Israël, l’Etat et la religion

Israël n’a pas de religion d’Etat. Cette précision est importante, parce que n’est pas clair pour tout le monde. Cependant le fait est que la séparation entre Etat et religion n’est pas consommée en Israël. Il y a des raisons historiques à cela, mais cela ne signifie pas qu’il faille s’y résigner.  

Une séparation radicale de l’Etat et de la religion serait de nature à promouvoir le sentiment d’égalité entre citoyens.  Cela aurait des répercussions en profondeur sur des questions comme le service militaire, l’enseignement, le marché du travail et les minorités non-juives. Il s’agit d’une question à la fois philosophique et politique.

Philosophique, parce qu’il ne faut pas que l’Etat privilégie une spiritualité plutôt qu’une autre, étant donné qu’il n’y a aucun moyen de trancher en la matière.

Politique, parce que l’Etat est un mal nécessaire qui ne doit avoir d’autre fonction que celle de régler les rapports entre citoyens, et non pas de décréter des valeurs.

L’Etat d’Israël est un Etat laïque et doit continuer de l’être. C’était d’ailleurs l’intention de la plupart des pères fondateurs, parce qu’ils y ont vu la formule adéquate pour rallier tous les courants juifs en vue d’un même projet. Herzl, Ahad Ha’am, Ben  Gourion, Bialik et Jabotinsky avaient ceci en commun qu’ils voyaient dans le projet sioniste  un foyer pour le peuple juif, et non pas une théocratie. Le Rav Kook lui-même, guide spirituel du judaïsme orthodoxe et décisionnaire de Halakha reconnaissait le rôle de premier plan des sionistes laïques dans l’édification de l’Etat juif.

L’idée consisterait à mettre fin à tout lien organique entre Etat et religion. Les institutions religieuses devraient être financées  par leurs fidèles ou sympathisants, et transformées en institutions à caractère privé. Cela ne signifie pas qu’il faudrait négliger la diffusion du judaïsme, bien au contraire : au lieu que ce soient les institutions religieuses les seules à prodiguer l’enseignement de nos grands textes, il faudrait favoriser la transmission du judaïsme dans l’éducation nationale et dans la vie culturelle.

Autre point : la Loi du Retour a pour vocation d’accorder la nationalité israélienne à tout Juif qui en exprime le désir. Cette loi a un caractère civil et non pas religieux, même s’il est vrai que les candidats doivent produire une attestation de judéité émis par un rabbin accrédité. Cependant le fait est que l’esprit de la Loi du Retour est que tout Juif est éligible pour l’Alyah, non pas parce qu’il pratique la religion juive, mais parce qu’il est d’ascendance juive par au moins un de ses quatre grands-parents.

Quand une personne faisant appel à la Loi du Retour ne dispose pas d’une attestation de judéité en bonne et due forme il se voit refuser l’Alyah. Il ne lui reste dans ces conditions qu’à entamer un processus de conversion au judaïsme et à s’engager à changer de mode de vie. Il y a là un paradoxe qu’il faut résoudre, parce que l’Etat d’Israël n’a pas vocation à demander à qui que ce soit de faire acte d’allégeance à quelle religion que ce soit.

Au lieu d’exiger de quelqu’un de se convertir à une religion à laquelle il ne croit pas, il faudrait lui donner la possibilité de se fondre au peuple juif de manière laïque. Une formation pourrait être envisagée de manière à ce qu’au bout du processus il pourrait bénéficier de la Loi du Retour et faire son Alyah en connaissance de cause.

George Steiner ou l’art de se tromper

L’écrivain et philosophe juif George Steiner est décédé à l’âge de 90 ans. Ce brillant universitaire polyglotte qui lisait Sophocle dans le texte se revendiquait comme juif, mais avait une propension morbide à fréquenter des antisémites en tous genres. Il trouvait que la vocation du Juif était de ne pas être sédentaire, de toujours être invité partout et de se conduire en conséquence. Il estimait que l’Etat juif c’était cher payé comme solution à l’antisémitisme, mais omettait d’expliquer en quoi la Shoah ne l’était pas. Mais vers la fin de sa vie il s’est ravisé : petit rappel de ce qu’il dit à la journaliste Laure Adler dans un livre d’entretiens publié en 2014 et intitulé « Un long samedi » :

« …dire que Netanyahou est dans l’erreur, c’est facile quand on est dans un beau salon à Cambridge. C’est là-bas qu’il faut le dire. Et tant qu’on n’y est pas, à vivre de tout son être en otage de la situation, je crois qu’il vaut mieux se taire. D’ailleurs, maintenant que je suis si près de la fin, de ma fin, je ne suis plus certain du tout. Il y a des moments où je voudrais partir et y être. Des moments où je me demande si je n’aurais pas dû aller en Israël.

... J’ai étudié de l’hébreu jusqu’à ma bar-mitsva, puis je me suis rué sur le latin et le grec. J’ai laissé tomber l’hébreu. Inexcusable. J’aurais pu le reprendre plus tard… Paresse.

Maintenant, cela me manque terriblement de ne pas avoir appris l’hébreu. Je l’ai fait, au début, et puis j’ai été pris par le grec et le latin… C’était une grande erreur.

Déjà, et c’est très grave, vous et moi devons lire la Bible dans de mauvaises traductions, parfois glorieuses mais au fond mauvaises. Ne pas savoir l’hébreu est une première barrière devant l’une des sources de notre humanité.

…Pourquoi est-ce que 70  % des Nobel en sciences sont juifs ? Pourquoi est-ce que 90  % des maîtres d’échecs sont juifs, que ce soit en Argentine ou à Moscou ? Pourquoi les Juifs se reconnaissent-ils entre eux à un niveau qui n’est pas seulement celui de la réflexion rationnelle ? »

Steiner ne donne plus de nouvelles depuis son décès, mais il est probablement en train d’arpenter le Paradis en compagnie de Moïse.

Le plan de paix Trump

Le « plan Trump » consiste à acter que la ligne d’armistice de 1949 ne peut en aucun cas être considérée comme une frontière d’Israël, et qu’un  éventuel Etat palestinien ne pourra disposer ni d’une armée, ni du contrôle de ses frontières, ni de son espace aérien aussi longtemps que le leadership palestinien sera déterminé à détruire Israël. Il ne reste pour Israël qu’à prendre des mesures unilatérales, or c’est cela que les Etats-Unis ont compris. On peut penser ce que l’on veut de la coiffure du Président Trump, mais depuis qu’il est au pouvoir il a fait un sans-faute en ce qui concerne Israël.

La région d’Israël surnommée « le petit triangle » est peuplé de 260.000 arabes israéliens. Ceux-ci sont majoritairement  hostiles à Israël en tant qu’Etat sioniste.  Ils possèdent leur système d’éducation en langue arabe, sont solidaires des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, refusent de faire le service militaire tout comme le service civil, arborent le drapeau palestinien à toute occasion, ne respectent pas l’hymne national israélien, soutiennent la création d’un Etat palestinien et commémorent l’indépendance d’Israël sous le signe du deuil. Mais en apprenant que le « plan Trump » prévoyait d’inclure « le petit triangle » dans la future Palestine et de commuer leur citoyenneté israélienne en citoyenneté palestinienne, ils ont été pris d’une rage folle et ont manifesté pour clamer  qu’en aucun cas ils ne voulaient pour eux de cette Palestine qui semblait pourtant jusqu’à la semaine dernière incarner leur rêve le plus fou.

Des antisémites à la Marche Blanche ?

Jean-Luc Mélenchon a été accusé d’antisémitisme il y a quelques années suite à des propos concernant Pierre Moscovici, alors Ministre juif de l’Economie ou Juif Ministre de l’Economie, on ne sait plus très bien. Par ailleurs Mélenchon vouait une admiration béate à l’antisémite Hugo Chavez, Président du Venezuela décédé depuis.

Clémentine Autain, Danièle Obono, Muriel Ressiguier et Michel Larive, tous députés du mouvement « La France Insoumise »  de Mélenchon, ont récemment témoigné de leur soutien à l’assassin Marouane Barghouti, terroriste emprisonné pour avoir commis plusieurs meurtres de Juifs du seul fait qu’ils étaient juifs.

Quant au « Front National » c’est un parti d’extrême-droite au lourd passé raciste qui a certes évolué dans son discours, mais peut-être pas assez pour mériter sa place dans une manifestation contre l’antisémitisme. C’est d’ailleurs pour cette raison que Marine Le Pen n’est pas la bienvenue en Israël.

Francis Kalifat, le Président du CRIF, a appelé à une « Marche Blanche » contre l’antisémitisme. Il a cependant précisé que ni la « France Insoumise » ni le « Front National » n’étaient les bienvenus compte tenu de la surreprésentation d’antisémites dans leurs rangs.

On ne peut dénier à Kalifat le droit moral de stigmatiser ces organisations. Si pas maintenant, quand ? Au nom de quoi faire l’impasse, justement à cette occasion, des penchants  antisémites de l’extrême droite comme de l’extrême-gauche ?

Kalifat a aussi dit que la rue n’appartenait à personne, n’a pas appelé à la violence et n’a pas exigé d’interdire à qui que ce soit de se joindre à la manifestation.  Tout ce qu’il a dit était que « La France Insoumise » et le « Front National » n’étaient pas les bienvenus. C’est son sentiment, or c’est ce qui s’appelle exercer sa liberté d’expression.

A ceux qui estiment que cette marche devait être ouverte à tout le monde, qu’auraient-ils pensé si « Les Indigènes de la République » ou les « Frères Musulmans » avaient envoyé une délégation ?

Non, cette manifestation ouverte à tout le monde n’était pas ouverte aux antisémites.

 

Zeev Sternhell ou le naufrage de la pensée

Zeev Sternhell est historien et professeur de science politique à l’Université Hébraïque de Jérusalem. « Le Monde »  a publié  un article de sa main intitulé « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ».

Cette publication n’est pas une surprise, parce que c’est dans la logique d’une grande partie de la presse que d’être hostile à Israël. Celle-ci se régale de tout ce qui peut être nuisible à l’Etat juif et ne demande pas mieux que d’ouvrir ses colonnes à des Israéliens pour asseoir sa propagande antisioniste.

Dans son article Sternhell nous apprend que l’Etat d’Israël « est devenu un monstre pour les non-juifs sous sa domination » et fait un procès d’intention à la droite en posant que celle-ci réserve aux Palestiniens, aux Soudanais et aux Érythréens le même sort que les Nazis d’antan réservaient aux Juifs.

Il précise que beaucoup d’Israéliens ont honte de leurs élus tout en votant pour eux. On ne voit pas ce qui lui permet d’affirmer cela, mais on peut supposer que cet éminent intellectuel a l’autorité morale de considérer la majorité des Israéliens comme des crétins à rééduquer.

Sternhell et ses amis politiques ont peu d’audience en Israël, alors ils se déshonorent en s’exprimant dans des forums internationaux qui jubilent quand un Juif associe la démocratie israélienne au nazisme.

Sternhell mais n’a pas le droit moral de traiter Israël d’Etat « nazi », « d’Etat d’apartheid » ni de « monstre ». Cet historien, ce juif polonais qui a échappé aux vrais Nazis le sait mieux que quiconque. Ce qu’il écrit est un amalgame d’élucubrations de quelqu’un qui veut à tout prix exister. Il fait exprès de ne pas distinguer entre l’Etat d’Israël et une extrême-droite qui n’est ni pire ni meilleure que celle de Belgique ou de France. Par ailleurs il fait l’impasse sur l’extrême-gauche, qui elle constitue un véritable danger pour la démocratie en Israël comme ailleurs.

