À la recherche de Proust

Marcel Proust est un écrivain français mort en 1922 à l’âge de 51 ans. Son œuvre principale, À la recherche du temps perdu, est un roman-fleuve en sept tomes et environ 2 500 pages. Le narrateur, double fictionnel de l’auteur, y explore les rapports complexes entre l’art, la mémoire et le temps.

Proust était juif par sa mère, Jeanne Weil, issue de la grande bourgeoisie israélite du XIXe siècle. Bien qu’il ait été baptisé et élevé dans un cadre catholique, il manifesta à plusieurs reprises sa solidarité avec la communauté juive. Il fut l’un des premiers intellectuels à s’élever publiquement contre la condamnation du capitaine Dreyfus, et affirma à cette occasion un soutien clair au sionisme.

Dans la Recherche, la représentation des Juifs est ambivalente. Certains passages ont été taxés d’antisémitisme, mais il s’agit en réalité du regard du narrateur, qui témoigne d’un constat d’échec de l’assimilation. Malgré l’Emancipation, les Juifs demeurent perçus par une partie de la société comme des étrangers.

L’exemple le plus frappant de ce malaise est celui d’Albert Bloch, camarade du narrateur, qui s’efforce de nier ses origines pour se faire admettre dans la haute société. Un jour, sur la plage mondaine de Balbec (inspirée de Cabourg), le narrateur entend des propos virulents contre la « prolifération » des Juifs. À sa grande stupeur, l’orateur antisémite n’est autre que Bloch lui-même. Cette scène absurde illustre le rejet intériorisé et la violence du désir d’intégration.

Le personnage du baron de Charlus incarne quant à lui la décadence de l’aristocratie : homosexuel, paranoïaque, narcissique, il se veut au-dessus de l’Affaire Dreyfus, mais exprime tout de même, dans un langage feutré, une vision radicalement excluante : « Dreyfus aurait trahi la Judée, mais qu’a-t-il à voir avec la France ? » — formulation cynique d’un rejet fondamental.

La Recherche se déroule dans la haute bourgeoisie et l’aristocratie de la Belle Époque, depuis leur apogée jusqu’à leur déclin. Elle constitue une vaste fresque de mœurs, où défilent quelque deux cents personnages, offrant aux sociologues, psychologues et historiens une mine inépuisable. À l’instar de La Comédie humaine de Balzac, des Misérables de Victor Hugo ou des Rougon-Macquart de Zola, l’œuvre de Proust saisit un monde en mutation.

Mais ce n’est pas la peinture sociale, ni la biographie de l’auteur, ni même les péripéties de l’intrigue — quasi absente — qui importent. Ce que Proust dit de l’amour, de la jalousie, de l’homosexualité, de l’antisémitisme, de l’art ou du snobisme, n’est jamais qu’un décor, un prétexte à une méditation plus profonde. La Recherche n’est pas un roman à thèse, ni une critique morale ; Proust n’est pas un moraliste, mais un explorateur de la conscience.

Il n’y a pas de suspense, pas d’événements épiques : seulement des scènes de vie, parfois d’une grande banalité apparente, mais traversées par l’acuité du regard. Les portraits sont souvent impitoyables, empreints de cruauté ou de dérision. Certaines scènes frôlent la satire, comme si l’auteur réglait ses comptes avec ses contemporains.

Ce que Proust cherche, ce ne sont pas les souvenirs eux-mêmes, mais le mécanisme intime par lequel ils ressurgissent, souvent de façon involontaire, au fil du temps. Le véritable personnage de la Recherche, c’est le Temps — non pas le temps chronologique, mais le temps vécu, intériorisé. « Une heure n’est pas qu’une heure », écrit Proust, « c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats ». Ce temps n’est jamais vide : il est toujours conscience de quelque chose.

L’œuvre est un voyage dans la vie intérieure, une expédition dans les méandres de la mémoire. Proust nous y convie comme un explorateur qui, partant d’un filet d’eau, suit les ruisseaux et les fleuves jusqu’à la mer — pour comprendre, au terme du voyage, de quoi la mer est faite. La mémoire est un magma de réminiscences, un matériau brut qu’il s’agit de sculpter.

