mesure visant à protéger l’enfant, qui même issu d’un viol, même de père inconnu, devait pouvoir être intégré à la communauté. De nos jours ces considérations sont caduques.

Le choix d’être juif ne devrait être subordonné ni à l’ascendance ni à la conversion. L’une et l’autre font bien entendu partie des voies possibles, mais il y a en a d’autres d’égale valeur. Il y a par ailleurs de multiples courants qui s’opposent au sein même du monde rabbinique, ce qui a pour résultat que les conversions ne sont pas forcement reconnues par tous. Mais comme la religion n’est pas une condition imposée à ceux qui sont déjà juifs, même pour les religieux les plus orthodoxes, il n’y a pas de raison de l’exiger de ceux qui ne le sont pas encore, ou de les y pousser sans que cela corresponde à un souhait.

Le peuple juif a une histoire longue et tragique, et doit aujourd’hui encore faire face a des menaces existentielles. C’est pour cela qu’il convient de recevoir à bras ouverts ceux qui désirent contribuer à cette civilisation et partager ce destin.

Assumer sa judéité a été et demeure inconfortable pour de nombreux juifs à travers le monde, qui n’ayant à leur disposition d’autre cadre que celui des communautés religieuses, y adhèrent souvent avec des sentiments mélangés.

C’est là qu’intervient Israël, qui n’est pas un Etat laïque au sens français du terme, mais qui reconnait l’identité juive de manière formelle, et ceci indépendamment des convictions religieuses ou philosophiques des citoyens.

Ce n’était plus arrivé depuis les temps bibliques.

Boycotter Israël ou l’art du boomerang

La cour d’appel de Paris a récemment condamné une militante pro-palestinienne pour avoir diffusé une vidéo tournée dans un supermarché appelant au boycott des produits israéliens.
D’autre part l’Afrique du Sud envisage d’imposer l’étiquetage de produits provenant de Cisjordanie. D’après un haut-fonctionnaire du ministère du commerce sud-africain il ne s’agit pas de boycotter Israël, mais d’informer les consommateurs au sujet de la provenance des produits qu’ils achètent. Mais dans un même souffle il affirme que “l’Afrique du Sud ne reconnaît Israël que dans les frontières admises par l’ONU en 1948”.

Ce que ce fonctionnaire semble ignorer, c’est qu’il s’agissait en 1948 d’une résolution non- contraignante de l’ONU, que les juifs palestiniens ont acceptée, mais que les arabes palestiniens ont refusée. La plupart des nations arabes ont ensuite fait de la liquidation de l’Etat Juif une obsession et une priorité, mais le recours à la légitime défense d’Israël s’est soldé pour les agresseurs arabes par un changement de souveraineté en Cisjordanie, qui de l’occupation jordanienne est passée sous contrôle israélien en 1967.

Que l’on qualifie ou non la Cisjordanie de territoire occupé, il faut savoir qu’une occupation n’est pas en soi illégitime du point de vue du droit international. Dès lors qu’un pays est l’objet d’agression, ce qui est le cas d’Israël depuis sa création, il a le droit de se défendre et même de contrôler l’agresseur aussi longtemps que celui-ci constitue un danger. L’Allemagne a bien été occupée par la France en 1945, or nul ne songerait à dire qu’il y avait là une violation du droit international.

La propagande anti-israélienne et antisémite a un effet négatif sur Israël au plan diplomatique, mais cela ne change en rien les fondamentaux économiques. Selon le magazine belge “Vacature”, le capital à risque qu’investit Israël par personne et par an est de 170 dollars, à comparer avec 12 dollars pour la Belgique. Israël est à la première place mondiale pour le nombre de start-up, et n’en est pas loin pour les sociétés du Nasdaq. Boycott ou pas, Israël est l’enfant chéri des investisseurs du monde entier, qui se bousculent pour bénéficier de son dynamisme. L’industrie du High-tech en particulier est orientée vers l’export étant donné le sous-développement des voisins et la petite taille du marché local.

Il n’y a en Israël pratiquement pas de grèves depuis des années, et l’industrie connaît le plein-emploi. Une agence d’Etat étudie attentivement tous les projets à caractère technologique qu’on lui soumet, et investit dans des entreprises qui sans cela n’auraient pas les moyens de se construire. En ce moment même Israël est en passe de devenir le premier pays au monde à disposer d’un réseau couvrant l’ensemble du territoire de stations-services pour voitures électriques.

