L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs

L’idée que l’antisémitisme serait dû à l’ignorance ou à l’obscurantisme est fausse, même s’il est vrai qu’il y a des obscurantistes et des ignorants partout. La riposte à l’antisémitisme à travers le monde n’est ni dans l’éducation ni dans la laïcité ni dans l’humanisme ni dans l’antiracisme ni dans l’information ni dans la démocratie. Elle est dans l’Etat des Juifs. La logorrhée antisémite qui persiste en Occident est de même nature que celle qui a abouti à la Shoah. Les mêmes causes produiraient les mêmes effets si par malheur l’Etat d’Israël disparaissait.

La lutte contre l’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs. Ils n’ont aucune prise sur ce fléau et aucun moyen de le combattre. Il n’y a d’ailleurs pas d’antisémitisme d’Etat dans le monde libre, et les autorités font généralement ce qu’elles peuvent pour le sanctionner. Mais le fait est qu’elles n’arrivent pas à juguler ce phénomène fabriqué par des siècles d’antijudaïsme  chrétien et musulman. Il est frappant d’observer que les manifestations contre l’antisémitisme en Europe ne mobilisent pas grand mondé excepté les Juifs eux-mêmes. Ces manifestations sont souvent pathétiques, tellement elles renvoient les Juifs à leur solitude. Une des raisons de la frilosité de la classe politique européenne à ce sujet est la crainte d’indisposer les musulmans, dix fois plus nombreux et soutenus par une gauche qui avance masquée sous couvert d’antisionisme.

L’Etat d’Israël doit faire entendre sa voix contre l’antisémitisme par les canaux diplomatiques d’usage, mais il n’est pas en son pouvoir ni de son  droit d’intervenir dans la politique intérieure des pays concernés. Israël peut et doit en revanche promouvoir l’Alyah auprès des Juifs à travers le monde qui estiment que leur qualité de vie, ou leur vie tout court, est compromise du seul fait d’être Juif.

L’institution judiciaire en Israël

L’institution judiciaire israélienne puise ses sources dans le droit ottoman, le droit britannique et le droit international. En son sommet se trouve la Cour suprême, véritable clé de voûte du système. Elle est composée de quinze juges, nommés en fonction de leur expérience, de leur expertise et de leur intégrité.

À la création de l’État d’Israël, la Cour suprême avait pour mission principale de trancher des litiges d’ordre juridique, dans une logique classique d’interprétation du droit. Toutefois, en 1992, une réforme adoptée par la Knesset sous l’impulsion du juge Aharon Barak a profondément transformé son rôle. Cette réforme a ouvert la voie à une forme d’activisme judiciaire, notamment en matière de droits de l’homme et de libertés civiles, parfois en contradiction avec les positions du législatif ou de l’exécutif.

Depuis lors, la Cour suprême est compétente pour examiner non seulement des décisions judiciaires et des controverses juridiques, mais aussi des pétitions et des questions touchant à la liberté d’expression, à la liberté de culte, à la vie privée ou encore à la protection des minorités. Elle s’est également vu confier un rôle de contrôle des abus de pouvoir, des nominations jugées partisanes et des décisions gouvernementales considérées comme déraisonnables. Elle peut, en outre, invalider des lois adoptées par la Knesset, y compris des Lois fondamentales, et dispose de la faculté de se saisir elle-même de certaines questions.

Le mode de nomination des juges fait régulièrement l’objet de critiques, en raison d’une relative opacité favorisant, selon certains, des mécanismes de cooptation. Le comité de sélection comprend actuellement deux députés de la Knesset, deux représentants du barreau, deux ministres et trois membres du système judiciaire. Dans la pratique, les représentants du barreau s’alignent fréquemment sur les positions du corps judiciaire, ce qui confère à ce dernier une influence déterminante dans les nominations.

En l’absence de constitution formelle, les juges se trouvent, en principe, seuls face à leur conscience pour définir les principes guidant leurs décisions. Depuis la réforme Barak, le pouvoir judiciaire est souvent perçu comme porteur d’une sensibilité progressiste, en décalage avec une opinion publique majoritairement conservatrice. Cette tension a conduit le gouvernement issu de la 25e Knesset à engager une réforme visant à réduire significativement les prérogatives de la Cour suprême et à modifier le processus de nomination des juges.

Le projet de réforme prévoyait un nouveau comité composé du président de la Cour suprême, de deux juges à la retraite désignés par le ministre de la Justice, de trois ministres (dont deux choisis par le gouvernement en plus du ministre de la Justice), ainsi que de trois membres de la Knesset — un représentant de la coalition, un de l’opposition et le président de la commission des Lois.

Un tel dispositif aurait instauré un équilibre donnant six sièges sur neuf aux représentants de l’exécutif et du législatif, contre trois pour le pouvoir judiciaire, alignant ainsi la sensibilité du système sur celle de la majorité politique en place. La réforme n’a toutefois pas abouti, notamment en raison de vastes mobilisations populaires et du contexte créé par la guerre consécutive au massacre du 7 octobre.

Le débat de fond demeure. Permettre à la Cour suprême d’invalider, à sa seule discrétion, l’action des pouvoirs exécutif ou législatif peut être perçu comme une remise en cause de la volonté populaire. À l’inverse, l’absence de mécanisme de contrôle de la raisonnabilité des décisions gouvernementales fait peser un risque de dérive autoritaire. Dans un système dépourvu de constitution formelle, le potentiel d’abus de pouvoir existe donc dans les deux configurations.

Dans les faits, depuis que la droite est devenue majoritaire en Israël, certains estiment que la Cour suprême tend à se comporter comme une forme d’opposition institutionnelle, en particulier sur les questions de société.

Le projet de réforme a ainsi révélé une fracture idéologique profonde au sein de la société israélienne, tout en faisant paradoxalement émerger un consensus croissant sur la nécessité même de repenser le fonctionnement de l’institution judiciaire.

Séparation entre religion et Etat

Israël est l’État des Juifs, sans pour autant être doté d’une religion d’État. Il peut être compris comme une république de tradition juive, au même titre que la France est souvent décrite comme une république de tradition chrétienne. Parmi les figures fondatrices du sionisme, on trouve aussi bien Ben Gourion, ancré à gauche, que Jabotinsky, situé à droite. Ces deux penseurs majeurs avaient en commun une connaissance approfondie de la Torah — qu’ils maîtrisaient parfaitement — tout en étant éloignés de la pratique religieuse institutionnelle.

La plupart des Juifs pratiquants sont attachés aux principes démocratiques et ne considèrent pas que la Torah doive constituer le fondement du droit positif ni celui d’une éventuelle constitution, dont l’élaboration demeure inachevée. Par ailleurs, de nombreux Juifs se définissent comme non pratiquants, voire athées, tout en revendiquant leur appartenance au peuple juif avec la même intensité que les croyants. À l’inverse, certains courants ultraorthodoxes en Israël ne se reconnaissent pas dans le projet sioniste, et vont parfois jusqu’à contester l’idée même d’un État juif. Il est à cet égard significatif que Maïmonide, l’un des plus grands décisionnaires de la Halakha[1], n’ait pas inclus, parmi les 613 mitzvot, l’obligation de résider en Israël. Quoi qu’il en soit, l’État d’Israël — issu à la fois du siècle des Lumières et de la Haskala[2] — ne saurait être conçu comme une théocratie.

Tout lien organique entre l’État et la religion présente, par nature, des difficultés. Certaines prérogatives des institutions religieuses peuvent être maintenues pour des raisons pragmatiques, liées à l’histoire, mais l’espace public doit demeurer fondamentalement séculier. Cela n’exclut pas, pour autant, d’enrichir le droit israélien par des apports issus de la tradition talmudique, aux côtés des héritages juridiques britannique et ottoman.

Le sionisme doit être compris comme un mouvement d’émancipation nationale du peuple juif dans son ensemble, et non comme celui de sa seule composante religieuse — même si la Torah en constitue le socle symbolique. Comme l’exprime Yeshayahu Leibowitz[3] : « L’État d’Israël n’a été créé ni à cause du judaïsme, ni sous la pression du judaïsme, ni dans l’intérêt du judaïsme, mais dans le cadre de l’indépendance nationale du peuple juif »[4].

