Mansour Abbas et Anouar el-Sadate, même combat ?

Mansour Abbas est un homme politique israélien de 47 ans. Bien qu’ayant un diplôme en médecine dentaire, il n’a exercé que  pendant une courte période.  Il milite depuis sa jeunesse pour l’amélioration des conditions de vie de la communauté arabe dont il est issu. Cet érudit enseigne le Coran et se consacre à la promotion d’un Islam modéré.  Il est membre de la faction sud du « Mouvement Islamique Israélien », et secrétaire général du parti arabe Ra’am. Il est aussi député et Ministre chargé des Affaires arabes dans le gouvernement d’Israël.

Les partis politiques arabes israéliens sont traditionnellement hostiles à l’idée même d’un Etat juif, et affichent sans nuances  leur solidarité avec les ennemis les plus irréductibles d’Israël.  Ils estiment que l’avènement de l’Etat juif en 1948 est un accident de l’Histoire qui devra tôt ou tard être revu et corrigé.

Mansour Abbas a récemment participé à un colloque à Tel Aviv sur l’avenir de l’Etat d’Israël, organisé par le quotidien financier « Globes ». Il a été invité à s’exprimer à la tribune en tant que leader politique influent de la communauté arabe d’Israël.

Le journaliste chargé de l’interviewer sur le podium  lui pose la question suivante : « pouvez-vous me dire si vous, en tant qu’Arabe, pouvez admettre Israël en tant qu’Etat juif ? » Mansour Abbas, qui a manifestement une réponse toute prête, répond  sans hésiter: « L’État d’Israël est né en tant qu’État juif. C’est la décision du peuple juif.  Ce serait une erreur que de s’interroger sur l’identité de cet État : il est né juif et le restera. La question maintenant est de déterminer quel est le statut du citoyen arabe dans l’Etat juif d’Israël. »

Cette déclaration sans précédent de la part d’un leader arabe de premier plan est proprement bouleversante. L’avenir dira s’il s’agit d’un cas isolé, ou s’il signale un revirement en profondeur de la conscience collective des Arabes israéliens. On peut l’espérer, mais il faut d’ores et déjà saluer le courage et la vision politique de cet homme qui n’a peut-être pas fini de nous étonner, comme naguère le regretté Président d’Egypte Anouar el-Sadate.

Prions pour que la ressemblance entre leur destin respectif s’arrête là.

Le christianisme selon Leibowitz

Le texte ci-dessous est un extrait de l’ouvrage de Daniel Horowitz paru en 2019 consacré à Yeshayahu Leibowitz.  

Adolf Eichmann[1] refusa, lors de son procès à Jérusalem, de prêter serment sur le Nouveau Testament comme le lui proposait le Président du tribunal. Mais comme il se disait croyant, le tribunal lui permit de jurer « au nom de Dieu » sans que l’on sût au juste duquel il s’agissait. Le monde chrétien en fut soulagé, parce qu’il avait craint – à raison – qu’il n’y eût, durant les débats, association d’idées entre nazisme et christianisme. Mais du point de vue juif il eût été cohérent qu’Eichmann jurât sur le Nouveau Testament, parce qu’en tant qu’artisan de la Shoah, il n’avait fait, du moins du point de vue conceptuel, qu’obtempérer à l’obsession chrétienne de liquider le judaïsme. Cette obsession constitue en effet la raison d’être de la religion créée par Saint Paul de Tarse[2] après la mort de Jésus de Nazareth. Même les chrétiens les mieux disposés par rapport aux Juifs tels que les évangélistes américains ont pour objectif la conversion du peuple juif tout entier après son retour en Israël. Eichmann ne fut donc pour Leibowitz que l’incarnation de deux mille ans d’antisémitisme chrétien.

Martin Luther, fondateur du protestantisme, écrivait au xvie siècle dans son ouvrage « Des Juifs et de leurs mensonges » que

« les synagogues des Juifs et leurs écoles doivent être brûlées, leurs livres de prières détruits, leurs rabbins interdits d’officier, leurs maisons rasées et leurs biens et argents confisqués. On ne peut montrer à leur égard aucune pitié ni aucune bonté, ni leur procurer de protection légale. Ces vers venimeux et vénéneux doivent être punis de travaux forcés ou expulsés une bonne fois pour toutes. Nous sommes fautifs de ne pas les tuer [3]».

Il est frappant de constater la proximité entre la rhétorique antisémite de Luther et celle des nazis. Il n’est pas étonnant que ce qui avait été prêché pendant des siècles à l’Église ait fini par faire partie intégrante de l’inconscient collectif chrétien, tant et si bien que même quand le lien organique entre État et religion fut rompu cela ne mit pas fin à l’antisémitisme.

Les crimes d’Eichmann et de ses complices vis-à-vis des Juifs ne furent que l’aboutissement de ce qui couvait dans la chrétienté depuis les origines. Il est vrai que le déicide dont furent longtemps accusés les Juifs n’est plus à la mode dans l’Église catholique, qui s’abstient depuis la Shoah de mettre les Juifs en cause sur ce point précis. Mais contrairement à une idée reçue, ce n’est pas le mythe du déicide qui explique l’antisémitisme chrétien, mais bien la survivance du judaïsme en tant que frère ainé. Le concile Vatican II a donc mis une sourdine à l’accusation de déicide, mais pas mis fin à la répulsion endémique à l’égard du judaïsme. C’est ce qui faisait dire à Karl Barth, universitaire et théologien du xxe siècle, qu’

« Israël selon la chair est la forme fantomatique et monstrueuse de la synagogue. La synagogue qui entend la Parole de Dieu et qui, en dépit de tout ce qu’elle entend, demeure encore et toujours sans foi. L’entêtement et la mélancolie des Juifs, leurs lubies et leurs bizarreries. Le mensonge orgueilleux, le messianisme nationaliste et légaliste de la synagogue »[4].

Du point de vue Juif, le christianisme, qui se veut continuation du judaïsme, n’est en réalité qu’une régression idolâtre. Le christianisme emprunte certes des figures bibliques, mais n’est en réalité qu’un sous-produit de l’hellénisme païen. Il est courant d’entendre dire, dit Leibowitz, que Jérusalem est le berceau des trois religions monothéistes, mais en réalité c’est faux. Le judaïsme a commencé en Irak, l’islam en Arabie, et s’il est vrai que le christianisme a commencé à Jérusalem, cette religion n’est pas un monothéisme[5].

Il faut savoir que le monothéisme n’est pas à opposer au polythéisme au sens où le judaïsme postulerait qu’il n’y aurait qu’un seul Dieu. Si par exemple les Grecs avaient supprimé leurs dieux pour ne garder que Zeus, cela n’aurait eu aucune ressemblance conceptuelle avec le Dieu transcendant de la Torah. C’est ainsi que le postulat de la Torah en vertu duquel « Dieu est Un » ne fait pas référence à un nombre, mais que l’essence de Dieu est différente de tout ce qui est connaissable par l’être humain.

Le christianisme est l’antithèse du judaïsme au niveau de la pratique, de la pensée et du concept. Maïmonide mettait déjà en garde au xiie siècle contre « ces Chrétiens avec leurs mascarades qui prétendent porter la parole du Messie. Ce sont des idolâtres et il faut les traiter comme la Torah commande de le faire avec les païens[6]. Y a-t-il un plus grand obstacle à Israël que ce Nazaréen qui prétendait être le Messie ? Alors que les prophètes prédisaient que le Messie serait le rédempteur et qu’il terrasserait les oppresseurs, le Nazaréen a causé la destruction, la dispersion, l’humiliation et l’avilissement d’Israël et de sa Torah. »[7]

Il est notoire que le Pape Pie XII observa durant la Seconde Guerre mondiale un silence assourdissant face aux persécutions des Juifs, alors qu’il est établi qu’il ne pouvait les ignorer. La question est de savoir pourquoi il n’a pas dénoncé ces crimes à la face du monde. La réponse est que c’était sa foi qui le guidait[8]. En tant que représentant de Dieu sur terre, le pape ne pouvait que laisser faire les nazis qui, à ses yeux, accomplissaient l’essence du christianisme. Le pape en tant qu’homme n’était peut-être pas indifférent au sort de millions de Juifs menés à l’abattoir, mais ce grand chrétien voyait dans la Shoah le début de la fin du judaïsme,or c’était cela qui était prioritaire à ses yeux. Sa conviction en tant que Vicaire du Christ était que le judaïsme était un obstacle à la christianisation – et donc au Salut – du genre humain tout entier.