Un souvenir peut nous bouleverser, mais il ne prend sens que rétrospectivement. Parfois, une sensation présente réveille un souvenir ancien et abolit, l’espace d’un instant, la linéarité du temps. Cette fusion, cette catharsis, est l’expérience artistique par excellence : celle du temps suspendu. Les longues phrases de Proust — parfois jugées interminables, logorrhéiques — reproduisent cette mécanique intérieure, cette pensée associative et digressive qui est celle de la conscience elle-même.

Proust ne décrit pas le réel, mais le rapport que nous entretenons avec lui. D’où le style impressionniste de l’écriture : digressions, incises, métaphores filées, virgules, tirets, points-virgules… Tout cela concourt à une esthétique du détail, à rebours du réalisme littéraire qui prétend restituer la surface du monde.

Une littérature qui se contente de nommer les choses — « le mauvais temps », « une guerre », « un jardin en fleurs » — est une littérature appauvrissante, car elle interrompt la circulation entre le moi, le passé et l’avenir. Le style n’est pas un ornement, mais une condition d’accès à une réalité intérieure que nous risquerions de ne jamais connaître.

Ce moi intérieur, que chacun porte en soi, est inaccessible aux autres par le langage ordinaire. Toute communication fondée sur le « domaine public de la connaissance » — pour reprendre une expression de Yeshayahou Leibowitz — repose sur des codes partagés, sur des conventions. Deux médecins peuvent dialoguer parce qu’ils s’accordent sur des définitions, un langage épistémologiquement fondé. Mais notre moi intime appartient au « domaine privé de la connaissance », inaccessible aux autres.

C’est là que l’art intervient. Car seul l’art permet d’atteindre cette part de nous-mêmes que nous ne connaissons pas encore. « Le véritable livre, dit Proust, existe déjà en chacun de nous. Le devoir de l’écrivain est de le traduire. » L’art nous libère de notre isolement, nous ouvre à d’autres mondes. Grâce à lui, nous découvrons ce que voient les autres — des mondes aussi différents que ceux de Rembrandt ou de Vermeer, dont la lumière continue de nous parvenir longtemps après leur mort.

L’amour, dans la Recherche, est indissociable de la jalousie. Le narrateur confesse que sa relation avec Albertine oscillait entre ennui et souffrance. Il retrouve ici la définition socratique de l’amour comme désir de ce qu’on ne possède pas (Le Banquet). Les hommes de la Recherche n’aiment que celles qui leur échappent, et leur obsession est moins l’amour que la possession.

Toutes les passions amoureuses finissent dans le mensonge, l’habitude ou l’indifférence. Le personnage de Charles Swann illustre ce paradoxe : éperdument amoureux d’Odette de Crécy — une femme vénale et frivole qui ne lui correspond en rien —, il souffre intensément… avant de s’éveiller brutalement : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie […] pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! » Mais au tome suivant, on découvre qu’il l’a épousée. Elle est devenue une épouse fade et sans mystère.

La sexualité dans la Recherche est marquée par le trouble, la transgression, le mensonge. L’amour-passion n’existe pas. Ce que Proust décrit, ce sont les illusions, les emballements passagers, les souvenirs embellis. L’amour véritable, s’il existe, est ailleurs.

À la fin de La Recherche, dans Le Temps retrouvé, le narrateur comprend le sens de sa quête. Lors d’une soirée mondaine, il reconnaît à peine ses anciens amis, vieillissants et décharnés. Il comprend que le temps n’existe qu’au passé, que seule la mémoire le conserve — et que sa vocation est d’écrire, pour retrouver le temps perdu.

Qu’est ce que l’Art ?

Une amie m’a proposé d’engager avec elle une réflexion sur l’art. Je me suis prêté à l’exercice, commençant par scruter des œuvres de toutes sortes avec la minutie d’un entomologiste, espérant y découvrir quelque clé. Mais aucune réponse ne s’est imposée à moi. Peu à peu, je me suis convaincu que la réponse ne devait pas être cherchée dans l’art lui-même, mais dans l’homme.

Prenons l’exemple d’une fleur. Si l’on demande à deux personnes ce qu’elles voient, toutes deux répondront qu’il s’agit d’une fleur : elles partagent les conventions de langage qui président à la nomination des choses. Mais si l’on les interroge sur ce qu’elles ressentent devant cette fleur, ou sur sa beauté, il n’existe aucun moyen de prédire leurs réponses. L’une pourrait trouver la fleur belle parce qu’elle l’associe à un souvenir heureux ; l’autre, simplement parce que sa couleur lui plaît sans qu’elle sache dire pourquoi. Elles pourraient tout aussi bien la juger laide. Ce qui semble n’être qu’une impression immédiate convoque en réalité la trame entière d’une vie, mobilisant des souvenirs enfouis, des émotions diffuses, des fragments d’existence.

