L’Abbé Pierre en odeur de sainteté

Roger Garaudy est un philosophe français décédé en 2012. Il fut successivement communiste, protestant, catholique, musulman — et, de manière récurrente, antisémite. À toutes les étapes de sa trajectoire idéologique, l’antijudaïsme fut son point fixe, sa boussole morale. En 1995, il publia Les Mythes fondateurs de la politique israélienne[1], un ouvrage dans lequel il accusait les Juifs d’instrumentaliser la Shoah. Deux ans plus tard, il était condamné pour contestation de crimes contre l’humanité, diffamation à caractère racial et incitation à la haine raciale.

Qui se ressemble s’assemble, dit l’adage. Garaudy avait donc pour ami et compagnon d’infamie l’Abbé Pierre[2], avec qui il partageait une passion antisémite viscérale. Mais comme l’Abbé Pierre jouissait d’un statut de grande figure morale, son engagement judéophobe fut longtemps considéré, dans certains cercles, comme une sorte de péché véniel — voire un péché mignon.

Aujourd’hui, cependant, l’aura morale de l’Abbé Pierre menace de s’effondrer. Selon un rapport interne d’Emmaüs, il aurait abusé systématiquement de la vulnérabilité de personnes rencontrées dans le cadre de ses activités caritatives. Il donnait du pain en échange de faveurs sexuelles : sa vocation de sauveur semblait davantage guidée par l’hormone que par l’Évangile.

À la suite de ce rapport, le directeur général du mouvement Emmaüs a confirmé publiquement que l’Abbé Pierre était bel et bien un prédateur sexuel. De nombreuses femmes — dont certaines étaient mineures au moment des faits — l’accusent de violences sexuelles diverses. Il apparaît que dès les années 1950, il était déjà au cœur de scandales à caractère sexuel, notamment au Canada et aux États-Unis. Ces affaires furent systématiquement étouffées, souvent grâce au soutien discret de dignitaires de l’Église. Les agressions ont duré un demi-siècle sans que nul, ou presque, ne s’en émeuve Urbi et Orbi.

Mais les temps ont changé. La plupart des structures affiliées au mouvement Emmaüs prennent désormais des mesures pour effacer la mémoire — et parfois jusqu’au nom — de l’Abbé Pierre partout où il gêne. Le scandale est établi. Les regards se tournent vers les victimes reconnues, en attendant que d’autres témoignages émergent — ce qui semble inévitable.

Ce qu’il faut surtout retenir, c’est que l’antisémitisme viscéral de l’Église catholique, apostolique et romaine — dont l’Abbé Pierre fut un fidèle vecteur — n’a jamais empêché les institutions de le tenir en odeur de sainteté. Et cela alors même que cette odeur était depuis longtemps nauséabonde, pour quiconque avait l’odorat un tant soit peu fonctionnel.


[1] Publié chez La Vieille Taupe, éditeur d’ultragauche spécialisé dans la diffusion de textes négationnistes.
[2] Cofondateur du mouvement Emmaüs, y compris de la Fondation Abbé-Pierre pour le logement des défavorisés.

Macron ou les fourberies d’un pantin

Le salon de défense Eurosatory réunit tous les deux ans près de 2 000 exposants, une soixantaine de pays et 250 délégations. C’est un carrefour international où professionnels de l’armement, gouvernements, militaires et acteurs privés viennent échanger, présenter leurs innovations et conclure des partenariats. Israël y participe traditionnellement, non seulement pour des raisons économiques, mais aussi parce que ce type d’événement offre des opportunités précieuses en matière de coopération stratégique.

Or, à quelques jours de l’ouverture, alors que 74 entreprises israéliennes s’apprêtaient à installer leur stand au Parc des Expositions de Villepinte, le président Macron a ordonné à l’organisateur du salon de leur interdire l’entrée. Dans la foulée, des groupes islamistes ont obtenu d’un tribunal qu’il étende cette interdiction à toute personne liée à l’industrie de défense israélienne.

Mais quelques jours plus tard, le tribunal de commerce de Paris a jugé cette exclusion illégale et en a prononcé l’annulation. La cour d’appel de Paris, à son tour, a désavoué la décision précédente, rétablissant le droit des Israéliens à participer au salon.

Le mal, toutefois, était fait — moralement comme matériellement. Les entreprises israéliennes ont été privées de leur présence et de leurs investissements. Il faut néanmoins saluer la justice française, qui a su empêcher un président bavard et inconsistant de transformer un salon professionnel en terrain de boycott contre Israël — pays ami, partenaire, et allié stratégique de la France.

Mais l’abus de pouvoir reste là, cynique et honteux. Devrait-on s’en étonner ? N’est-ce pas le même Emmanuel Macron qui avait refusé de participer à une marche contre l’antisémitisme, sous prétexte qu’un délinquant islamiste proche de ses cercles aurait suggéré qu’y apparaître aux côtés de Juifs risquait de heurter des sensibilités musulmanes ?

Vive la France — mais vivement que son président s’en aille.

La gauche française et le Statut des Juifs

La dissolution de l’Assemblée nationale, décrétée par le président Macron le 9 juin dernier, constitue un événement majeur dans l’histoire politique contemporaine de la France. Il est aujourd’hui impossible d’en prévoir sereinement les conséquences, tant l’équilibre des forces semble bouleversé à la lumière des résultats des élections européennes. Si la droite nationaliste a enregistré des progrès notables, elle peine encore à s’unir ; en revanche, le peuple de gauche est parvenu, en un temps record, à fédérer ses forces pour affronter les élections législatives.

Il faudra attendre le verdict des urnes pour savoir quel camp l’emportera. Mais une chose est d’ores et déjà acquise : quel que soit le visage de la future Assemblée nationale, le véritable vainqueur de ce moment politique tragique, c’est l’antisémitisme.

La gauche française, dans son ensemble, a consacré la judéophobie comme l’un des fondements de son rassemblement. Des extrêmes trotskistes aux sociaux-démocrates traditionnels, tous les acteurs de cette coalition hétéroclite ont conclu un pacte baptisé « Nouveau Front populaire ». En dépit de leurs divergences de doctrines, de stratégies et d’ambitions, le Parti socialiste, les Écologistes, La France Insoumise, le Parti communiste, Place Publique et d’autres encore se sont réunis autour d’un programme où la haine des Juifs, parfois sourde, parfois criée, opère comme un liant tacite.

La gauche française, toutes tendances confondues, et avec la bénédiction d’un ancien président de la République et de la maire de Paris, a solennellement acté que le Hamas — organisation dont l’unique finalité est l’extermination des Juifs — devait être considéré comme un mouvement de résistance légitime.

L’Histoire, une fois de plus, bégaie. En 1940, la gauche française avait voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, lui ouvrant la voie pour instituer le régime de Vichy. Aujourd’hui, elle redonne vie, sous d’autres formes, à l’esprit du Statut des Juifs, en apportant un soutien direct ou indirect aux auteurs du 7 octobre.

Il existe, bien sûr, des femmes et des hommes de gauche honorables. Mais il faut avoir le courage de dire qu’en cette heure décisive, toute personne qui continuerait à soutenir quelque composante que ce soit du « Nouveau Front populaire » se rendrait objectivement complice d’un projet de délégitimation des Juifs et d’exacerbation de la haine antisémite.

La gauche française, dans son ensemble, a trahi ce qui aurait pu justifier son existence : elle ne mérite plus aujourd’hui que l’opprobre. Rien, absolument rien, ne peut excuser une quelconque entente avec elle, que l’on soit juif ou non.

Quant aux Juifs de France, à ceux qui se revendiquent encore de ce nom et qui regardent autour d’eux sans plus savoir vers qui se tourner, qu’ils sachent qu’Israël existe et que La Loi du Retour leur est ouverte. Elle est un droit et une espérance.

Jean-Luc Mélenchon est-il une ordure antisémite ?