La longue période du service militaire est mise à profit par Tsahal (Armée de défense d’Israël), pour offrir aux jeunes la possibilité de combiner le service avec les études, ce qui aboutit à ce que de nombreux militaires passent au civil sans peine et se recyclent dans une économie insatiable de main-d’œuvre qualifiée.

Bouder le savoir-faire israélien pour des raisons politiques reviendrait pour beaucoup à se pénaliser soi-même. On ne voit en effet pas bien au nom de quoi des pays qui par exemple manquent d’eau se priveraient de la technologie israélienne d’irrigation du fait qu’il y des juifs qui vivent et travaillent paisiblement en Cisjordanie.

Boycotter Israël est non seulement moralement et juridiquement infondé, mais c’est aussi une forme d’autisme vis-à-vis d’une des plus grandes réussites des temps modernes en matière de mouvement de libération nationale.

La nostalgie de Günther Grass

Günter Grass, prix Nobel de littérature et figure intellectuelle majeure de l’Allemagne d’après-guerre, vient de faire voler en éclats un tabou : désormais, un ancien de la Waffen-SS peut publiquement accuser les Juifs — entendez l’État d’Israël — de menacer la paix mondiale, depuis les tribunes les plus respectables du débat occidental.

Pour mémoire, la Waffen-SS, à laquelle Grass a appartenu dans sa jeunesse¹, n’était pas une simple unité combattante. Il s’agissait d’un corps d’élite idéologique, réservé à ceux dont l’adhésion à l’idéologie nazie ne souffrait aucune réserve. L’engagement n’y était pas seulement militaire, mais fondamentalement doctrinal².

C’est sous forme d’un poème³ — exercice littéraire qui, croit-on, autoriserait toutes les imprécations — que Grass accuse Israël de projeter une agression contre le peuple iranien. L’accusation est grave, mais elle s’avance sans la moindre source, sans le moindre fondement. Elle inverse de surcroît la réalité connue de tous : jusqu’ici, c’est bien l’Iran — par la voix de son président Ahmadinejad⁴ et de son guide suprême Khamenei⁵ — qui appelle ouvertement, et de longue date, à la destruction d’Israël.

L’antisionisme du régime iranien n’est pas que verbal. Il se manifeste concrètement par le financement, l’armement et l’instrumentalisation du Hezbollah⁶ et du Hamas⁷ — deux organisations dont l’objectif explicite est l’assassinat de Juifs. À cela s’ajoute un négationnisme officiel de la Shoah⁸ et une propagande antisémite massive, qui rappelle les procédés les plus abjects du XXe siècle. Tout cela ne semble pas rebuter Günter Grass. Bien au contraire, on dirait que cette rhétorique trouve chez lui un écho trouble, comme si l’idée d’un Israël fort et armé éveillait en lui quelque nostalgie mal cicatrisée.

Peut-être ne s’est-il jamais remis du fait que, grâce à cet État, les Juifs ne sont plus la vermine impuissante que la Waffen-SS exterminait sans entrave. Qu’Israël ait aujourd’hui l’outrecuidance de le déclarer persona non grata⁹ semble constituer, pour cet ancien admirateur de Hitler, une humiliation insupportable. Il faut croire que voir les Juifs passés du statut d’objets de l’Histoire à celui de sujets souverains reste, pour certains esprits européens, un affront majeur.

Mais la véritable humiliation, la plus retentissante, ne lui est pas venue d’Israël, ni de ses critiques en Europe. Elle lui est venue d’Iran. Le vice-ministre iranien de la Culture, dans une lettre rendue publique par des médias d’État¹⁰, a tenu à féliciter Günter Grass pour avoir, selon ses mots, « dit la vérité », exprimant l’espoir que son poème « réveille la conscience endormie de l’Occident ».

Recevoir un tel hommage d’un régime obscurantiste, misogyne, homophobe, antisémite et répressif, devrait sonner comme une cloche d’alarme pour tout intellectuel de gauche — surtout s’il se veut moraliste. Être encensé par Téhéran pour son « courage », c’est en soi une injure dont aucun homme éclairé ne devrait s’accommoder.

La faute de Günter Grass n’est pas une erreur d’analyse, ni un égarement passager. Ce n’est pas son ignorance qu’on peut invoquer : son intelligence et sa culture sont indéniables. C’est ailleurs que réside sa dérive — dans une fidélité souterraine à une structure de pensée ancienne, que même la lucidité la plus informée ne parvient pas toujours à déraciner. Dans son regard, l’idée que les Juifs aient pu s’extraire de la condition de victimes, qu’ils disposent d’un État et d’une armée, qu’ils aient cessé d’inspirer la pitié pour incarner désormais la souveraineté, est proprement intolérable.