C’est également dans cet esprit que Theodor Herzl[5], dans L’État des Juifs[6], affirme que la question juive n’est « ni une question sociale, ni une question religieuse, mais une question nationale ». Et d’ajouter : « Nous ne laisserons pas prendre racine les velléités théocratiques de nos rabbins. Nous saurons les maintenir dans leurs synagogues, de même que nous maintiendrons nos militaires dans leurs casernes. L’armée et le rabbinat doivent être respectés, mais, au niveau de l’État, ils n’ont rien à dire. »


[1] Ensemble des prescriptions et interdits de la Loi juive contenus dans le Talmud.

[2] Mouvement de pensée juif des XVIIIe et XIXe siècles influencé par les Lumières.

[3] Chimiste, médecin, historien des sciences, érudit du judaïsme, philosophe et moraliste, et rédacteur en chef de l’Encyclopédie hébraïque.

[4] Leibowitz, Entretiens avec Michel Shashar, « Israël et judaïsme, ma part de vérité ».

[5] Fondateur du mouvement sioniste au congrès de Bâle en 1897.

[6] Der Judenstaat, publié en 1896.

Israël Etat juif et démocratique

Il existe une tension intrinsèque entre démocratie et nation. Là où la démocratie tend à favoriser la diversité, la nation privilégie, quant à elle, une certaine homogénéité. Chaque peuple est porteur d’une histoire singulière avec laquelle les principes démocratiques doivent nécessairement composer. C’est pourquoi leur mise en œuvre peut varier sensiblement d’un pays à l’autre.

Israël se définit, selon la formule consacrée, comme un « État juif et démocratique ». Mais cette formulation implique, à tout le moins, une hiérarchie implicite entre ses deux composantes — qu’il conviendrait presque d’expliciter ainsi : « dans cet ordre ». Israël est d’abord l’État du peuple juif ; telle est sa raison d’être. Son caractère démocratique, bien qu’inscrit dans le projet sioniste et affirmé dans la Déclaration d’indépendance, relève davantage de son mode d’organisation que de son essence. Si son système politique s’apparente à ceux des autres démocraties du monde libre, il doit néanmoins rester en adéquation avec l’histoire et la singularité du peuple juif.

La vie démocratique ne saurait reléguer la judéité au rang d’un simple folklore. Il importe de ne pas reproduire les dérives de certaines démocraties occidentales qui, ayant perdu le lien avec leur fondement spirituel, se sont progressivement vidées de leur substance. À l’inverse, des démocraties comme l’Inde ou le Japon montrent qu’il est possible d’être pleinement ancré dans la modernité tout en demeurant fidèle à ses racines.

Dans cette perspective, le système éducatif joue un rôle central. Il lui revient de transmettre les grands textes du judaïsme : la Torah, le Talmud, ainsi que la pensée juive dans toute sa richesse. Cet enseignement devrait occuper une place substantielle à tous les niveaux, tout en respectant la diversité des sensibilités religieuses et philosophiques. Il ne saurait être l’apanage exclusif des institutions religieuses. Par ailleurs, l’histoire du sionisme, ainsi que la révolution culturelle que constituent la renaissance de l’hébreu moderne et le développement de sa littérature, doivent pleinement s’inscrire dans le récit national.

Quant aux communautés arabes, druzes, tcherkesses ou autres, elles demeurent libres de promouvoir un enseignement conforme à leurs traditions, pour autant que celui-ci s’inscrive dans le respect du caractère juif de l’État d’Israël.

La Cisjordanie ?

La Cisjordanie — que l’on peut également désigner sous son appellation historique de Judée-Samarie — constitue, au mieux, un territoire disputé. En novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies adopta la résolution 181, de nature non contraignante, recommandant la création de deux États à l’ouest du Jourdain, l’un juif et l’autre arabe, à la veille du retrait britannique de Palestine. Les représentants juifs acceptèrent ce plan ; les dirigeants arabes le rejetèrent et engagèrent une confrontation armée pour s’approprier l’ensemble du territoire. Ce refus du principe même d’un État juif, ainsi que la volonté de le détruire, rendirent de facto la résolution 181 inopérante.

Dans cette perspective, certains soutiennent que la Jordanie constitue déjà, en pratique, un État palestinien. Une grande partie de sa population est d’origine palestinienne et entretient des liens familiaux étroits avec les habitants de Cisjordanie, laquelle faisait partie du royaume hachémite jusqu’à la guerre des Six Jours en 1967. Après ce conflit, la Jordanie s’est inscrite dans la ligne de la Ligue arabe proclamant les « trois non » : pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance d’Israël, pas de négociation avec Israël. C’est dans ce contexte de refus qu’Israël a engagé sa politique d’implantations, poursuivie, sous des formes diverses, par les gouvernements successifs.

L’accusation selon laquelle Israël violerait le droit international en « occupant » la Cisjordanie est, selon cette lecture, contestable. Rien ne viendrait juridiquement invalider le contrôle israélien sur un territoire depuis lequel la Jordanie avait tenté, en 1967, d’attaquer Israël. Pendant une longue période, Israël s’est déclaré prêt à restituer ces territoires en échange d’un accord de paix. Le roi Hussein choisit toutefois d’y renoncer, favorisant l’émergence d’une entité palestinienne distincte. Ce choix, dans cette optique, n’engageait ni juridiquement ni moralement Israël, et apparaît comme discutable sur le plan géopolitique.

L’hypothèse d’une Cisjordanie indépendante — avec ou sans l’accord d’Israël — est souvent perçue, dans cette analyse, comme susceptible de reproduire le précédent de Gaza, marqué par une hostilité persistante envers Israël. La revendication d’un État palestinien entre Israël et la Jordanie est alors interprétée comme un projet dont le moteur principal ne serait pas la coexistence, mais l’opposition à Israël. Selon cette lecture, une large part des sociétés palestiniennes — en Cisjordanie comme à Gaza — demeure profondément hostile, et l’idée selon laquelle elles aspireraient majoritairement à la paix mais seraient entravées par leurs dirigeants est jugée illusoire.

Dans ce contexte, toute direction politique palestinienne serait contrainte d’asseoir sa légitimité sur une ligne dure à l’égard d’Israël. Même dans le monde arabe, les régimes qui envisagent une normalisation avec Israël doivent composer avec une opinion publique souvent réticente, voire hostile. Il en résulte un paradoxe : des élites politiques parfois plus pragmatiques que les sociétés qu’elles gouvernent.

Au fil des décennies, la question des implantations en Cisjordanie est devenue pour Israël un sujet à la fois sensible et controversé, tant sur les plans éthique que juridique. À l’hostilité persistante d’une partie du monde arabe s’ajoutent les pressions internationales, les tensions internes à la société israélienne, ainsi que les violences récurrentes. L’ensemble contribue à une situation d’une grande complexité, en l’absence d’un horizon politique clairement défini.

Dans ce cadre, une solution parfois avancée consisterait à redéfinir le statut de la Cisjordanie en fonction de la répartition démographique. Les zones à majorité palestinienne pourraient être rattachées à la Jordanie, comme avant 1967, tandis que les zones à majorité juive seraient intégrées à Israël. Une frontière négociée entre les deux États remplacerait alors la ligne d’armistice de 1949. Une telle approche présenterait l’avantage de limiter les déplacements de population, tout en offrant aux Palestiniens un cadre étatique et une citoyenneté pleine au sein d’un pays en paix avec Israël depuis plusieurs décennies.

Fin de la Diaspora

« Le Juif est considéré par les vivants comme un mort, par les autochtones comme un étranger, par les sédentaires comme un clochard, par les gens aisés comme un mendiant, par les pauvres comme un exploiteur, par les patriotes comme un apatride, et par toutes les classes comme un concurrent qu’on déteste.[1] »

Les Juifs en exil ont, de tout temps, constitué un peuple au sein des peuples parmi lesquels ils vivaient. Ainsi, à Babylone, la communauté juive disposa, pendant plus d’un millénaire, de ses propres institutions : tribunaux, forces de police, corporations, circonscriptions, académies, ainsi qu’une autorité suprême appelée l’Exilarque[2]. L’étymologie même de ce titre révèle que les Juifs de Babylone ne se percevaient pas comme des citoyens à part entière, mais comme des exilés.