Ainsi, nous pouvons nous entendre sur la nature du réel par l’entremise du savoir, mais non sur l’alchimie intime de l’imaginaire, qui, dans le secret de la conscience, métamorphose ce réel en expérience singulière.

La Nature est insensée. Elle existe sans but ni finalité, indifférente à elle-même. Seul l’homme, par la médiation de son esprit, transcende cette absence de sens en y projetant ses questions, ses angoisses, ses élans. Là où la nature demeure muette, l’homme parle, interroge, crée. La matrice de l’art n’est donc pas la Nature : c’est la vie intérieure de l’homme. L’art ne reproduit pas le monde : il en est l’interprétation. Même les œuvres qui prétendent imiter le réel ne font en vérité que le traduire à travers la sensibilité d’un regard singulier.

À partir d’une même réalité, deux peintres ne réaliseront jamais le même tableau, deux poètes n’écriront jamais les mêmes vers, deux musiciens ne composeront jamais la même mélodie. L’art n’est pas la copie du monde ; il est la projection d’une conscience sur le monde. L’homme dispose pour cela d’un langage, entendu au sens large : tout ce qui lui permet de rendre sa pensée intelligible — formes, sons, mots, gestes. L’art est ce langage transfiguré par la subjectivité, cette capacité de dire non pas ce qui est, mais ce que l’on voit, ce que l’on ressent, ce que l’on devine au-delà du visible. Il est en ce sens à la fois universel — car chacun peut reconnaître un chant, un tableau, un poème comme porteur d’une émotion humaine — et singulier, parce qu’il n’existe qu’à travers la sensibilité unique de celui qui l’a créé.

Chaque être humain est irréductiblement unique, et la manière dont il formule le monde l’est tout autant. Il n’y a pas de regard neutre, pas d’œuvre anonyme. L’art est toujours l’émanation d’une conscience particulière, enracinée dans une histoire, une mémoire, une tonalité d’âme. Chacun est donc, en puissance, un artiste. Ce qui différencie les uns des autres n’est pas une essence mystérieuse, mais une question de degré : de sensibilité, d’acuité, de capacité à donner forme à l’invisible. En d’autres termes : une question de talent. Le talent est cette aptitude à rendre communicable ce qui, sans lui, demeurerait muet dans le secret de la conscience. C’est ce qui permet à l’univers intérieur d’accéder à l’existence partagée, à devenir visible, audible, lisible.

Si l’art est l’expression de la vie intérieure, il ne résulte pas uniquement de la conscience claire. Il plonge aussi ses racines dans les couches obscures de l’âme, là où les souvenirs enfouis, les désirs inavoués, les blessures anciennes tissent leur toile secrète. L’artiste est souvent celui qui, sans toujours le savoir, laisse affleurer à la surface du langage ce qui, en lui, échappe à la maîtrise rationnelle. Sous la forme d’une image, d’une sonorité ou d’un geste, quelque chose parle qui ne saurait être entièrement contrôlé. C’est pourquoi l’art touche parfois si profondément : il fait résonner en nous des régions que notre propre conscience n’éclaire pas toujours. L’œuvre d’art est à la fois un acte de lucidité et un appel venu de l’obscur. Dans cette rencontre entre le conscient et l’inconscient réside une part essentielle de la puissance créatrice. L’art n’est pas seulement construction : il est aussi jaillissement, irruption, surgissement de ce qui, sans lui, demeurerait inarticulé.

Loin d’être simple ornement ou divertissement, l’art peut être conçu comme une forme de vérité. Non pas vérité objective, universelle, vérifiable selon les critères de la science, mais vérité singulière, située, incarnée. À travers la peinture, la musique, la poésie, c’est un regard sur le monde qui se déploie, une manière d’être au monde qui se donne à voir. Chaque œuvre est un dévoilement partiel et fragile, mais précieux, de la complexité de l’expérience humaine. Le peintre ne montre pas seulement un paysage ; il révèle la manière dont ce paysage est vécu intérieurement. Le poète ne décrit pas seulement un sentiment ; il en explore l’architecture cachée, il en fait apparaître la forme invisible. En ce sens, l’art n’est pas une évasion hors du réel, mais une intensification du réel. Il fait apparaître ce qui, dans l’expérience ordinaire, demeure souvent latent, éclipsé, silencieux. Il est, à sa manière, une quête du vrai.