Amine El Khatmi est un homme politique français issu de la gauche.  Il est l’actuel président du mouvement   Printemps Républicain. Il y a quelques mois, El Khatmi a été invité par le journaliste Fréderic Haziza de Radio J à s’exprimer sur l’actualité, notamment en rapport avec le massacre du 7 octobre 2023 en Israël. A la question de savoir ce qu’il pensait de la position de Jean-Luc Mélenchon, fondateur de La France Insoumise, El Khatmi a qualifié celui-ci « d’ordure antisémite »

Jean-Luc Mélenchon  a réagi en estimant que ces propos étaient « extrêmement graves », revêtaient un « caractère infamant » et constituaient un « incontestable préjudice moral ». Il a assigné Radio J et Haziza en justice et demandé que l’émission soit supprimée des plateformes où elle était accessible. A noter qu’il semble que Mélenchon  n’ait pas assigné El Khatmi à titre personnel.

Maître Goldnadel, avocat de Radio  J et de Haziza,  a annoncé il y a peu que Mélenchon a été débouté par le tribunal. A partir de cette décision de justice il n’est pas déraisonnable de déduire maintenant que qualifier Mélenchon d’ordure n’est pas une injure, mais une information.

Il se peut que Mélenchon n’en reste pas là et qu’il poursuive El Khatmi pour diffamation. Ce serait une affaire intéressante à suivre, vu le passif de Mélenchon et de ses complices de la France Insoumise en matière d’antisémitisme. El Khatmi serait invité à étayer ses propos et à soumettre aux juges un faisceau d’indices assez accablants pour qu’ils conviennent que Mélenchon mérite effectivement d’être qualifié d’antisémite. Les attendus ne retiendraient probablement pas la qualification d’ordure, ce statut ne figurant pas dans le code pénal.

De là à poursuivre Mélenchon pour diffamation raciale, apologie du terrorisme  et incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination, il n’y aurait qu’un pas à franchir. L’on pourrait d’ailleurs lui adjoindre dans le box des accusés Annie Ernaux, Mathilde Panot, Edgar Morin, Rima Hassan, Aymeric Caron, Danièle Obono, David Guiraud et quelques autres apparatchiks de la France Insoumise.

Si Mélenchon était condamné et qu’il se présentait aux élections présidentielles de 2027, il serait le premier candidat à briguer ce poste sous l’étiquette d’antisémite  certifié. Nul doute qu’il aurait des électeurs et que cela couronnerait une stratégie qu’il pratique avec succès depuis un certain temps déjà.

La Loi du Retour

La « Loi du Retour »[1] a pour vocation d’accueillir tout Juif souhaitant s’établir en Israël. Elle prévoit que « l’État déploiera des efforts pour garantir la sécurité des membres du peuple juif et de ses citoyens se trouvant en détresse ou privés de liberté en raison de leur judéité ou de leur citoyenneté ». En pratique, cette loi confère un droit immédiat et irréversible à la citoyenneté israélienne à toute personne éligible désireuse d’immigrer, indépendamment des circonstances qui motivent sa décision, qu’elle soit en situation de détresse ou non.

Cependant, tout droit implique en contrepartie une forme de responsabilité. Tout Juif se revendiquant du sionisme est appelé à soutenir Israël, en temps de guerre comme en temps de paix, chacun selon ses moyens, ses capacités et son engagement. Les personnes éligibles à la Loi du Retour pourraient ainsi être tenues à un devoir de réserve à l’égard du gouvernement israélien, quel qu’il soit. Il apparaît difficilement concevable que certains puissent, d’une part, exprimer publiquement des positions hostiles à Israël — voire reprendre des discours antisémites — et, d’autre part, se réserver la possibilité d’y immigrer à leur convenance ou par nécessité.

Si la liberté d’expression constitue un droit fondamental, l’État d’Israël pourrait, dans cette perspective, se réserver la faculté de restreindre l’accès à l’alyah pour des personnes dont les prises de position seraient jugées manifestement contraires à ses intérêts.

La Loi du Retour s’applique actuellement à toute personne née de mère juive, convertie au judaïsme, ou ayant au moins un grand-parent juif. Il pourrait toutefois être envisagé d’élargir ce cadre à des individus ne répondant pas strictement à ces critères, mais exprimant une volonté sincère de partager le destin du peuple juif. Dans la mesure où la définition du terme « Juif » au sens de cette loi ne correspond pas strictement à celle de la Halakha, il serait envisageable de confier cette qualification à des instances explicitement laïques, porteuses d’une identité juive affranchie de toute dimension religieuse.


[1] Loi votée en 1950 par le Parlement israélien garantissant à tout Juif le droit d’immigrer en Israël.

La question démographique en Israël

À la fin du XXe siècle, l’antisémitisme persistant et le déclin de l’URSS ainsi que de ses satellites ont provoqué une vague importante d’émigration juive vers Israël. Ce mouvement s’est aujourd’hui largement tari. Dès lors, se pose la question de savoir d’où pourrait provenir un nouvel accroissement significatif de la population juive par le biais de l’alyah.

Des communautés juives existent dans de nombreux pays, mais c’est aux États-Unis qu’elles sont à la fois les plus nombreuses, les plus dynamiques et les mieux intégrées. Toutefois, l’analyse de leur profil fait apparaître certaines analogies avec celui des Juifs d’Allemagne avant la période nazie. Or, ce type de configuration a souvent, dans l’histoire, précédé des retournements hostiles — que l’on pense à l’Exode d’Égypte, à l’expulsion d’Espagne ou encore à la Shoah. Le massacre du 7 octobre a d’ailleurs été suivi, de manière paradoxale, par une recrudescence de manifestations antisémites dans plusieurs universités américaines, lieux mêmes de formation des élites. Une telle évolution pourrait, à terme, susciter une dynamique suffisamment préoccupante pour inciter un nombre croissant de Juifs à envisager l’alyah[1].

L’État d’Israël, tout en étant celui du peuple juif, reconnaît l’existence de diverses communautés composées de citoyens disposant de leurs propres traditions, langues, jours fériés et systèmes éducatifs. Il pourrait être envisagé de permettre à tout citoyen israélien de changer d’appartenance communautaire afin de s’intégrer à celle de son choix, selon une procédure encadrée. Une telle possibilité existe déjà partiellement, mais elle passe le plus souvent par une conversion religieuse. Il conviendrait d’y adjoindre un dispositif séculier, permettant de faciliter ces transitions. Cela pourrait constituer un droit, notamment pour les couples mixtes souhaitant déterminer l’appartenance communautaire de leurs enfants.

La Loi du Retour

La « Loi du Retour »[2] a pour vocation d’accueillir tout Juif désireux de s’établir en Israël. Elle prévoit que « l’État déploiera des efforts pour garantir la sécurité des membres du peuple juif et de ses citoyens se trouvant en détresse ou privés de liberté en raison de leur judéité ou de leur citoyenneté ». En pratique, cette loi confère un droit immédiat et irréversible à la citoyenneté israélienne à toute personne éligible souhaitant immigrer, indépendamment de sa situation personnelle.

Cependant, tout droit implique, en retour, une forme de responsabilité. Tout Juif se revendiquant du sionisme est, dans cette perspective, appelé à soutenir Israël, en temps de guerre comme en temps de paix, selon ses moyens et ses capacités. Ceux qui sont éligibles à la Loi du Retour pourraient être tenus à un devoir de réserve à l’égard du gouvernement israélien, quel qu’il soit. Il apparaît difficilement concevable que des individus puissent, d’un côté, exprimer publiquement des positions hostiles à Israël — voire reprendre des discours antisémites — et, de l’autre, se réserver la possibilité d’y immigrer à leur convenance.

Si la liberté d’expression constitue un droit fondamental, l’État d’Israël pourrait, dans cette logique, se réserver la faculté de restreindre l’accès à l’alyah pour des personnes dont les prises de position seraient jugées manifestement contraires à ses intérêts.