De l’Antiquité au Moyen Âge, les Juifs, tant en Orient qu’en Occident, furent dotés d’institutions autonomes. Leurs tribunaux rabbiniques statuaient selon le droit hébraïque[3]. Ceux qui vivaient en dehors de ce cadre étaient extrêmement rares et finissaient le plus souvent par se convertir au christianisme ou à l’islam. Lorsque, au XVIIe siècle, Spinoza[4] fut excommunié par les rabbins d’Amsterdam, il se retrouva sans communauté de rattachement ; il est parfois considéré, à ce titre, comme le premier Juif laïque.

Hannah Arendt[5] souligne, dans Eichmann à Jérusalem[6], qu’au XXe siècle encore, les Juifs d’Europe de l’Est étaient perçus comme un peuple distinct, tant par leurs alliés que par leurs adversaires. Elle écrit : « Je ne crois pas, pour ma part, m’être jamais considérée comme allemande — au sens d’une appartenance à un peuple et non à un État, si je puis me permettre cette distinction. »

Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle exprimait l’espoir de voir émerger une Europe unie dans laquelle « les Juifs seraient reconnus en tant que nation européenne et représentés au Parlement[7] ».

Depuis l’Émancipation[8] au XIXe siècle, les Juifs se sont progressivement intégrés dans les sociétés du monde libre, reléguant leurs traditions à la sphère privée. Toutefois, partout où le judaïsme est perçu avant tout comme une religion plutôt que comme une identité, la population juive tend à diminuer. Des penseurs sionistes tels qu’Ahad Ha’am[9] et Bialik[10] redoutaient déjà que l’Émancipation ne conduise à la disparition de l’identité juive par assimilation.

À notre époque, seules certaines mouvances ultra-orthodoxes perpétuent leur mode de vie de manière résolue, souvent au sein d’enclaves, notamment aux États-Unis. Mais cette persistance tient précisément à leur caractère non assimilable. En dehors de ces groupes, la Diaspora semble aujourd’hui engagée dans un processus de déclin.

Par le passé, des propositions ont été formulées en faveur de l’octroi de la nationalité israélienne à des Juifs ne souhaitant pas émigrer en Israël. Une telle idée mériterait d’être réexaminée. Les personnes intéressées pourraient en faire la demande, en exprimant le souhait d’acquérir la nationalité israélienne tout en continuant à résider dans leur pays. Leur participation aux élections législatives israéliennes pourrait être encadrée par certaines conditions : par exemple, être subordonnée à l’accomplissement d’un service militaire ou civil en Israël, suivi d’un retour dans le pays de résidence.

On pourrait également envisager d’accorder le droit de vote à ceux qui, sans y résider de façon permanente, séjournent en Israël de manière significative, pour des raisons personnelles ou professionnelles. Il convient de rappeler qu’à ce jour, les citoyens israéliens résidant à l’étranger ne peuvent voter qu’à condition d’être présents dans le pays le jour du scrutin.

Nombreux sont les Juifs qui se revendiquent du sionisme et expriment leur soutien à Israël, mais tous n’ont pas les moyens de traduire cet attachement en actes concrets. Ceux qui se sentent concernés par la Loi du retour — de manière effective ou symbolique, pour eux-mêmes ou pour leurs descendants, aujourd’hui ou dans l’avenir — ont, à tout le moins, une responsabilité morale à l’égard d’Israël. L’acquisition de la nationalité israélienne pourrait constituer une manière forte de l’exprimer.

Certes, une telle démarche pourrait être perçue, en Diaspora, comme un signe de double allégeance. Mais il s’agirait d’un effort limité au regard de l’enjeu : manifester sa solidarité envers un État qui veille à la sécurité, à la pérennité et à la viabilité du peuple juif. Une autre justification résiderait dans la nécessité de prévenir un engorgement administratif en cas d’afflux massif de demandes d’immigration, consécutif à une recrudescence de l’antisémitisme.


[1] « Autoémancipation, avertissement d’un Juif russe à ses frères », 1882, Léon Pinsker, militant sioniste.

[2] Représentant officiel du puissant judaïsme babylonien auprès des autorités locales.

[3] המשפט העברי, מנחם אלון, 1973 הוצאת מגנס

[4] Philosophe rationaliste d’origine séfarade portugaise, mort en 1677.

[5] Politologue, philosophe et journaliste juive allemande, décédée en 1975.

[6] Eichmann à Jérusalem, Viking Press, 1963, chapitre « Les déportations des Balkans ».

[7] Compilation des écrits de Hannah Arendt sur la judéité, Éditions Fayard, 2011.

[8] Processus de libération des Juifs en Europe et dans le monde, leur ayant permis d’obtenir la citoyenneté et l’égalité des droits.

[9] Penseur nationaliste juif et leader des Amants de Sion, l’un des pères de la littérature hébraïque moderne.

[10] Poète, essayiste et journaliste de langue hébraïque d’origine ukrainienne, mort en Palestine en 1934.

La légitimité d’Israël

Les royaumes de l’époque biblique, ainsi que les dynasties hasmonéenne et hérodienne, totalisent environ quatre siècles durant lesquels les Juifs exercèrent une souveraineté en terre d’Israël. Toutefois, les périodes de vassalisation sous domination perse, grecque ou romaine n’ont jamais entraîné de dilution de la conscience nationale juive. Celle-ci doit donc être appréciée à l’aune de la présence effective des Juifs en Israël, et non se limiter aux seules phases de souveraineté politique.

Selon le récit biblique, les descendants d’Abraham se constituèrent en peuple au cours des quatre siècles passés en Égypte. L’Exode, puis la réception de la Torah au mont Sinaï — conformément à la tradition — marquent à la fois l’affirmation d’un ancrage en Israël et l’adoption d’une Loi commune. Ces éléments permettent de situer la naissance d’une nation, vers 1400 avant notre ère, ainsi que l’émergence d’une conscience nationale liée à un territoire. Depuis l’installation en Canaan jusqu’à l’avènement de l’islam, soit près de deux millénaires, les Juifs furent présents en Israël en grand nombre, sinon en majorité, et cela de manière presque ininterrompue.

Il convient de souligner que, bien que les Juifs aient souvent vécu en relative autarcie dans la Diaspora, ils n’ont jamais revendiqué d’indépendance ailleurs qu’en Israël. La seule exception apparente figure dans un ouvrage médiéval intitulé Le Livre du Khazar, de Judah Halevi[1]. Celui-ci relate l’histoire d’un peuple du Caucase dont le roi, séduit par l’argumentation d’un érudit juif, décide de se convertir au judaïsme et d’en faire la religion d’État. Il s’agit toutefois d’une œuvre philosophique et théologique, construite sous forme d’allégorie, visant à exposer les fondements du judaïsme.

L’Exode d’Égypte, le retour en Israël après l’exil babylonien, la révolte des Maccabées contre les Grecs, ainsi que l’insurrection de Bar Kokhba contre les Romains, témoignent de manière incontestable de la permanence d’un sentiment national lié à la terre d’Israël au sein de la conscience collective juive tout au long de l’Antiquité. C’est ce qui conduit Spinoza, au XVIIe siècle, à écrire : « si l’esprit de leur religion n’efféminait leurs âmes, je suis convaincu qu’une occasion favorable venant à se présenter, les Juifs pourraient reconstituer leur État »[2].

Qu’ils s’inspirent de l’Histoire ou de la Torah, la plupart des Juifs revendiquent un lien à la fois spirituel, charnel et concret avec la terre d’Israël. Il existe, de ce point de vue, une continuité manifeste dans leur orientation vers cette terre, depuis la sortie d’Égypte jusqu’à nos jours.

Cependant, si ce lien est profondément ancré dans la conscience juive, il ne saurait être opposable à des tiers sur le plan du droit ou de la justice. En effet, la présence juive en Israël fut, durant de nombreux siècles, marginale, ce qui a rendu caduc tout droit à une souveraineté fondé exclusivement sur la Torah ou sur l’Histoire.

La recevabilité, la légitimité et la pertinence — tant éthiques que juridiques — de l’État d’Israël reposent dès lors sur la manière dont les fondateurs du sionisme ont conduit leur projet.