On ne peut accorder le moindre crédit à ce Juif qui pour obtenir une tribune dans « Le Monde » est prêt à traiter Israël de nazi. Non seulement est-ce insultant, mais c’est une manière de banaliser la Shoah. Si la vie quotidienne à Ramallah est comparable à celle d’Auschwitz cela rejoint le point de vue négationniste comme quoi la Shoah n’aurait pas été si grave que cela.

Nul besoin de Sternhell pour déterminer si Israël est une démocratie. Le danger du populisme existe dans beaucoup de pays occidentaux, à la différence près qu’Israël démontre la solidité de ses institutions malgré l’état de guerre. Pas sûr que la France ou la Belgique seraient encore des démocraties si ces pays avaient à faire face aux défis qu’Israël subit à ses frontières, ou si une puissance comme l’Iran les menaçait de destruction par le feu nucléaire.

Quand des intellectuels comme Sternhell alignent leurs positions sur celles d’Edwy Plenel, de Mélenchon ou de prédicateurs islamistes, quand ils contestent la légitimité  même d’Israël ce ne sont pas des adversaires politiques, mais des ennemis.

Sidération collective à propos de Trump et Jérusalem.

Il est difficile de comprendre la sidération collective en réaction à la déclaration de Trump concernant Jérusalem, alors que ce n’est ni plus ni moins que la réalisation d’une de ses promesses électorales. Il semble que les opinions publiques soient tellement habituées à ce que les promesses électorales soient violées que pour une fois qu’elles ne le sont pas il y a comme un réflexe pavlovien pour s’en étonner.

Quant au plaisir que cela fait aux israéliens, là encore, pourquoi s’en étonner ? La quasi-totalité de l’échiquier politique s’en est réjouie. Est-on extrémiste parce que l’on se réjouit de ce que la première puissance au monde, qui en plus se considère comme allié privilégié d’Israël, reconnaisse que Jérusalem en est la capitale ? Depuis les origines du sionisme, Israël a veillé à s’assurer de la légitimité internationale. La Déclaration Balfour, la Conférence de San-Remo, la Commission Peel, la Résolution de des Nations-Unies appelant à la partition de la Palestine, la Proclamation de l’Indépendance et l’admission à l’ONU témoignent d’une incontestable continuité, même si celle-ci est contestée malgré tout par de mauvais coucheurs que le succès d’Israël indispose.

Les Etats-Unis d’Amérique viennent de franchir un pas de plus dans cette direction. Par ailleurs cela ne compromet en rien le processus de paix, parce que Trump n’a pas indiqué où serait installée l’ambassade. Il est d’ailleurs dommage qu’il n’ait pas choisi de le faire à Jérusalem – Ouest, parce qu’on aurait vu à ce moment-là que les Palestiniens ne l’auraient pas admis non plus, pas plus qu’ils n’admettent que Tel-Aviv se trouve dans une Etat juif.

Israël et la question de l’athéisme

La plupart des pères fondateurs du sionisme étaient athées, ou du moins agnostiques. Jabotinsky, Ben-Gourion Ahad Ha’am, Bialik et d’autres penseurs du sionisme étaient imprégnés de pensée juive mais aucun d’eux ne souhaitait de théocratie, et étaient même souvent même opposés à la religion, tout en étant férus de judaïsme. Herzl quant à lui était un Juif assimilé qui a même préconisé une conversion massive des Juifs sous les auspices du Vatican pour mettre fin à l’antisémitisme.

L’establishment rabbinique a pour sa part longtemps été essentiellement hostile au projet d’un Etat juif, et une partie non négligeable des Juifs orthodoxes d’aujourd’hui l’est d’ailleurs toujours, justement parce que ceux-là ne considèrent pas Israël comme un Etat juif au sens religieux du terme, ce en quoi ils n’ont pas tort. Mais d’une manière générale l’histoire du sionisme n’est pas un épisode religieux, mais bien le mouvement de libération nationale d’un peuple, comme il y en a eu d’autres au cours du vingtième siècle.

Beaucoup d’athées tiennent à Israël pour des raisons historiques, culturelles, familiales ou affectives. Il serait donc contre-nature pour eux de se détourner d’Israël ou de lui être indifférent du seul fait d’être athée.

Ceci dit la question de savoir si la pérennité d’Israël peut uniquement reposer sur l’idée de nation est une question ouverte, et dépasse d’ailleurs le cas d’Israël. Après tout les nations européennes sont de culture chrétienne mais leur spécificité repose sur des narratifs historiques, et non pas sur la religion.

Ce qui est vrai c’est que l’époque de l’Etat-nation est peut-être révolue parce que l’air du temps pousse plutôt à l’individualisme qu’au projet collectif. La question est de savoir si la pensée juive est assez puissante du point de vue spirituel pour survivre – ou remplacer – la religion qui lui est traditionnellement associée.

Rien n’est moins sûr, mais en fin de compte cela dépend des gens. S’il y en a suffisamment pour vouloir préserver un Etat à caractère juif, mais dissocié de la religion, alors c’est envisageable. Sinon Israël perdra son identité et ne sera, au mieux, qu’un Etat occidental parmi d’autres. Il se fondra dans ce cas-là dans le « village global » et la pensée juive rejoindra la mythologie grecque à l’Université et dans les musées. La religion juive en tant que telle survivra sans doute en Diaspora, mais cela ne concernera pas – par définition –  les athées.

Réponse à Eytan à propos de Leibowitz

Accuser Yeshayahu Leibowitz d’incohérence ou de provocation est, bien souvent, une manière d’éluder le véritable débat d’idées. Il est plus fécond de s’attaquer à des points précis et de tenter de les réfuter. La difficulté tient à ce que nombre de ses contradicteurs s’y perdent, confondant foi et raison, ou opposant l’émotion à l’argumentation.

La force intellectuelle de Leibowitz réside dans une logique imperturbable. Certes, il lui est arrivé de se laisser aller à des écarts de langage difficilement justifiables ; mais, en d’autres occasions, ses formules ont fait mouche, précisément parce qu’elles mettaient en lumière des réalités dérangeantes.

Dans son cycle consacré au « Guide des Égarés » de Moïse Maïmonide, l’un de ses élèves défend l’idée d’une intervention divine en soulignant que « l’historiographie de la Torah nous enseigne que la Providence veille de manière spécifique sur le destin du peuple juif ».

Réponse de Leibowitz : « Pour ma part, la Torah m’apprend que Jéroboam ben Yoash, le plus conquérant des rois, l’un des plus aguerris qu’Israël ait connus — lui qui “rétablit la frontière d’Israël depuis Hamat jusqu’à la mer de la Plaine” et dont “les victoires permirent de restituer Damas à Israël” (Melakhim II, chap. 14) — fut aussi un mécréant qui précipita le peuple dans le péché, sans que cela l’empêche de prospérer durant quarante-deux années de règne. À l’inverse, je lis également que Josias ben Amon, seul roi véritablement vertueux (צדיק), qui préserva le judaïsme et la Torah, servit Dieu de toute son âme et extirpa l’idolâtrie, fut assassiné à trente-neuf ans, entraînant avec lui l’asservissement d’Israël. Voilà l’historiographie que je trouve dans la Torah ; et, pour ma part, je ne parviens nullement à comprendre comment vous en déduisez un quelconque lien entre l’histoire et la foi. »

Le « Guide des Égarés » ne figure pas à proprement parler dans la bibliographie du judaïsme orthodoxe — pour des raisons analogues à celles qui expliquent la méfiance de ces milieux à l’égard de Leibowitz. Vous le reconnaissez vous-même, ce qui tend à montrer qu’il existe bien une continuité entre Maïmonide et Leibowitz. Le « Guide des Égarés », que vous tenez pour quantité négligeable et dont vous affirmez qu’il « n’intéresse que les milieux académiques », comme s’il s’agissait d’une anomalie, fut pourtant rédigé à l’âge de la pleine maturité intellectuelle de Maïmonide, au moment où celui-ci avait assimilé l’essentiel du savoir philosophique, religieux et scientifique de son temps. Il en constitue l’aboutissement — à la lumière duquel l’ensemble de son œuvre antérieure prend sens.

Certains ouvrages de Maïmonide furent brûlés en place publique après sa mort ; mais cela en dit davantage sur les incendiaires que sur les textes eux-mêmes. Comme l’écrivait Heinrich Heine : « Là où l’on brûle des livres, on finit tôt ou tard par brûler des hommes. »

Les grandes figures que vous invoquez à propos de la Kabbale sont toutes postérieures de plusieurs siècles à la clôture du Talmud. On affirme volontiers que la tradition mystique remonte à la création du monde ; il n’en demeure pas moins que les Tannaïm, tout comme Maïmonide, s’en sont fort bien passés.

Tout, dans la Torah, relève de l’interprétation ; mais si l’on considère la Révélation comme un fait historique, alors l’honnêteté intellectuelle exige que l’on mobilise les mêmes outils que pour établir n’importe quel autre événement.

La question du sens des commandements est, à cet égard, centrale. S’ils sont accomplis en vue d’obtenir quelque chose, on se rapproche alors du paganisme, qui, depuis l’aube de l’humanité, consiste à amadouer les dieux pour obtenir une vie favorable. Dans le judaïsme, cela correspond à ce que l’on appelle « emouna lo lishma » (une foi intéressée). La Halakha ne la proscrit pas, car les Sages estimaient qu’une telle foi pouvait conduire à la « emouna lishma » (la foi pour elle-même).

לעולם יעסוק אדם בתורה ובמצווה, אפילו שלא לשמה, שמתוך שלא לשמה — בא לשמה

A quoi sert la pensée de Yeshayahu Leibowitz ?

On a tendance à qualifier Yeshayahu Leibowitz de philosophe. Pourtant, lorsqu’il s’agissait de judaïsme, il se bornait à enseigner une méthode, sans prétendre formuler des concepts ni innover de quelque manière que ce soit. C’est précisément ce qui rend sa doctrine si difficile à réfuter. À ses contradicteurs, il rappelait que rien de ce qu’il avançait n’était nouveau, et les confondait avec une virtuosité éblouissante, en puisant dans les sources les plus traditionnelles du Talmud.

Son maître à penser était Moïse Maïmonide, généralement tenu pour le plus grand penseur juif depuis l’Antiquité ; c’est donc à travers cette filiation qu’il convient d’appréhender Leibowitz. Les faiblesses que l’on peut déceler chez lui en matière de judaïsme ne sont, au fond, que celles de Maïmonide lui-même.

Il importe de comprendre qu’au Moyen Âge coexistaient deux grands courants de la pensée juive qui, sans conduire à un schisme, n’en étaient pas moins très éloignés sur le plan conceptuel.

D’un côté, Yehuda Halevi, père spirituel du sionisme religieux, relayé plus tard par le Abraham Isaac Kook ; de l’autre, Maïmonide, dont Leibowitz se réclame. Tandis que le Rav Kook était un mystique imprégné de Kabbale, Leibowitz considérait celle-ci comme une intrusion de l’idolâtrie dans le judaïsme. Maïmonide, qui n’a pas connu l’essor de la Kabbale — amorcé seulement vers le XIIᵉ siècle —, ne l’aurait probablement jamais avalisée, fidèle qu’il était à un rationalisme rigoureux.

Certains s’interrogent : à quoi peut bien servir une pensée qui ne propose aucune réponse aux questions existentielles du présent ? À cela, Leibowitz aurait sans doute répondu que la question elle-même est dépourvue de sens dans le cadre du judaïsme. Il ne faut pas attendre de Dieu des réponses aux interrogations du passé, du présent ou de l’avenir. Espérer qu’Il résolve nos problèmes existentiels revient à supposer que Dieu doit servir à quelque chose, alors que, dans le judaïsme, c’est l’homme qui doit Le servir.