La Loi du Retour s’applique actuellement à toute personne née de mère juive, convertie au judaïsme, ou ayant au moins un grand-parent juif. Il pourrait toutefois être envisagé d’élargir ce cadre à des individus ne répondant pas strictement à ces critères, mais exprimant une volonté sincère de partager le destin du peuple juif. Dans la mesure où la définition du terme « Juif » au sens de cette loi ne correspond pas strictement à celle de la Halakha, il serait envisageable de confier cette qualification à des instances explicitement laïques, porteuses d’une identité juive affranchie de toute dimension religieuse.


[1] Terme désignant l’immigration en Israël par un Juif.

[2] Loi votée en 1950 par le Parlement israélien garantissant à tout Juif le droit d’immigrer en Israël.

Israël face au terrorisme

La peine de mort n’existe pas en Israël, comme dans la plupart des démocraties contemporaines. Ôter la vie à un être humain, aussi coupable soit-il, demeure un acte intrinsèquement dégradant, y compris lorsqu’il vise les criminels les plus odieux.

La tradition juive elle-même, bien qu’ayant admis la peine capitale à l’époque biblique, en avait déjà considérablement restreint l’application à l’époque talmudique. Le Talmud enseigne ainsi qu’un « Sanhédrin qui exécute un homme une fois en soixante-dix ans est appelé un Sanhédrin cruel » (Mishna, Makot 1:10).

D’un point de vue pragmatique également, la peine de mort ne constitue pas un instrument dissuasif particulièrement efficace. La souffrance du condamné se limite à l’intervalle entre la sentence et son exécution. À cet égard, la réclusion à perpétuité apparaît souvent comme une sanction plus lourde, plus durable et potentiellement plus dissuasive.

En Israël, cependant, même des terroristes responsables d’actes particulièrement graves peuvent être libérés dans le cadre de négociations, d’échanges d’otages ou de décisions politiques. Il n’est pas rare qu’une fois libérés, certains reprennent leurs activités, constituant ainsi une menace persistante pour la sécurité nationale.

Les moyens classiques de lutte contre le terrorisme se révèlent souvent insuffisants. Les organisations terroristes opèrent en dehors des structures étatiques, ignorent les règles du droit international humanitaire et ciblent délibérément les populations civiles.

Dans ce contexte, le recours à des unités spécialisées s’impose. Celles-ci doivent adapter leurs méthodes à la nature de l’adversaire, tout en conservant un cadre d’action rigoureux. Leur efficacité ne dépend pas seulement des moyens matériels ou opérationnels qui leur sont alloués, mais aussi d’un socle éthique clair, qui légitime leur action au titre de la défense nationale.

Une partie de l’opinion publique israélienne considère aujourd’hui que les règles traditionnelles de la guerre sont inadaptées face au terrorisme contemporain, en particulier lorsque celui-ci atteint un degré de violence extrême, comme lors du massacre du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas.

Dans cette perspective, certains estiment que les forces antiterroristes devraient disposer d’une plus grande autonomie sur le terrain, afin de pouvoir apprécier en temps réel le degré de dangerosité des individus qu’elles appréhendent, et agir en conséquence. Elles pourraient ainsi être habilitées à neutraliser immédiatement ceux qui représentent, ou sont susceptibles de représenter, une menace durable.

Le droit classique interdit de juger une personne pour des crimes qu’elle pourrait commettre à l’avenir. Toutefois, dans le cas de terroristes aguerris, formés et intégrés dans des structures idéologiques radicales, l’idée d’une neutralisation préventive est parfois envisagée comme une extension du principe de légitime défense.

Cette logique n’est pas sans précédent. À la suite de l’attentat des Jeux olympiques de Munich en 1972, Israël a mené une opération clandestine visant à traquer et éliminer les responsables du massacre, sous la direction du Mossad. Baptisée « Opération Colère de Dieu », cette campagne reposait sur le refus de toute impunité pour les auteurs d’actes visant des Juifs, où qu’ils se trouvent.

Dans cette optique, certains plaident pour accorder aux unités antiterroristes une latitude comparable, adaptée aux menaces contemporaines, qu’elles émanent d’organisations transnationales ou d’États soutenant le terrorisme.

La position qui en découle peut alors se formuler ainsi : refuser la peine de mort en tant qu’institution juridique, tout en reconnaissant la nécessité de neutraliser, dans un cadre opérationnel, ceux qui constituent une menace immédiate.

L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs

L’idée que l’antisémitisme serait dû à l’ignorance ou à l’obscurantisme est fausse, même s’il est vrai qu’il y a des obscurantistes et des ignorants partout. La riposte à l’antisémitisme à travers le monde n’est ni dans l’éducation ni dans la laïcité ni dans l’humanisme ni dans l’antiracisme ni dans l’information ni dans la démocratie. Elle est dans l’Etat des Juifs. La logorrhée antisémite qui persiste en Occident est de même nature que celle qui a abouti à la Shoah. Les mêmes causes produiraient les mêmes effets si par malheur l’Etat d’Israël disparaissait.

La lutte contre l’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs. Ils n’ont aucune prise sur ce fléau et aucun moyen de le combattre. Il n’y a d’ailleurs pas d’antisémitisme d’Etat dans le monde libre, et les autorités font généralement ce qu’elles peuvent pour le sanctionner. Mais le fait est qu’elles n’arrivent pas à juguler ce phénomène fabriqué par des siècles d’antijudaïsme  chrétien et musulman. Il est frappant d’observer que les manifestations contre l’antisémitisme en Europe ne mobilisent pas grand mondé excepté les Juifs eux-mêmes. Ces manifestations sont souvent pathétiques, tellement elles renvoient les Juifs à leur solitude. Une des raisons de la frilosité de la classe politique européenne à ce sujet est la crainte d’indisposer les musulmans, dix fois plus nombreux et soutenus par une gauche qui avance masquée sous couvert d’antisionisme.

L’Etat d’Israël doit faire entendre sa voix contre l’antisémitisme par les canaux diplomatiques d’usage, mais il n’est pas en son pouvoir ni de son  droit d’intervenir dans la politique intérieure des pays concernés. Israël peut et doit en revanche promouvoir l’Alyah auprès des Juifs à travers le monde qui estiment que leur qualité de vie, ou leur vie tout court, est compromise du seul fait d’être Juif.

L’institution judiciaire en Israël

L’institution judiciaire israélienne puise ses sources dans le droit ottoman, le droit britannique et le droit international. En son sommet se trouve la Cour suprême, véritable clé de voûte du système. Elle est composée de quinze juges, nommés en fonction de leur expérience, de leur expertise et de leur intégrité.

À la création de l’État d’Israël, la Cour suprême avait pour mission principale de trancher des litiges d’ordre juridique, dans une logique classique d’interprétation du droit. Toutefois, en 1992, une réforme adoptée par la Knesset sous l’impulsion du juge Aharon Barak a profondément transformé son rôle. Cette réforme a ouvert la voie à une forme d’activisme judiciaire, notamment en matière de droits de l’homme et de libertés civiles, parfois en contradiction avec les positions du législatif ou de l’exécutif.

Depuis lors, la Cour suprême est compétente pour examiner non seulement des décisions judiciaires et des controverses juridiques, mais aussi des pétitions et des questions touchant à la liberté d’expression, à la liberté de culte, à la vie privée ou encore à la protection des minorités. Elle s’est également vu confier un rôle de contrôle des abus de pouvoir, des nominations jugées partisanes et des décisions gouvernementales considérées comme déraisonnables. Elle peut, en outre, invalider des lois adoptées par la Knesset, y compris des Lois fondamentales, et dispose de la faculté de se saisir elle-même de certaines questions.

Le mode de nomination des juges fait régulièrement l’objet de critiques, en raison d’une relative opacité favorisant, selon certains, des mécanismes de cooptation. Le comité de sélection comprend actuellement deux députés de la Knesset, deux représentants du barreau, deux ministres et trois membres du système judiciaire. Dans la pratique, les représentants du barreau s’alignent fréquemment sur les positions du corps judiciaire, ce qui confère à ce dernier une influence déterminante dans les nominations.