Au moment de la naissance du sionisme, il n’existait pas d’État en Palestine. La région était sous domination ottomane depuis des siècles, puis sous administration britannique. L’Organisation sioniste mondiale[3], chargée de la création d’un État juif, n’a jamais cherché à atteindre ses objectifs par des moyens détournés, illégaux ou violents. Les immigrants juifs qui s’installèrent en Palestine durant la première moitié du XXe siècle disposaient de visas réguliers, recevaient des passeports et étaient enregistrés, dès les années 1920, comme Palestiniens sous mandat britannique.

Ils contribuèrent progressivement au peuplement du territoire, au développement de son économie et à la structuration de ses institutions. Peu à peu, ils constituèrent une masse critique suffisante pour envisager la transformation du Yishouv[4] en un État viable. Ce processus ne fit, en définitive, que formaliser une situation de fait : les Juifs s’étaient installés sur des terres acquises légalement ou sur des domaines publics devenus vacants après le démembrement de l’Empire ottoman.

La légitimité politique d’Israël s’est ensuite consolidée à travers plusieurs étapes : la Déclaration Balfour, la conférence de San Remo[5], la commission Peel[6], la résolution 181 de l’ONU[7], la déclaration d’indépendance[8], l’admission d’Israël aux Nations unies[9], ainsi que sa reconnaissance par 160 États membres à ce jour.

Ainsi, la légitimité de l’État d’Israël aux yeux de la communauté internationale ne saurait raisonnablement être fondée ni sur une justification religieuse ni sur une mémoire historique, aussi précieuse soit-elle pour le peuple juif. Elle repose, en revanche, sur l’aboutissement concret du projet sioniste, porté par des hommes et des femmes qui l’ont réalisé conformément au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.


[1] Rabbin, philosophe, médecin et poète séfarade du 12ème siècle.

[2] « Traité théologico-politique », chap. 3, Spinoza

[3] Organisation dont l’objectif était l’établissement d’un centre spirituel, territorial ou étatique pour le peuple juif en terre d’Israël, territoire qui correspondait d’abord à la Palestine ottomane puis à la Palestine mandataire.

[4] Ensemble des Juifs présents en Palestine avant la création de l’État d’Israël.

[5] Conférence internationale en avril 1920 ayant déterminé l’attribution des mandats de la Société des Nations pour l’administration de territoires anciennement ottomans, dont la Palestine.

[6] Commission d’enquête britannique de 1936 visant à proposer des modifications au mandat britannique en Palestine.

[7] Plan de partage de la Palestine approuvé par l’Assemblée générale de l’ONU en novembre 1947.

[8] Déclaration d’indépendance de l’État d’Israël, le 14 mai 1948, dernier jour du mandat britannique sur la Palestine.

[9] L’État d’Israël est devenu le 59ème membre de l’Organisation des Nations unies le 11 mai 1949.

Worthalter dans le rôle de Tartuffe.

Arieh Worthalter est un acteur qui descend d’une illustre famille de tailleurs de diamant. Son grand-père, que j’ai connu dans un mouvement de jeunesse sioniste, fut le plus célèbre tailleur au monde, et facetta aussi les plus gros brillants au monde. Worthalter est brillant lui aussi, mais pas dans le domaine de ses ancêtres. Il fait carrière dans le cinéma et  a récemment été sacré meilleur acteur par l’Académie des Césars et l’Académie des Lumières.

Certaines célébrités se servent de la possibilité qu’ils ont de s’adresser au grand public pour s’exprimer sur des questions sans rapport avec leur spécialité. Worthalter n’a pas manqué de le faire à propos du pogrom du 7 octobre par des Palestiniens en Israël. Lors d’une cérémonie cinématographique de remise de trophée il s’est adressé aux proches des otages détenus par le Hamas à Gaza pour leur dire qu’il comprenait leur douleur. Mais il a ajouté qu’il  « n’arrivait pas à croire » que ces otages puissent ne pas avoir conscience que « l’événement » du 7 octobre est instrumentalisé par le gouvernement d’Israël pour « détruire » en toute liberté, plutôt que de « construire », sans préciser quoi ni avec qui.  Autrement dit la riposte par Israël au plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah ne serait d’après Worthalter qu’une manipulation politique d’autres Juifs qui aspirent à revenir dans un territoire qu’ils ont quitté pour ne pas revenir.  Comprenne qui pourra cette ignominie d’un esprit enfumé qui renvoie victimes et assassins dos à dos.

Il se peut que Worthalter figure parmi ces crétins qui pensent que la Terre est plate. Il serait utile de vérifier.  Pas si la Terre est plate, mais si Worthalter est un crétin. Mais comme il ne l’est probablement pas, sa cécité sélective ne peut être que l’effet d’un étiolement moral induit par les feux de la rampe.

Jacques Attali ou le naufrage de l’esprit

Jacques Attali est né en 1943 dans une famille juive séfarade d’Algérie. C’est un technocrate diplômé de l’École polytechnique et de l’École nationale d’administration (ENA). Il est aussi détenteur d’un doctorat en économie. Il semble cependant ne pas avoir saisi les implications pratiques de cette discipline. Quand il a dirigé la « Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) » il a été contraint de démissionner[1] suite à des révélations sur les dépenses de la banque et son train de vie personnel. En outre il aurait été rémunéré pour des discours en contradiction apparente avec le règlement de la banque. Il avait par ailleurs un faible pour les déplacements en jet privé.

Attali est un érudit, mais il y a des érudits qui ne comprennent pas eux-mêmes ce qu’ils savent. Cet intellectuel pénétré de sa judéité fut proche du Président Mitterrand, qui, lui, avait soutenu le régime de Vichy et été décoré de la Francisque par Pétain.  Il est même arrivé à Attali de dîner en compagnie de René Bousquet, antisémite rabique responsable de la rafle du « Vélodrome d’hiver » en 1942[2].

Attali a récemment déclaré qu’il « faudrait pouvoir envoyer Netanyahu, ses ministres extrémistes et les dirigeants du Hamas dans la même prison. À vie. Pour crimes de guerre, massacres de leurs jeunesses et tentatives de meurtres contre l’avenir de leurs peuples. [3]»

Que l’on apprécie Netanyahu ou pas, le fait est qu’il fut en 1972 l’un des membres du commando qui donna l’assaut à un appareil détourné de la Sabena[4], et sauva ainsi une centaine d’otages prisonniers de terroristes palestiniens.

Entre le Juif de cour et le combattant de Tsahal il y a un choix qui s’impose.

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[1] https://www.lesechos.fr/1993/06/le-president-jacques-attali-contraint-a-demissionner-de-la-berd-907252

[2] https://www.lemonde.fr/archives/article/1994/10/11/reperes-m-mitterrand-et-vichy-jacques-attali-confirme-qu-il-a-dejeune-par-hasard-avec-rene-bousquet_3847307_1819218.html

[3] https://www.i24news.tv/fr/actu/france/1703064243-jacques-attali-veut-envoyer-netanyahou-et-les-dirigeants-du-hamas-dans-la-meme-prison

[4] https://www.idf.il/fr/minisites/tsahal-au-passe/guerres-et-operations/operation-isotope-1972/

Les Juifs et le rêve américain

Lors d’un séjour en Israël, il y a plus de deux décennies, je suis à Tibériade pour participer à un séminaire international des dirigeants du Keren Hayesod[1]. Au cours d’une des séances, le professeur Della Pergola, universitaire spécialisé dans la démographie des communautés juives, nous parle des perspectives d’Israël. Il s’agit de réfléchir au potentiel   de croissance de la population juive dans les années à venir. L’antisémitisme et le marasme économique de l’URSS a certes suscité une émigration massive vers Israël, mais elle touche à sa fin.  La question est maintenant de savoir d’où pourrait bien venir une nouvelle Alyah significative.

Je propose une hypothèse aux participants du séminaire. Je commence par leur demander dans quel pays les Juifs sont à la fois les plus nombreux, les plus dynamiques, les mieux établis du point de vue intellectuel et économique, et aussi les plus intégrés en tant que citoyens. La réponse est bien entendu l’Amérique. La manière dont je décris la communauté juive des Etats-Unis semble suggérer qu’elle n’a pas vocation  à se tourner vers Israël.