Leibowitz aimait dire que Dieu n’est ni un service de santé ni un parti politique. À un rescapé de la Shoah qui lui confiait avoir cessé de croire après la guerre, il rétorquait qu’avant la guerre déjà, il ne croyait pas en Dieu, mais seulement en l’aide de Dieu — ce qui n’est pas la même chose.

Quelle est la signification profonde du premier verset de la Torah : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre » ? Selon Leibowitz, la seule chose que l’on puisse déduire de cette formulation énigmatique est que Dieu ne fait pas partie du monde, puisqu’Il était avant que le monde ne fût (אדון עולם אשר מלך בטרם כל יציר נברא).

Cela signifie que, même si l’on admet que tout procède de Dieu, le monde tel que nous le connaissons n’obéit qu’aux lois de la nature. C’est là, selon Maïmonide, la Providence universelle. Quant à la Providence individuelle, elle réside dans le libre arbitre : contrairement à tout ce que nous connaissons dans le cosmos, l’homme possède cette faculté incompréhensible de vouloir, reflet de l’image divine (צלם אלוהים).

Croire que Dieu intervient dans la nature ou dans l’histoire constitue une impasse logique et confine à la superstition. Leibowitz insistait sur le fait que n’importe quel esprit raisonnable peut constater l’absence de corrélation entre la pratique religieuse et ce qui advient — à nous-mêmes, à nos proches, à nos ennemis ou au monde en général (צדיק ורע לו, רשע וטוב לו).

Rien de tout cela n’enlève à la valeur de l’impressionnant corpus du judaïsme. Ce monument d’intelligence, édifié au fil des millénaires par nos Anciens, constitue la colonne vertébrale et la raison d’être du peuple juif. Œuvre humaine destinée aux hommes, il doit continuer à être enseigné et enrichi pour que vive ce peuple. C’est d’ailleurs ce à quoi Leibowitz consacra toute sa vie, tout en sachant que les 613 commandements de la Torah n’ont aucun rapport avec la marche du monde — dont il pensait que seule la science pouvait percer certains secrets (עולם כמנהגו נוהג).

La conception leibowitzienne de la religion est sans doute la seule acceptable pour un esprit rationnel, par opposition à toute construction intellectuelle reposant sur la Révélation comme fait historique — ce qu’aucun système de pensée ne saurait véritablement intégrer.

L’enseignement de Leibowitz, comme celui de Maïmonide, a consisté à restituer à Dieu sa véritable place : celle de la transcendance, donc hors du monde. Dès lors, répondre à la question « à quoi sert la pensée de Yeshayahu Leibowitz ? » revient à dire qu’elle sert à penser.

Ce n’est pas rien.

Gaza et Molenbeek, même combat.

Le monde découvre avec stupeur l’existence de Molenbeek, cette obscure commune de l’agglomération bruxelloise devenue sanctuaire islamiste et repaire d’assassins. Il est vrai qu’après les attentats de Paris les autorités belges sont intervenues de manière musclée, mais le rôle des forces de l’ordre est comparable à celui des pompiers: on les appelle généralement quand l’incendie s’est déjà déclaré, c’est-à-dire trop tard.

Dans un société démocratique, prévenir le terrorisme consiste à ne pas transiger sur certains principes. De ce point de vue l’Europe a failli en fermant les yeux sur l’islamisme, dont les objectifs sont pourtant clairs. Penser que Paris pouvait échapper à cette calamité est d’un coupable aveuglement.

Tous les musulmans ne sont pas islamistes, mais il n’en est pas moins vrai que tous les islamistes vivent comme des poissons dans l’eau parmi les musulmans. Il y a une espèce d’omerta qui tétanise ces populations, dont on ne distingue pas bien si elle repose sur une adhésion tacite, une complaisance criminelle ou une terreur indicible.

Il y a une sorte de schizophrénie en Europe à ne pas admettre que les forces islamistes qui appellent à liquider Israël sont les mêmes que celles qui mettent des salles de spectacles et des restaurants à feu et à sang à Paris.

Le grand public a pu croire que les attentats visant l’Hyper Casher ou Charlie-Hebdo signalaient ce qu’il fallait ne pas être pour se sentir en sécurité en France. Le grand public a pu le croire, mais les autorités sont impardonnables de l’avoir cru. Certains ont même cru bon de suggérer que ne plus porter de kippa et ne plus s’en prendre au Prophète rétablirait le calme. Ces jours-ci le gouvernement belge a même franchi un nouveau pallier: ne plus aller au cinéma, ni aux compétitions sportives, ni à l’école. Pour le moment il semble encore permis de respirer, mais allez savoir ce que les politiciens vont encore trouver avant d’aller à l’essentiel.

Nous savons depuis la Shoah que l’antisémitisme est le plus sûr indice d’une société qui perd ses repères. Aujourd’hui c’est l’antisionisme – avatar de l’antisémitisme – qui joue ce rôle. Le parti-pris antisioniste d’une majorité d’intellectuels et de journalistes en Europe est inquiétant non seulement pour Israël, mais pour le monde libre lui-même. Faire une différence entre le Hezbollah, le Hamas et l’Iran d’une part, et Daesh et Al Qaeda d’autre part n’a aucun sens, parce que l’islamisme est une idéologie qui n’a ni feu ni lieu. Son ennemi est le genre humain tout entier, ce qui inclut les terroristes eux-mêmes, qui considèrent la mort – celle des autres comme la leur – comme valeur suprême.

Si l’Europe ne prend pas la mesure de ce fléau, les choses n’en resteront pas là, parce que les Djihadistes ne savent que trop bien avec quelle facilité ils peuvent opérer dans un Etat de droit. C’est pour cela qu’il y va de l’intérêt de l’Europe que de soutenir l’Etat d’Israël et de cesser de le stigmatiser avec des directives bêtes et méchantes comme l’étiquetage de produits de Cisjordanie. Il n’est pas anodin de noter que les  responsables politiques français ont voté cette ignominie qui a englouti des fortunes en commissions spéciales et en consultants, alors qu’au même moment des Djihadistes s’apprêtaient à exterminer des Parisiens à la Kalachnikov.

Ces mêmes Djihadistes qui de Tel Aviv à Paris sèment la mort partout où il y a des vivants; qui non seulement prônent que la fin justifie les moyens, mais que les moyens sont en eux-mêmes une fin; qu’il s’agit moins pour eux de s’emparer du monde que de le quitter avec éclat; que le paradis au ciel vaut bien l’enfer sur terre.

l’Europe a le devoir de soutenir cette minuscule démocratie qu’est l’Etat d’Israël confronté à une guerre dont l’Europe n’entend que les bruits de bottes mais qui deviennent de plus en plus audibles. A bon entendeur salut.

Israël et Europe, même combat.

Netanyahu et le Grand Mufti

Un orage médiatique s’est abattu ces derniers jours sur le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, à la suite de ses propos tenus en anglais lors d’une conférence du Congrès sioniste à Jérusalem. En voici la traduction :

« Hitler n’avait pas l’intention d’exterminer les Juifs à cette époque [1]. Il voulait les expulser. Le Grand Mufti de Jérusalem [2] est allé voir Hitler pour lui dire : “Si vous les expulsez, ils iront tous là-bas [en Palestine].” Hitler lui demanda : “Que dois-je en faire alors ?” Le Grand Mufti répondit : “Brûlez-les.” »

Ces propos ont déclenché une  hystérie collective parmi journalistes, chroniqueurs, intellectuels de tous bords et historiens. Netanyahu a été accusé d’ignorance, de négationnisme, d’incitation à la haine, de minimisation des crimes nazis et d’opportunisme politique. La chancelière allemande elle-même s’est sentie obligée de rappeler que l’Allemagne portait bien la responsabilité de la Shoah.

Pourtant, peu ont pris la peine d’écouter ou de vérifier avec discernement les propos de Netanyahu. Il s’agissait en réalité d’une vérité historique accessible à tous.

Mohammed Amin al-Husseini fut Grand Mufti de Jérusalem de 1921 jusqu’à la création de l’État d’Israël en 1948. Proche des Frères musulmans, il prônait non seulement l’élimination des Juifs de Palestine, mais également celle des Juifs du monde entier. Considéré comme l’un des pères spirituels de l’islamisme radical contemporain, il est encore aujourd’hui tenu pour un héros national et une référence religieuse par de nombreux Palestiniens.

Dès l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, le Grand Mufti manifesta son enthousiasme pour leur idéologie. Il devint l’un de leurs plus fervents collaborateurs dans le monde arabe [3]. En retour, il obtint le titre d’« Aryen d’honneur » et prêta allégeance à Hitler, déclarant :

« Les nations arabes sont convaincues que l’Allemagne remportera la guerre. Elles sont ses alliées naturelles, partageant les mêmes ennemis : les Anglais, les Juifs et les communistes. Elles sont prêtes à coopérer pleinement avec l’Allemagne, notamment en formant une légion arabe. »

Il mit cette promesse à exécution en créant une division arabe de la Waffen SS [4].

Lors du procès Eichmann [5], la philosophe Hannah Arendt nota que

« Les liens du Grand Mufti avec les nazis étaient notoires, car il espérait qu’ils l’aideraient à mettre en œuvre une variante de la Solution finale au Proche-Orient » [6].

Après la guerre, le Grand Mufti se réfugia à Paris, où il bénéficia de la complaisance des autorités françaises, malgré son statut de criminel de guerre recherché. Refusant de l’extrader, la France finit par le laisser s’échapper avec l’aide du Quai d’Orsay, qui lui procura un faux passeport [7].

Dieter Wisliceny, adjoint d’Eichmann, déclara au tribunal de Nuremberg que

« Le Grand Mufti avait à plusieurs reprises suggéré à Hitler, Ribbentrop et Himmler d’exterminer les Juifs, estimant que c’était la meilleure solution au problème palestinien » [8].

Depuis l’Allemagne, le Mufti multiplia les déclarations de soutien à la Solution finale [9] et, dans ses émissions radio à destination du monde arabe, appelait à

« Tuer les Juifs où qu’ils se trouvent, car telle est la volonté de Dieu. »

Lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir en 1933, ils cherchaient à se débarrasser des Juifs, sans forcément imaginer alors l’ampleur génocidaire que prendrait leur politique une décennie plus tard. Ils pensaient qu’en rendant la vie impossible aux Juifs, ceux-ci finiraient par émigrer — comme lors de l’expulsion d’Espagne au XVe siècle.

Les lois de Nuremberg de 1935 institutionnalisèrent la persécution : exclusion de la fonction publique, radiation des professions libérales, boycott, interdiction d’accès aux lieux publics, pogroms.

Durant cette période, Eichmann fut chargé d’encourager l’émigration juive vers la Palestine, en lien avec certains cercles sionistes. En 1937, il effectua un voyage en Palestine pour étudier la faisabilité de cette solution, puis entreprit de l’accélérer, recevant les félicitations de sa hiérarchie pour son efficacité.

L’accord de la Haavara, signé en 1933 entre le régime nazi et la Fédération sioniste d’Allemagne, visait à faciliter le transfert de biens juifs vers la Palestine. Environ 50 000 Juifs émigrèrent grâce à ce dispositif, en vigueur jusqu’en 1942, date de la conférence de Wannsee.

En 1938, Eichmann rédigea un mémorandum pour promouvoir l’émigration hors d’Europe [11] et fut chargé d’élaborer un plan de déportation de quatre millions de Juifs à Madagascar. Ce projet, bien que très avancé sur le papier, échoua en raison du contrôle britannique de l’île.