En l’absence de constitution formelle, les juges se trouvent, en principe, seuls face à leur conscience pour définir les principes guidant leurs décisions. Depuis la réforme Barak, le pouvoir judiciaire est souvent perçu comme porteur d’une sensibilité progressiste, en décalage avec une opinion publique majoritairement conservatrice. Cette tension a conduit le gouvernement issu de la 25e Knesset à engager une réforme visant à réduire significativement les prérogatives de la Cour suprême et à modifier le processus de nomination des juges.

Le projet de réforme prévoyait un nouveau comité composé du président de la Cour suprême, de deux juges à la retraite désignés par le ministre de la Justice, de trois ministres (dont deux choisis par le gouvernement en plus du ministre de la Justice), ainsi que de trois membres de la Knesset — un représentant de la coalition, un de l’opposition et le président de la commission des Lois.

Un tel dispositif aurait instauré un équilibre donnant six sièges sur neuf aux représentants de l’exécutif et du législatif, contre trois pour le pouvoir judiciaire, alignant ainsi la sensibilité du système sur celle de la majorité politique en place. La réforme n’a toutefois pas abouti, notamment en raison de vastes mobilisations populaires et du contexte créé par la guerre consécutive au massacre du 7 octobre.

Le débat de fond demeure. Permettre à la Cour suprême d’invalider, à sa seule discrétion, l’action des pouvoirs exécutif ou législatif peut être perçu comme une remise en cause de la volonté populaire. À l’inverse, l’absence de mécanisme de contrôle de la raisonnabilité des décisions gouvernementales fait peser un risque de dérive autoritaire. Dans un système dépourvu de constitution formelle, le potentiel d’abus de pouvoir existe donc dans les deux configurations.

Dans les faits, depuis que la droite est devenue majoritaire en Israël, certains estiment que la Cour suprême tend à se comporter comme une forme d’opposition institutionnelle, en particulier sur les questions de société.

Le projet de réforme a ainsi révélé une fracture idéologique profonde au sein de la société israélienne, tout en faisant paradoxalement émerger un consensus croissant sur la nécessité même de repenser le fonctionnement de l’institution judiciaire.

Séparation entre religion et Etat

Israël est l’État des Juifs, sans pour autant être doté d’une religion d’État. Il peut être compris comme une république de tradition juive, au même titre que la France est souvent décrite comme une république de tradition chrétienne. Parmi les figures fondatrices du sionisme, on trouve aussi bien Ben Gourion, ancré à gauche, que Jabotinsky, situé à droite. Ces deux penseurs majeurs avaient en commun une connaissance approfondie de la Torah — qu’ils maîtrisaient parfaitement — tout en étant éloignés de la pratique religieuse institutionnelle.

La plupart des Juifs pratiquants sont attachés aux principes démocratiques et ne considèrent pas que la Torah doive constituer le fondement du droit positif ni celui d’une éventuelle constitution, dont l’élaboration demeure inachevée. Par ailleurs, de nombreux Juifs se définissent comme non pratiquants, voire athées, tout en revendiquant leur appartenance au peuple juif avec la même intensité que les croyants. À l’inverse, certains courants ultraorthodoxes en Israël ne se reconnaissent pas dans le projet sioniste, et vont parfois jusqu’à contester l’idée même d’un État juif. Il est à cet égard significatif que Maïmonide, l’un des plus grands décisionnaires de la Halakha[1], n’ait pas inclus, parmi les 613 mitzvot, l’obligation de résider en Israël. Quoi qu’il en soit, l’État d’Israël — issu à la fois du siècle des Lumières et de la Haskala[2] — ne saurait être conçu comme une théocratie.

Tout lien organique entre l’État et la religion présente, par nature, des difficultés. Certaines prérogatives des institutions religieuses peuvent être maintenues pour des raisons pragmatiques, liées à l’histoire, mais l’espace public doit demeurer fondamentalement séculier. Cela n’exclut pas, pour autant, d’enrichir le droit israélien par des apports issus de la tradition talmudique, aux côtés des héritages juridiques britannique et ottoman.

Le sionisme doit être compris comme un mouvement d’émancipation nationale du peuple juif dans son ensemble, et non comme celui de sa seule composante religieuse — même si la Torah en constitue le socle symbolique. Comme l’exprime Yeshayahu Leibowitz[3] : « L’État d’Israël n’a été créé ni à cause du judaïsme, ni sous la pression du judaïsme, ni dans l’intérêt du judaïsme, mais dans le cadre de l’indépendance nationale du peuple juif »[4].

C’est également dans cet esprit que Theodor Herzl[5], dans L’État des Juifs[6], affirme que la question juive n’est « ni une question sociale, ni une question religieuse, mais une question nationale ». Et d’ajouter : « Nous ne laisserons pas prendre racine les velléités théocratiques de nos rabbins. Nous saurons les maintenir dans leurs synagogues, de même que nous maintiendrons nos militaires dans leurs casernes. L’armée et le rabbinat doivent être respectés, mais, au niveau de l’État, ils n’ont rien à dire. »


[1] Ensemble des prescriptions et interdits de la Loi juive contenus dans le Talmud.

[2] Mouvement de pensée juif des XVIIIe et XIXe siècles influencé par les Lumières.

[3] Chimiste, médecin, historien des sciences, érudit du judaïsme, philosophe et moraliste, et rédacteur en chef de l’Encyclopédie hébraïque.

[4] Leibowitz, Entretiens avec Michel Shashar, « Israël et judaïsme, ma part de vérité ».

[5] Fondateur du mouvement sioniste au congrès de Bâle en 1897.

[6] Der Judenstaat, publié en 1896.

Israël Etat juif et démocratique

Il existe une tension intrinsèque entre démocratie et nation. Là où la démocratie tend à favoriser la diversité, la nation privilégie, quant à elle, une certaine homogénéité. Chaque peuple est porteur d’une histoire singulière avec laquelle les principes démocratiques doivent nécessairement composer. C’est pourquoi leur mise en œuvre peut varier sensiblement d’un pays à l’autre.

Israël se définit, selon la formule consacrée, comme un « État juif et démocratique ». Mais cette formulation implique, à tout le moins, une hiérarchie implicite entre ses deux composantes — qu’il conviendrait presque d’expliciter ainsi : « dans cet ordre ». Israël est d’abord l’État du peuple juif ; telle est sa raison d’être. Son caractère démocratique, bien qu’inscrit dans le projet sioniste et affirmé dans la Déclaration d’indépendance, relève davantage de son mode d’organisation que de son essence. Si son système politique s’apparente à ceux des autres démocraties du monde libre, il doit néanmoins rester en adéquation avec l’histoire et la singularité du peuple juif.

La vie démocratique ne saurait reléguer la judéité au rang d’un simple folklore. Il importe de ne pas reproduire les dérives de certaines démocraties occidentales qui, ayant perdu le lien avec leur fondement spirituel, se sont progressivement vidées de leur substance. À l’inverse, des démocraties comme l’Inde ou le Japon montrent qu’il est possible d’être pleinement ancré dans la modernité tout en demeurant fidèle à ses racines.

Dans cette perspective, le système éducatif joue un rôle central. Il lui revient de transmettre les grands textes du judaïsme : la Torah, le Talmud, ainsi que la pensée juive dans toute sa richesse. Cet enseignement devrait occuper une place substantielle à tous les niveaux, tout en respectant la diversité des sensibilités religieuses et philosophiques. Il ne saurait être l’apanage exclusif des institutions religieuses. Par ailleurs, l’histoire du sionisme, ainsi que la révolution culturelle que constituent la renaissance de l’hébreu moderne et le développement de sa littérature, doivent pleinement s’inscrire dans le récit national.

Quant aux communautés arabes, druzes, tcherkesses ou autres, elles demeurent libres de promouvoir un enseignement conforme à leurs traditions, pour autant que celui-ci s’inscrive dans le respect du caractère juif de l’État d’Israël.

La Cisjordanie ?