Mais en analysant le profil de cette communauté  je relève qu’il a beaucoup d’analogie avec celui de l’Allemagne d’avant la Shoah.  Que c’est précisément ce genre de profil qui de tous temps a fini par se retourner contre les Juifs eux-mêmes.  Je rappelle l’Exode d’Egypte, l’expulsion d’Espagne et les Lois de Nuremberg[2]. Dans ces cas emblématiques les Juifs ont connu une descente aux enfers après avoir prospéré sur les sommets d’un âge d’or. Cela ne signifie pas qu’il pourrait y avoir une Shoah en Amérique, mais qu’une lame de fond antisémite pourrait s’avérer assez dévastatrice du point de vue moral pour décider de nombreux Juifs à se résoudre à l’Alyah.

Mon hypothèse laissa l’audience sceptique à l’époque, mais je pense qu’il n’est plus extravagant aujourd’hui de l’envisager. Cela fait des années que des institutions juives américaines sont attaquées ou subissent des actes de vandalisme. Le massacre du 7 octobre perpétré par le Hamas en Israël a eu pour effet de déclencher une flambée d’antisémitisme plus féroce en Amérique qu’ailleurs dans le monde occidental. Mais ce qui est plus inquiétant encore, c’est qu’il a cours dans les universités les plus prestigieuses, là-même où sont formées les élites de la nation.

L’aile gauche du Parti Démocrate américain en particulier ne se retranche plus derrière un antisionisme de façade et manifeste son antisémitisme de manière de plus en plus décomplexée. Le Président Obama, fort de son prix Nobel immérité, s’en est pris à Israël après le massacre et a réussi un tour de force consistant à faire de la victime un coupable. Mais il doit être dans sa logique, puisque cet humaniste de pacotille a eu pendant vingt ans comme mentor et guide spirituel un antisémite notoire et qualifie la branche militaire du Hamas de « groupe de résistance palestinienne » dans son autobiographie[5].

Obama estime par ailleurs que « l’Amérique et l’islam se recoupent et se nourrissent de principes communs, à savoir la justice et le progrès, la tolérance et la dignité de chaque être humain.  L’Islam a une tradition de tolérance dont il est fier ».

De nos jours la réalité de la gauche dépasse la fiction de la droite.

***

[1] Appel unifié pour Israël. Organisme central financier du mouvement sioniste mondial ainsi que celui de l’Agence juive.

[2] Adoptées par le Reichstag en 1935 et mettant en place en Allemagne un système discriminatoire où les juifs sont exclus de la société.

[[5] « Une terre promise », Fayard

Manifestation contre l’antisémitisme ?

Le 7 octobre 2023 des Gazaouis perpétraient un pogrom en Israël et se retiraient le jour même avec plus de 200 otages. Ce massacre a eu pour conséquence de déclencher une monstrueuse vague d’antisémitisme à travers le monde. Comprenne qui pourra.

Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’une « importation du conflit israélo-palestinien », mais d’un antisémitisme d’une grande vitalité qui prospère à l’extrême-gauche et dans le monde musulman. Pour l’islamogauchisme ce massacre de Juifs est l’occasion de jubiler dans le monde entier.

La mouvance islamogauchiste avait pris l’habitude de camoufler son antisémitisme sous couvert d’antisionisme. Mais dernièrement elle ne semble même plus soucieuse de se servir de cet artifice.  Elle agresse directement les Juifs en tant que Juifs.

Face à ce phénomène, l’Assemblée nationale et le Sénat ont appelé à une manifestation à Paris contre l’antisémitisme. Elle aura lieu dimanche 12 novembre.

Maître Gilles-William Goldnadel, fondateur d’Avocats sans frontières  et président de France-Israël est connu pour son combat contre l’antisémitisme.  Il a pourtant annoncé qu’il ne se rendrait pas à la manifestation. Il estime que si ni l’extrême-gauche ni l’islamisme ni le Hamas ne sont explicitement mis en cause, et que si l’on ne réclame pas la libération des otages, alors cette manifestation est dénuée de sens.

Paul Amar, journaliste vétéran, réfléchit à la vacuité des défilés en silence. Ceux-ci consistent à valider la pleutrerie de l’Etat. C’est ratifier la doctrine du « pas de vagues », présentée comme une stratégie. C’est Munich à la sauce woke.  Les minutes de silence juif sont devenues au fil de l’Histoire des éternités de silence de mort.  Il a servi à quoi, ce silence? Qu’a-t-il changé ? Accompli ? Amélioré ? Dans quel lieu le silence est-il digne, ailleurs qu’au cimetière où reposent nos victimes du silence ? Faire silence à la manifestation de Paris quand Tsahal rompt le silence sur le champ de bataille ? Assez de silence. Vive les hurlements et la rage.

Lors de la Guerre des  Six-Jours en 1967 on ne manifestait pas contre l’antisémitisme, mais pour Israël. Il n’y a aucune différence de nature entre la tentative de  jeter les Juifs à la mer d’alors, et celle de maintenant. Même obsession génocidaire, même pathologie séculaire.

La manifestation contre l’antisémitisme à Paris est une manipulation. Une manœuvre pour ne pas nommer l’islamogauchisme. Cette manifestation devrait avoir pour unique thème le soutien à Israël. Rien d’autre.  Nous savons à quel point la France n’a pas été à même de  protéger les Juifs en temps de crise.

Reste l’Etat d’Israël, colonne vertébrale de la Diaspora. Aucun Juif ne peut tenir debout sans elle, ni en France ni ailleurs ni nulle part. Une manifestation contre l’antisémitisme sans drapeau d’Israël en tête est une tartufferie.

Terrorisme et riposte.

Suite au massacre perpétré en Israël par le Hamas, la sociologue Eva Illouz s’est exprimée au cours d’une interview sur la question de la proportionnalité de la riposte de Tsahal:

« …cette question de proportionnalité quand il s’agit d’un événement humain aussi important que la guerre me laisse perplexe. Qu’est ce que la proportionnalité ? Décapiter, violer, torturer 500 Palestiniens contre les 1500 Juifs qui sont morts dans des conditions similaires ? Comment créer une commensurabilité des massacres ? Parce qu’Israël vit constamment dans un état de guerre et de conflit, il a développé une doctrine militaire exigeant que l’ennemi paie un prix plus fort, pour le dissuader de recommencer. »

La question de la proportionnalité  se pose surtout – mais pas seulement – quand des civils innocents risquent d’être victimes d’affrontements entre forces armées. Mais il n’y a à Gaza  qu’une seule catégorie de civils dont on peut être certains qu’ils sont innocents, à savoir les enfants. Quant aux adultes ils sont certes sous l’emprise du Hamas, mais ils partagent généralement avec leurs maitres la haine des Juifs. Beaucoup de civils collaborent  activement aux crimes du Hamas, même sans en faire formellement partie.

Dans l’opinion publique israélienne il y a des voix qui s’élèvent pour exiger de suspendre l’aide humanitaire à Gaza aussi longtemps que ne seront pas libérés les otages enlevés lors du massacre du 7 octobre. Le spectacle de convois humanitaires qui approvisionnent Gaza ces jours-ci a quelque chose de surréaliste et d’indigne quand on pense qu’il y a parmi cette population d’innombrables  complices et assassins qui cherchent maintenant à échapper à la riposte de Tsahal.

Punir collectivement une population n’est jamais moral. Dans toute guerre il y des victimes collatérales, or la guerre contre le Hamas n’échappe pas à cette règle. Mais l’inhumanité du Hamas va jusqu’à sacrifier sa propre population en la transformant en bouclier humain. Israël n’a aucune responsabilité d’aucune sorte concernant ces victimes collatérales-là quand il s’agit de protéger ses propres civils, réellement innocents, eux, et pas seulement les enfants.

L’Alyah d’antan

Dans ma bonne ville flamande d’Anvers, nous étions une communauté juive vivant en autarcie. Des expatriés sans patrie. La plupart d’entre nous étions nés à Anvers, mais nos parents ou grands-parents venaient d’ailleurs, généralement d’Europe de l’Est.

Les Juifs étaient répartis en trois groupes: les séculiers, les religieux modérés et les ultraorthodoxes.  Les deux premiers de ces groupes étaient résolument sionistes. Il n’y avait en revanche pas de Juifs assimilés, ou alors ils l’étaient tellement, qu’ils n’étaient pas juifs du tout.