Jusqu’en 1941, l’objectif nazi restait donc l’expulsion. Mais les Britanniques ayant fermé la porte de la Palestine avec le Livre blanc [14], et aucune autre puissance n’acceptant d’accueillir les réfugiés, les nazis adoptèrent progressivement l’idée que l’extermination serait la seule « solution finale ».

Dans ce contexte, la visite du Grand Mufti à Hitler exprime bien une inquiétude : l’arrivée massive de Juifs expulsés du Reich risquait de renforcer le Yishouv [13]. Il ne fut donc pas le déclencheur de la Solution finale, mais un acteur influent dans l’opposition à l’émigration juive vers la Palestine.

C’est ce que Netanyahu a tenté de rappeler : qu’au moment de cette rencontre en 1941, les nazis envisageaient encore l’expulsion plutôt que l’extermination. Son propos ne visait pas à réécrire l’histoire ni à exonérer Hitler, mais à souligner le rôle actif et idéologique du Grand Mufti dans l’antisémitisme exterminateur — un rôle trop souvent occulté.

Netanyahu a enfin voulu faire un parallèle entre cette idéologie fasciste et antisémite incarnée par le Mufti, et les courants islamistes violents qui nourrissent aujourd’hui encore l’hostilité radicale contre Israël, notamment au cœur de l’Intifada des couteaux.

Notes

[1] “Cette époque” renvoie à l’entrevue entre le Grand Mufti et Hitler en 1941. La plupart des commentateurs semblent avoir ignoré ce point. Sans cette précision la phrase de Netanyahu aurait eu un tout autre sens.

[2] Un mufti est un religieux musulman qui a l’autorité d’émettre des fatwas. Dans chaque État de l’Empire ottoman le Grand Mufti était la plus haute autorité religieuse du pays.

[3] Etude de Matthias Küntzel publiée dans Jewish Political Studies Review

[4] Organisation paramilitaire et policière nazie

[5] Criminel de guerre nazi responsable de la logistique de la Solution Finale

[6] Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal de Hannah Arendt

[7] Tsilla Hershco: Histoire d’une évasion [archive], Revue Controverses, n°1, mars 2006.

[8] Zvi Elpeleg, Hamufti Hagado 1989, p. 74,75

[9] Zvi Elpeleg, Through the Eyes of the Mufti: The Essays of Haj Amin

[10] David Cesarini(2013-09-05). Adolf Eichmann

[11] David Cesarini(2013-09-05). Adolf Eichmann.

[12] David Cesarini(2013-09-05). Adolf Eichmann.

[13] Le Yishouv désigne la communauté juive en Palestine avant la création de l’État d’Israël.

[14] En mai 1939, alors que les Juifs sont persécutés par le Troisième Reich, les Britanniques leur réduit l’accès à la Palestine de manière draconienne.

Avraham Burg ou le chagrin de Trotski

Yosef Burg, père d’Avraham Burg, incarne le modèle du Juif européen éclairé : érudit, rabbin, docteur en mathématiques, polyglotte. En 1939, il échappe à la Shoah de justesse et trouve refuge en Palestine mandataire.

En Israël, il s’engage dans la construction de l’État, conciliant tradition religieuse, modernité et sionisme. Député, ministre, père de famille, il représente cette première génération de fondateurs : ceux qui ont fui les persécutions et créé un État pour garantir la survie juive.

Son fils, Avraham, hérite de cet idéal. Figure brillante du sionisme travailliste, parachutiste, juif pratiquant, président de la Knesset et de l’Agence juive, il incarne d’abord ce que le projet sioniste avait de plus achevé : un Juif souverain, intégré, actif, universel.

Mais depuis une décennie, Avraham Burg s’est radicalement détaché de cette tradition. Il rejette la définition d’Israël comme État juif, appelle à l’abandon de la Loi du Retour, et milite au sein du parti Hadash, héritier du communisme binational. Selon lui, l’époque du refuge juif est close, l’antisémitisme doit être combattu dans une logique universaliste, et le sionisme appartient au passé.

Cette posture suscite un profond malaise. Non pas parce qu’elle serait illégitime – toute pensée critique l’est par essence – mais parce qu’elle procède d’un déni des conditions historiques et actuelles qui ont fondé l’État d’Israël : l’antisémitisme structurel, les échecs de l’assimilation, la fragilité des minorités juives dans les sociétés d’accueil.

Le cas Burg renvoie ainsi à un vieux clivage intellectuel juif. D’un côté, l’universalisme révolutionnaire, incarné jadis par Trotski, misant sur la transformation globale du monde ; de l’autre, le pragmatisme sioniste de Ben-Gourion, pour qui la survie juive exigeait une solution politique autonome. L’histoire a tranché : les Juifs révolutionnaires furent broyés par les régimes qu’ils soutenaient, les organisations comme le Bund disparurent, tandis qu’Israël offrait un cadre de continuité historique, culturelle et physique pour le peuple juif.

Ce qui dérange chez Burg, c’est moins la critique que l’effacement. En niant la nécessité persistante d’un refuge juif, il ignore les réalités présentes : la résurgence de l’antisémitisme, la précarité identitaire de nombreuses diasporas, le rôle toujours vital qu’Israël joue comme recours. Il naturalise sa propre sécurité et la convertit en norme pour tous, au mépris de ceux qui n’ont pas encore “bouclé la boucle”.

Plus encore, son discours contient une part de contradiction : en acquérant la nationalité française, il acte son désir de pluralité d’appartenance, tout en contestant à d’autres le droit d’en faire autant en choisissant Israël. Le droit à la dissidence devient ici posture prescriptive.

Il ne s’agit pas de disqualifier Avraham Burg. Il a droit à ses positions. Mais ces positions, par leur radicalité, ne peuvent faire l’économie d’un débat. Car elles impliquent une relecture brutale de l’histoire sioniste et un désengagement envers les Juifs qui, aujourd’hui encore, cherchent dans l’État d’Israël une réponse à une menace bien réelle. Une menace que Burg, par son parcours, semble avoir oubliée – ou juger dépassée.

Yosef Burg, père d’Avraham Burg, incarne le modèle du Juif européen éclairé : érudit, rabbin, docteur en mathématiques, polyglotte. En 1939, il échappe à la Shoah de justesse et trouve refuge en Palestine mandataire.

En Israël, il s’engage dans la construction de l’État, conciliant tradition religieuse, modernité et sionisme. Député, ministre, père de famille, il représente cette première génération de fondateurs : ceux qui ont fui les persécutions et créé un État pour garantir la survie juive.

Son fils, Avraham, hérite de cet idéal. Figure brillante du sionisme travailliste, parachutiste, juif pratiquant, président de la Knesset et de l’Agence juive, il incarne d’abord ce que le projet sioniste avait de plus achevé : un Juif souverain, intégré, actif, universel.

Mais depuis une décennie, Avraham Burg s’est radicalement détaché de cette tradition. Il rejette la définition d’Israël comme État juif, appelle à l’abandon de la Loi du Retour, et milite au sein du parti Hadash, héritier du communisme binational. Selon lui, l’époque du refuge juif est close, l’antisémitisme doit être combattu dans une logique universaliste, et le sionisme appartient au passé.

Cette posture suscite un profond malaise. Non pas parce qu’elle serait illégitime – toute pensée critique l’est par essence – mais parce qu’elle procède d’un déni des conditions historiques et actuelles qui ont fondé l’État d’Israël : l’antisémitisme structurel, les échecs de l’assimilation, la fragilité des minorités juives dans les sociétés d’accueil.

Le cas Burg renvoie ainsi à un vieux clivage intellectuel juif. D’un côté, l’universalisme révolutionnaire, incarné jadis par Trotski, misant sur la transformation globale du monde ; de l’autre, le pragmatisme sioniste de Ben-Gourion, pour qui la survie juive exigeait une solution politique autonome. L’histoire a tranché : les Juifs révolutionnaires furent broyés par les régimes qu’ils soutenaient, les organisations comme le Bund disparurent, tandis qu’Israël offrait un cadre de continuité historique, culturelle et physique pour le peuple juif.

Ce qui dérange chez Burg, c’est moins la critique que l’effacement. En niant la nécessité persistante d’un refuge juif, il ignore les réalités présentes : la résurgence de l’antisémitisme, la précarité identitaire de nombreuses diasporas, le rôle toujours vital qu’Israël joue comme recours. Il naturalise sa propre sécurité et la convertit en norme pour tous, au mépris de ceux qui n’ont pas encore “bouclé la boucle”.

Plus encore, son discours contient une part de contradiction : en acquérant la nationalité française, il acte son désir de pluralité d’appartenance, tout en contestant à d’autres le droit d’en faire autant en choisissant Israël. Le droit à la dissidence devient ici posture prescriptive.

Il ne s’agit pas de disqualifier Avraham Burg. Il a droit à ses positions. Mais ces positions, par leur radicalité, ne peuvent faire l’économie d’un débat. Car elles impliquent une relecture brutale de l’histoire sioniste et un désengagement envers les Juifs qui, aujourd’hui encore, cherchent dans l’État d’Israël une réponse à une menace bien réelle. Une menace que Burg, par son parcours, semble avoir oubliée – ou juger dépassée.

[1] Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie

[2] Allusion au nazisme dans une pièce de Bertolt Brecht

Le réel a lieu en Israël

Le parti-pris anti-israélien de l’essentiel de l’Intelligentzia européenne relève d’un syndrome qui a fait son apparition après la Deuxième Guerre mondiale.

A l’époque, il apparaissait de façon criante que les communistes se fourvoyaient partout où ils étaient au pouvoir, mais de nombreux observateurs supposément instruits et avertis étaient frappés d’autisme quand il s’agissait de l’URSS.

Le Goulag, Staline, la pénurie, la corruption, la misère, la dictature, l’arbitraire, la violence, un organe nommé « La Vérité » qui mentait, tout cela était flagrant pour tout être doué de bon sens. Alors que l’Intelligentzia n’y voyait que du feu, beaucoup de petites gens subodoraient la faillite du communisme dès les années 1950.

Michel Onfray, philosophe attaché depuis plus d’une décennie à écrire une monumentale « Contre-histoire de la Philosophie », a récemment publié un ouvrage intitulé « Le réel n’aura pas lieu », où il analyse le « Don Quichotte » de Cervantès.

Il lui applique une grille de lecture qui fait penser à la Pierre de Rosette, cette stèle de l’Égypte antique qui a permis le déchiffrement des hiéroglyphes. Onfray aborde le personnage de Don Quichotte sous un angle inattendu, mais qui semble d’une telle justesse après coup, qu’on se demande pourquoi on n’a pas été capable de s’en apercevoir soi-même.

Le mot-clé de la thèse d’Onfray est celui de « dénégation ». Don Quichotte est possédé par la dénégation parce que le monde tel qu’il est ne lui convient pas.

Ce monde ne lui permet pas de se faire valoir, alors il en invente un autre, imaginaire, qu’il espère fédérateur et qu’il entend mener du bout de sa lance. Don Quichotte n’est pas un illuminé, mais un sale type, un lâche, un menteur et un danger public. Vu sous l’angle d’Onfray l’argument de la folie douce, des bonnes intentions ou de la naïveté ne tiennent plus.

Il faut être pris d’hallucination donquichottesque pour estimer que c’est le monde arabe qui a raison contre Israël. Les masses arabo-musulmanes ont pour grande partie perdu leurs repères, souffrent d’ignorance, dénient aux femmes les droits de l’homme, gaspillent leurs ressources au nom de la religion, sont menées par les régimes les plus corrompus, les plus cruels et les plus dégénérés de la terre.

Il faut être donquichottesque pour estimer que tout cela n’existe pas, mais que c’est Israël, seul Etat de droit et seule démocratie de la région, qui est un obstacle à la paix, que ce soit au Moyen Orient ou ailleurs.