Le rapport du christianisme avec le judaïsme est différent de ce qu’il est avec d’autres religions, parce que le christianisme prétend être le véritable judaïsme. Mais le christianisme étant ultérieur au judaïsme, c’est un peu à l’image du fils qui dépouille son père de son vivant, mais continue de craindre pour son héritage aussi longtemps quel père n’est pas mort. C’est ainsi que le judaïsme est illégitime du point de vue chrétien, et que sa persistance ne peut être vécue que comme un outrage. L’Église ne peut s’y résigner qu’à condition que les Juifs soient stigmatisés en raison de leur mécréance. Autrement dit, plus les Juifs souffrent, plus cela démontre qu’ils ont tort de ne pas adhérer au Christ.

Il est vrai que dans un premier temps l’Église ne souhaitait pas la liquidation physique des Juifs, et leur conversion était même bienvenue, parce que cela corroborait la continuité entre judaïsme et christianisme. Mais comme après quelques générations il s’est avéré impossible de convertir l’ensemble des Juifs, il ne restait plus qu’à aspirer à leur extermination. L’apparition d’Hitler fut donc une aubaine pour le monde chrétien : la besogne allait être exécutée par autrui.

C’est dans ce sens que le Pape Eugenio Pacelli ne pouvait voir dans l’avènement d’Hitler autre chose que la main de Dieu. À préciser que cet aristocrate italien n’avait par ailleurs aucune sympathie pour Hitler, et méprisait les nazis qu’il considérait comme des brutes incultes. Mais il estimait qu’il ne pouvait s’opposer à la Providence qui les avait emmenés au pouvoir afin d’éradiquer le judaïsme. Il était convaincu que du point de vue théologique il n’avait pas le droit d’empêcher la « Solution Finale », qu’il percevait comme l’expression de la volonté divine dont les nazis constituaient le bras séculier.

L’indifférence du monde par rapport à la Shoah lors de la Deuxième Guerre mondiale est inexplicable sinon par la persistance d’un antisémitisme dans la mémoire collective du monde chrétien, qui continue à voir dans l’éradication du judaïsme un impératif civilisationnel. L’antisémitisme religieux a fini par muter en antisémitisme laïque, et a ressurgi avec force même dans les régimes politiques les plus athées.

De nos jours la majorité des fidèles qui maintiennent des pratiques religieuses dans le monde chrétien le font par tradition plutôt que par conviction. Beaucoup fêtent Noël, mais ne croient pas que Jésus ait été le fils de Dieu et ne sont de toute manière pas disposés à mourir en son nom. Mais la méfiance, la phobie, l’aversion, la détestation et la haine des Juifs persistent dans toutes les couches de la société occidentale, que ce soit dans la ruralité, les classes moyennes ou les élites, que celles-ci soient de gauche ou de droite. C’est ainsi que de grands esprits dans cet Occident largement déchristianisé estiment qu’il n’est pas démontré que Jésus de Nazareth ait jamais existé, mais demeurent néanmoins persuadés que ce sont les Juifs qui l’ont tué[9]. Les élites s’abstiennent d’exprimer un antisémitisme explicite, mais continuent de ressentir par rapport aux Juifs une étrangeté ontologique. C’était déjà le cas à l’époque des Lumières, quand Voltaire, Kant, Goethe ou Hegel pensaient que les Juifs n’avaient pas de place dans le monde des Droits de l’Homme qui s’annonçait.

C’est pour cela, conclut Leibowitz, qu’une intelligence entre judaïsme et christianisme est impensable du point de vue conceptuel, et un dialogue n’est possible qu’entre Juifs déjudaïsés et chrétiens déchristianisés[10].

[1] Criminel de guerre nazi condamné à mort en Israël en 1961 pour sa participation à la Shoah.

[2] Paul de Tarse est un Juif pharisien devenu apôtre du Christ et considéré comme fondateur de la chrétienté.

[3] Martin Luther « Des Juifs et de leurs mensonges », 1543

[4]  Karl Barth, « Dogmatique », Éditions « Labor et Fides », 1953

[5] Leibowitz, Correspondance, Éditions « Keter », 1999.

[6] Maïmonide, « Introduction à la Mishna ».

[7] Maïmonide « Mishne Torah », Chap. « Livre des Rois »

[8] Leibowitz, critique de la pièce « Le Vicaire » de Rolf Hochhuth.

[9] Leibowitz, Entretiens avec Michaïl Shashar, « Israël et Judaïsme ».

[10] Leibowitz, critique de la pièce « Le Vicaire » de Rolf Hochhuth.

La question juive et la crème glacée.

La marque américaine de crèmes glacées « Ben & Jerry’s » a annoncé qu’elle cesserait bientôt de vendre ses produits en Cisjordanie sous prétexte qu’il s’agit de territoires occupés. Les fondateurs de cette entreprise s’appellent Cohen et Greenfeld, deux Juifs honteux de l’être. Ils soutiennent ce boycott décidé par le conseil d’administration de « Ben & Jerry’s », considérant qu’il s’agit là « d’une étape particulièrement courageuse en accord avec les valeurs progressistes. » Il faut savoir que dans le jargon de la gauche bien-pensante américaine, être progressiste implique d’être antisioniste. Cohen et Greenfeld se sont  donc alignés sur l’idéologie  BDS, organisation antisémite notoire qui  conteste la légitimité de l’Etat juif et aspire à y mettre fin.

Le ministre israélien des Affaires étrangères Yair Lapid a qualifié l’initiative de « Ben & Jerry’s » d’antisémite, et le président Yitzhak Herzog a évoqué à cette occasion « un nouveau genre de terrorisme ». D’une manière générale la majorité de la classe politique comme de l’opinion publique israélienne est choquée par la décision de « Ben & Jerry’s ».

Hannah Arendt estimait qu’être juif signifiait « d’abord et avant tout une appartenance politique et nationale », et que  « lorsque l’on est attaqué en qualité de Juif, c’est en tant que Juif que l’on doit se défendre ». Ce n’est manifestement pas l’opinion de Cohen et Greenfeld, qui préfèrent donner des gages à une gauche postmoderne qui a perdu à la fois ses repères et son honneur.

Cohen et Greenfeld sont américains, et ont donc le droit de se montrer hostiles à l’égard d’Israël.  Mais  le problème est qu’en tant que Juifs ils ont des liens avec Israël et sont donc éligibles à la « Loi du Retour », ce qui leur confère le droit de devenir citoyen israélien. Cette Loi précise même que « L’État d’Israël déploiera des efforts pour garantir la sécurité des membres du Peuple Juif et de ses citoyens se trouvant en détresse ou emprisonnés en raison de leur Judéité ou de leur citoyenneté ».

Si Cohen et Greenfeld veulent être cohérents avec leur aspiration à contribuer à la paix et à la justice en Palestine, ils devraient s’adresser à l’Ambassade d’Israël à Washington pour lui notifier qu’ils renoncent à la « Loi du Retour ». Mais comme ces compères ne semblent pas briller par leur courage, Israël pourrait prendre l’initiative et leur envoyer un courrier leur signifiant qu’ils sont déchus  du droit à la « Loi du Retour » eu égard à leur détestation d’Israël.

Mais alors, qu’adviendrait-il de ces distributeurs de sorbets au cas où ils seraient victimes à leur tour d’antisémitisme en Amérique, bien qu’ils aient tout fait pour plaire aux ennemis de Juifs ? A méditer.

Sénat de Rome et Knesset de Jérusalem

Avertissement : toute ressemblance entre cet article et l’actualité politique ne saurait être le fruit du hasard.

« Julius Caesar » est une tragédie de Shakespeare qui relate la conspiration contre Jules César, son assassinat et la guerre civile qui s’ensuivit.

Au début de la pièce on voit César au sommet de sa gloire après avoir triomphé des ses ennemis, à l’extérieur comme à l’intérieur. Il est le maître de Rome et dispose de pouvoirs exceptionnels. Ses rivaux craignent qu’à la prochaine réunion du Sénat  il ne se fasse couronner, et ne mette ainsi fin à la République.  Brutus, que César considère pourtant comme son fils, projette avec d’autres sénateurs de l’assassiner à la première occasion. Au jour dit, à peine arrivé au Sénat, César est poignardé en pleine séance par Brutus et ses acolytes, et s’effondre dans une mare de sang.