L’art est aussi une manifestation de la liberté intérieure. Créer, c’est affirmer sa capacité à se détacher des déterminismes extérieurs, à ne pas se laisser réduire aux nécessités du monde matériel ou aux automatismes sociaux. L’artiste véritable n’imite pas ce qui existe : il propose une interprétation, un déplacement, parfois une subversion. Là où la nature impose ses lois et ses cycles, là où la société impose ses normes et ses contraintes, l’art offre un espace où l’esprit humain affirme sa souveraineté. Dans chaque œuvre, même la plus modeste, il y a un acte de résistance silencieuse contre l’assignation passive au réel. L’artiste est celui qui, face au donné, ose poser une alternative sensible, un autre possible. C’est pourquoi l’art est inséparable de la liberté : non pas nécessairement la liberté sociale ou politique, mais la liberté intérieure, cette capacité irréductible à dire « je vois autrement ».

Si l’art est langage, il n’est pas un langage univoque. Il parle par symboles, par images, par évocations. Il ne se contente pas de désigner : il suggère, il appelle, il laisse ouverts des chemins multiples d’interprétation. Le symbole est au cœur de toute création authentique. Il n’enferme pas le sens, il l’ouvre. Il offre à chacun la possibilité d’y projeter sa propre expérience, ses propres résonances secrètes. Ainsi, un même tableau, un même poème, une même mélodie, pourront susciter des émotions différentes selon celui qui les reçoit. L’œuvre d’art est un carrefour où se rencontrent la sensibilité du créateur et celle du spectateur, du lecteur, de l’auditeur. En cela, l’art est à la fois personnel et universel : personnel dans son geste créateur, universel dans son pouvoir d’évoquer, de convoquer l’expérience humaine dans toute sa diversité.

Notre époque inaugure une ère nouvelle : celle où la technique numérique pénètre chaque aspect de la création artistique. La musique, la peinture, la littérature, le cinéma, la sculpture même — toutes les formes traditionnelles s’hybrident aujourd’hui avec les outils de l’intelligence artificielle, de la simulation, de l’automatisation. D’aucuns y voient une menace : celle de l’uniformisation, de la reproduction sans âme, de l’extinction du geste humain singulier. D’autres y perçoivent une opportunité : celle d’explorer des formes inédites, d’élargir l’espace du possible, d’accéder à des territoires d’expression jusque-là inaccessibles. Mais une chose demeure certaine : quelle que soit la sophistication des outils, l’essence de l’art réside ailleurs — dans l’irréductible singularité de la conscience humaine. Un algorithme peut imiter des styles, combiner des formes, multiplier des variations. Mais il ne peut pas désirer, souffrir, se souvenir, espérer : il ne peut pas transfigurer le monde de l’intérieur. L’art véritable restera toujours le témoignage d’une intériorité. Peu importe donc l’évolution des moyens techniques : la vocation de l’art ne pourra jamais être déléguée.

L’homme est un être de mémoire, de désir et de rêve. Il porte en lui un monde invisible que nul autre ne peut entièrement saisir. L’art est le lieu où ce monde s’extériorise, se partage, se transmet. À travers l’art, l’homme ne se contente pas d’habiter l’univers : il y inscrit la trace de son passage, la marque de son regard, la mémoire de sa présence. Il refuse l’effacement dans l’indifférence du cosmos. Il affirme, silencieusement mais obstinément, que chaque conscience compte, que chaque expérience mérite d’être dite. Dans un monde parfois tenté par la standardisation, l’art est plus que jamais le rappel de l’infini de l’humain.

Créer, c’est demeurer libre. Créer, c’est demeurer vivant.