Une fois qu’on a lu « Le réel n’aura pas lieu » on ne peut plus appréhender de la même manière des gens apparemment de bonne composition comme Hessel, Besancenot, Mélenchon, Edgar Morin, Cohn-Bendit, Rony Brauman, Régis Debray ou d’autres ennemis d’Israël.

Ces esprits pleins de complaisance pour ceux qui cherchent à détruire les Juifs sont passés maîtres à inverser la réalité du conflit israélo-arabe.

Quand Onfray évoque ceux qui ont cette passion furieuse pour les idées au détriment de la réalité, cette religion de l’idéal sans souci du réel, on ne peut s’empêcher d’appliquer cette démarche au sentiment pro-palestinien de beaucoup de fabricants d’opinion qui sont dans la dénégation de l’islamisme mais qui pointent un doigt accusateur en direction d’Israël.

Tout comme le Don Quichotte d’Onfray ils ne veulent pas voir ce qui est et préfèrent voir ce qu’ils veulent. Ils sont bien entendus émus par les tueries des islamo-fascistes un peu partout dans le monde, mais le seul endroit où ils pensent que ces fous de Dieu ont un point de vue, c’est Israël. C’est le seul coin de la planète où ils suggèrent que la solution à la peste islamiste consiste à leur donner ce qu’ils veulent.

Si ces Don Quichotte du politiquement correct refusent de confronter leurs idées à la réalité quand il s’agit d’Israël, alors c’est à désespérer des autres, qui sont soit ignares soit antisémites.

Dans ces conditions, il est exclu qu’Israël se laisse impressionner par des artifices comme la reconnaissance par l’Europe ou par l’ONU d’une Palestine dont personne ne connaît les contours mais dont tout monde connaît les intentions.

Israël a raison, mille fois raison de faire de la sécurité sa priorité absolue, et rien ne doit lui faire dévier de son souci principal, qui est de vivre.

 

Edwy Plenel et sa lettre au Président

Le Président François Hollande a fermement condamné les agressions contre Israël,  et a  assuré le Premier Ministre israélien de sa solidarité. Il a également affirmé qu’il appartenait au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces. Edwy Plenel, journaliste et Directeur de Publication du site d’information  Médiapart, a publié un article pour s’élever contre la prise de position de François Hollande, assez exceptionnelle il faut le dire pour qui connaît la politique pro-arabe de la France inaugurée par de Gaulle en 1967. Edwy Plenel s’en prend à François Hollande, mais aussi à Israël. Le texte ci-dessous est donc adressé à Edwy Plenel afin d’attirer son attention sur les nombreuses erreurs d’appréciation concernant Israël qu’il commet dans sa lettre ouverte au Président:

Monsieur Edwy Plenel,

Avoir une politique équilibrée face au conflit israélo-palestinien ne peut consister, sous aucun prétexte, à soutenir une organisation terroriste. Or manifester contre Israël en ces heures sombres revient de fait à soutenir le Hamas et ses associés.

Israël est une démocratie où sévit une extrême-droite radicale, mais celle-ci est, tout comme en France, marginale, et n’est en tout cas pas au pouvoir.

La stigmatisation des Arabes en Israël est le fait de groupuscules insignifiants, et sans commune mesure avec l’antisémitisme d’Etat qui sévit dans le monde arabo-musulman. L’Autorité Palestinienne en particulier fait la promotion de l’antisémitisme dans les écoles et à la télévision, où les juifs sont vilipendés dans le plus pur style de la propagande nazie.

La proportionnalité dans la lutte contre le terrorisme n’obéit pas aux mêmes critères que les conflits conventionnels, que ce soit en Israël ou ailleurs. Quand l’assassin Mohammed Merah fut traqué dans la région de Toulouse, les autorités françaises mobilisèrent des centaines d’hommes armés jusqu’aux dents afin de trouver et de neutraliser ce seul criminel. En Israël il s’agit pour la nation entière de se défendre contre les islamistes qui ont vocation à casser du Juif n’importe où, dans n’importe quelles circonstances et sous n’importe quel prétexte. Cette obsession date de bien avant l’occupation de la Cisjordanie, et même d’avant la création de l’Etat d’Israël lui-même, quand le Mufti de Jérusalem fraternisait avec Hitler. Compter sur l’avènement d’un Etat palestinien pour mettre fin à la rage anti-juive au Moyen-Orient est un risque qu’aucun gouvernement israélien ne peut se permettre de prendre.

Renvoyer dos-à-dos le Likoud et le Hamas est une aberration. Le Hamas a pour programme explicite la liquidation pure et simple de l’Etat d’Israël par tous les moyens, à commencer par les plus barbares. Le Likoud quant à lui est un parti démocratique et donc respectable, que l’on partage ses idées ou pas. C’est une formation politique en tous points comparable à la droite républicaine incarnée par l’UMP en France. Le Likoud est ce parti qui sous la conduite de Menahem Begin, prix Nobel de la Paix,  a mis fin à la guerre avec l’Egypte en restituant la péninsule du Sinaï, ses puits de pétrole et son potentiel touristique.

Le Likoud est aussi ce parti qui a parié sur la paix en 2005 en mettant fin à l’occupation de Gaza.  Au cours de réunions bilatérales précédant l’évacuation, des responsables palestiniens avaient affirmé qu’on verrait enfin « de quoi ils étaient capables ». Ils avaient assuré que Gaza s’avèrerait un « miracle économique », un « Singapour du Moyen Orient », un cas d’école. Pour illustrer cette vision, des projets furent évoqués: réseau routier, port en eau profonde, centrale électrique, système d’égouts, aéroport, hôtels de tourisme, toutes ambitions que les places financières ne manqueraient pas de soutenir. On connaît la suite : le Hamas s’empare de Gaza, asservit sa population, instaure une dictature et consacre des fortunes à la fabrication de roquettes et au creusement de tunnels à seule fin de tuer des Juifs de l’autre côté de la frontière.

La Jordanie a annexé la Cisjordanie en 1950 sans la moindre intention d’y favoriser l’émergence d’un Etat palestinien. C’est à partir de ce territoire usurpé que les troupes jordaniennes ont attaqué Israël en 1967 pour tenter de s’emparer de Tel-Aviv  et du reste d’Israël, jeter les Juifs à la mer et étendre le Royaume de Jordanie à la totalité de la Palestine historique. C’est cela, et uniquement cela qui eut pour conséquence l’occupation de la Cisjordanie par Israël.

L’antisionisme est une transgression morale au même titre que l’antisémitisme. Etre antisioniste, c’est désavouer le mouvement de libération du peuple juif. Etre antisioniste, c’est lui contester le droit de disposer de lui-même. Etre antisioniste ce n’est pas critiquer tel ou tel aspect de la politique israélienne, mais c’est dénier à Israël le droit même à la vie. Etre antisioniste c’est s’associer aux filiales terroristes de l’Iran installées aux frontières d’Israël et qui œuvrent sa destruction.

Il y a une douzaine d’années le distingué sociologue et philosophe Edgar Morin fut  poursuivi pour antisémitisme après avoir cosigné avec deux autres intellectuels un article incendiaire contre Israël. Après quatre ans de procédure Il a fini par être mis hors de cause par une Cour de Cassation, mais ce qu’il faut retenir c’est qu’au fil de cette saga juridique  la Cour d’Appel de Versailles l’avait bel et bien condamné pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme ». On a le droit de s’interroger sur le point de savoir lesquels des magistrats de la Cour d’Appel ou de la Cour de Cassation ont vu juste.

Stéphane Hessel était un obscur diplomate à la pensée indigente qui serrait la main des dirigeants  du Hamas et qui trouvait que l’occupation de la France par les nazis était moins cruelle que celle de la Cisjordanie.  Il pensait par ailleurs que Gaza devait être le principal sujet d’indignation au monde, comme si les massacres en Syrie, en Iraq, au Darfour ou ailleurs n’étaient que de négligeables échauffourées.

Quant aux vociférations antisémites entendues lors de récentes manifestations anti-Israël en France, il n’est pas inutile de rappeler la conclusion des « Réflexions sur la Question Juive » de Sartre, à savoir que « pas un français ne sera en sécurité tant qu’un juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie. »

 

Tuerie au musée juif de Bruxelles

Quels que soient les commanditaires de la tuerie au musée juif de Bruxelles, quelles que soient leurs motivations, et même s’il ne s’agit que d’un acte isolé, il ne fait pas de doute que cela se passe sur fond de haine antisioniste, qui n’est qu’un antisémitisme recyclé faisant écho au discours antijuif distillé des siècles durant par la Chrétienté et l’Islam. L’antisémitisme étant un symptôme plutôt qu’une idéologie, quatre innocents abattus à la kalachnikov en plein jour en pleine ville dans la capitale de l’Europe, cela concerne même ceux que ne sentent pas concernés.

Les ennemis d’Israël pensent qu’en s’attaquant aux Juifs de la Diaspora – ou à leurs symboles – ils affaiblissent le monde juif. Mais si l’on cherche à suivre ce raisonnement, aussi morbide soit-il, on s’y perd parce qu’il défie la logique la plus élémentaire. En effet, chaque agression, chaque atteinte à l’intégrité morale ou physique des Juifs accentue la solidarité des communautés juives à travers le monde, et dans beaucoup de cas le désir d’aller vivre en Israël. Cette option n’existait pas avant la création de l’Etat d’Israël. C’est ainsi que l’on assiste à une recrudescence de l’émigration à chaque manifestation d’antisémitisme, or la tuerie de Bruxelles n’échappera sans doute pas à cette règle. Les antisémites sont pris dans un dilemme cornélien : contenir leur haine des Juifs est nuisible pour leur santé, mais l’exprimer renforce, souligne et corrobore la raison d’être de l’Etat juif, dont l’une des fonctions consiste à combattre l’antisémitisme partout où il sévit. Tout acte antisémite entraine donc un effet boomerang sur son auteur du fait même de l’existence de l’Etat d’Israël.

Un climat antisémite empoisonne une part croissante de l’opinion publique européenne, mais il faut reconnaître qu’en Belgique il n’y pas d’antisémitisme officiel. Cette forme de racisme y est au contraire un délit, or la police, la magistrature et le gouvernement font ce qui est en leur pouvoir pour que la loi soit respectée. Mais c’est justement parce que l’antisémitisme ne saurait s’exprimer à visage découvert dans une démocratie comme la Belgique qu’il se travestit en antisionisme. Ce n’est donc pas l’Etat qui accompagne la montée de l’antisémitisme, mais ceux parmi les médias qui diffusent sans retenue une propagande antisioniste relayant les poncifs antisémites les plus éculés.

L’antisionisme, tout comme le racisme, ne relève pas de la liberté d’expression. L’antisionisme, c’est la contestation du droit à l’existence de l’Etat d’Israël. Les médias ont en Europe un devoir de pédagogie lorsqu’ils abordent le thème du conflit israélo-palestinien. Quand des commentateurs critiquent l’Etat d’Israël dans les médias ils ont l’obligation morale de préciser qu’il ne s’agit pas de mettre en cause son existence. Ils doivent être vigilants et veiller à ce que leurs discours n’alimentent pas des velléités criminelles par le détour de l’antisionisme.

L’Europe a une dette envers les Juifs. La plupart des Etats, dont la Belgique, l’ont reconnu de manière solennelle, mais il y a encore beaucoup à faire au niveau de la mémoire collective, or c’est à l’intelligentsia qu’incombe cette tâche. Les journalistes, chroniqueurs et intellectuels doivent impérativement changer de vocabulaire s’ils désirent différencier la critique politique de l’Etat d’Israël de la harangue antisémite.