La rumeur du coup d’Etat se répand dans Rome, et les citoyens affluents vers le Sénat pour apprendre ce qui s’est passé. Antoine, allié de César et rival de Brutus,  demande néanmoins d’avoir la vie sauve afin de pouvoir prononcer l’oraison funèbre de César devant le peuple. Brutus accepte, mais impose de le faire avant lui.

Il commence par un sonore « Romains, compatriotes et amis[1] » et s’emploie à justifier l’assassinat de César au moyen de la rhétorique.  Il met en avant sa loyauté envers Rome, en déclarant « Ce n’est pas que j’aimasse moins César, mais j’aimais Rome davantage » Il déplore que le pouvoir ait fini par griser César au point de lui faire oublier le bien commun. «César m’aimait, dit Brutus, et je le pleure, il fut fortuné, et je m’en réjouis ; il fut vaillant, et je l’en admire ; mais il fut ambitieux, et je l’ai tué » Brutus précise qu’il ne s’est résolu à son geste qu’en désespoir de cause, et assure que cet assassinat a été commis au nom du peuple, et de celui de la liberté.  Il saisit l’occasion pour se profiler en homme d’Etat avec le devoir comme valeur suprême.  Il est acclamé par la foule, acquise à sa cause.

Apparaît alors Antoine, ami d’enfance de César.  Il ne peut contredire Brutus d’emblée, puisque celui-ci vient d’obtenir le soutien populaire. Il commence par un préambule ambigu : « Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l’oreille. Je viens pour ensevelir César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enterré avec leurs os : qu’il en soit ainsi de César. »

Antoine déploie son talent pour tenter de retourner l’opinion publique contre Brutus. Il feint d’abord d’être d’accord avec lui, qu’il appelle  « le noble Brutus ». Il le couvre de louanges, et  répète à plusieurs reprises que « Brutus est un homme honorable ». Mais il s’interroge en même temps sur ce qui a bien pu justifier qu’une personnalité aussi éminente ait pu commettre un acte aussi terrible. Il réfute l’argument selon lequel César aurait été trop ambitieux, et rappelle qu’il avait refusé la couronne que lui proposait le Sénat. Il reproche par ailleurs aux Romains d’être ingrats, et leur lit le testament de César, d’où il ressort qu’il lègue leur une partie importante de sa fortune. Pour théâtraliser son plaidoyer, il dépose le corps de César ensanglanté et encore chaud sur les marches du Sénat. Ce geste, ajouté au testament qu’il vient de lire en public, bouleverse la foule qui renie Brutus pour le coup, et repasse du côté d’Antoine.

Les discours contradictoires de Brutus et d’Antoine et la versatilité de la foule soulèvent la question morale en matière de rhétorique. C’est le thème du dialogue[2] de Platon intitulé « Gorgias ».  Au cours de ce dialogue, Socrate demande à  Gorgias de lui donner une définition de la rhétorique.  Celui-ci répond qu’il s’agit de l’art de convaincre. Socrate lui demande quelle en est l’utilité.  Gorgias est embarrassé mais finit par admettre qu’il s’agit d’un procédé, et non pas d’une démonstration. Socrate le pousse dans ses retranchements alors Gorgias concède que la rhétorique vise à l’emporter par les mots, sans lien avec la vérité. Il illustre cela en racontant le cas d’un malade qui refusait le traitement prescrit par son médecin, mais qu’à force d’éloquence il a fini par convaincre. Socrate fait remarquer à Gorgias qu’il a convaincu le malade mais qu’il l’a peut-être induit en erreur. Socrate en déduit que comme la rhétorique peut soutenir tout et son contraire, elle est dangereuse. Elle permet de manipuler les hommes, tout comme quand Brutus et Antoine lors l’oraison funèbre de César.

Il était de notoriété publique à l’époque de Platon que les rhéteurs eux-mêmes prétendaient pouvoir défendre une thèse et l’opposé avec le même aplomb. Mais Socrate juge que la rhétorique est dénuée de valeur si elle ne cherche qu’à convaincre.  Il pose en conclusion que pour qu’elle puisse être considérée comme vertueuse la rhétorique doit être subordonnée à la philosophie, c’est-à-dire à la recherche de la vérité.

Plus de deux millénaires plus tard, Arthur Schopenhauer[3] écrit « L’Art d’avoir toujours raison[4] ». Il passe en revue les stratagèmes qui permettent de convaincre au moyen d’artifices qui font appel aux affects mais sans se soucier du réel. Il cite Aristote : « il n’y a pas d’opinion, si absurde soit-elle, que les hommes ne sont pas prêts à embrasser dès qu’ils peuvent pourvu qu’on puisse les convaincre que c’est une vue généralement admise. L’exemple affecte leur pensée et leurs actions. Ils sont comme des moutons, suivant celui qui porte le grelot où qu’il les mène : il est pour eux plus facile de mourir que de réfléchir. »

« והמבין יבין  », disait Ibn Ezra[5], ce qui donne à peu près « et qui comprend comprendra ».

[1] Traduction de François-Victor Hugo, comme les autres extraits de la pièce de Shakespeare dans cet article.

[2] L’œuvre de Platon se présente généralement sous forme de dialogue philosophique entre personnages.

[3] Philosophe allemand du 19ème siècle, théoricien du concept de Volonté dans la nature.

[4] Traduction Auguste Dietrich

[5] Rabbin andalou du 12ème siècle. Grammairien, traducteur, poète, exégète, philosophe, mathématicien et astronome. Connu pour avoir relevé des incohérences chronologiques dans le Pentateuque.

La Diaspora et la politique d’Israël

La « Loi du Retour » de l’Etat d’Israël garantit à tout Juif le droit d’immigrer en Israël à tout moment et de devenir citoyen à part entière sur simple demande. Un des amendements de cette loi stipule que « L’État déploiera des efforts pour garantir la sécurité des membres du Peuple Juif et de ses citoyens se trouvant en détresse ou emprisonnés en raison de leur Judéité ou de leur citoyenneté ».

Il y a quelques années, 400 Juifs britanniques ont envoyé une lettre ouverte à l’Ambassade d’Israël de Londres pour lui signifier qu’ils rejetaient à titre définitif tout recours à la « Loi du Retour ». Ils ont déclaré ne pas se sentir concernés par cette loi, ni concrètement ni symboliquement, ni pour eux-mêmes ni pour leurs descendants, ni maintenant ni plus tard. Ils ont donc le droit de critiquer Israël et même de lui être hostile en vertu de la liberté d’expression.

Quant aux Juifs à travers le monde qui estiment être partie prenante de la « Loi du Retour », concrètement ou symboliquement, pour eux-mêmes ou pour leurs descendants,  maintenant ou plus tard, ils ont une obligation de réserve envers Israël, qui s’engage de son côté à accueillir les Juifs de la Diaspora en temps de paix comme en temps de crise.

C’est ainsi que ces Juifs qui tiennent à  la « Loi du Retour », mais qui sont en même temps critiques par rapport à telle ou telle politique d’Israël, ils n’ont qu’un seul devoir :  celui de se taire.

Le naufrage du parti travailliste d’Israël

Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël, défend dans un article du magazine « Regards » son point de vue à propos de la  décision du parti travailliste  Avoda  de placer Ibtisam Mara’ana en septième position sur la liste des candidats-députés en vue des élections législatives.

Mara’ana est une Israélienne arabe, réalisatrice de cinéma, enseignante, militante féministe et antisioniste. Barnavi précise qu’elle est mariée à un Juif, comme si cela devait exclure l’idée quelle pourrait être antisémite.

En 2008 Mara’ana déclarait au cours d’une interview avec un journaliste du quotidien israélien « Globes »  qu’elle aurait aimé écrire un scénario où elle imaginerait la destruction de la ville de  Zikhron Ya’akov[1] et expédierait ses habitants en Pologne. Elle ajoutait dans un même souffle que les Juifs sont un peuple lâche, cupide et dominateur.