Günter Grass a tout vu, tout lu, tout su. Tout, sauf peut-être ceci : l’émancipation juive n’est pas un accident de l’Histoire. Elle est désormais irréversible.

Notes

  1. Günter Grass a révélé en 2006 dans Beim Häuten der Zwiebel (Pelant l’oignon) qu’il avait été enrôlé dans la Waffen-SS en 1944, à l’âge de 17 ans.
  2. La Waffen-SS était le bras armé idéologique du nazisme, distinct de la Wehrmacht. Elle fut impliquée dans de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
  3. Le poème en question s’intitule Was gesagt werden muss (Ce qui doit être dit), publié le 4 avril 2012 dans le Süddeutsche Zeitung.
  4. Mahmoud Ahmadinejad, président de la République islamique d’Iran de 2005 à 2013, a qualifié Israël de « tumeur cancéreuse » à éradiquer, lors de discours répétés.
  5. Ali Khamenei, guide suprême d’Iran, a déclaré en 2014 que « la solution est l’élimination du régime sioniste ».
  6. Le Hezbollah, organisation chiite libanaise, est classé comme organisation terroriste par de nombreux États, dont les États-Unis, Israël, l’Allemagne et les Pays-Bas.
  7. Le Hamas, mouvement islamiste palestinien, inscrit la destruction d’Israël dans sa charte fondatrice de 1988.
  8. En 2006, le régime iranien a organisé une conférence internationale à Téhéran visant à « réexaminer » la Shoah, rassemblant négationnistes et antisémites notoires.
  9. Le gouvernement israélien a déclaré Günter Grass persona non grata en avril 2012, quelques jours après la publication de son poème.
  10. Les félicitations du ministère iranien de la Culture ont été rapportées notamment par l’agence officielle IRNA et les chaînes d’État en avril 2012.

Catherine Ashton ou l’oracle de Gaza

Catherine Ashton, vice-présidente de l’Union européenne, a osé établir une équivalence entre le massacre d’enfants juifs à Toulouse et l’action défensive d’Israël à Gaza. Une telle comparaison illustre de l’état d’esprit d’une partie de la classe politique européenne : une persistance à faire des Juifs les boucs émissaires de toutes les tragédies, y compris lorsqu’ils en sont eux-mêmes les victimes. L’amalgame de Mme Ashton revient à suggérer que l’existence d’Israël justifierait l’antisémitisme contemporain — comme si, sans Israël, les Juifs ne seraient pas visés. L’histoire démontre pourtant le contraire : bien plus d’enfants juifs furent assassinés avant la création de l’État d’Israël qu’après.

Ces propos ne relèvent ni de l’improvisation ni d’un dérapage. Ils s’inscrivent dans une suite de déclarations et de prises de position qui laissent peu de doute sur ses motivations . Le ton parfois confus de Catherine Ashton masque mal une volonté délibérée de délégitimer Israël — et, par ricochet, le peuple juif.

L’Union des Patrons et Professionnels Juifs de France (UPJF) appelle le gouvernement français à exprimer sa protestation face à cette dérive. Mme Ashton n’en est pas à son premier faux pas : apologie implicite des kamikazes palestiniens, évocation du mythe du « complot juif mondial », soutien au Hamas durant le blocus de Gaza, rencontre avec ses dirigeants, accusation de trafic d’organes lancée contre Israël lors de l’opération humanitaire en Haïti… La liste est accablante.

Lorsqu’un responsable européen affiche de la sympathie envers des organisations dont le programme inclut la destruction d’Israël, il perd toute légitimité. Et il doit en tirer les conséquences. Les seuls qui aient éventuellement le droit de négocier avec le Hamas sont les Israéliens eux-mêmes — car ce sont eux qui en paient le prix, en vies humaines. Ni Catherine Ashton, ni Régis Debray, ni Stéphane Hessel, ni Edgar Morin, ni Jean Daniel, ni Daniel Cohn-Bendit, ni Rony Brauman — fussent-ils juifs ou non — n’ont le droit de cautionner, au nom d’une certaine morale humaniste, les ennemis déclarés d’Israël.