L’Histoire nous a appris que l’acquiescement – même muet et passif – à l’antisémitisme est le levier avec lequel on renverse les démocraties.

Nathan Weinstock: comment le monde arabe a perdu ses juifs

Nathan Weinstock, avocat, criminologue et historien belge né à Anvers en 1939, incarne un parcours intellectuel à la fois singulier et révélateur. Formé dans un cadre juif orthodoxe, il s’en écarte dès sa jeunesse pour embrasser l’idéologie trotskyste, dans la mouvance révolutionnaire de l’après-guerre. Après la guerre des Six Jours, en 1967, il adopte un antisionisme militant et devient pro-palestinien. Dans cette phase, Weinstock participe à des rassemblements nourris par les émissions de Radio-Le Caire, exaltant avec violence l’idée que les armées arabes allaient bientôt « jeter les Juifs à la mer ». L’appel au démantèlement d’Israël, dans son discours, s’articule à une conviction idéologique : selon lui, il est impossible d’être simultanément socialiste et sioniste, le projet national juif étant vu comme irrémédiablement entaché de colonialisme.

Pourtant, vers les années 1990, Weinstock opère un retournement intellectuel radical. Prenant conscience que la cause palestinienne a progressivement glissé de l’anticolonialisme vers un antisémitisme masqué, il dénonce rétrospectivement la naïveté et la violence simplificatrice de ses engagements passés. Il reconnaît que l’hostilité à Israël procède moins d’un projet politique cohérent que d’une haine viscérale du Juif, recyclée sous des formes prétendument modernes. Son travail critique culmine dans Une si longue présence (2008)[1], consacré à la disparition presque totale des communautés juives du monde arabe entre 1947 et 1967.

Le fond de son analyse est le suivant : pour comprendre la conflictualité actuelle, il faut comprendre l’histoire longue de la condition juive dans le monde musulman. Le statut de dhimmi, formalisé sous l’empire omeyyade, offrait aux non-musulmans un droit de vivre sous protection en échange d’une soumission codifiée. Cette soumission était autant symbolique que juridique : interdiction de porter des armes, de témoigner contre un musulman, d’accéder à certains métiers, obligation de signes vestimentaires distinctifs, etc. La dimension humiliante de ces mesures visait moins la simple domination politique que l’intériorisation psychologique de l’infériorité.

Même lorsque ces discriminations se sont atténuées – sous l’effet des réformes ottomanes ou de la colonisation européenne –, leur mémoire collective est restée vivace. Enracinée dans les représentations sociales, elle a structuré une conception implicite des rapports entre musulmans et Juifs : ceux-ci ne devaient pouvoir exister qu’à la condition de l’infériorité reconnue et acceptée.

C’est dans ce contexte que l’émergence de l’État d’Israël produit un véritable séisme mental. Car il ne s’agit pas seulement d’un changement de rapport de force géopolitique, mais d’une inversion d’un ordre symbolique millénaire. Israël, en revendiquant la souveraineté nationale des Juifs, conteste la place qui leur était historiquement assignée. Il nie l’ordre immuable des hiérarchies implicites. Il déstabilise en profondeur un imaginaire collectif qui faisait de la subordination juive une évidence, presque une loi naturelle.

La violence du rejet arabe envers Israël ne s’explique donc pas seulement par des griefs territoriaux ou des revendications nationalistes : elle procède d’une atteinte existentielle. Le peuple que l’on croyait condamné à l’humilité se dresse en nation libre, armée, fière. Le dominé d’hier devient sujet historique. C’est cette révolution cognitive – plus encore que la perte d’une terre ou la perception de l’injustice coloniale – qui est insupportable.

Le processus d’exode des Juifs du monde arabe, analysé en détail par Weinstock, témoigne de cette dynamique. Près d’un million de personnes, souvent implantées depuis l’Antiquité, furent contraintes de fuir des terres où elles avaient profondément contribué à la culture locale. Contrairement aux Palestiniens, leur drame n’a donné lieu à aucune reconnaissance internationale. Il n’y eut ni Agence spéciale pour leur protection, ni maintenance symbolique de leur statut de réfugiés au fil des générations. Leur disparition a été absorbée dans l’indifférence, voire occultée délibérément.

L’idée selon laquelle ces Juifs seraient partis par sionisme est un mythe rétrospectif. Leur exil n’était pas un choix d’adhésion au projet sioniste, mais une fuite face à la montée d’un antisémitisme exacerbé par la défaite arabe de 1948. Ils étaient, pour la plupart, profondément enracinés dans la culture arabe, et leur présence était parfois antérieure à celle même des conquérants musulmans. Le déracinement massif de ces communautés révèle une vérité souvent éludée : le monde arabo-musulman n’a pas seulement perdu ses Juifs ; il a perdu une part de sa pluralité historique.

C’est dans cette perspective que le refus arabe d’accepter l’État d’Israël prend tout son sens. Loin d’être seulement une résistance à une implantation étrangère, ce rejet est, dans sa profondeur, un refus d’accepter une égalité symbolique. Israël incarne la fin de la dhimmitude. Il incarne l’émancipation de ceux dont la subordination paraissait aller de soi. D’où l’incompréhension durable vis-à-vis de la Résolution de l’ONU de 1947, qui recommandait le partage de la Palestine : dans la perception arabe majoritaire, il ne pouvait y avoir de parité entre l’ancien maître et l’ancien subalterne.

Ainsi, l’échec des diverses tentatives de paix ne peut se comprendre pleinement sans intégrer cette dimension psychologique et anthropologique. Le problème n’est pas seulement de redessiner des frontières : il est de reconnaître une révolution irréversible dans la dignité juive, que beaucoup refusent encore d’accepter.

Nathan Weinstock, par son itinéraire critique, rejoint d’autres penseurs issus du monde arabo-berbère comme Albert Memmi : tous deux montrent que la véritable fracture n’est pas géographique, mais mentale. Tant que cette révolution cognitive – l’accession du Juif au statut de sujet souverain – ne sera pas pleinement reconnue, les conflits territoriaux continueront à n’être que les symptômes visibles d’un refus plus profond : celui de l’égalité dans l’histoire.

Aujourd’hui encore, les traces de cet ordre ancien subsistent de manière diffuse dans les représentations collectives, y compris en dehors du monde arabe. L’antisionisme contemporain, notamment dans certains milieux intellectuels occidentaux, fonctionne comme une réactivation inconsciente de cette nostalgie d’un monde où le Juif n’était jamais pleinement sujet. Israël, en tant qu’État juif souverain, est moins rejeté pour ce qu’il fait que pour ce qu’il est : l’incarnation visible d’une égalité insupportable pour certains imaginaires politiques et religieux.

L’accusation de « colonialisme » portée contre Israël est emblématique de cette inversion des rôles. Loin d’être une simple critique géopolitique, elle traduit souvent une difficulté à penser le Juif autrement que dans la posture de minorité dominée. Dans cette lecture biaisée, Israël apparaît non pas comme un mouvement de libération nationale (ce qu’il est historiquement), mais comme un agent usurpateur de souveraineté, illégitime par essence. Le mythe de l’indigénité palestinienne absolue, opposée à un « corps étranger » juif, ne fait que rejouer sur un nouveau théâtre l’ancienne idée d’infériorité, recouverte d’un vernis humanitaire.

Ce phénomène déborde largement le cadre du monde arabe. Dans de nombreux espaces occidentaux – universitaires, médiatiques, associatifs –, on observe une transposition de cette logique : l’Israël souverain est sommé de se justifier en permanence, tenu de prouver sa légitimité d’exister, alors même que d’autres nations, parfois créées plus récemment ou issues de violences extrêmes, ne suscitent pas la même suspicion systématique.

À travers ces dynamiques, se manifeste sous des formes actualisées une survivance de la dhimmitude symbolique : l’existence même d’un Juif libre et maître de son destin paraît contre nature pour certains inconscients collectifs. L’État d’Israël est ainsi pris dans une exigence permanente de reddition symbolique, invité sans cesse à se conformer à un rôle d’infériorité dont il s’est justement émancipé.

Pourtant, la révolution anthropologique représentée par la création d’Israël est irréversible. Il n’est plus possible de revenir à l’ordre ancien sans abolir, au-delà d’un État, toute une conquête humaine : celle de la reconnaissance du Juif comme sujet politique autonome. Ce qui est en jeu dépasse les enjeux de frontières ou de territoires : il s’agit de savoir si l’histoire humaine est capable d’intégrer cette rupture fondamentale, ou si elle tentera indéfiniment de la nier.

Nathan Weinstock, en déconstruisant son propre aveuglement passé, offre une leçon précieuse : certaines fractures historiques ne sont pas matérielles, mais mentales et symboliques. Tant que cette révolution intérieure n’est pas pleinement assumée, Israël portera, malgré lui, non seulement le poids des conflits armés, mais celui d’une transformation de l’histoire que beaucoup refusent encore d’accepter.

Note :
[1] Nathan Weinstock, Une si longue présence : Comment le monde arabe a perdu ses juifs, 1947-1967 (Éditions Plon, 2008).

Réponse au rabbin Yehiel Brand

C’est par les hasards de l’Internet que je suis tombé sur un site qui publiait une réaction plutôt vive à l’une de mes chroniques (“Comment croire en Dieu après la Shoah”) publiée sur mon blog hébergé par “Le Monde.fr”. J’ai par la suite eu quelques échanges avec l’auteur de cette réaction, le rabbin Yehiel Brand. Je reprends ci-dessous l’esprit des arguments que je lui ai opposés, essentiellement inspirés par l’enseignement de Yeshayahu Leibowitz, scientifique et érudit israélien de culture allemande décédé il y a une vingtaine d’années.

La croyance en la récompense ou la punition divine n’a aucune signification religieuse, bien que ce soit dans la nature de l’homme que de penser qu’en accomplissant un effort il est en droit d’attendre quelque chose en retour. Pratiquer les Commandements dans cette perspective est peut-être acceptable du point de vue religieux, mais cela ressort de la notion de   לא לשמה(de manière intéressée). Il n’en reste pas moins que le pratiquant n’a aucune chance de voir ses vœux exaucés, ce que la tradition juive elle-même concède par le constat que צדיק ורע לו רשע וטוב לו (le juste est frappé tandis que le scélérat prospère), confirmant ainsi  qu’il n’existe aucune corrélation entre ce qui arrive et le fait de pratiquer [la religion]. C’est une réalité empirique avec laquelle aucun être doué de raison ne peut être en désaccord (Leibowitz).

Maïmonide, autorité majeure du judaïsme depuis le Moyen-âge, savait que  sa pensée n’était pas à la portée de tous, et que ce qui importait était que l’on observât les Commandements. Il estimait que seule une élite était à même de les pratiquer de manière désintéressée, et que si la masse le faisait avec l’illusion d’une récompense c’était un moindre mal. Maïmonide distinguait explicitement entre croyances “vraies” et croyances “nécessaires”.

Leibowitz estime que l’on ne peut rien apprendre sur Dieu à partir de l’observation du monde. Le poète juif andalou du douzième siècle Ibn Gabirol invoquait Dieu en déclamant אדון עולם אשר מלך בטרם כל יציר נברא (O Seigneur du monde  qui régnait avant même l’existence de toute chose). Sur quoi régnait-il au juste, s’il n’y avait rien ? Le philosophe des Lumières Emmanuel Kant disait pour sa part “si Dieu n’est ni dans le temps ni dans l’espace alors il n’y a rien à prouver”.