Mara’ana est notoirement opposée à l’Etat du peuple juif tel que défini dans la Déclaration d’Indépendance d’Israël. C’est fidèle à cet esprit qu’elle estime ne pas être tenue de respecter la mémoire des soldats de Tsahal morts au champ d’honneur. En 2012 elle déclarait que quand retentit la sirène de commémoration une fois par an, et que les automobilistes sortent de leur véhicule pour se tenir debout en signe de recueillement, elle continue de rouler et dit éprouver de la jubilation à être seule à poursuivre son chemin. Barnavi estime que  Mara’ana a changé d’avis depuis, puisqu’elle invoque ces jours-ci « une erreur de prime jeunesse ». Mais comme elle avait 37 ans à cette époque cela  ne correspond pas vraiment à la notion de « prime jeunesse ». Elle était au contraire déjà une militante politique mure, et consciente de la portée de ses propos.

Barnavi affirme qu’à l’annonce de la position de Mara’ana  sur la liste du parti travailliste « la droite a aussitôt introduit une requête auprès de la Commission électorale pour lui interdire de se présenter aux élections ». Difficile de déterminer si Barnavi se trompe ou s’il induit sciemment ses lecteurs en erreur, mais le fait est que cette pétition a été déposée par la gauche, notamment  par Maozia Segal, ancien combattant  et membre du parti travailliste, ainsi que par d’autres membres qui objectent à la candidature de Mara’ana pour des raisons d’ordre éthique. C’est dans un deuxième temps seulement que d’autres demandes d’annulation ont suivi la gauche.

Je suis en faveur de la liberté d’expression dans son acception la plus large. J’estime donc que Mara’ana a le droit de détester les Juifs, les cyclistes, les chiens et les chats, et quiconque qui ne lui revient pas. Elle a aussi le droit de penser que les Juifs doivent retourner en Pologne  et que la planète se porterait mieux sans eux. Mais le scandale est ailleurs : indépendamment des opinions politiques de tout un chacun, il est indécent pour un des partis fondateurs du projet sioniste  de pousser vers la Knesset une militante opposée au principe même de l’Etat juif. Le fait que Mara’ana se soit excusée suite à la demande d’annulation de sa candidature est cousu de fil blanc et n’est pas crédible eu égard à la coïncidence avec le calendrier électoral.

Cela ne signifie pas que l’on ne puisse jamais revenir sur ses propos, ni changer d’avis, ni faire amende honorable. Chacun  a droit à l’erreur.  Mais si Mara’ana s’était excusée avant de prétendre siéger à la Knesset et avait milité de manière durable dans un parti sioniste c’eût été différent. Maintenant le fait est là : Mara’ana a réussi son coup politique, mais le parti de Ben Gourion, de Levi Eshkol, d’Itzhak Rabin, de Golda Meïr, de Moshe Dayan et de tant d’autres héros d’Israël s’est déshonoré par la même occasion.

Quant à Elie Barnavi, personnalité et intellectuel respectable, il ne devrait pas soutenir l’insoutenable au nom de l’idée qu’il se fait de la gauche israélienne. Celle-là mérite mieux qu’Ibtisam Mara’ana.

[1] Zikhron Ya’akov a été fondée au 19ème siècle par une centaine de pionniers venus de Roumanie. C’est une des premières agglomération de la mouvance sioniste.

Israël et le judaïsme réformé

Le judaïsme réformé est né au 19ème siècle, et a donné naissance à des courants divers. Outre la réforme de la pratique religieuse elle-même, ce qui la caractérise la plupart du temps est le renoncement au lien organique entre religion et peuple, autrement dit au judaïsme historique. Les juifs réformés sont donc plutôt réservés par rapport au sionisme. Ils se considèrent en effet comme citoyens à part entière dans leur pays respectif, tout comme les catholiques et les protestants.  Les uns et les autres ont en commun la même allégeance, la même culture et la même identité nationale, bien que pratiquant des religions différentes. La terre d’Israël demeure bien entendu pour le judaïsme réformé le berceau du judaïsme, mais de la même manière qu’elle est le berceau du christianisme pour les chrétiens.

La « Loi du Retour [1]» garantit à tout Juif le droit d’immigrer en Israël. Elle précise que toute personne ayant au moins un grand-parent juif ainsi que tout converti au judaïsme peut accéder sans délai à la citoyenneté pleine et entière.

Depuis un certain temps Israël reconnaissait les conversions du judaïsme réformé à travers le monde, mais paradoxalement pas celles réalisées par des rabbins réformés en terre d’Israël.  Seules les conversions validées par le Grand-Rabbinat d’Israël donnait droit à l’Alyah.

Au bout de 15 ans d’atermoiements la Cour Suprême d’Israël a fini par mettre  un terme à ce paradoxe.  Dans un arrêté récent elle invite l’Etat à accorder la citoyenneté aux Juifs convertis en Israël selon le rite réformé. Il s’agit d’une décision à caractère plutôt civil que religieux, dans ce sens que cela contribue a déterminer de manière cohérente qui est éligible à l’Alyah conformément à la Loi du Retour. Les rabbins du judaïsme réformé disposent donc désormais de cette prérogative, tout comme les rabbins orthodoxes, encore qu’il faille attendre que la Knesset légifère dans ce sens.

Il s’agit d’un progrès, mais qui ne résout pas certains problèmes d’ordre éthique. Il existe en effet des candidats à l’Alyah ayant le désir de faire partie du peuple juif et d’adopter ses traditions, mais dont la conscience objecte à la foi religieuse et à ses rituels. Les conversions par des rabbins réformés sont certes moins contraignantes que celles des rabbins orthodoxes, mais il n’en reste pas moins que les libres penseurs ne s’y résolvent qu’à contrecœur en souscrivant de manière ponctuelle à une spiritualité fondamentalement incompatible avec la leur.

Il y aurait donc lieu de mettre en place en Israël une formule explicitement destinée aux athées et aux agnostiques, permettant le passage à l’identité juive – et donc donnant droit à la Loi du Retour – mais  n’impliquant pas de conversion au sens religieux du terme. Cela passerait par une certaine connaissance de la Torah, du Talmud et d’autres grands textes de l’épopée juive depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.

En plus de cela il faudrait exiger des nouveaux immigrants un serment d’allégeance à l’esprit et à la lettre de la Déclaration d’Indépendance de l’Etat d’Israël.

[1] La loi du retour votée le 5 juillet 1950 par la Knesset accorde l’immigration à tout Juif et à sa famille proche le droit de s’établir en Israël. Ceci à condition que le candidat ne soit pas hostile au peuple juif, qu’il ne risque pas de porter atteinte à la salubrité publique ni à la sécurité de l’État, et qu’il n’ait pas un passé criminel susceptible de troubler l’ordre public.

 

Heureux comme Dieu en France ?

Séquence intéressante, la semaine dernière, au cours de l’émission « Les grandes gueules Moyen-Orient » sur la chaîne de télévision israélienne I24news. La journaliste Noémie Halioua y défendait le droit de vivre des Juifs en Diaspora, mais Olivier Rafowitz, colonel de réserve de Tsahal[1], estimait pour sa part qu’il n’y  avait pas de réponse possible à l’antisémitisme,  autre que celle de l’Etat juif. Selon Rafowitz les colloques et symposium en tous genres à ce propos ne sont qu’enfumage, parce que l’on ne combat pas l’antisémitisme par décret.

Abnousse Shalmani, journaliste et écrivaine qui participait également au débat, défendait quant à elle le concept de « Français d’obédience juive », ce à quoi Rafowitz rétorquait que cette fiction n’avait pas empêché l’Etat français d’envoyer les Juifs à la mort lors de la Shoah.  Mais pour Shalmani l’antisémitisme est un mal qui procède de l’ignorance, ce pourquoi il faut par exemple se battre pour que la Shoah soit enseignée à l’école.

Stanislas de Clermont-Tonnerre[2], député de Paris en 1789 se déclarait en faveur de l’accession des Juifs à la citoyenneté, mais exigeait en même temps de  « tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus » En 1806 Napoléon 1er  mettait en place le « Grand Sanhedrin[3] » qui souscrivait à l’idée que les Juifs étaient des citoyens à part entière bien que de « confession mosaïque ».