Les Juifs d’Anvers se conduisaient en citoyens respectueux de l’Etat, mais ne fréquentaient pas, ou très peu, les non-juifs. La quasi-totalité des enfants étaient scolarisés dans des écoles juives. Leur vie sociale était articulée autour de la judéité: école juive, club sportif juif, mouvement de jeunesse juif, religion juive. Une fois sortis de l’école, ceux qui ne partaient pas pour  Israël entraient dans l’industrie diamantaire, juive, elle aussi.

Les plupart des enfants fréquentaient un des mouvements de jeunesse sionistes. Ceux-ci avaient des sensibilités politiques qui allaient de l’extrême-droite à l’extrême gauche, mais avaient un indépassable horizon commun: l’Alyah. Il s’agissait de former les jeunes de  manière à les préparer à partir pour Israël et s’établir au kibboutz.

Cette conception était la continuation d’un vent nouveau qui soufflait sur les communautés juives à travers le monde depuis le début du siècle, mais qui avait été suspendu par la Shoah. Du point de vue idéologique, il ne s’agissait pas de promouvoir une Alyah tous azimuts, mais de galvaniser explicitement cette jeunesse d’après-guerre qui avait la vie devant elle.

Il s’agissait de bâtir Israël : c’était une affaire de jeunes. Les anciens ce serait pour plus tard. L’Etat d’Israël lui-même était ambivalent par rapport à l’Alyah d’éléments qui pourraient constituer une charge pour une économie encore fragile.

Il fallait inciter les générations montantes de la Diaspora à venir en Israël avant même d’apprendre un métier ou de faire des études. Ces choses-là pourraient être envisagées plus tard, en Israël, tout en travaillant la terre les armes à la main.

Dans ces mouvements de jeunesse on apprenait l’histoire du sionisme et celle de la terre d’Israël. Il fallait faire connaissance avec l’hébreu, intégrer  la géographie et se familiariser avec les codes de l’Etat juif. A l’âge de 15 ans les adolescents devaient prendre une part active dans la direction du mouvement et se déterminer par rapport à l’Alyah. En général cela se résumait à s’engager sur l’honneur à partir au kibboutz  dès la fin de la scolarité, à 18 ans.

Il ne s’agissait pas de projeter l’Alyah dans un futur indéfini en fonction des aléas de la vie. C’était le contraire : il fallait imprimer à sa vie un tournant indépendant de toute contingence,  dès la sortie de l’enfance : décider de « monter »  en Israël, au kibboutz, avant même de savoir en quoi consisterait cette existence juive d’un type nouveau.

Gérard Miller ou la doctrine de la cécité

Gérard Miller est un intellectuel français issu d’une famille juive polonaise. Psychanalyste, professeur des universités et éditorialiste, il est aussi une figure marquante de la gauche radicale.

Miller a toujours manifesté une fascination pour le communisme. Il a milité, ou cheminé avec, des organisations telles que le Parti communiste français, l’Union des étudiants communistes, le Parti communiste chinois, le Mouvement marxiste-léniniste et la Gauche prolétarienne. Aujourd’hui, il soutient sans réserve Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise, un parti dont les positions ambiguës sur l’antisémitisme sont de plus en plus dénoncées.

Dans une récente tribune publiée dans Le Monde, Miller s’en prend aux Juifs qui soutiennent Marine Le Pen ou Éric Zemmour, respectivement à la tête du Rassemblement National et de Reconquête. Selon lui, un tel soutien serait incompatible avec l’histoire et l’identité juives.

Certes, le Rassemblement National porte encore les stigmates de ses origines — l’ombre de Jean-Marie Le Pen plane toujours malgré les efforts de dédiabolisation. Mais un nombre croissant de Juifs considèrent que le parti a évolué et mérite leur appui. C’est une position politique, respectable, même si contestable.

Quant à Reconquête, parti de droite assumé et fondé par un homme lui-même d’origine juive, il ne traîne aucun passif antisémite. Y adhérer ne saurait donc être considéré comme une trahison morale. Soutenir Zemmour n’implique nullement une compromission avec la haine antijuive.

En revanche, La France insoumise ne cesse d’entretenir des liens avec des mouvances et figures dont les propos ou fréquentations antisémites sont documentés. Jean-Luc Mélenchon, autrefois admirateur d’Hugo Chavez — qui affirmait que “les Juifs avaient tué le Christ” —, s’est illustré par des propos ambigus, et parfois outranciers, sur cette question. Plusieurs élus et militants de LFI ont été pointés du doigt pour leur proximité avec des courants antisionistes dont le discours flirte dangereusement avec l’antisémitisme.

Il est par ailleurs frappant que ce même Miller admette lui-même que dans certains quartiers, des familles juives sont contraintes de déménager en raison d’un climat hostile, où l’« antisionisme » est souvent un masque commode de l’antisémitisme. Or, c’est précisément dans ces bastions que La France insoumise puise une part importante de son électorat.

Récemment, une députée Renaissance a même évoqué la nécessité de dissoudre La France insoumise pour motifs antisémites — une proposition extrême, certes, mais qui témoigne d’un malaise réel et croissant.

En définitive, Gérard Miller condamne les Juifs qui s’orientent vers la droite, tout en appelant à soutenir un parti dont les dérives sur la question juive sont de plus en plus manifestes. C’est là un paradoxe saisissant, voire une contradiction insoutenable.

Genèse d’une crise politique

Je soutiens l’opposition à la réforme judiciaire dans sa forme actuelle,  et exprime mon aversion du gouvernement qui la promeut. Je suis opposé à ce gouvernement pour une série de raisons, qui peuvent se résumer en une formule simple : j’estime qu’il n’est pas en phase  avec le projet sioniste, et qu’il ne respecte ni la lettre ni l’esprit de la déclaration d’indépendance d’Israël.

Je me sens néanmoins isolé concernant mon point de vue sur la genèse de la crise. Je trouve qu’il y a une manière déloyale, chez les opposants à Netanyahu, d’en escamoter l’origine. Tout se passe comme si leur détestation du personnage justifiait un déni de démocratie, ou pire.

Cela fait une dizaine d’années qu’un cercle vicieux fait des ravages dans la vie politique israélienne. Comme souvent dans ces cas-là, on a tendance à perdre de vue la genèse.

Benjamin Netanyahu a longtemps été soucieux concernant l’indépendance des juges en général, et de la Cour suprême en particulier. C’est Aharon Barak lui-même qui l’a encore récemment relevé . Netanyahu n’a jamais été dupe du caractère prétendument apolitique de la Cour suprême, mais estimait, comme beaucoup de monde, qu’en l’absence de Constitution cela valait mieux que rien. Et puis, soudain, il y a quelques années, il a commencé à se retourner contre le pouvoir judiciaire.

La question est de savoir pourquoi. La réponse simple, mais simpliste, est que c’est parce que cette fois-là c’était lui-même qui était mis en cause. Mais il  va de soi que dans ces cas-là on pense d’abord à soi-même, en particulier quand on n’a rien à se reprocher. C’est en tous cas la position que défend Netanyahu, et le centre de gravité de ma thèse.

Dès le début de la décennie précédente ses adversaires commençaient à désespérer de jamais pouvoir le déloger de manière démocratique. Des forces politiques, médiatiques et judiciaires se sont liguées pour le défaire d’une manière ou d’une autre. Il ne s’agit bien entendu pas d’un complot, mais d’une grogne diffuse qui avait saisi une partie de l’opinion publique, qui commençait à trouver que la démocratie n’avait pas que du bon.

Des moyens inouïs ont été mis en œuvre pour fouiller dans la vie publique et privée de Netanyahu. Intimidation de témoins, interrogatoires musclés et mises sur écoute ont été instrumentalisés sans compter.  Le coût financier de ce feuilleton est astronomique.

Selon le journaliste financier Ely Tsipori, le coût direct des poursuites judiciaires contre  Netanyahu s’élevait à plus de 500 millions de shekel en janvier 2022. Ceci sans compter le coût indirect des élections à répétition et de ses effets toxiques sur l’économie. Un an et demi plus tard nous sommes loin du dénouement.