Le Pape François, Israël et préjugé chrétien

La haine des Juifs n’est pas née avec les idéologies modernes ; elle plonge ses racines dans une vision du monde élaborée au sein même du christianisme. Si les Églises d’aujourd’hui condamnent l’antisémitisme, elles peinent à se libérer de certains réflexes. La difficulté persistante de nombreux responsables chrétiens à reconnaître la légitimité morale d’Israël en témoigne. Cette résistance n’est pas seulement politique : elle est enracinée dans une tradition théologique profondément ancrée.

Comprendre cette gêne, c’est revenir à l’un de ses fondements les plus puissants : la doctrine augustinienne de l’humiliation du peuple juif. C’est comprendre pourquoi, même sous le pontificat du pape François, l’État juif continuait d’être perçu à travers une grille de lecture héritée du passé.

Dans La Cité de Dieu, saint Augustin développe une conception singulière du destin du peuple juif. Il affirme que l’existence des Juifs doit demeurer marquée par l’abaissement, car ils sont les témoins malgré eux de la vérité chrétienne. Leur misère, leur dispersion et leur subordination dans le monde sont les signes visibles de leur rejet du Christ.

Cette position justifie théologiquement un état permanent d’infériorisation. Augustin ne pense pas la situation des Juifs comme une injustice temporaire, mais comme une nécessité théologique. Dans cette vision, le peuple juif est condamné à n’exister que comme l’image inversée du christianisme triomphant, preuve vivante de sa victoire spirituelle et de sa supériorité.

Ce schéma s’impose dans toute la chrétienté médiévale. Les Juifs sont assignés à une marginalité statutaire : port de signes distinctifs, interdiction d’exercer certains métiers, confinement dans des quartiers spécifiques. Chaque mesure vise à rappeler leur faute originelle et leur condition inférieure. Cette théologie de l’humiliation a nourri une culture durable de suspicion, de mépris et de haine à leur égard.

La création de l’État d’Israël en 1948 est venue bouleverser cet imaginaire millénaire. Le peuple juif se constitue en nation souveraine, maître de ses frontières, de son armée et de son histoire. Cette réalité contredit frontalement la figure du Juif errant et humilié que le christianisme avait incorporée à sa mythologie.

L’État d’Israël incarne une affirmation politique, militaire et culturelle de la vitalité juive. Il est, par son existence même, un refus radical de l’abaissement comme condition existentielle. Cette souveraineté heurte l’inconscient collectif chrétien, façonné par des siècles de théologie augustinienne. Elle remet en cause une organisation mentale dans laquelle le peuple juif n’existe que comme témoin de sa propre défaite spirituelle.

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la réticence, même dans les milieux ecclésiaux les plus modernes et progressistes, à reconnaître pleinement la légitimité d’Israël. La question n’est pas seulement diplomatique : elle engage une structure mentale ancienne, qui oppose inconsciemment l’idée même de souveraineté juive au récit théologique fondateur du christianisme.

Le pape François avait incarné cette tension. Il avait adopté vis-à-vis d’Israël une attitude d’apparente neutralité, mais en réalité profondément biaisée. Il multipliait les gestes de soutien envers les Palestiniens, accueillait leurs doléances, plaidait pour une solution à deux États — autant d’initiatives qui, prises isolément, pouvaient sembler équilibrées. Mais elles s’inscrivaient dans un cadre général où Israël était sans cesse renvoyé dos à dos avec ses ennemis, comme si l’agresseur et l’agressé étaient moralement équivalents.

Cette posture masquait un déséquilibre structurel. Elle tendait à placer sur un même plan une démocratie assiégée, respectueuse des droits fondamentaux, et des organisations transnationales qui niaient son droit même à exister. Elle occultait la nature asymétrique du conflit. Le pape François, en appelant sans cesse au dialogue et à la paix sans désigner les responsabilités des agressions subies par Israël, reconduisait une vieille habitude chrétienne : exiger de l’État juif une exemplarité morale qu’on ne demandait pas à ses adversaires.

Il ne s’agit pas ici de nier la complexité du conflit israélo-palestinien, ni de sanctifier Israël. Mais de constater que le traitement réservé à l’État juif, dans la diplomatie vaticane, restait marqué par une grille de lecture historique où la souveraineté juive dérangeait parce qu’elle contredisait un imaginaire théologique.

La reconnaissance pleine et entière d’Israël par les consciences chrétiennes suppose bien davantage qu’une adaptation diplomatique. Elle exige une révolution théologique : admettre que le peuple juif n’est pas voué à l’humiliation éternelle, qu’il a sa place légitime dans l’histoire humaine, qu’il n’est pas un peuple déchu mais un peuple vivant.