Mais le réel est têtu, et contrairement au vœu de Stanislas de Clermont-Tonnerre, les Juifs constituent un peuple et non pas une « obédience » comme persiste à le penser  Shalmani.  L’identité juive n’est en rien dépendante de la pratique religieuse, pour la simple raison qu’est juif quiconque est né de mère juive, qu’il soit athée ou pratiquant. Feu le Cardinal Lustiger, catholique fervent devant l’Eternel, a toujours tenu à affirmer haut et fort qu’il restait juif en dépit de sa conversion, ce que même le Juif le plus orthodoxe ne lui contestait pas.

La modernité n’a rien changé à l’antisémitisme. De l’Argentine à la Russie, du Danemark à l’Afrique du Sud, de la Malaisie au Pakistan, du Venezuela à l’Iran, de la France à l’Amérique, dans le monde entier des institutions juives sont le théâtre d’agressions antisémites.

L’idée que l’antisémitisme serait une forme d’obscurantisme relève d’une méconnaissance de sa nature profonde. Ni Heidegger, ni Céline, ni Luther, ni Érasme, ni Maurras, ni Balzac, ni Wagner ni Proudhon n’étaient obscurantistes. La nature profonde de l’antisémitisme n’est  pas une objection au judaïsme en tant que religion, mais bien aux Juifs en tant que peuple. Il y avait une anomalie jusqu’en 1948 à ce que ce peuple n’ait pas d’Etat qui en soit le garant. Maintenant c’est chose faite.

[1] Armée de défense d’Israël.  Olivier Rafowitz est aussi ancien porte-parole de Tsahal.

[2] Comte de Clermont-Tonnerre, mort assassiné en 1792, officier et homme politique français, partisan d’une monarchie constitutionnelle.

[3] Cour suprême juive créée le 10 décembre 18061 comprenant soixante-et-onze rabbins et notables.

Le grand-Rabbin de France et la loi Avia

Haïm Korsia, grand rabbin de France, exprime dans un article paru dans « Times of Israel » sa déception de ce que la loi proposée par la députée Laetitia Avia contre les dérapages des réseaux sociaux ait été recalée par le Conseil Constitutionnel. Il estime que la violence des échanges sur Internet « a atteint des paroxysmes et des surenchères intolérables ».

Pour mémoire, ce projet de loi faisait obligation aux opérateurs des réseaux sociaux de retirer sous vingt-quatre heures tout propos haineux. Au cas où cette loi aurait été adoptée il n’aurait donc plus été nécessaire de porter l’affaire devant les tribunaux. Les opérateurs devenaient juges en la matière et pouvaient retirer de tels propos à leur seule discrétion.

Quand l’on fait observer à Korsia qu’il n’existe pas de définition de « propos haineux », il objecte que c’est « indéfinissable comme la beauté ou le charme, que l’on reconnaît pourtant immanquablement et sous les cultures les plus différentes, quand on y est exposé. A-t-on besoin d’une définition juridique et universelle de la beauté ? »

Cette explication venant d’un homme pourtant cultivé est d’un obscurantisme confondant. Il va donc de soi pour Korsia que ce qui est beau, charmant ou haineux fait l’objet d’un consensus tellement universel qu’il serait vain d’en discuter. L’on comprend que dans ces conditions il estime que n’importe quel réseau social est compétent pour trancher en la matière.

Mais quand bien même il serait possible de se mettre d’accord sur ce que sont des propos haineux, au nom de quoi justifierait-on de les retirer ? Depuis quand est-il interdit de haïr ? Quelqu’un qui publierait par exemple une phrase du genre « je hais Hitler » devrait-il être censuré ?

Korsia s’insurge par ailleurs contre ce qu’il dénonce comme un « double standard », qui fait que le racisme et l’antisémitisme en ligne ne jouirait pas « de la même attention et détermination que la pédopornographie ou l’apologie du terrorisme ». C’est évidemment une contrevérité, parce que le racisme et l’antisémitisme – en ligne ou ailleurs – tout comme la pédopornographie et l’apologie du terrorisme, constituent des infractions pénales, donc nul besoin de Loi Avia.

Korsia est un homme respectable, mais ses idées ne sont pas toujours lumineuses. En 2004, il a voulu inviter l’antisémite Dieudonné à Auschwitz, mais il en a été dissuadé par Joseph Sitruk, grand-rabbin de France à l’époque. Maintenant Korsia veut s’attaquer à liberté d’expression, ce qui ne laisse pas de surprendre chez ce guide spirituel qui se veut pourtant moderne.

Prométhée et la fin de l’éternité

Après avoir établi son autorité dans un Cosmos pacifié, Zeus s’ennuie parce que plus rien ne change dans le monde. Il donne alors ordre aux Titans Epiméthée et Prométhée de fabriquer des êtres mortels.

Epiméthée conçoit un archétype pour chaque espèce animale, et crée ensuite les animaux eux-mêmes au sein d’un écosystème parfait, tout comme celui du Jardin d’Eden de la Torah. Chaque bête est pourvue de caractéristiques qui lui permettent de remplir son rôle. Ils ne peuvent faire autre chose  que ce pourquoi ils ont été créés.

Mais quand Epiméthée crée l’être humain, il s’aperçoit qu’il a tout donné aux animaux et qu’il ne lui reste plus rien à pourvoir à l’homme pour lui permettre de survivre dans la Nature. C’est à ce stade que Prométhée intervient. Il vole le feu chez Héphaïstos, dieu du feu, et les arts chez Athéna, déesse du savoir, afin que l’homme puisse créer lui-même ce qui lui manque et confronter ainsi la Nature.

Il y a une analogie manifeste entre l’histoire du Prométhée d’Eschyle et celle d’Adam et Eve dans la Torah. Ceux-ci sont en harmonie avec la Nature aussi longtemps qu’ils n’ont pas goûté à l’Arbre de la Connaissance, mais une fois que c’est fait ils rompent avec l’ordre cosmique, puisqu’ils sont désormais en mesure de défier le déterminisme de la Nature.

Mais le prix à payer est qu’Adam et Eve perdent la vie éternelle, dans ce sens que suite à l’accession à la Connaissance ils sont les seules créatures à savoir qu’ils vont mourir, et que partant ils prennent conscience du Temps.

Jean Daniel et le Coronavirus

Jean Daniel, fondateur du “Nouvel Observateur”, écrivain, journaliste et intellectuel notoire, est décédé à l’âge de 99 ans. Ce bel esprit d’origine juive avait choisi de se distancier de sa judéité.  Comme beaucoup de Juifs honteux, la haine de soi l’avait rendu plus critique vis-à-vis d’Israël que du reste du monde. Au fil du temps cette détestation avait fini par infecter sa plume pour tout ce qui tournait autour du conflit israélo-arabe. Dans son ouvrage « La Prison Juive » il en arrive à conclure que les Juifs sont les artisans de leur propre malheur tellement ils sont captifs de leur délire messianique.

Jean Daniel n’est plus de ce monde, ce qui fait que l’on ne saura malheureusement jamais s’il estimait que le Coronavirus c’est la faute aux Juifs, aux Chinois ou aux cyclistes.

Obama et la question juive

Il existe ce que j’appelle un « antisémitisme de basse intensité ». Il s’agit d’une sorte d’antipathie silencieuse, qui ne vise pas forcement à nuire aux Juifs, mais qui sous-tend l’exigence que ceux-ci ne soient ni trop visibles ni trop dérangeants. Cet antisémitisme-là est même capable de se muer en sympathie lorsque des Juifs sont dans le rôle de la victime.

Il y a aux Etats-Unis des congrégations afro-américaines  dirigées par des antisémites notoires comme les pasteurs Louis Farrakhan et Jeremiah Wright. Ce dernier  fut pendant vingt ans le mentor et guide spirituel du Président Barak Obama . Obama le cite 26 fois dans son autobiographie, et raconte qu’il lui a demandé de le marier et de baptiser ses enfants. Il a fini par le renier en 2008 à l’occasion de sa candidature à la présidence, sans doute parce que cela faisait mauvais effet auprès de l’électorat juif et évangéliste. Il n’empêche qu’aussi  longtemps qu’Obama était sénateur il a religieusement écouté les harangues antisémites de son pasteur sans jamais s’en formaliser. Quand on y ajoute l’hostilité manifeste d’Obama à Israël pendant sa présidence, il est difficile de ne pas établir de lien de cause à effet.