La Cisjordanie — que l’on peut également désigner sous son appellation historique de Judée-Samarie — constitue, au mieux, un territoire disputé. En novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies adopta la résolution 181, de nature non contraignante, recommandant la création de deux États à l’ouest du Jourdain, l’un juif et l’autre arabe, à la veille du retrait britannique de Palestine. Les représentants juifs acceptèrent ce plan ; les dirigeants arabes le rejetèrent et engagèrent une confrontation armée pour s’approprier l’ensemble du territoire. Ce refus du principe même d’un État juif, ainsi que la volonté de le détruire, rendirent de facto la résolution 181 inopérante.

Dans cette perspective, certains soutiennent que la Jordanie constitue déjà, en pratique, un État palestinien. Une grande partie de sa population est d’origine palestinienne et entretient des liens familiaux étroits avec les habitants de Cisjordanie, laquelle faisait partie du royaume hachémite jusqu’à la guerre des Six Jours en 1967. Après ce conflit, la Jordanie s’est inscrite dans la ligne de la Ligue arabe proclamant les « trois non » : pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance d’Israël, pas de négociation avec Israël. C’est dans ce contexte de refus qu’Israël a engagé sa politique d’implantations, poursuivie, sous des formes diverses, par les gouvernements successifs.

L’accusation selon laquelle Israël violerait le droit international en « occupant » la Cisjordanie est, selon cette lecture, contestable. Rien ne viendrait juridiquement invalider le contrôle israélien sur un territoire depuis lequel la Jordanie avait tenté, en 1967, d’attaquer Israël. Pendant une longue période, Israël s’est déclaré prêt à restituer ces territoires en échange d’un accord de paix. Le roi Hussein choisit toutefois d’y renoncer, favorisant l’émergence d’une entité palestinienne distincte. Ce choix, dans cette optique, n’engageait ni juridiquement ni moralement Israël, et apparaît comme discutable sur le plan géopolitique.

L’hypothèse d’une Cisjordanie indépendante — avec ou sans l’accord d’Israël — est souvent perçue, dans cette analyse, comme susceptible de reproduire le précédent de Gaza, marqué par une hostilité persistante envers Israël. La revendication d’un État palestinien entre Israël et la Jordanie est alors interprétée comme un projet dont le moteur principal ne serait pas la coexistence, mais l’opposition à Israël. Selon cette lecture, une large part des sociétés palestiniennes — en Cisjordanie comme à Gaza — demeure profondément hostile, et l’idée selon laquelle elles aspireraient majoritairement à la paix mais seraient entravées par leurs dirigeants est jugée illusoire.

Dans ce contexte, toute direction politique palestinienne serait contrainte d’asseoir sa légitimité sur une ligne dure à l’égard d’Israël. Même dans le monde arabe, les régimes qui envisagent une normalisation avec Israël doivent composer avec une opinion publique souvent réticente, voire hostile. Il en résulte un paradoxe : des élites politiques parfois plus pragmatiques que les sociétés qu’elles gouvernent.

Au fil des décennies, la question des implantations en Cisjordanie est devenue pour Israël un sujet à la fois sensible et controversé, tant sur les plans éthique que juridique. À l’hostilité persistante d’une partie du monde arabe s’ajoutent les pressions internationales, les tensions internes à la société israélienne, ainsi que les violences récurrentes. L’ensemble contribue à une situation d’une grande complexité, en l’absence d’un horizon politique clairement défini.

Dans ce cadre, une solution parfois avancée consisterait à redéfinir le statut de la Cisjordanie en fonction de la répartition démographique. Les zones à majorité palestinienne pourraient être rattachées à la Jordanie, comme avant 1967, tandis que les zones à majorité juive seraient intégrées à Israël. Une frontière négociée entre les deux États remplacerait alors la ligne d’armistice de 1949. Une telle approche présenterait l’avantage de limiter les déplacements de population, tout en offrant aux Palestiniens un cadre étatique et une citoyenneté pleine au sein d’un pays en paix avec Israël depuis plusieurs décennies.

Fin de la Diaspora

« Le Juif est considéré par les vivants comme un mort, par les autochtones comme un étranger, par les sédentaires comme un clochard, par les gens aisés comme un mendiant, par les pauvres comme un exploiteur, par les patriotes comme un apatride, et par toutes les classes comme un concurrent qu’on déteste.[1] »

Les Juifs en exil ont, de tout temps, constitué un peuple au sein des peuples parmi lesquels ils vivaient. Ainsi, à Babylone, la communauté juive disposa, pendant plus d’un millénaire, de ses propres institutions : tribunaux, forces de police, corporations, circonscriptions, académies, ainsi qu’une autorité suprême appelée l’Exilarque[2]. L’étymologie même de ce titre révèle que les Juifs de Babylone ne se percevaient pas comme des citoyens à part entière, mais comme des exilés.

De l’Antiquité au Moyen Âge, les Juifs, tant en Orient qu’en Occident, furent dotés d’institutions autonomes. Leurs tribunaux rabbiniques statuaient selon le droit hébraïque[3]. Ceux qui vivaient en dehors de ce cadre étaient extrêmement rares et finissaient le plus souvent par se convertir au christianisme ou à l’islam. Lorsque, au XVIIe siècle, Spinoza[4] fut excommunié par les rabbins d’Amsterdam, il se retrouva sans communauté de rattachement ; il est parfois considéré, à ce titre, comme le premier Juif laïque.

Hannah Arendt[5] souligne, dans Eichmann à Jérusalem[6], qu’au XXe siècle encore, les Juifs d’Europe de l’Est étaient perçus comme un peuple distinct, tant par leurs alliés que par leurs adversaires. Elle écrit : « Je ne crois pas, pour ma part, m’être jamais considérée comme allemande — au sens d’une appartenance à un peuple et non à un État, si je puis me permettre cette distinction. »

Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle exprimait l’espoir de voir émerger une Europe unie dans laquelle « les Juifs seraient reconnus en tant que nation européenne et représentés au Parlement[7] ».

Depuis l’Émancipation[8] au XIXe siècle, les Juifs se sont progressivement intégrés dans les sociétés du monde libre, reléguant leurs traditions à la sphère privée. Toutefois, partout où le judaïsme est perçu avant tout comme une religion plutôt que comme une identité, la population juive tend à diminuer. Des penseurs sionistes tels qu’Ahad Ha’am[9] et Bialik[10] redoutaient déjà que l’Émancipation ne conduise à la disparition de l’identité juive par assimilation.

À notre époque, seules certaines mouvances ultra-orthodoxes perpétuent leur mode de vie de manière résolue, souvent au sein d’enclaves, notamment aux États-Unis. Mais cette persistance tient précisément à leur caractère non assimilable. En dehors de ces groupes, la Diaspora semble aujourd’hui engagée dans un processus de déclin.

Par le passé, des propositions ont été formulées en faveur de l’octroi de la nationalité israélienne à des Juifs ne souhaitant pas émigrer en Israël. Une telle idée mériterait d’être réexaminée. Les personnes intéressées pourraient en faire la demande, en exprimant le souhait d’acquérir la nationalité israélienne tout en continuant à résider dans leur pays. Leur participation aux élections législatives israéliennes pourrait être encadrée par certaines conditions : par exemple, être subordonnée à l’accomplissement d’un service militaire ou civil en Israël, suivi d’un retour dans le pays de résidence.

On pourrait également envisager d’accorder le droit de vote à ceux qui, sans y résider de façon permanente, séjournent en Israël de manière significative, pour des raisons personnelles ou professionnelles. Il convient de rappeler qu’à ce jour, les citoyens israéliens résidant à l’étranger ne peuvent voter qu’à condition d’être présents dans le pays le jour du scrutin.

Nombreux sont les Juifs qui se revendiquent du sionisme et expriment leur soutien à Israël, mais tous n’ont pas les moyens de traduire cet attachement en actes concrets. Ceux qui se sentent concernés par la Loi du retour — de manière effective ou symbolique, pour eux-mêmes ou pour leurs descendants, aujourd’hui ou dans l’avenir — ont, à tout le moins, une responsabilité morale à l’égard d’Israël. L’acquisition de la nationalité israélienne pourrait constituer une manière forte de l’exprimer.