Ma thèse repose sur un postulat, à savoir que le procès de Netanyahu est une fabrication. Comme toute fabrication de ce type, elle se donne une apparence légaliste. Dès les premières enquêtes s’est formé un front hostile avec pour seul motif que Netanyahu allait être inculpé pour de bonnes raisons. On ne lui reprochait pas sa politique, mais des délits qui restent à ce jour à démontrer.

Lorsque Benny Gantz a décidé de rallier le gouvernement de Netanyahu sous condition de rotation, celui-ci avait fait mine d’accepter, mais s’est ensuite ravisé. Il estimait que cette exigence était un chantage avec pour levier les accusations dont il était l’objet.

Dès que l’opposition a commencé à exiger que Netanyahu se démette, elle l’a fait d’une manière singulière : des ténors du journalisme et de la classe politique n’exigeaient pas qu’il aille en prison, mais qu’il aille à la maison. Bizarrement, personne ne voulait de punition autre que celle de le forcer à la retraite. Cette sorte d’acte manqué démontrait que pas grand-monde ne croyait à ce dont il était accusé, mais beaucoup comptaient sur une procédure longue qui l’écarterait, innocent ou pas.

Dernièrement, les trois juges qui mènent le procès contre Netanyahu  ont eu une réunion avec des représentants du Parquet.  Ils leur ont suggéré de renoncer à l’accusation de corruption, parce qu’ils estimaient que ce serait difficile d’en apporter la preuve. Le chef de la police d’alors a réagi en déclarant à la presse que personne n’avait envisagé que Netanyahu ne démissionnerait pas sous le coup d’une inculpation.  Cela a déclenché une violente réaction du Likoud, dont le porte-parole a estimé que l’inculpation n’avait jamais eu aucune chance de convaincre le tribunal,  mais que l’objectif avait été de  provoquer la démission de Netanyahu.

Le gouvernement Bennett/Lapid était censé offrir une solution à la crise en 2021. La seule certitude de cette parodie était qu’elle n’avait aucune chance de durer. Lors de sa campagne électorale, Naftali Bennett s’était adressé au pays à peu près en ces termes :

« Je ne contribuerai en aucune manière, à aucune condition, à un gouvernement où Lapid serait Premier ministre, parce qu’il s’agit d’un gauchiste. J’exclus la participation du parti Meretz parce qu’il s’oppose au principe d’un Etat juif et démocratique. Je m’engage à ne jamais soutenir de constellation autre qu’un gouvernement ancré à droite. Je mets Netanyahu en demeure de ne pas s’allier avec le parti arabe Ra’am. »

Après les élections Bennett a violé ses propres lignes rouges en arguant que cela avait été le prix pour mettre fin aux élections à répétition et sauver le pays. Mais il n’a ni sauvé le pays ni mis fin aux élections à répétition. Il a au contraire contribué à ce que l’anathémisation de Netanyahu accouche d’un gouvernement d’ultra-droite grâce au soutien de fanatiques ultra-orthodoxes et de voyous fascisants. Le gouvernement Bennet/Lapid a été une farce.

La manœuvre consistant à tenter d’éliminer Netanyahu du pouvoir autrement que par les urnes est un déni de démocratie intolérable. Cela a conduit à un nouveau déni de démocratie par le gouvernement actuel.

Maintenant cette question : si Netanyahu n’avait jamais été poursuivi en justice, en serions-nous là où nous sommes ? Je ne le pense pas. Il me semble même qu’une réforme judiciaire équilibrée aurait vu le jour de manière sereine, sous la conduite d’un gouvernement authentiquement démocratique.

Netanyahu et l’anti-bibisme

Netanyahu est au pouvoir depuis de longues années. Sans faire l’unanimité, son bilan n’est généralement pas jugé médiocre. Nombre d’observateurs reconnaissent que la bonne santé de l’économie israélienne lui doit beaucoup. Sur le plan diplomatique il a adopté une posture prudente dans le conflit israélo-arabe, plaidant pour un État palestinien vivant côte à côte avec Israël. C’est sous sa gouvernance qu’ont eu lieu les rapprochements avec les Émirats arabes unis, le Maroc, l’Arabie saoudite et d’autres régimes autrefois hostiles. Les relations avec les États-Unis ont connu des tensions durant la présidence Obama, dont la position envers Israël a pu sembler ambivalente en raison de la proximité du président avec un mentor accusé d’antisémitisme.

Depuis des années la droite israélienne reproche à la Cour suprême de bloquer certaines lois pour des motifs perçus comme idéologiques plus que juridiques. Il est vrai que cette Cour agit parfois comme un acteur politique, avec un mode de nomination des juges à la transparence contestable. Certains gouvernements ont même renoncé à présenter des projets de loi, anticipant leur invalidation par les juges.

Netanyahu jouit d’une popularité durable. Il remporte sans cesse les élections internes du Likoud, ainsi qu’une majorité des élections législatives. Il convient de souligner que personne ne met en cause la régularité de ces scrutins.

Face à cette longévité exceptionnelle, une forme d’exaspération s’est manifestée dès 2015, aussi bien chez ses rivaux que chez certains de ses alliés. Un pacte informel s’est formé contre lui, regroupant des forces politiques, médiatiques et judiciaires pourtant antagonistes, unies uniquement par leur volonté de l’évincer.

D’importants moyens ont été déployés pour tenter de l’impliquer dans des affaires judiciaires, au prix d’intimidations de témoins, de procédures musclées, d’écoutes téléphoniques et d’investigations tous azimuts. Le coût de cette traque est considérable, avec pour objectif de créer un climat propice à sa démission.

Récemment, l’une des principales accusations, celle de corruption, a été invalidée par les trois juges en charge de son procès. Ils ont estimé que cette charge n’était pas tenable. Interrogé ensuite, le chef de la police a reconnu que l’inculpation pour corruption reposait plutôt sur l’espoir que Netanyahu démissionne que sur celui d’une condamnation effective.

Un autre volet de l’affaire concerne les cadeaux offerts par le producteur de cinéma Arnon Milchan – cigares, champagne et autres – mais l’enquête a conclu à une relation amicale authentique entre les deux hommes, sans élément pénal constitué.

Quant à l’affaire des sous-marins vendus à l’Égypte par l’Allemagne, aucune enquête n’a été ouverte à l’encontre de Netanyahu. Enfin, l’hypothèse d’une entente avec le directeur du quotidien Yediot Aharonot n’a donné lieu à ce jour à aucune suite.

Même si certains aspects de son comportement peuvent être jugés discutables d’un point de vue éthique, Netanyahu ne fait à ce jour l’objet d’aucune condamnation, et au fil du temps, la probabilité d’une issue judiciaire majeure semble s’amenuiser.

Ces affaires ont contribué à fracturer l’électorat de droite, poussant certains à soutenir des coalitions excluant le Likoud, pourtant première force politique du pays. De là sont issues deux expériences gouvernementales bancales : en 2021, celle de Naftali Bennett, composée d’islamistes, de gauchistes, de centristes et de sionistes religieux ; en 2022, celle montée par Netanyahu, regroupant des ultraorthodoxes fanatiques et des extrémistes nationalistes.

Un consensus existe pourtant dans l’opinion publique en faveur d’une réforme du système judiciaire. Mais celle que porte le gouvernement actuel a été précipitée, mal conçue, mal expliquée, et sans doute excessive. La hâte avec laquelle elle a été soumise à la Knesset est en soi problématique. Si le Likoud a initié cette réforme dans un esprit institutionnel, certains de ses partenaires y ont vu une opportunité pour faire avancer des agendas sectoriels.

La réforme vise entre autres à réformer la procédure de nomination des juges, dans un souci de meilleure représentativité. Elle entend également renforcer l’ancrage de l’État dans l’esprit de la Déclaration d’Indépendance, qui proclame Israël comme État juif. Le régime israélien est démocratique, mais sa démocratie ne peut être détachée de l’histoire du peuple juif.

La Cour suprême doit se contenter de dire le droit, et non pas de définir les valeurs sociétales. L’évolution des mœurs et les mutations sociologiques relèvent de la souveraineté populaire, incarnée par la Knesset. Les juges ne peuvent s’y substituer.

La seule issue raisonnable à la crise passe par la formation d’une nouvelle coalition rassemblant le Likoud et les forces qui, bien que proches idéologiquement, se sont employées à écarter Netanyahu.