Obama relate dans son autobiographie l’épisode où  il rend visite aux vestiges du  camp de concentration de Buchenwald[1]. Il se souvient que cela avait eu pour lui « une signification politique forte [2]».  Il entend par là qu’il avait « envisagé » un voyage en Israël, mais qu’il y avait renoncé « par respect pour le souhait du gouvernement israélien de ne pas faire de la question palestinienne le point central de son discours ». En d’autres mots il prétend avoir été censuré par la seule démocratie de cette partie du monde.

Pour comprendre l’étendue de ce mensonge il faut se souvenir qu’Obama a réussi la prouesse de ne pas mettre les pieds en Israël au cours des quatre années de son premier mandat. Au lieu de cela il a « opté pour une visite de l’un des lieux emblématiques de l’Holocauste comme moyen de proclamer son engagement à Israël et au peuple juif. ». En clair il a préféré un pèlerinage là où les Juifs meurent plutôt que là où les Juifs sont vivants.

Quand, lors de son deuxième mandat, Obama s’est résolu à venir en Israël, il a choisi de prononcer son discours à Jérusalem devant un public acquis d’avance dans une banale salle de conférence.  Ceci en lieu et place de la Knesset[3], comme c’est l’usage chez les leaders du monde libre soucieux d’honorer la démocratie israélienne.

Obama qualifie dans son autobiographie la branche militaire du Hamas de « groupe de résistance palestinienne ». Résistance ? Dans son propre pays le Hamas figure sur la liste des organisations terroristes.

Autre passage d’une mauvaise foi inouïe et qui frise le négationnisme: « À l’école primaire, j’ai assisté en 1972 aux retransmissions des Jeux olympiques de Munich où des athlètes ont été massacrés par des hommes masqués » C’était qui, ces athlètes ? Des Martiens ? Et les « hommes masqués » ? D’autres extra-terrestres ? Non : ces  athlètes étaient des Juifs assassinés parce que Juifs, et les « hommes masqués » étaient des tueurs d’une mouvance palestinienne, mais Obama le passe totalement sous silence.

Obama n’est donc pas allé en Israël lors de son premier mandat, mais bien en Turquie et en Egypte.  Israël est pourtant situé entre ces deux pays, mais peut-être qu’Obama n’avait-il pas accumulé assez de « Miles » pour s’offrir  une escale à l’aéroport Ben Gourion.  Toujours est-il que lors de sa visite au Caire il a adressé son discours aux dignitaires du régime, parmi lesquels « quelques personnalités des Frères musulmans ».  Il leur a déclaré que « l’Amérique et l’islam se recoupent et se nourrissent de principes communs, à savoir la justice et le progrès, la tolérance et la dignité de chaque être humain.  L’Islam a une tradition de tolérance dont il est fier ». On ne saura jamais si c’était de l’humour.

Mais  là où Obama n’a pas essayé d’être drôle du tout, mais a au contraire réussi à être nauséabond, c’est quand, au cours de ce même discours, il a établi un parallèle entre le calvaire des Juifs de la Shoah et la peine des Palestiniens « en quête d’un territoire ».

Tout cela étant dit il faut bien reconnaître que quand Obama a fini par faire une visite d’Etat à Jérusalem, il a quand même déclaré qu’il était un ami d’Israël. A cela il faut ajouter qu’il est détenteur du prix Nobel de la Paix sur base d’une discrimination positive consistant à distinguer des personnalités qui n’ont strictement rien fait pour la paix.

C’est dans ces cas-là que l’on dit que quand on a des amis comme cela on n’a pas besoin d’ennemis.

[1] Camp de concentration nazi créé en 1937 en Allemagne libéré par les Américains en 1945.

[2] Tous les passages en italiques de l’article sont extraits de l’autobiographie d’Obama.

[3] Parlement israélien.

 

Israël, l’Etat et la religion

Israël n’a pas de religion d’Etat. Cette précision est importante, parce que n’est pas clair pour tout le monde. Cependant le fait est que la séparation entre Etat et religion n’est pas consommée en Israël. Il y a des raisons historiques à cela, mais cela ne signifie pas qu’il faille s’y résigner.  

Une séparation radicale de l’Etat et de la religion serait de nature à promouvoir le sentiment d’égalité entre citoyens.  Cela aurait des répercussions en profondeur sur des questions comme le service militaire, l’enseignement, le marché du travail et les minorités non-juives. Il s’agit d’une question à la fois philosophique et politique.

Philosophique, parce qu’il ne faut pas que l’Etat privilégie une spiritualité plutôt qu’une autre, étant donné qu’il n’y a aucun moyen de trancher en la matière.

Politique, parce que l’Etat est un mal nécessaire qui ne doit avoir d’autre fonction que celle de régler les rapports entre citoyens, et non pas de décréter des valeurs.

L’Etat d’Israël est un Etat laïque et doit continuer de l’être. C’était d’ailleurs l’intention de la plupart des pères fondateurs, parce qu’ils y ont vu la formule adéquate pour rallier tous les courants juifs en vue d’un même projet. Herzl, Ahad Ha’am, Ben  Gourion, Bialik et Jabotinsky avaient ceci en commun qu’ils voyaient dans le projet sioniste  un foyer pour le peuple juif, et non pas une théocratie. Le Rav Kook lui-même, guide spirituel du judaïsme orthodoxe et décisionnaire de Halakha reconnaissait le rôle de premier plan des sionistes laïques dans l’édification de l’Etat juif.

L’idée consisterait à mettre fin à tout lien organique entre Etat et religion. Les institutions religieuses devraient être financées  par leurs fidèles ou sympathisants, et transformées en institutions à caractère privé. Cela ne signifie pas qu’il faudrait négliger la diffusion du judaïsme, bien au contraire : au lieu que ce soient les institutions religieuses les seules à prodiguer l’enseignement de nos grands textes, il faudrait favoriser la transmission du judaïsme dans l’éducation nationale et dans la vie culturelle.

Autre point : la Loi du Retour a pour vocation d’accorder la nationalité israélienne à tout Juif qui en exprime le désir. Cette loi a un caractère civil et non pas religieux, même s’il est vrai que les candidats doivent produire une attestation de judéité émis par un rabbin accrédité. Cependant le fait est que l’esprit de la Loi du Retour est que tout Juif est éligible pour l’Alyah, non pas parce qu’il pratique la religion juive, mais parce qu’il est d’ascendance juive par au moins un de ses quatre grands-parents.

Quand une personne faisant appel à la Loi du Retour ne dispose pas d’une attestation de judéité en bonne et due forme il se voit refuser l’Alyah. Il ne lui reste dans ces conditions qu’à entamer un processus de conversion au judaïsme et à s’engager à changer de mode de vie. Il y a là un paradoxe qu’il faut résoudre, parce que l’Etat d’Israël n’a pas vocation à demander à qui que ce soit de faire acte d’allégeance à quelle religion que ce soit.

Au lieu d’exiger de quelqu’un de se convertir à une religion à laquelle il ne croit pas, il faudrait lui donner la possibilité de se fondre au peuple juif de manière laïque. Une formation pourrait être envisagée de manière à ce qu’au bout du processus il pourrait bénéficier de la Loi du Retour et faire son Alyah en connaissance de cause.

George Steiner ou l’art de se tromper

L’écrivain et philosophe juif George Steiner est décédé à l’âge de 90 ans. Ce brillant universitaire polyglotte qui lisait Sophocle dans le texte se revendiquait comme juif, mais avait une propension morbide à fréquenter des antisémites en tous genres. Il trouvait que la vocation du Juif était de ne pas être sédentaire, de toujours être invité partout et de se conduire en conséquence. Il estimait que l’Etat juif c’était cher payé comme solution à l’antisémitisme, mais omettait d’expliquer en quoi la Shoah ne l’était pas. Mais vers la fin de sa vie il s’est ravisé : petit rappel de ce qu’il dit à la journaliste Laure Adler dans un livre d’entretiens publié en 2014 et intitulé « Un long samedi » :

« …dire que Netanyahou est dans l’erreur, c’est facile quand on est dans un beau salon à Cambridge. C’est là-bas qu’il faut le dire. Et tant qu’on n’y est pas, à vivre de tout son être en otage de la situation, je crois qu’il vaut mieux se taire. D’ailleurs, maintenant que je suis si près de la fin, de ma fin, je ne suis plus certain du tout. Il y a des moments où je voudrais partir et y être. Des moments où je me demande si je n’aurais pas dû aller en Israël.