Certes, une telle démarche pourrait être perçue, en Diaspora, comme un signe de double allégeance. Mais il s’agirait d’un effort limité au regard de l’enjeu : manifester sa solidarité envers un État qui veille à la sécurité, à la pérennité et à la viabilité du peuple juif. Une autre justification résiderait dans la nécessité de prévenir un engorgement administratif en cas d’afflux massif de demandes d’immigration, consécutif à une recrudescence de l’antisémitisme.


[1] « Autoémancipation, avertissement d’un Juif russe à ses frères », 1882, Léon Pinsker, militant sioniste.

[2] Représentant officiel du puissant judaïsme babylonien auprès des autorités locales.

[3] המשפט העברי, מנחם אלון, 1973 הוצאת מגנס

[4] Philosophe rationaliste d’origine séfarade portugaise, mort en 1677.

[5] Politologue, philosophe et journaliste juive allemande, décédée en 1975.

[6] Eichmann à Jérusalem, Viking Press, 1963, chapitre « Les déportations des Balkans ».

[7] Compilation des écrits de Hannah Arendt sur la judéité, Éditions Fayard, 2011.

[8] Processus de libération des Juifs en Europe et dans le monde, leur ayant permis d’obtenir la citoyenneté et l’égalité des droits.

[9] Penseur nationaliste juif et leader des Amants de Sion, l’un des pères de la littérature hébraïque moderne.

[10] Poète, essayiste et journaliste de langue hébraïque d’origine ukrainienne, mort en Palestine en 1934.

La légitimité d’Israël

Les royaumes de l’époque biblique, ainsi que les dynasties hasmonéenne et hérodienne, totalisent environ quatre siècles durant lesquels les Juifs exercèrent une souveraineté en terre d’Israël. Toutefois, les périodes de vassalisation sous domination perse, grecque ou romaine n’ont jamais entraîné de dilution de la conscience nationale juive. Celle-ci doit donc être appréciée à l’aune de la présence effective des Juifs en Israël, et non se limiter aux seules phases de souveraineté politique.

Selon le récit biblique, les descendants d’Abraham se constituèrent en peuple au cours des quatre siècles passés en Égypte. L’Exode, puis la réception de la Torah au mont Sinaï — conformément à la tradition — marquent à la fois l’affirmation d’un ancrage en Israël et l’adoption d’une Loi commune. Ces éléments permettent de situer la naissance d’une nation, vers 1400 avant notre ère, ainsi que l’émergence d’une conscience nationale liée à un territoire. Depuis l’installation en Canaan jusqu’à l’avènement de l’islam, soit près de deux millénaires, les Juifs furent présents en Israël en grand nombre, sinon en majorité, et cela de manière presque ininterrompue.

Il convient de souligner que, bien que les Juifs aient souvent vécu en relative autarcie dans la Diaspora, ils n’ont jamais revendiqué d’indépendance ailleurs qu’en Israël. La seule exception apparente figure dans un ouvrage médiéval intitulé Le Livre du Khazar, de Judah Halevi[1]. Celui-ci relate l’histoire d’un peuple du Caucase dont le roi, séduit par l’argumentation d’un érudit juif, décide de se convertir au judaïsme et d’en faire la religion d’État. Il s’agit toutefois d’une œuvre philosophique et théologique, construite sous forme d’allégorie, visant à exposer les fondements du judaïsme.

L’Exode d’Égypte, le retour en Israël après l’exil babylonien, la révolte des Maccabées contre les Grecs, ainsi que l’insurrection de Bar Kokhba contre les Romains, témoignent de manière incontestable de la permanence d’un sentiment national lié à la terre d’Israël au sein de la conscience collective juive tout au long de l’Antiquité. C’est ce qui conduit Spinoza, au XVIIe siècle, à écrire : « si l’esprit de leur religion n’efféminait leurs âmes, je suis convaincu qu’une occasion favorable venant à se présenter, les Juifs pourraient reconstituer leur État »[2].

Qu’ils s’inspirent de l’Histoire ou de la Torah, la plupart des Juifs revendiquent un lien à la fois spirituel, charnel et concret avec la terre d’Israël. Il existe, de ce point de vue, une continuité manifeste dans leur orientation vers cette terre, depuis la sortie d’Égypte jusqu’à nos jours.

Cependant, si ce lien est profondément ancré dans la conscience juive, il ne saurait être opposable à des tiers sur le plan du droit ou de la justice. En effet, la présence juive en Israël fut, durant de nombreux siècles, marginale, ce qui a rendu caduc tout droit à une souveraineté fondé exclusivement sur la Torah ou sur l’Histoire.

La recevabilité, la légitimité et la pertinence — tant éthiques que juridiques — de l’État d’Israël reposent dès lors sur la manière dont les fondateurs du sionisme ont conduit leur projet.

Au moment de la naissance du sionisme, il n’existait pas d’État en Palestine. La région était sous domination ottomane depuis des siècles, puis sous administration britannique. L’Organisation sioniste mondiale[3], chargée de la création d’un État juif, n’a jamais cherché à atteindre ses objectifs par des moyens détournés, illégaux ou violents. Les immigrants juifs qui s’installèrent en Palestine durant la première moitié du XXe siècle disposaient de visas réguliers, recevaient des passeports et étaient enregistrés, dès les années 1920, comme Palestiniens sous mandat britannique.

Ils contribuèrent progressivement au peuplement du territoire, au développement de son économie et à la structuration de ses institutions. Peu à peu, ils constituèrent une masse critique suffisante pour envisager la transformation du Yishouv[4] en un État viable. Ce processus ne fit, en définitive, que formaliser une situation de fait : les Juifs s’étaient installés sur des terres acquises légalement ou sur des domaines publics devenus vacants après le démembrement de l’Empire ottoman.

La légitimité politique d’Israël s’est ensuite consolidée à travers plusieurs étapes : la Déclaration Balfour, la conférence de San Remo[5], la commission Peel[6], la résolution 181 de l’ONU[7], la déclaration d’indépendance[8], l’admission d’Israël aux Nations unies[9], ainsi que sa reconnaissance par 160 États membres à ce jour.

Ainsi, la légitimité de l’État d’Israël aux yeux de la communauté internationale ne saurait raisonnablement être fondée ni sur une justification religieuse ni sur une mémoire historique, aussi précieuse soit-elle pour le peuple juif. Elle repose, en revanche, sur l’aboutissement concret du projet sioniste, porté par des hommes et des femmes qui l’ont réalisé conformément au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.


[1] Rabbin, philosophe, médecin et poète séfarade du 12ème siècle.

[2] « Traité théologico-politique », chap. 3, Spinoza

[3] Organisation dont l’objectif était l’établissement d’un centre spirituel, territorial ou étatique pour le peuple juif en terre d’Israël, territoire qui correspondait d’abord à la Palestine ottomane puis à la Palestine mandataire.

[4] Ensemble des Juifs présents en Palestine avant la création de l’État d’Israël.

[5] Conférence internationale en avril 1920 ayant déterminé l’attribution des mandats de la Société des Nations pour l’administration de territoires anciennement ottomans, dont la Palestine.

[6] Commission d’enquête britannique de 1936 visant à proposer des modifications au mandat britannique en Palestine.

[7] Plan de partage de la Palestine approuvé par l’Assemblée générale de l’ONU en novembre 1947.

[8] Déclaration d’indépendance de l’État d’Israël, le 14 mai 1948, dernier jour du mandat britannique sur la Palestine.

[9] L’État d’Israël est devenu le 59ème membre de l’Organisation des Nations unies le 11 mai 1949.

Worthalter dans le rôle de Tartuffe.

Arieh Worthalter est un acteur qui descend d’une illustre famille de tailleurs de diamant. Son grand-père, que j’ai connu dans un mouvement de jeunesse sioniste, fut le plus célèbre tailleur au monde, et facetta aussi les plus gros brillants au monde. Worthalter est brillant lui aussi, mais pas dans le domaine de ses ancêtres. Il fait carrière dans le cinéma et  a récemment été sacré meilleur acteur par l’Académie des Césars et l’Académie des Lumières.