Civitas ou le gardien de la chrétienté

« Civitas » est un groupuscule catholique intégriste français qui pourrait bientôt être dissous suite à des propos antisémites proférés par son dirigeant Pierre Hillard. Cette secte, qui est aussi un parti politique, ne compte que quelques énergumènes qui ne méritent pas que l’on s’attarde à eux.

Mais en cherchant des déclarations passées de Pierre Hillard, on trouve sur Internet une  vidéo d’une heure érudite, structurée et bien documentée. Ce connaisseur du judaïsme explique le combat de sa vie contre le peuple juif de manière posée, ce qui ne devrait pas surprendre, puisse qu’il ne s’agit de rien d’autre qu’un rappel conforme, précis et scrupuleux de la doctrine antijuive autour de laquelle s’est articulée la chrétienté tout au long de l’Histoire.

L’accusation de « déicide » était encore valide au Vatican lors du pontificat de Pie XII et l’est toujours dans l’Église grecque-orthodoxe, dans de nombreuses  congrégations protestantes, dans l’anglicanisme  et dans la mouvance catholique intégriste.  Il ne s’agit donc pas d’un épiphénomène, mais bien de la raison d’être du christianisme.

Comme le christianisme s’est établi comme religion d’Etat à travers le monde pendant près de deux millénaires, la haine des Juifs continue d’irriguer les soubassements de la conscience collective, même là ou la religion est en déclin.   C’est ce qui explique qu’en sécularisant l’antisémitisme, les régimes nazis et communistes n’ont pas éprouvé le besoin d’en démontrer le bien-fondé auprès des masses. C’est aussi ce qui explique l’antisionisme, qui n’est qu’un travestissement de l’antisémitisme séculaire.

Idéologie et économie en Israël même combat ?

Singapour est dirigé par une même famille et le même parti politique depuis près de soixante ans. Le taux d’application de la peine de mort y est parmi les plus élevés du monde. L’Etat peut infliger à ses opposants politiques, comme à des délinquants de droit commun, des détentions administratives illimitées. La population est sous surveillance et est exposée à une répression permanente. La presse est censurée et l’Internet filtré.  La possession d’antennes paraboliques de télévision est interdite. Les bonnes mœurs sont décrétées par l’Etat.

Singapour jouit néanmoins d’une économie prospère et moderne. Elle est classée au haut de l’échelle dans l’indice mondial de l’innovation, dont le High-tech est l’un des piliers. La confiance des marchés financiers lui est acquise depuis longtemps et pour longtemps.  L’afflux de capitaux y est massif.

Singapour est classée AAA par les agences de notation Moody’s, S&P et Fitch, avec en prime une perspective stable. Les Emirats Arabes Unis et le Qatar sont d’autres exemples d’économies qui ne doivent pas grand-chose à la démocratie mais qui sont néanmoins appréciées par Moody’s et compagnie, malgré leur constitution basée sur la Charia.

Contrairement à une idée colportée par certains médias, Moody’s a récemment exprimé des réserves concernant l’économie israélienne non pas par rapport à la réforme judiciaire en marche, mais par crainte d’instabilité politique vu l’ampleur des manifestations antigouvernementales.

Ce n’est pas parce que le gouvernement d’Israël est détestable pour beaucoup d’entre nous et qu’il est noyauté par des ultraorthodoxes fanatiques et des messianiques fascisants, que tout est permis pour le déloger. La rhétorique est choquante, de ceux qui s’emploient à scier la branche de l’économie sur laquelle nous sommes tous assis. L’idée que la réforme judiciaire ébranlerait l’économie si par malheur elle passait est une fable contreproductive. La bourse et la monnaie israélienne sont attaquées parce que les marchés  ont horreur de l’incertitude, quelle qu’en soit la nature. L’argument consistant à établir un lien entre la perspective d’une dictature et la faiblesse de l’économie est une contrevérité qui empoisonne le débat.

Ne nous trompons pas de combat.  La bataille qui déchire le pays en ce moment est une bataille entre démocratie et théocratie. C’est  un conflit idéologique et éthique. Espérons que la démocratie l’emportera, mais laissons  l’économie en dehors de l’équation.

Anne Sinclair ou la Tartuffe de service

Anne Sinclair a récemment publié une tribune dans le journal « Le Monde ».  Elle a choisi ce quotidien antisioniste proche de l’islamogauchisme pour s’attaquer à Israël.

La « Loi du Retour » est une disposition de l’Etat d’ Israël qui garantit à tout Juif le droit d’immigrer à tout moment et de devenir citoyen sur simple demande. Cette loi stipule que « L’État déploiera des efforts pour garantir la sécurité des membres du Peuple Juif et de ses citoyens se trouvant en détresse ou emprisonnés en raison de leur judéité ou de leur citoyenneté ».

Les Juifs à travers le monde qui sont partie prenante de la « Loi du Retour », concrètement ou symboliquement, pour eux-mêmes ou pour leurs descendants,  maintenant ou plus tard, ont une obligation de réserve envers Israël, qui s’engage à accueillir les Juifs de la Diaspora en temps de paix comme en temps de crise.

Il y a quelques années, quelque 400 Juifs britanniques ont écrit à l’Ambassade d’Israël à Londres pour lui signifier qu’ils rejetaient à titre définitif tout recours à la « Loi du Retour ». Ils ont déclaré ne pas se sentir concernés par cette loi, ni concrètement ni symboliquement, ni pour eux-mêmes ni pour leurs descendants, ni maintenant ni plus tard. Ils ont donc le droit moral de critiquer Israël et même de lui être hostile en vertu de la liberté d’expression.

Si Anne Sinclair estime qu’elle n’a pas de devoir de réserve envers Israël elle devrait faire pareil. Elle pourra alors publier des tribunes contre l’Etat juif dans tous les torchons du monde en ayant la conscience tranquille.

Israël en l’absence d’une Constitution

La démocratie est un système de gouvernement et un cadre légal qui  s’adapte aux peuples de manière dynamique. La crise actuelle révèle à quel point  Israël n’est pas politiquement mûr de ce point de vue-là. La coalition au pouvoir n’a pu déposer son invraisemblable projet de réforme judiciaire que moyennant un néant constitutionnel.

Il faut d’urgence une base juridique de gouvernance afin d’exclure toute dérive totalitaire, qu’elle soit d’inspiration théologique ou idéologique.

Le hasard a voulu qu’en ce moment même il y ait une situation tendue en  France, avec des manifestations de grande ampleur. Bien que celles-ci semblent plus violentes qu’en Israël, les enjeux sont très différents.  En France il s’agit d’un mouvement social,  alors qu’en Israël nous assistons à un conflit civilisationnel entre une droite libérale, laïque, patriotique d’une part, et une droite obscurantiste, théocratique  et fascisante d’autre part.

La gauche quant à elle est pratiquement absente de l’échiquier politique, mais demeure influente dans la magistrature. Cela a pour effet que quand la Knesset légifère, la Cour Suprême dispose du droit d’annuler des lois si elle les juge déraisonnables, et peut le faire sans base juridique, logique ou constitutionnelle pour l’étayer. A sa seule discrétion, donc.

La Cour Suprême se comporte parfois comme une force politique à part entière mais dispose du pouvoir de retoquer des lois votées à la majorité par un parlement pourtant élu au suffrage universel. Cette anomalie existe depuis des décennies, mais la magistrature n’a jamais voulu céder la moindre parcelle de pouvoir malgré de nombreux appels à la réforme par une grande partie de l’opinion publique.

Cela a conduit l’extrême-droite et les partis ultra-orthodoxes du gouvernement actuel à soumettre à la Knesset une réforme judiciaire insensée, où les magistrats seraient désignés par le pouvoir en place et où la Cour Suprême n’aurait plus qu’un rôle consultatif.

Il est difficile de faire des prédictions, surtout quand il s’agit de l’avenir, comme disait l’autre. Mais ce qui pourrait arriver, du probable à l’improbable, pourrait être une marche arrière du gouvernement, sa chute suite à un désaccord interne, un compromis avec l’opposition, une paralysie des institutions, un coup d’Etat, ou une guerre civile.

Le problème est et demeure l’absence de Constitution,  bien que le pire ne soit jamais certain.

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