L’Union européenne, si elle souhaite incarner les valeurs dont elle se réclame, ne peut adopter qu’une seule position digne : celle d’un soutien à l’existence d’Israël, comme le firent la plupart des pays d’Europe en 1948. Soutenir Israël ne signifie pas le soustraire à toute critique, mais à reconnaître la légitimité de son existence et donc de sa défense.

Ce que les responsables européens doivent comprendre, c’est que les ennemis d’Israël ne visent ni des frontières à réajuster ni une fin de l’occupation : ils visent la disparition de l’État juif .  Israël est la seule démocratie du Moyen-Orient, un État où les Arabes jouissent de droits civiques pleins. Face aux régimes de Syrie, d’Iran, du Hezbollah ou du Hamas, il n’y a pas lieu de se retrancher derrière une neutralité faussement équitable : il y a à assumer sa solidarité.

La confusion entre identité et religion juive

Pour ceux qui s’étonnent qu’Israël se définisse comme Etat Juif il est parfois problématique de concilier cela avec la notion de modernité dans la mesure où cette définition est comprise dans son acception religieuse. Cela peut conduire – à tort – à assimiler Israël à une théocratie comme par exemple l’Iran ou l’Arabie Saoudite. Israël est au contraire une démocratie de type occidental, même si la religion y bénéficie d’un statut officiel. Mais l’Angleterre, la Norvège, le Danemark, l’Argentine ou la Grèce ont eux également une religion officielle, particularité qui tout comme en Israël a des origines historiques. La France quant à elle s’est dotée en 1905 d’une loi imposant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais la plupart des jours fériés demeurent néanmoins chrétiens, à commencer par le dimanche, et en Alsace-Moselle les religions ont un statut officiel. Les prêtres, les pasteurs et les rabbins y reçoivent leurs salaires de l’Etat, et les évêques sont nommés par le Président de la République. Cela ne fait cependant pas de la France une théocratie.

La pratique de la religion juive et l’appartenance au peuple juif sont donc deux choses distinctes. Le peuple juif a une histoire particulière eu égard à son exil bimillénaire, durant lequel l’absence de terroir ou d’autonomie politique la religion assurait la continuité du peuple. Mais depuis le siècle de Lumières beaucoup de juifs revendiquent leur appartenance tout en se détournant de la religion. C’était d’ailleurs le cas de la plupart des pères fondateurs du sionisme, qui revendiquaient d’autant plus leur identité juive et leur attachement à l’héritage culturel du peuple juif.

Baruch Spinoza, grand penseur de la modernité, pensait que bien que l’Ancien Testament fût le texte fondateur du peuple juif, il y avait lieu de distinguer entre sa portée métaphysique et son propos politique. Spinoza relevait d’ailleurs que la Torah, et à fortiori le Talmud, consacrait infiniment plus de place aux questions des relations entre les hommes que celles avec Dieu. Il trouvait en conséquence que les juifs avaient tort de s’être résignés à l’exil en attendant l’ère messianique au lieu d’agir concrètement pour recouvrer une existence nationale. Il estimait d’une manière générale que seul un Etat laïque pouvait assurer la liberté politique, intellectuelle et religieuse pour tous. C’est pour cette raison que Ben Gourion et d’autres pionniers de l’Etat d’Israël estimaient que Spinoza avait été un sioniste de la première heure, et méritait qu’on lui rendît sa place dans le panthéon du judaïsme avoir été excommunié de la communauté juive d’Amsterdam.

Ni la Renaissance, ni le Siècle des Lumières, ni la Révolution Française ni le Socialisme n’ont éradiqué l’identité juive. La modernité a même eu un effet inverse, et jamais les juifs n’ont été autant persécutés que depuis leur émancipation, avec un pic absolu d’horreur au vingtième siècle. La rapidité avec laquelle les juifs ont rallié l’élite intellectuelle, artistique, scientifique et politique européenne après en avoir été écartés pendant des siècles a semé un trouble durable dans les opinions publiques, et l’antisémitisme est loin d’avoir disparu.

Ceci dit le fait d’être juif ou d’ascendance juive ne pose aucune obligation à s’identifier à la communauté juive ou à avoir des liens privilégiés avec Israël. Il n’y a en tout et pour tout que treize millions de juifs qui s’identifient comme tels à travers le monde, ce qui indique que beaucoup doivent s’être assimilés au fil de l’Histoire.

Il n’en reste pas moins qu’une grande partie des treize millions restants estiment faire partie du peuple juif, et que près de la moitié d’entre eux sont aujourd’hui des citoyens d’Israël, l’Etat Juif.

Translate