Certaines célébrités se servent de la possibilité qu’ils ont de s’adresser au grand public pour s’exprimer sur des questions sans rapport avec leur spécialité. Worthalter n’a pas manqué de le faire à propos du pogrom du 7 octobre par des Palestiniens en Israël. Lors d’une cérémonie cinématographique de remise de trophée il s’est adressé aux proches des otages détenus par le Hamas à Gaza pour leur dire qu’il comprenait leur douleur. Mais il a ajouté qu’il  « n’arrivait pas à croire » que ces otages puissent ne pas avoir conscience que « l’événement » du 7 octobre est instrumentalisé par le gouvernement d’Israël pour « détruire » en toute liberté, plutôt que de « construire », sans préciser quoi ni avec qui.  Autrement dit la riposte par Israël au plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah ne serait d’après Worthalter qu’une manipulation politique d’autres Juifs qui aspirent à revenir dans un territoire qu’ils ont quitté pour ne pas revenir.  Comprenne qui pourra cette ignominie d’un esprit enfumé qui renvoie victimes et assassins dos à dos.

Il se peut que Worthalter figure parmi ces crétins qui pensent que la Terre est plate. Il serait utile de vérifier.  Pas si la Terre est plate, mais si Worthalter est un crétin. Mais comme il ne l’est probablement pas, sa cécité sélective ne peut être que l’effet d’un étiolement moral induit par les feux de la rampe.

Jacques Attali ou le naufrage de l’esprit

Jacques Attali est né en 1943 dans une famille juive séfarade d’Algérie. C’est un technocrate diplômé de l’École polytechnique et de l’École nationale d’administration (ENA). Il est aussi détenteur d’un doctorat en économie. Il semble cependant ne pas avoir saisi les implications pratiques de cette discipline. Quand il a dirigé la « Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) » il a été contraint de démissionner[1] suite à des révélations sur les dépenses de la banque et son train de vie personnel. En outre il aurait été rémunéré pour des discours en contradiction apparente avec le règlement de la banque. Il avait par ailleurs un faible pour les déplacements en jet privé.

Attali est un érudit, mais il y a des érudits qui ne comprennent pas eux-mêmes ce qu’ils savent. Cet intellectuel pénétré de sa judéité fut proche du Président Mitterrand, qui, lui, avait soutenu le régime de Vichy et été décoré de la Francisque par Pétain.  Il est même arrivé à Attali de dîner en compagnie de René Bousquet, antisémite rabique responsable de la rafle du « Vélodrome d’hiver » en 1942[2].

Attali a récemment déclaré qu’il « faudrait pouvoir envoyer Netanyahu, ses ministres extrémistes et les dirigeants du Hamas dans la même prison. À vie. Pour crimes de guerre, massacres de leurs jeunesses et tentatives de meurtres contre l’avenir de leurs peuples. [3]»

Que l’on apprécie Netanyahu ou pas, le fait est qu’il fut en 1972 l’un des membres du commando qui donna l’assaut à un appareil détourné de la Sabena[4], et sauva ainsi une centaine d’otages prisonniers de terroristes palestiniens.

Entre le Juif de cour et le combattant de Tsahal il y a un choix qui s’impose.

***

[1] https://www.lesechos.fr/1993/06/le-president-jacques-attali-contraint-a-demissionner-de-la-berd-907252

[2] https://www.lemonde.fr/archives/article/1994/10/11/reperes-m-mitterrand-et-vichy-jacques-attali-confirme-qu-il-a-dejeune-par-hasard-avec-rene-bousquet_3847307_1819218.html

[3] https://www.i24news.tv/fr/actu/france/1703064243-jacques-attali-veut-envoyer-netanyahou-et-les-dirigeants-du-hamas-dans-la-meme-prison

[4] https://www.idf.il/fr/minisites/tsahal-au-passe/guerres-et-operations/operation-isotope-1972/

Les Juifs et le rêve américain

Lors d’un séjour en Israël, il y a plus de deux décennies, je suis à Tibériade pour participer à un séminaire international des dirigeants du Keren Hayesod[1]. Au cours d’une des séances, le professeur Della Pergola, universitaire spécialisé dans la démographie des communautés juives, nous parle des perspectives d’Israël. Il s’agit de réfléchir au potentiel   de croissance de la population juive dans les années à venir. L’antisémitisme et le marasme économique de l’URSS a certes suscité une émigration massive vers Israël, mais elle touche à sa fin.  La question est maintenant de savoir d’où pourrait bien venir une nouvelle Alyah significative.

Je propose une hypothèse aux participants du séminaire. Je commence par leur demander dans quel pays les Juifs sont à la fois les plus nombreux, les plus dynamiques, les mieux établis du point de vue intellectuel et économique, et aussi les plus intégrés en tant que citoyens. La réponse est bien entendu l’Amérique. La manière dont je décris la communauté juive des Etats-Unis semble suggérer qu’elle n’a pas vocation  à se tourner vers Israël.

Mais en analysant le profil de cette communauté  je relève qu’il a beaucoup d’analogie avec celui de l’Allemagne d’avant la Shoah.  Que c’est précisément ce genre de profil qui de tous temps a fini par se retourner contre les Juifs eux-mêmes.  Je rappelle l’Exode d’Egypte, l’expulsion d’Espagne et les Lois de Nuremberg[2]. Dans ces cas emblématiques les Juifs ont connu une descente aux enfers après avoir prospéré sur les sommets d’un âge d’or. Cela ne signifie pas qu’il pourrait y avoir une Shoah en Amérique, mais qu’une lame de fond antisémite pourrait s’avérer assez dévastatrice du point de vue moral pour décider de nombreux Juifs à se résoudre à l’Alyah.

Mon hypothèse laissa l’audience sceptique à l’époque, mais je pense qu’il n’est plus extravagant aujourd’hui de l’envisager. Cela fait des années que des institutions juives américaines sont attaquées ou subissent des actes de vandalisme. Le massacre du 7 octobre perpétré par le Hamas en Israël a eu pour effet de déclencher une flambée d’antisémitisme plus féroce en Amérique qu’ailleurs dans le monde occidental. Mais ce qui est plus inquiétant encore, c’est qu’il a cours dans les universités les plus prestigieuses, là-même où sont formées les élites de la nation.

L’aile gauche du Parti Démocrate américain en particulier ne se retranche plus derrière un antisionisme de façade et manifeste son antisémitisme de manière de plus en plus décomplexée. Le Président Obama, fort de son prix Nobel immérité, s’en est pris à Israël après le massacre et a réussi un tour de force consistant à faire de la victime un coupable. Mais il doit être dans sa logique, puisque cet humaniste de pacotille a eu pendant vingt ans comme mentor et guide spirituel un antisémite notoire et qualifie la branche militaire du Hamas de « groupe de résistance palestinienne » dans son autobiographie[5].

Obama estime par ailleurs que « l’Amérique et l’islam se recoupent et se nourrissent de principes communs, à savoir la justice et le progrès, la tolérance et la dignité de chaque être humain.  L’Islam a une tradition de tolérance dont il est fier ».

De nos jours la réalité de la gauche dépasse la fiction de la droite.

***

[1] Appel unifié pour Israël. Organisme central financier du mouvement sioniste mondial ainsi que celui de l’Agence juive.

[2] Adoptées par le Reichstag en 1935 et mettant en place en Allemagne un système discriminatoire où les juifs sont exclus de la société.

[[5] « Une terre promise », Fayard

Manifestation contre l’antisémitisme ?

Le 7 octobre 2023 des Gazaouis perpétraient un pogrom en Israël et se retiraient le jour même avec plus de 200 otages. Ce massacre a eu pour conséquence de déclencher une monstrueuse vague d’antisémitisme à travers le monde. Comprenne qui pourra.

Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’une « importation du conflit israélo-palestinien », mais d’un antisémitisme d’une grande vitalité qui prospère à l’extrême-gauche et dans le monde musulman. Pour l’islamogauchisme ce massacre de Juifs est l’occasion de jubiler dans le monde entier.

La mouvance islamogauchiste avait pris l’habitude de camoufler son antisémitisme sous couvert d’antisionisme. Mais dernièrement elle ne semble même plus soucieuse de se servir de cet artifice.  Elle agresse directement les Juifs en tant que Juifs.

Face à ce phénomène, l’Assemblée nationale et le Sénat ont appelé à une manifestation à Paris contre l’antisémitisme. Elle aura lieu dimanche 12 novembre.

Maître Gilles-William Goldnadel, fondateur d’Avocats sans frontières  et président de France-Israël est connu pour son combat contre l’antisémitisme.  Il a pourtant annoncé qu’il ne se rendrait pas à la manifestation. Il estime que si ni l’extrême-gauche ni l’islamisme ni le Hamas ne sont explicitement mis en cause, et que si l’on ne réclame pas la libération des otages, alors cette manifestation est dénuée de sens.

Paul Amar, journaliste vétéran, réfléchit à la vacuité des défilés en silence. Ceux-ci consistent à valider la pleutrerie de l’Etat. C’est ratifier la doctrine du « pas de vagues », présentée comme une stratégie. C’est Munich à la sauce woke.  Les minutes de silence juif sont devenues au fil de l’Histoire des éternités de silence de mort.  Il a servi à quoi, ce silence? Qu’a-t-il changé ? Accompli ? Amélioré ? Dans quel lieu le silence est-il digne, ailleurs qu’au cimetière où reposent nos victimes du silence ? Faire silence à la manifestation de Paris quand Tsahal rompt le silence sur le champ de bataille ? Assez de silence. Vive les hurlements et la rage.

Lors de la Guerre des  Six-Jours en 1967 on ne manifestait pas contre l’antisémitisme, mais pour Israël. Il n’y a aucune différence de nature entre la tentative de  jeter les Juifs à la mer d’alors, et celle de maintenant. Même obsession génocidaire, même pathologie séculaire.

La manifestation contre l’antisémitisme à Paris est une manipulation. Une manœuvre pour ne pas nommer l’islamogauchisme. Cette manifestation devrait avoir pour unique thème le soutien à Israël. Rien d’autre.  Nous savons à quel point la France n’a pas été à même de  protéger les Juifs en temps de crise.

Reste l’Etat d’Israël, colonne vertébrale de la Diaspora. Aucun Juif ne peut tenir debout sans elle, ni en France ni ailleurs ni nulle part. Une manifestation contre l’antisémitisme sans drapeau d’Israël en tête est une tartufferie.

Terrorisme et riposte.

Suite au massacre perpétré en Israël par le Hamas, la sociologue Eva Illouz s’est exprimée au cours d’une interview sur la question de la proportionnalité de la riposte de Tsahal:

« …cette question de proportionnalité quand il s’agit d’un événement humain aussi important que la guerre me laisse perplexe. Qu’est ce que la proportionnalité ? Décapiter, violer, torturer 500 Palestiniens contre les 1500 Juifs qui sont morts dans des conditions similaires ? Comment créer une commensurabilité des massacres ? Parce qu’Israël vit constamment dans un état de guerre et de conflit, il a développé une doctrine militaire exigeant que l’ennemi paie un prix plus fort, pour le dissuader de recommencer. »

La question de la proportionnalité  se pose surtout – mais pas seulement – quand des civils innocents risquent d’être victimes d’affrontements entre forces armées. Mais il n’y a à Gaza  qu’une seule catégorie de civils dont on peut être certains qu’ils sont innocents, à savoir les enfants. Quant aux adultes ils sont certes sous l’emprise du Hamas, mais ils partagent généralement avec leurs maitres la haine des Juifs. Beaucoup de civils collaborent  activement aux crimes du Hamas, même sans en faire formellement partie.

Dans l’opinion publique israélienne il y a des voix qui s’élèvent pour exiger de suspendre l’aide humanitaire à Gaza aussi longtemps que ne seront pas libérés les otages enlevés lors du massacre du 7 octobre. Le spectacle de convois humanitaires qui approvisionnent Gaza ces jours-ci a quelque chose de surréaliste et d’indigne quand on pense qu’il y a parmi cette population d’innombrables  complices et assassins qui cherchent maintenant à échapper à la riposte de Tsahal.

Punir collectivement une population n’est jamais moral. Dans toute guerre il y des victimes collatérales, or la guerre contre le Hamas n’échappe pas à cette règle. Mais l’inhumanité du Hamas va jusqu’à sacrifier sa propre population en la transformant en bouclier humain. Israël n’a aucune responsabilité d’aucune sorte concernant ces victimes collatérales-là quand il s’agit de protéger ses propres civils, réellement innocents, eux, et pas seulement les enfants.

L’Alyah d’antan

Dans ma bonne ville flamande d’Anvers, nous étions une communauté juive vivant en autarcie. Des expatriés sans patrie. La plupart d’entre nous étions nés à Anvers, mais nos parents ou grands-parents venaient d’ailleurs, généralement d’Europe de l’Est.

Les Juifs étaient répartis en trois groupes: les séculiers, les religieux modérés et les ultraorthodoxes.  Les deux premiers de ces groupes étaient résolument sionistes. Il n’y avait en revanche pas de Juifs assimilés, ou alors ils l’étaient tellement, qu’ils n’étaient pas juifs du tout.

Les Juifs d’Anvers se conduisaient en citoyens respectueux de l’Etat, mais ne fréquentaient pas, ou très peu, les non-juifs. La quasi-totalité des enfants étaient scolarisés dans des écoles juives. Leur vie sociale était articulée autour de la judéité: école juive, club sportif juif, mouvement de jeunesse juif, religion juive. Une fois sortis de l’école, ceux qui ne partaient pas pour  Israël entraient dans l’industrie diamantaire, juive, elle aussi.

Les plupart des enfants fréquentaient un des mouvements de jeunesse sionistes. Ceux-ci avaient des sensibilités politiques qui allaient de l’extrême-droite à l’extrême gauche, mais avaient un indépassable horizon commun: l’Alyah. Il s’agissait de former les jeunes de  manière à les préparer à partir pour Israël et s’établir au kibboutz.

Cette conception était la continuation d’un vent nouveau qui soufflait sur les communautés juives à travers le monde depuis le début du siècle, mais qui avait été suspendu par la Shoah. Du point de vue idéologique, il ne s’agissait pas de promouvoir une Alyah tous azimuts, mais de galvaniser explicitement cette jeunesse d’après-guerre qui avait la vie devant elle.

Il s’agissait de bâtir Israël : c’était une affaire de jeunes. Les anciens ce serait pour plus tard. L’Etat d’Israël lui-même était ambivalent par rapport à l’Alyah d’éléments qui pourraient constituer une charge pour une économie encore fragile.

Il fallait inciter les générations montantes de la Diaspora à venir en Israël avant même d’apprendre un métier ou de faire des études. Ces choses-là pourraient être envisagées plus tard, en Israël, tout en travaillant la terre les armes à la main.

Dans ces mouvements de jeunesse on apprenait l’histoire du sionisme et celle de la terre d’Israël. Il fallait faire connaissance avec l’hébreu, intégrer  la géographie et se familiariser avec les codes de l’Etat juif. A l’âge de 15 ans les adolescents devaient prendre une part active dans la direction du mouvement et se déterminer par rapport à l’Alyah. En général cela se résumait à s’engager sur l’honneur à partir au kibboutz  dès la fin de la scolarité, à 18 ans.

Il ne s’agissait pas de projeter l’Alyah dans un futur indéfini en fonction des aléas de la vie. C’était le contraire : il fallait imprimer à sa vie un tournant indépendant de toute contingence,  dès la sortie de l’enfance : décider de « monter »  en Israël, au kibboutz, avant même de savoir en quoi consisterait cette existence juive d’un type nouveau.

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