Dieu étant transcendant n’intervient ni dans la Nature ni dans l’Histoire, et tout ce que nous savons de la mort c’est que nos corps se décomposent quand la vie nous quitte. Pour Leibowitz rien n’a de signification dans le monde, qui est contingent et qui aurait pu ne pas être. Le salut n’est donc pas une notion qui pointe vers le Ciel, mais vers la Terre, parce que l’on n’accède pas au salut après la mort, mais pendant la vie.

La religion juive vise à favoriser l’intellect en libérant l’homme des passions tristes. Une fois ce niveau d’indifférence atteint, il accède au vrai mysticisme, qui n’est pas hallucinatoire, mais au contraire lucide. L’homme est מושלם (accompli) quand il atteint un niveau où seul l’intellect gouverne son existence, or à ce stade il est déjà de fait dans le  עולם הבא  (le monde à venir)

Ibn Ezra, rabbin de l’âge d’or de la culture juive en Espagne, suggérait que la Thora avait peut-être été écrite après la sortie d’Egypte, et donc pas par Moïse. Plus tard Spinoza estima que la Thora devait pouvoir être appréhendée comme n’importe quelle création littéraire. Il ne s’agit pas de douter de la sincérité des prophètes d’Israël ni de celle de beaucoup de pratiquants, pas plus que de celle de croyants chrétiens ou de musulmans, mais les convictions, pour respectables qu’elles soient, ne sont en rien des démonstrations.

A propos du Messie, Leibowitz renvoie au Michne Thora, codification exhaustive de la loi juive, où Maïmonide dit qu’il ne faut pas s’attendre à ce que la venue du Messie aille de pair avec quoi que ce soit de surnaturel. Beaucoup de croyants sont convaincus du contraire, et il y en a même qui pensent que le Troisième Temple descendra tout droit du Ciel à Jérusalem. Pourtant les avertissements de Maïmonide sont sans équivoque:

.אל יעלה על דעתך שהמלך המשיח צריך לעשות אותות ומופתים, ומחדש דברים בעולם, או מחיה מתים, וכיוצא בדברים אלו שהטפשים אומרים

.אל יעלה על הלב שבימות המשיח יבטל דבר ממנהגו של עולם, או יהיה שם חידוש במעשה בראשית, אלא עולם .כמנהגו נוהג

.וכן כל כיוצא באלו הדברים הכתובין בעניין המשיח, משלים הם; ובימות המלך המשיח יוודע לכול לאיזה דבר היו משל, ומה עניין רמוז בהן.  אמרו חכמים, אין בין העולם הזה לימות המשיח, אלא שיעבוד מלכייות בלבד

(Ne vous figurez pas que le Messie fera des miracles, ou apportera un changement dans la marche du monde, ou ressuscitera les morts, ou autres inepties colportées par les imbéciles.

Abstenez-vous de penser que quoi que ce soit aura disparu du monde ou qu’il y aura quelque chose que de changé dans les lois de la Nature. Le monde continuera tel quel.

Tous les écrits faisant allusion au Messie sont des paraboles, mais lorsqu’adviendront les temps messianiques celles-ci seront élucidées, et nous comprendrons  alors à quoi elles faisaient allusion. Les Sages [du Talmud] enseignaient qu’entre le monde tel que nous le connaissons et celui du Messie la seule différence sera la fin de l’assujettissement [des juifs] aux Nations.)

Les treize articles de foi qui figurent dans le סידור (livre de prières) sont une paraphrase d’un passage de l’Introduction au Talmud, où Maïmonide énumère treize clés pour le judaïsme. Des contemporains s’en sont inspirés pour produire les Treize Principes de la foi, et de version en version ils se sont éloignés de la source, tant et si bien que Leibowitz estime qu’ils ne reflètent ni le style ni la pensée de Maïmonide. L’arrière-plan historique est qu’il y avait à l’époque une tentation parmi les juifs à se convertir à l’Islam, or ces Principes de la foi sont un procédé liturgique itératif qui a pour fonction d’enrayer un basculement dans l’apostasie tout en n’attaquant pas l’Islam de front. Par exemple, le septième article dit “Je crois d’une foi entière que la prophétie de Moïse notre maître, la paix soit sur lui, était vraie, et qu’il fut le père de tous les Prophètes, ceux qui l’ont précédé et ceux qui l’ont suivi.” Maïmonide enjoignait ainsi de manière subliminale à ignorer le Prophète des musulmans.

Il existe une vidéo où l’on voit une érudite poser à Leibowitz la question suivante: “Professeur Leibowitz, pensez-vous que le Messie viendra?” Il répond d’un air pensif “Oui, je figure parmi ceux qui pensent qu’il viendra” en mettant l’accent sur Il viendra. Son interlocutrice insiste et demande: “Quand ? “. Leibowitz  hausse le ton et rétorque avec agacement: “J’ai dit qu’il viendra! Eternellement! Tout Messie  qui fait effectivement  son apparition est un faux Messie, parce que l’essence du Messie, c’est qu’il viendra.”

L’ensemble des  25 chapitres que Maïmonide consacre dans son “Guide des Egarés” au sens des Commandements est ambigu.  Il en fait une analyse extensive, replace les Commandements dans leur contexte, démontre que certains dérivent de rites païens, et laisse entendre que d’autres ont une fonction dans la vie quotidienne. Plus loin il dit que ceux parmi les Commandements dont le sens nous échappe n’ont d’autre but que de nous éloigner de l’idolâtrie. Tout à la fin il conclue en établissant que tous les Commandements sans exception n’ont pour objectif que de se détacher du monde, qu’ils ne visent à amender ni l’homme ni la société, mais qu’ils constituent en eux-mêmes le service de Dieu.

Chaïm Cohen, éminent juge de la Cour Suprême d’Israël, confia un jour à Leibowitz que bien qu’originaire d’un milieu orthodoxe, il avait perdu la foi suite à la Shoah. Leibowitz lui rétorqua que cela démontrait qu’il avait en fait toujours été athée, parce qu’étant donné que Dieu ne s’occupait pas du monde il n’y avait aucune raison de compter sur son intervention, que ce soit avant ou après la Shoah, ou pour tout autre évènement.

Une anecdote comparable est celle de cette mère qui relatait à Leibowitz que son enfant avait été gravement malade, mais qu’il avait guéri en dépit des pronostics, et que suite à cela elle était devenue croyante. Leibowitz lui dit que si cela signifiait que si l’enfant n’avait pas survécu elle ne serait pas venue à la religion, c’était quelle n’y était toujours pas. En revanche, il lui dit si l’enfant avait succombé mais  qu’elle était devenue pratiquante en dépit de cela, c’aurait été une manifestation de foi.

Il y a l’histoire d’Elisha ben Abouya, sage du Talmud qui assiste à une scène ou un père expédie son fils sur un arbre pour déloger un oiseau  et s’emparer des oisillons. Le fils tombe de l’arbre et se tue. Elisha ben Abouya perd la foi parce qu’il ne peut accepter que l’enfant meure en accomplissant deux Commandements, soit שילוח הקן (anéantissement du nid) et  כבד את אביך ואת אמך (honore ton père et ta mère)  qui tous deux sont assorties d’une promesse de  אריכות ימים (vie prolongée). Rabbi Akiva, figure capitale du Talmud, confronté au même cas de figure n’éprouve aucun trouble, parce que son amour de Dieu transcende toute autre considération.

La עקידת יצחק (Ligature d’Isaac) est le modèle par excellence du service de Dieu לשמה (de manière désintéressée). Isaac est pour Abraham tout ce qu’il y a de plus cher. C’est pour cela que l’égorger et le sacrifier est emblématique de l’affranchissement  de tout ce à quoi un être humain est susceptible d’aspirer. C’est le signe que la morale elle-même est subordonnée au service de Dieu.

Leibowitz relève que la Thora Orale est une création humaine. Dans un livre d’entretiens על עולם ומלואו- ישעיהו ליבוביץ בשיחות עם מיכאל ששר (conversations avec Michael Shasar) il s’en explique:

יסוד האמוני שלנו הוא שתורתנו שבעל-פה – שהיא מעשה ידי-אדם – היא התורה האלוהית המחייבת אותנו. תורה שבעל-פה קובעת שאלה הם כתבי הקודש. אנחנו מאמינים שהקביעה האנושית הזו היא-היא הקביעה האמונית הדתית. מה שאני אומר אין בו שום חידוש ואוכל להראות לך דברים אלה במקורות הרבניים המובהקים. תורה שבעל-פה היא יצירה אנושית מצד אחד, ומצד שני אנחנו מקבלים אותה כתורה אלוהית. אותה תורה שאנחנו בעצמנו יצרנו

(Le fondement de notre foi est la Thora Orale, qui est le fait de l’homme, mais qui nous engage néanmoins en tant que Loi Divine. C’est d’ailleurs la Thora Orale qui détermine le canon de la Torah Ecrite. Nous croyons que c’est cette œuvre qui détermine la foi. Ce que je dis n’a rien d’inédit, et je peux vous en démontrer les sources rabbiniques. Bien que la Thora Orale soit une création humaine, nous la proclamons  divine tout en l’ayant nous-mêmes conçue.)

Maïmonide explique qu’il y a des croyances vraies et des croyances nécessaires dans le “Guide des Egarés” (Livre III chapitre 28):

.ועוד צותה התורה להאמין קצת אמונות שאמונתם הכרחית בתיקון עניני המדינה, כאמונתנו שהוא ית’ יחר אפו במי שימרהו – ולזה ראוי שייראו ויפחדו ממרות בו

.והבן מה שאמרנוהו באמונות, כי פעמים שתתן המצוה אמונה אמיתית היא המכוונת לא זולת זה, כאמונת היחוד, וקדמות השם, ושאינו גוף. ופעמים תהא האמונה ההיא הכרחית להסיר העול או לקנות מדות טובות, כאמונה שהשם יתעלה יחר אפו על מי שיעשוק

(La Thora nous a invités à croire certaines choses dont la croyance est nécessaire pour la bonne marche de l’Etat, comme par exemple que Dieu est irrité contre ceux qui lui désobéissent, et qu’à cause de cela il faut le craindre, le respecter et lui obéir.

Il faut te pénétrer de ce que nous avons dit sur les croyances: tantôt le commandement inculque une croyance vraie qui en elle même est le seul but, comme par exemple la croyance à l’unité et à l’incorporalité de Dieu; tantôt c’est une croyance nécessaire pour faire cesser la violence ou pour faire acquérir de bonne mœurs, comme par exemple la croyance que Dieu est irrité contre celui qui commet la violence.)

Il ressort de ces extraits que Maïmonide recommande de recourir à des croyances nécessaires chaque fois qu’il faut faire peur et que les conditions l’imposent. Ceci est dans le droit fil de Platon qui pensait déjà que toute vérité n’était pas bonne à révéler au commun.

Toute comme Dieu n’éprouve ni colère, ni joie, ni tristesse, etc.., Maïmonide insiste sur son incorporalité, ce pourquoi chaque fois qu’il est question que Dieu créé, produit, fait, parle, voit, entend, monte, descend, etc.. il faut considérer que ce sont des métaphores.

Concernant le Livre de Job, c’est le côté inconditionnel de la foi qui en est le message le plus impressionnant. Malgré tous les malheurs qui s’abattent sur Job, sa foi ne vacille jamais. C’est, avec Abraham lors de la עקידת יצחק (Ligature d’Isaac), l’archétype du croyant «לשמה (désintéressé)».

Mes échanges avec le rabbin Yehiel Brand n’ont certes pas réussi à rapprocher nos points de vue, mais en ce qui me concerne ils m’ont incité à me documenter suffisamment pour que ce qui n’était qu’une intuition se transforme en conviction, à savoir que l’homme n’a de comptes à rendre qu’à lui-même, parce que, comme l’enseignait Protagoras il y a deux mille cinq cent ans, l’homme est la mesure de toute chose.