... J’ai étudié de l’hébreu jusqu’à ma bar-mitsva, puis je me suis rué sur le latin et le grec. J’ai laissé tomber l’hébreu. Inexcusable. J’aurais pu le reprendre plus tard… Paresse.

Maintenant, cela me manque terriblement de ne pas avoir appris l’hébreu. Je l’ai fait, au début, et puis j’ai été pris par le grec et le latin… C’était une grande erreur.

Déjà, et c’est très grave, vous et moi devons lire la Bible dans de mauvaises traductions, parfois glorieuses mais au fond mauvaises. Ne pas savoir l’hébreu est une première barrière devant l’une des sources de notre humanité.

…Pourquoi est-ce que 70  % des Nobel en sciences sont juifs ? Pourquoi est-ce que 90  % des maîtres d’échecs sont juifs, que ce soit en Argentine ou à Moscou ? Pourquoi les Juifs se reconnaissent-ils entre eux à un niveau qui n’est pas seulement celui de la réflexion rationnelle ? »

Steiner ne donne plus de nouvelles depuis son décès, mais il est probablement en train d’arpenter le Paradis en compagnie de Moïse.

Le plan de paix Trump

Le « plan Trump » consiste à acter que la ligne d’armistice de 1949 ne peut en aucun cas être considérée comme une frontière d’Israël, et qu’un  éventuel Etat palestinien ne pourra disposer ni d’une armée, ni du contrôle de ses frontières, ni de son espace aérien aussi longtemps que le leadership palestinien sera déterminé à détruire Israël. Il ne reste pour Israël qu’à prendre des mesures unilatérales, or c’est cela que les Etats-Unis ont compris. On peut penser ce que l’on veut de la coiffure du Président Trump, mais depuis qu’il est au pouvoir il a fait un sans-faute en ce qui concerne Israël.

La région d’Israël surnommée « le petit triangle » est peuplé de 260.000 arabes israéliens. Ceux-ci sont majoritairement  hostiles à Israël en tant qu’Etat sioniste.  Ils possèdent leur système d’éducation en langue arabe, sont solidaires des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, refusent de faire le service militaire tout comme le service civil, arborent le drapeau palestinien à toute occasion, ne respectent pas l’hymne national israélien, soutiennent la création d’un Etat palestinien et commémorent l’indépendance d’Israël sous le signe du deuil. Mais en apprenant que le « plan Trump » prévoyait d’inclure « le petit triangle » dans la future Palestine et de commuer leur citoyenneté israélienne en citoyenneté palestinienne, ils ont été pris d’une rage folle et ont manifesté pour clamer  qu’en aucun cas ils ne voulaient pour eux de cette Palestine qui semblait pourtant jusqu’à la semaine dernière incarner leur rêve le plus fou.

Des antisémites à la Marche Blanche ?

Jean-Luc Mélenchon a été accusé d’antisémitisme il y a quelques années suite à des propos concernant Pierre Moscovici, alors Ministre juif de l’Economie ou Juif Ministre de l’Economie, on ne sait plus très bien. Par ailleurs Mélenchon vouait une admiration béate à l’antisémite Hugo Chavez, Président du Venezuela décédé depuis.

Clémentine Autain, Danièle Obono, Muriel Ressiguier et Michel Larive, tous députés du mouvement « La France Insoumise »  de Mélenchon, ont récemment témoigné de leur soutien à l’assassin Marouane Barghouti, terroriste emprisonné pour avoir commis plusieurs meurtres de Juifs du seul fait qu’ils étaient juifs.

Quant au « Front National » c’est un parti d’extrême-droite au lourd passé raciste qui a certes évolué dans son discours, mais peut-être pas assez pour mériter sa place dans une manifestation contre l’antisémitisme. C’est d’ailleurs pour cette raison que Marine Le Pen n’est pas la bienvenue en Israël.

Francis Kalifat, le Président du CRIF, a appelé à une « Marche Blanche » contre l’antisémitisme. Il a cependant précisé que ni la « France Insoumise » ni le « Front National » n’étaient les bienvenus compte tenu de la surreprésentation d’antisémites dans leurs rangs.

On ne peut dénier à Kalifat le droit moral de stigmatiser ces organisations. Si pas maintenant, quand ? Au nom de quoi faire l’impasse, justement à cette occasion, des penchants  antisémites de l’extrême droite comme de l’extrême-gauche ?

Kalifat a aussi dit que la rue n’appartenait à personne, n’a pas appelé à la violence et n’a pas exigé d’interdire à qui que ce soit de se joindre à la manifestation.  Tout ce qu’il a dit était que « La France Insoumise » et le « Front National » n’étaient pas les bienvenus. C’est son sentiment, or c’est ce qui s’appelle exercer sa liberté d’expression.

A ceux qui estiment que cette marche devait être ouverte à tout le monde, qu’auraient-ils pensé si « Les Indigènes de la République » ou les « Frères Musulmans » avaient envoyé une délégation ?

Non, cette manifestation ouverte à tout le monde n’était pas ouverte aux antisémites.

 

Zeev Sternhell ou le naufrage de la pensée

Zeev Sternhell est historien et professeur de science politique à l’Université Hébraïque de Jérusalem. « Le Monde »  a publié  un article de sa main intitulé « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ».

Cette publication n’est pas une surprise, parce que c’est dans la logique d’une grande partie de la presse que d’être hostile à Israël. Celle-ci se régale de tout ce qui peut être nuisible à l’Etat juif et ne demande pas mieux que d’ouvrir ses colonnes à des Israéliens pour asseoir sa propagande antisioniste.

Dans son article Sternhell nous apprend que l’Etat d’Israël « est devenu un monstre pour les non-juifs sous sa domination » et fait un procès d’intention à la droite en posant que celle-ci réserve aux Palestiniens, aux Soudanais et aux Érythréens le même sort que les Nazis d’antan réservaient aux Juifs.

Il précise que beaucoup d’Israéliens ont honte de leurs élus tout en votant pour eux. On ne voit pas ce qui lui permet d’affirmer cela, mais on peut supposer que cet éminent intellectuel a l’autorité morale de considérer la majorité des Israéliens comme des crétins à rééduquer.

Sternhell et ses amis politiques ont peu d’audience en Israël, alors ils se déshonorent en s’exprimant dans des forums internationaux qui jubilent quand un Juif associe la démocratie israélienne au nazisme.

Sternhell mais n’a pas le droit moral de traiter Israël d’Etat « nazi », « d’Etat d’apartheid » ni de « monstre ». Cet historien, ce juif polonais qui a échappé aux vrais Nazis le sait mieux que quiconque. Ce qu’il écrit est un amalgame d’élucubrations de quelqu’un qui veut à tout prix exister. Il fait exprès de ne pas distinguer entre l’Etat d’Israël et une extrême-droite qui n’est ni pire ni meilleure que celle de Belgique ou de France. Par ailleurs il fait l’impasse sur l’extrême-gauche, qui elle constitue un véritable danger pour la démocratie en Israël comme ailleurs.

On ne peut accorder le moindre crédit à ce Juif qui pour obtenir une tribune dans « Le Monde » est prêt à traiter Israël de nazi. Non seulement est-ce insultant, mais c’est une manière de banaliser la Shoah. Si la vie quotidienne à Ramallah est comparable à celle d’Auschwitz cela rejoint le point de vue négationniste comme quoi la Shoah n’aurait pas été si grave que cela.

Nul besoin de Sternhell pour déterminer si Israël est une démocratie. Le danger du populisme existe dans beaucoup de pays occidentaux, à la différence près qu’Israël démontre la solidité de ses institutions malgré l’état de guerre. Pas sûr que la France ou la Belgique seraient encore des démocraties si ces pays avaient à faire face aux défis qu’Israël subit à ses frontières, ou si une puissance comme l’Iran les menaçait de destruction par le feu nucléaire.

Quand des intellectuels comme Sternhell alignent leurs positions sur celles d’Edwy Plenel, de Mélenchon ou de prédicateurs islamistes, quand ils contestent la légitimité  même d’Israël ce ne sont pas des adversaires politiques, mais des ennemis.

Sidération collective à propos de Trump et Jérusalem.

