Une nouvelle histoire du sionisme – Georges Bensoussan

Dans Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950)[1], Georges Bensoussan embrasse le mouvement dans toute son ampleur : ses sources intellectuelles et spirituelles, ses courants rivaux, ses acteurs, ses débats, ses épreuves. Chaque chapitre pourrait nourrir un article à lui seul. Je n’en retiendrai ici qu’un fil : la renaissance de l’hébreu comme langue vivante. Ce fil suffit à donner la mesure d’un ouvrage d’une grande richesse.

L’histoire offre peu d’exemples d’une langue redevenue celle de la vie publique après avoir survécu près de deux millénaires dans les textes et la liturgie. Les langues naissent, se transforment, meurent ; elles reviennent rarement à la vie. Le latin est resté la langue de l’Église et des savants, sans redevenir celle des marchés de Rome. L’hébreu, lui, a accompli ce passage : du texte à la parole, de la synagogue à la cour d’école, du sacré au quotidien.

Encore faut-il, comme le fait l’auteur, dissiper une idée reçue : l’hébreu n’était pas une langue morte. Il n’avait jamais cessé d’être lu, prié, commenté, écrit. L’écrivain Yosef Haim Brenner le disait « oublié et cependant inoubliable ». La formule dit tout le paradoxe : une langue demeurée présente dans la mémoire et les pratiques d’un peuple, mais qu’il fallait réinventer pour tous les usages de la vie.

À cette renaissance, presque personne ne croyait. Herzl lui-même, fondateur du sionisme politique, pensait plutôt à l’allemand et se demandait, non sans ironie, qui saurait acheter en hébreu un billet de chemin de fer. Il y a là quelque chose de vertigineux : celui qui avait imaginé l’État juif n’avait pas pressenti l’une des plus éclatantes réussites du mouvement. Les révolutions culturelles échappent parfois à leurs théoriciens ; elles prennent forme dans les usages avant de s’imposer comme des évidences.

La mémoire collective a fait d’Eliezer Ben Yehouda le père de l’hébreu moderne. Son dictionnaire, l’œuvre de toute une vie, est un monument. Mais Bensoussan rappelle que l’hébreu était déjà pratiqué dans la communauté séfarade de Jérusalem, où il servait de trait d’union entre Juifs d’horizons divers. Il rend aussi justice aux instituteurs des premières colonies agricoles. Sans moyens, sans manuels, ils durent enseigner dans une langue qui manquait encore de mots : expliquer les mathématiques, nommer les outils, mais aussi donner aux enfants de quoi jouer et se disputer.

On raconte que le fils de Ben Yehouda, élevé exclusivement en hébreu, resta longtemps silencieux, puis s’écria un jour « Abba ! » (« Papa ! ») au plus fort d’une dispute entre ses parents. Le livre signale que l’authenticité de la scène a été mise en doute. Vraie ou non, elle éclaire la mémoire qui s’est construite autour de cette renaissance. Une nation se donne aussi des récits fondateurs ; il est beau que l’un d’eux tienne au premier mot d’un enfant.

L’une des thèses les plus fortes du livre est celle-ci : le sionisme fut d’abord une révolution culturelle. Le premier bâtiment public de Tel-Aviv, relève Bensoussan, fut une école. La culture, écrit-il, est « bien avant la terre et les armes, l’épicentre de l’aventure sioniste ». Bâtir un pays supposait de réinventer une manière d’habiter le monde, et la langue en fournissait la matière. Car une langue est une façon de voir, de nommer, de se souvenir. Retrouver l’hébreu, c’était renouer avec Isaïe et les Psaumes tout en apprenant à dire le tracteur et le téléphone.

Le sacré, observe l’auteur, se déplace sans s’effacer : la langue de Dieu devient celle de la nation et garde quelque chose de son aura. On pourrait parler de sécularisation ; j’y verrais aussi une transfiguration. Celui qui commande un café en hébreu à Tel-Aviv emploie une langue dont les mots portent encore l’écho des prophètes.

Rien n’était joué d’avance. Bensoussan retrace cette « guerre des langues ». Le français avait ses défenseurs, qui craignaient d’enfermer la jeunesse derrière une « muraille de Chine ». Les militants du Bund tenaient l’hébreu parlé pour une lubie d’intellectuels coupés des masses ; les milieux orthodoxes, eux, refusaient que l’on profanât la langue sainte en l’abaissant aux usages ordinaires. Le conflit culmina à la veille de la Première Guerre mondiale autour du Technion de Haïfa, où le Hilfsverein, qui avait contribué à sa création, entendait imposer l’allemand. Démissions, boycotts et pétitions eurent raison de ce projet.

Cette victoire eut un prix. Au début du XXe siècle, le yiddish était la langue de millions de Juifs : celle de la maison, des soirs de fête, des chansons de l’enfance. Pour nombre d’entre eux, choisir l’hébreu signifiait s’arracher à leur langue maternelle. L’historien parle d’une « déchirure ». Beaucoup de sionistes voyaient dans le yiddish la langue de l’exil et de l’humiliation ; d’autres en parlaient tendrement comme d’une langue « mélangée mais aimée ». L’Université hébraïque refusa longtemps de lui ouvrir une chaire. Elle ne s’y résolut qu’en 1951, après l’anéantissement d’une grande partie du monde yiddish. Il y a dans ce retard une part de la tragédie du siècle.

L’impensable, pourtant, advint. Au printemps 1918, Sylvain Lévi, membre de la Commission sioniste envoyée en Palestine et lui-même peu suspect d’enthousiasme sioniste, en faisait le constat stupéfait dans une lettre rapportée par son épouse : « Les gosses dans les rues, les employés, les domestiques, les gens cultivés, tout le monde parle hébreu. » Dès 1922, l’hébreu devint l’une des langues officielles de la Palestine mandataire. Universités, théâtres, puis radio du Yishouv allaient faire vivre cette langue dont le retour à la parole avait paru si improbable.

L’hébreu est aujourd’hui la langue commune de Juifs venus des cinq continents, celle de la littérature et de la science, de l’argot des adolescents et des innovations technologiques. Il continue de s’enrichir, comme au temps des instituteurs des premières colonies. La révolution se poursuit chaque fois qu’un immigrant apprend à dire son nouveau pays dans la langue de ses ancêtres.

Les pages que Bensoussan réserve à cette aventure ne sont qu’une part de son livre ; elles en révèlent toutes les qualités : l’érudition, le refus des légendes faciles, l’attention aux oubliés de l’histoire, la lucidité sur le coût des grandes réussites. Le chapitre sur l’hébreu fait entendre, avec une force particulière, comment un peuple a retrouvé sa voix.

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[1] Gallimard (Folio-Histoire), 2026

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