 

Réflexions sur les Réflexions sur la Question Juive de Sartre

Publié en 1946, Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre fut critiqué, notamment par des intellectuels juifs, pour sa définition jugée réductrice : le juif y est avant tout celui que les autres perçoivent comme tel. Sartre affirme que l’identité juive est imposée par le regard d’autrui, et que l’antisémitisme ne pourra cesser qu’en changeant l’antisémite, non le juif.

Même dans les sociétés démocratiques, Sartre voit perdurer un antisémitisme latent. Il distingue les juifs « authentiques », assumant stoïquement leur marginalité, et les « inauthentiques », qui tentent de s’assimiler sans succès — une distinction trop schématique, car l’histoire montre que l’assimilation est bien réelle sur plusieurs générations.

Sartre omet un pan entier du judaïsme : celui qui, au-delà de la persécution, cherche à pérenniser un héritage culturel, religieux et historique. Loin d’être le produit de l’exclusion, l’identité juive repose sur une fidélité choisie.

Des figures comme Thierry Lévy, Oscar Mandel ou Jean Daniel illustrent la tension entre rejet de l’identité juive et difficulté de s’en affranchir — ce qui confirme, paradoxalement, la thèse sartrienne de l’impossibilité de se « déjudaïser » aux yeux d’autrui. Mais leur posture peut aussi nourrir un antisionisme ambiant qui conforte les discours antisémites.

Sartre, pourtant, fut un allié d’Israël : il refusa les postures anti-israéliennes de l’Unesco, soutint l’État hébreu face à ses détracteurs, et dénonça l’hypocrisie de ceux qui lui contestaient le droit de se défendre. Certaines pages de Réflexions témoignent d’une profonde compréhension de l’âme juive, de son attachement à la justice, à la raison, à la douceur face à la brutalité.

Mais son essai souffre d’une lacune majeure : ignorer l’existence d’un judaïsme autonome, porteur de sens en dehors de toute oppression. Cette limite sera en partie dépassée en fin de vie, sous l’influence de Benny Lévy, qui le mènera à considérer la pensée juive comme un objet philosophique à part entière.

La dernière phrase du livre reste, aujourd’hui encore, d’une puissance intacte :

« Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un juif, en France ou dans le monde, pourra craindre pour sa vie. »

Ovadia Yosef ou la passion religieuse

Ovadia Yosef est décédé à Jérusalem à l’âge de 93 ans après une longue carrière de Grand-Rabbin et de guide spirituel de la communauté sépharade d’Israël.

D’origine modeste, il s’est distingué dès l’enfance par ses capacités intellectuelles et sa prodigieuse mémoire, et fut pris en charge par des institutions talmudiques tout au long de sa formation. Une fois celle-ci terminée il développa une passion inextinguible pour l’exégèse de la Thora et consacra l’essentiel de sa vie à en approfondir la connaissance, devenant une autorité en la matière et publiant une cinquantaine de livres en plus d’innombrables écrits témoignant d’une érudition phénoménale.

Vers  les années 1980 il entra en politique en fondant le parti “Shass” avec pour principale clientèle la communauté sépharade. Fort de cette assise il finit par exercer une influence déterminante dans la vie publique israélienne. Il devint un politicien aguerri, mais au fur et à mesure de l’accroissement de sa popularité il se radicalisa pour stigmatiser quiconque n’adhérait pas à sa vision du monde. Il fut d’une violence verbale inouïe vis-à-vis de ses adversaires politiques en lançant contre eux des anathèmes incendiaires. Afin de galvaniser ses partisans  il traitait d’antisémite viscéral ou d’ennemi du peuple juif tout magistrat  ou ministre se réclamant de la laïcité, et appelait ses fidèles à les maudire et Dieu à les exterminer.

Juste avant qu’Ovadia Yosef ne décède, l’ex-ministre de l’Enseignement Yossi Sarid établit dans le journal Haaretz un bilan plutôt négatif à son égard. Il estime que le Parti fondé par Ovadia Yosef fut le plus corrompu qu’ait jamais connu Israël et rappelle que beaucoup de ses dignitaires ont fini en prison; qu’il stigmatisait  les femmes, les arabes, les homosexuels, les laïcs, les intellectuels, les non-juifs et aussi les juifs qui n’adhéraient pas à sa mouvance; qu’il accablait les familles de soldats tombés  en  mission en attribuant leur sort au non-respect du shabbat; qu’il recommandait  à ses fidèles d’organiser des réjouissances le jour où telle ou telle personnalité mourrait.  Quand le Procureur Général décida d’inculper pour corruption un ministre membre de son parti, Ovadia Yosef prophétisa que la maison du Procureur serait anéantie par la volonté de Dieu. Plus récemment il insultait de manière ignoble Yaïr Lapid, ministre en exercice mais tenant de la laïcité. Mais peut-être que l’outrage le plus grave qu’il commit fut le sermon au cours duquel il attribua la mort des millions d’innocents de la Shoah aux manquements aux devoirs de la religion par de nombreux juifs.

Les partisans d’Ovadia Yosef avancent – à raison – que celui-ci avait pris des décisions courageuses en tant que Grand-Rabbin d’Israël. Au cours des années 1970 se posa la question des communautés juives d’Ethiopie malmenées par l’antisémitisme et éprouvées par la misère. Alors que certains courants en Israël rechignaient à recevoir comme juifs à part entière ces africains faméliques à la peau noire, Ovadia Yosef trancha en leur faveur en décidant de leur judéité, ce qui permit à l’Etat de leur accorder le bénéfice de la Loi du Retour.

Après la guerre israélo-arabe de 1973 il y eut de nombreuses veuves dont la mort du conjoint ne put être établie avec certitude selon les critères de la Loi Juive. Dans ces conditions, ces femmes  ne pouvant être légalement considérées comme veuves, elles restaient indéfiniment interdites de remariage. Ovadia Yosef mit fin à cette tragédie et examina cas par cas des centaines de dossiers afin de leur permettre de refaire leur vie tout en se conformant à la Loi Juive.

Lors des Accords d’Oslo Ovadia Yosef fut consulté sur le point de savoir si la Loi Juive permettait l’échange de territoires contre la paix. Il se prononça sans ambigüité en faveur d’un tel processus au motif que si c’était de nature à sauver des vies humaines alors c’était conforme au judaïsme.

Ovadia Yosef était d’une intelligence peu commune, mais savait en même temps que son charisme tenait plutôt à sa faconde populiste qu’à ses facultés intellectuelles. Ses outrances médiatisées ne devaient rien au hasard mais visaient au contraire à rallier les couches sociales les plus démunies tout en excommuniant ceux qui n’étaient pas de son bord, qu’il vouait à la vindicte populaire. Il s’était confectionné ainsi une image de père virtuel, avec pour résultat que depuis sa disparition des centaines de milliers d’adeptes se perçoivent comme  orphelins.

Israël est une démocratie où l’on ne réprime ni les opinons ni les religions, tout comme ailleurs dans le monde libre, où cohabitent majorités silencieuses et extrémismes bruyants. Le problème est ailleurs: les excès d’Ovadia Yosef ont mis en lumière l’anomalie que constituait le fait de disposer de deniers publics pour s’imposer politiquement en tant que rabbin, la séparation entre religion et Etat n’étant toujours pas consommée en Israël. Quoi que l’on puisse penser de lui, ses extravagances tout comme son génie talmudique auraient dû rester dans la sphère privée au lieu d’être alimentés par l’argent du contribuable.

Le fait que des décisions comme l’accueil de juifs en déshérence, le remariage de veuves de guerre ou l’acquiescement à des concessions territoriales soient confiées à des fonctionnaires d’Etat en leur qualité d’hommes de religion est une bizarrerie peu compatible avec la démocratie, d’autant  qu’Israel est un Etat à l’occidentale sur tous les autres plans. C’est donc la question de la séparation de la religion et de l’Etat qui tôt ou tard devra être résolue, plutôt que celle du charisme d’une personnalité de la stature d’Ovadia Yosef, qui avait bien le droit d’être ce qu’il était.

Oscar Mandel ou la passion de disparaître

Oscar Mandel, dramaturge, essayiste et poète américain né en 1926 à Anvers, a écrit un pamphlet intitulé Être ou ne pas être juif, dans lequel il règle ses comptes avec ses origines. Il y affirme que son ascendance juive ne le définit en rien, tout en manifestant un malaise face à ce qu’il perçoit comme des pressions communautaires qui l’empêcheraient de se défaire de sa judéité.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Qui, aux États-Unis, l’oblige à fréquenter la synagogue, à s’installer en Israël ou à s’immerger dans les textes juifs ? Ce qu’il décrit ressemble moins à une oppression qu’à une obsession: Mandel semble vouloir convaincre le monde juif de son refus d’appartenance, comme si ce dernier exigeait de lui un engagement. En cela, il incarne la haine de soi, forme subtile de masochisme intellectuel drapée dans des habits de lucidité critique.

Mandel ne se contente pas de se distinguer, il théorise l’antisémitisme. Selon lui, les juifs auraient dû se fondre dans le christianisme dès l’Empire romain : cela aurait, d’après lui, rendu les chambres à gaz inutiles. Raisonnement implacable, en effet : on ne persécute pas ce qui n’existe plus. Il regrette que les juifs n’aient pas « disparu » dans les grandes fractures de l’Histoire — lors de la christianisation de l’Europe, de la Révolution française, ou plus récemment, après la Shoah.

Sa conclusion est glaçante : en perpétuant leur culture, leur mémoire et leur religion, les juifs auraient rendu possibles les persécutions. En d’autres termes, la faute des crimes revient non pas aux bourreaux, mais aux victimes. Il va jusqu’à souligner avec une forme de cynisme que les nazis, lors des lois de Nuremberg, avaient tout de même épargné certains « demi-juifs », preuve selon lui d’une relative modération. On frôle ici l’indécence.

À cette logique il faudrait opposer une série de contre-exemples tout aussi absurdes : si les Tziganes avaient cessé d’être tziganes, les Tutsis d’être tutsis, les homosexuels d’être homosexuels, les handicapés d’être handicapés — la violence n’aurait-elle pas lieu.  Mandel semble croire que l’univers serait en paix si tout le monde était identique. Ce fantasme d’uniformité rappelle celle des « démocratie » totalitaires, où la différence est la seule faute.

Il s’en prend à la pratique religieuse juive dans les sociétés occidentales, dénonçant l’anachronisme de celui qui refuse d’allumer son ordinateur pendant le Sabbat. Mais il ne trouve rien à redire à la ferveur chrétienne des sociétés où 80 % de la population vénère un juif mort en Judée il y a deux mille ans. On pourrait en rire si la contradiction n’était aussi flagrante : Mandel dénonce chez les juifs ce qu’il tolère — voire vénère — chez les autres.

Son raisonnement oublie des réalités fondamentales. Le judaïsme est une culture, une langue, une histoire, une sensibilité politique et une mémoire partagée, bien au-delà de la foi religieuse. La moitié des juifs du monde sont citoyens d’Israël, État fondé en grande partie par des agnostiques. Le Bund, les révolutionnaires soviétiques juifs, les intellectuels athées issus du judaïsme ont perpétué une identité tout à la fois critique, sécularisée et enracinée. Le judaïsme moderne est un dialogue vivant entre tradition et modernité.

Le projet de Mandel, s’il était pris au sérieux, reviendrait à dire qu’il faut supprimer les juifs pour supprimer l’antisémitisme. En d’autres mots, que pour faire taire la haine, il faut éliminer l’objet haï. Sous couvert de rationalité provocatrice, Mandel ressuscite un fantasme morbide : celui d’un monde purifié de toute altérité.

Il fallait oser.

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