Il est difficile de comprendre la sidération collective en réaction à la déclaration de Trump concernant Jérusalem, alors que ce n’est ni plus ni moins que la réalisation d’une de ses promesses électorales. Il semble que les opinions publiques soient tellement habituées à ce que les promesses électorales soient violées que pour une fois qu’elles ne le sont pas il y a comme un réflexe pavlovien pour s’en étonner.

Quant au plaisir que cela fait aux israéliens, là encore, pourquoi s’en étonner ? La quasi-totalité de l’échiquier politique s’en est réjouie. Est-on extrémiste parce que l’on se réjouit de ce que la première puissance au monde, qui en plus se considère comme allié privilégié d’Israël, reconnaisse que Jérusalem en est la capitale ? Depuis les origines du sionisme, Israël a veillé à s’assurer de la légitimité internationale. La Déclaration Balfour, la Conférence de San-Remo, la Commission Peel, la Résolution de des Nations-Unies appelant à la partition de la Palestine, la Proclamation de l’Indépendance et l’admission à l’ONU témoignent d’une incontestable continuité, même si celle-ci est contestée malgré tout par de mauvais coucheurs que le succès d’Israël indispose.

Les Etats-Unis d’Amérique viennent de franchir un pas de plus dans cette direction. Par ailleurs cela ne compromet en rien le processus de paix, parce que Trump n’a pas indiqué où serait installée l’ambassade. Il est d’ailleurs dommage qu’il n’ait pas choisi de le faire à Jérusalem – Ouest, parce qu’on aurait vu à ce moment-là que les Palestiniens ne l’auraient pas admis non plus, pas plus qu’ils n’admettent que Tel-Aviv se trouve dans une Etat juif.

Israël et la question de l’athéisme

La plupart des pères fondateurs du sionisme étaient athées, ou du moins agnostiques. Jabotinsky, Ben-Gourion Ahad Ha’am, Bialik et d’autres penseurs du sionisme étaient imprégnés de pensée juive mais aucun d’eux ne souhaitait de théocratie, et étaient même souvent même opposés à la religion, tout en étant férus de judaïsme. Herzl quant à lui était un Juif assimilé qui a même préconisé une conversion massive des Juifs sous les auspices du Vatican pour mettre fin à l’antisémitisme.

L’establishment rabbinique a pour sa part longtemps été essentiellement hostile au projet d’un Etat juif, et une partie non négligeable des Juifs orthodoxes d’aujourd’hui l’est d’ailleurs toujours, justement parce que ceux-là ne considèrent pas Israël comme un Etat juif au sens religieux du terme, ce en quoi ils n’ont pas tort. Mais d’une manière générale l’histoire du sionisme n’est pas un épisode religieux, mais bien le mouvement de libération nationale d’un peuple, comme il y en a eu d’autres au cours du vingtième siècle.

Beaucoup d’athées tiennent à Israël pour des raisons historiques, culturelles, familiales ou affectives. Il serait donc contre-nature pour eux de se détourner d’Israël ou de lui être indifférent du seul fait d’être athée.

Ceci dit la question de savoir si la pérennité d’Israël peut uniquement reposer sur l’idée de nation est une question ouverte, et dépasse d’ailleurs le cas d’Israël. Après tout les nations européennes sont de culture chrétienne mais leur spécificité repose sur des narratifs historiques, et non pas sur la religion.

Ce qui est vrai c’est que l’époque de l’Etat-nation est peut-être révolue parce que l’air du temps pousse plutôt à l’individualisme qu’au projet collectif. La question est de savoir si la pensée juive est assez puissante du point de vue spirituel pour survivre – ou remplacer – la religion qui lui est traditionnellement associée.

Rien n’est moins sûr, mais en fin de compte cela dépend des gens. S’il y en a suffisamment pour vouloir préserver un Etat à caractère juif, mais dissocié de la religion, alors c’est envisageable. Sinon Israël perdra son identité et ne sera, au mieux, qu’un Etat occidental parmi d’autres. Il se fondra dans ce cas-là dans le « village global » et la pensée juive rejoindra la mythologie grecque à l’Université et dans les musées. La religion juive en tant que telle survivra sans doute en Diaspora, mais cela ne concernera pas – par définition –  les athées.

Réponse à Eytan à propos de Leibowitz

Accuser Yeshayahu Leibowitz d’incohérence ou de provocation est, bien souvent, une manière d’éluder le véritable débat d’idées. Il est plus fécond de s’attaquer à des points précis et de tenter de les réfuter. La difficulté tient à ce que nombre de ses contradicteurs s’y perdent, confondant foi et raison, ou opposant l’émotion à l’argumentation.

La force intellectuelle de Leibowitz réside dans une logique imperturbable. Certes, il lui est arrivé de se laisser aller à des écarts de langage difficilement justifiables ; mais, en d’autres occasions, ses formules ont fait mouche, précisément parce qu’elles mettaient en lumière des réalités dérangeantes.

Dans son cycle consacré au « Guide des Égarés » de Moïse Maïmonide, l’un de ses élèves défend l’idée d’une intervention divine en soulignant que « l’historiographie de la Torah nous enseigne que la Providence veille de manière spécifique sur le destin du peuple juif ».

Réponse de Leibowitz : « Pour ma part, la Torah m’apprend que Jéroboam ben Yoash, le plus conquérant des rois, l’un des plus aguerris qu’Israël ait connus — lui qui “rétablit la frontière d’Israël depuis Hamat jusqu’à la mer de la Plaine” et dont “les victoires permirent de restituer Damas à Israël” (Melakhim II, chap. 14) — fut aussi un mécréant qui précipita le peuple dans le péché, sans que cela l’empêche de prospérer durant quarante-deux années de règne. À l’inverse, je lis également que Josias ben Amon, seul roi véritablement vertueux (צדיק), qui préserva le judaïsme et la Torah, servit Dieu de toute son âme et extirpa l’idolâtrie, fut assassiné à trente-neuf ans, entraînant avec lui l’asservissement d’Israël. Voilà l’historiographie que je trouve dans la Torah ; et, pour ma part, je ne parviens nullement à comprendre comment vous en déduisez un quelconque lien entre l’histoire et la foi. »

Le « Guide des Égarés » ne figure pas à proprement parler dans la bibliographie du judaïsme orthodoxe — pour des raisons analogues à celles qui expliquent la méfiance de ces milieux à l’égard de Leibowitz. Vous le reconnaissez vous-même, ce qui tend à montrer qu’il existe bien une continuité entre Maïmonide et Leibowitz. Le « Guide des Égarés », que vous tenez pour quantité négligeable et dont vous affirmez qu’il « n’intéresse que les milieux académiques », comme s’il s’agissait d’une anomalie, fut pourtant rédigé à l’âge de la pleine maturité intellectuelle de Maïmonide, au moment où celui-ci avait assimilé l’essentiel du savoir philosophique, religieux et scientifique de son temps. Il en constitue l’aboutissement — à la lumière duquel l’ensemble de son œuvre antérieure prend sens.

Certains ouvrages de Maïmonide furent brûlés en place publique après sa mort ; mais cela en dit davantage sur les incendiaires que sur les textes eux-mêmes. Comme l’écrivait Heinrich Heine : « Là où l’on brûle des livres, on finit tôt ou tard par brûler des hommes. »

Les grandes figures que vous invoquez à propos de la Kabbale sont toutes postérieures de plusieurs siècles à la clôture du Talmud. On affirme volontiers que la tradition mystique remonte à la création du monde ; il n’en demeure pas moins que les Tannaïm, tout comme Maïmonide, s’en sont fort bien passés.

Tout, dans la Torah, relève de l’interprétation ; mais si l’on considère la Révélation comme un fait historique, alors l’honnêteté intellectuelle exige que l’on mobilise les mêmes outils que pour établir n’importe quel autre événement.

La question du sens des commandements est, à cet égard, centrale. S’ils sont accomplis en vue d’obtenir quelque chose, on se rapproche alors du paganisme, qui, depuis l’aube de l’humanité, consiste à amadouer les dieux pour obtenir une vie favorable. Dans le judaïsme, cela correspond à ce que l’on appelle « emouna lo lishma » (une foi intéressée). La Halakha ne la proscrit pas, car les Sages estimaient qu’une telle foi pouvait conduire à la « emouna lishma » (la foi pour elle-même).

לעולם יעסוק אדם בתורה ובמצווה, אפילו שלא לשמה, שמתוך שלא לשמה — בא לשמה

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