L’Abbé Pierre en odeur de sainteté

Roger Garaudy est un philosophe français décédé en 2012. Il fut successivement communiste, protestant, catholique, musulman — et, de manière récurrente, antisémite. À toutes les étapes de sa trajectoire idéologique, l’antijudaïsme fut son point fixe, sa boussole morale. En 1995, il publia Les Mythes fondateurs de la politique israélienne[1], un ouvrage dans lequel il accusait les Juifs d’instrumentaliser la Shoah. Deux ans plus tard, il était condamné pour contestation de crimes contre l’humanité, diffamation à caractère racial et incitation à la haine raciale.

Qui se ressemble s’assemble, dit l’adage. Garaudy avait donc pour ami et compagnon d’infamie l’Abbé Pierre[2], avec qui il partageait une passion antisémite viscérale. Mais comme l’Abbé Pierre jouissait d’un statut de grande figure morale, son engagement judéophobe fut longtemps considéré, dans certains cercles, comme une sorte de péché véniel — voire un péché mignon.

Aujourd’hui, cependant, l’aura morale de l’Abbé Pierre menace de s’effondrer. Selon un rapport interne d’Emmaüs, il aurait abusé systématiquement de la vulnérabilité de personnes rencontrées dans le cadre de ses activités caritatives. Il donnait du pain en échange de faveurs sexuelles : sa vocation de sauveur semblait davantage guidée par l’hormone que par l’Évangile.

À la suite de ce rapport, le directeur général du mouvement Emmaüs a confirmé publiquement que l’Abbé Pierre était bel et bien un prédateur sexuel. De nombreuses femmes — dont certaines étaient mineures au moment des faits — l’accusent de violences sexuelles diverses. Il apparaît que dès les années 1950, il était déjà au cœur de scandales à caractère sexuel, notamment au Canada et aux États-Unis. Ces affaires furent systématiquement étouffées, souvent grâce au soutien discret de dignitaires de l’Église. Les agressions ont duré un demi-siècle sans que nul, ou presque, ne s’en émeuve Urbi et Orbi.

Mais les temps ont changé. La plupart des structures affiliées au mouvement Emmaüs prennent désormais des mesures pour effacer la mémoire — et parfois jusqu’au nom — de l’Abbé Pierre partout où il gêne. Le scandale est établi. Les regards se tournent vers les victimes reconnues, en attendant que d’autres témoignages émergent — ce qui semble inévitable.

Ce qu’il faut surtout retenir, c’est que l’antisémitisme viscéral de l’Église catholique, apostolique et romaine — dont l’Abbé Pierre fut un fidèle vecteur — n’a jamais empêché les institutions de le tenir en odeur de sainteté. Et cela alors même que cette odeur était depuis longtemps nauséabonde, pour quiconque avait l’odorat un tant soit peu fonctionnel.


[1] Publié chez La Vieille Taupe, éditeur d’ultragauche spécialisé dans la diffusion de textes négationnistes.
[2] Cofondateur du mouvement Emmaüs, y compris de la Fondation Abbé-Pierre pour le logement des défavorisés.

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