Avigdor Liberman dirige Israël Beitenu, un parti de la droite laïque israélienne. Ancien ministre des Affaires étrangères, de la Défense et des Finances, il est connu pour ses positions fermes en matière de sécurité. C’est précisément pour cette raison que sa récente proposition sur la Cisjordanie, publiée dans Ynet, retient l’attention : il suggère que la Jordanie assume la responsabilité administrative et sécuritaire des zones A et B, tandis qu’Israël conserverait le contrôle de la zone C.
Cette déclaration rappelle une possibilité que j’avais déjà évoquée par le passé : partager la Cisjordanie selon la répartition de ses populations, en intégrant à Israël les zones majoritairement juives et en rattachant à la Jordanie les zones majoritairement palestiniennes. La proposition de Liberman ne porte pour le moment que sur l’administration et la sécurité, et non sur le tracé d’une frontière. Mais elle a l’intérêt de replacer la Jordanie au centre de la réflexion sur l’avenir de la Cisjordanie.
À la veille d’élections, il serait surprenant qu’un responsable politique israélien propose d’emblée un accord de souveraineté sur des territoires aussi sensibles. L’intérêt de cette déclaration tient avant tout au fait qu’elle rouvre une question longtemps écartée du débat public : l’option jordanienne.
Cette option n’a rien de nouveau. Dès les années qui ont suivi 1967, le plan Allon prévoyait qu’Israël conserve des territoires jugés essentiels à sa sécurité, tandis qu’une grande partie de la Cisjordanie serait liée à un cadre jordano-palestinien. Hussein le rejeta, et le tracé proposé répondait aux réalités de l’époque. Mais le plan témoignait d’une idée qu’il faut rappeler : un règlement pouvait être recherché avec la Jordanie, sans passer par la création d’un État palestinien en Cisjordanie.
Cette perspective fut prise au sérieux au plus haut niveau. Le 11 avril 1987, le roi Hussein rencontra secrètement à Londres Shimon Peres, alors ministre israélien des Affaires étrangères. Les deux hommes s’entendirent sur un cadre destiné à ouvrir des négociations de paix, où la question palestinienne serait traitée entre Israël et une délégation jordano-palestinienne. La Jordanie se trouvait ainsi au cœur des discussions prévues sur l’avenir de la Cisjordanie.
Le document de Londres organisait l’ouverture de négociations, mais l’objectif politique dans lequel il s’inscrivait était bien celui de l’option jordanienne. Un accord de paix aurait pu permettre à Amman de reprendre autorité sur une large partie de la Cisjordanie, selon des arrangements territoriaux et sécuritaires à négocier avec Israël. Hussein accepta de s’engager dans cette démarche. Elle n’aboutit malheureusement pas : l’entente se heurta au refus du Premier ministre Yitzhak Shamir.
En juillet 1988, quelques mois après le début de la première Intifada, Hussein annonça la rupture des liens juridiques et administratifs entre la Jordanie et la Cisjordanie. Dans son discours, il invoqua notamment la place reconnue à l’OLP comme représentante du peuple palestinien. Or, depuis l’annexion de la Cisjordanie par la Jordanie en 1950, ses habitants étaient citoyens jordaniens et détenaient un passeport jordanien ; ils le restèrent même après 1967, jusqu’à cette décision qui leur retira leur nationalité. Celle-ci ferma pour longtemps la perspective explorée à Londres.
Près de quarante ans ont passé depuis. Un retour pur et simple à la situation antérieure à 1967 ne correspondrait plus à la réalité du terrain. Selon les statistiques officielles israéliennes, plus d’un demi-million d’Israéliens vivaient fin 2024 dans les implantations de Cisjordanie, hors Jérusalem-Est. Certains grands ensembles se trouvent près de la ligne verte, d’autres plus loin. Les villes et villages palestiniens composent, eux aussi, une géographie dont aucun projet sérieux ne pourrait faire abstraction.
C’est dans ce contexte que l’idée d’un partage négocié pourrait être réexaminée. Son intérêt serait de modifier les souverainetés en déplaçant le moins possible les habitants : les zones à majorité juive seraient intégrées à Israël, les zones à majorité palestinienne rattachées à la Jordanie. La plupart des familles resteraient ainsi chez elles. Il n’y aurait là rien de radicalement nouveau : dans une large mesure, ce serait un retour au statu quo ante, et les habitants de ces zones redeviendraient jordaniens, comme ils l’étaient eux-mêmes, ou leurs parents, jusqu’en 1988.
Une telle issue suppose cependant bien plus qu’un accord sur une carte. La Jordanie, qui rejette aujourd’hui cette idée, devrait y consentir, et les Palestiniens concernés devraient prendre part aux décisions sur leur avenir. Il faudrait garantir les droits politiques et la citoyenneté des habitants, assurer la continuité des territoires rattachés, convenir de dispositifs de sécurité crédibles et acter irrévocablement la fin du conflit. La nouvelle frontière devrait enfin être reconnue par l’ensemble du monde arabo-musulman.
La proposition de Liberman rappelle qu’un rôle de la Jordanie en Cisjordanie reste concevable. Le plan Allon et la rencontre Hussein–Peres montrent que cette voie fut autrefois sérieusement étudiée ; elle pourrait être reprise en tenant compte de ce qui a changé depuis. À une époque où les solutions avancées sont dans l’impasse, il y a de bonnes raisons de rouvrir la réflexion sur l’option jordanienne.
C’est probablement une mauvaise solution. Mais pour le moment, toutes les autres sont pires.