Un véritable dépassement du paradigme augustinien impliquerait de reconnaître que la souveraineté juive est non seulement légitime, mais souhaitable ; que la dignité du judaïsme n’est pas inférieure à celle du christianisme ; que le droit du peuple juif à exister ne se fonde pas sur sa souffrance historique, mais sur sa vitalité intrinsèque.

Dans cette perspective, l’État d’Israël n’est pas un problème à résoudre pour le Vatican, mais un événement à accueillir. Sa renaissance invite à repenser radicalement le rapport au judaïsme, à le libérer du fardeau des siècles d’humiliation théorisée par Augustin.

Tant que cette révolution morale n’aura pas été pleinement intériorisée par les Églises, tant que l’État juif sera vu comme une anomalie gênante plutôt que comme un fait moral et historique positif, les gestes de fraternité resteront insignifiants — parce qu’inopérants, parce qu’hypocrites.

La renaissance d’Israël ne constitue pas seulement une donnée géopolitique ; elle est un fait spirituel et historique qui oblige à relire le passé chrétien autrement. Reconnaître pleinement Israël, c’est reconnaître l’échec d’une théologie de l’humiliation qui a longtemps justifié l’infériorisation du peuple juif. Tant que cette reconnaissance ne sera pas assumée sans réserve, la parole fraternelle des Églises demeurera entachée de non-dits et d’ambiguïtés. Le défi lancé par Israël aux héritages chrétiens n’est pas celui d’une conversion impossible : il est celui d’une purification de la mémoire, condition d’une rencontre enfin libérée des chaînes du mépris chrétien.

Hans Jonas et Günther Anders : deux éthiques pour l’ère postnazie

Le XXᵉ siècle a vu naître des horreurs d’une ampleur inédite : guerres mondiales, génocides, menaces nucléaires, industrialisation massive de la mort. Face à cet effondrement moral, deux penseurs juifs allemands ayant fui le nazisme, Hans Jonas (1903-1993) et Günther Anders (1902-1992), ont élaboré des philosophies centrées sur la responsabilité de l’homme moderne[1].

Leurs parcours personnels, marqués par l’exil et la confrontation avec l’inhumain irriguent leur réflexion. Mais si leurs diagnostics convergent sur la gravité des périls engendrés par la modernité technique, leurs réponses éthiques divergent par leur ton, leur structure et leur horizon.

Hans Jonas  forge à travers Le Principe responsabilité (1979) une éthique du futur fondée sur la préservation de la vie. Face au pouvoir technologique illimité de l’homme, il propose un impératif nouveau : agir de manière à ce que les conditions de la vie humaine demeurent possibles sur terre.

Günther Anders quant à lui déploie une critique radicale de la technique moderne, perçue comme une force échappant au contrôle humain. Dans L’Obsolescence de l’homme (1956), il analyse le décalage croissant entre les capacités d’action de l’homme et ses capacités d’imagination morale, rendant l’horreur non seulement possible, mais banale.

À travers une exploration de leurs pensées respectives, de leurs convergences et de leurs divergences, Jonas et Anders offrent des ressources indispensables pour penser la condition humaine après Auschwitz et Hiroshima — et pour affronter les périls de notre présent.

Hans Jonas et Günther Anders furent tous deux disciples directs du philosophe allemand  Martin Heidegger dans les années 1920.  Jonas suivit son enseignement à Marbourg, tandis qu’Anders étudia sous sa direction à Fribourg. Tous deux furent marqués par la phénoménologie heideggérienne, par son appel à revenir à l’expérience originaire, par sa critique du rationalisme abstrait et par sa mise en avant de l’être-au-monde.

Chez Hans Jonas l’influence de Heidegger se manifeste dans l’attention portée à la vie concrète, à l’expérience vécue du monde, et dans l’idée que l’éthique doit naître d’une compréhension existentielle de notre condition. Son concept de responsabilité envers l’avenir porte la trace de cette pensée de l’existence située dans le temps et exposée à l’angoisse.

Chez Günther Anders, l’influence de Heidegger transparaît dans l’analyse du décalage entre l’homme et ses œuvres techniques, dans la dénonciation de la perte d’authenticité et de la domination de l’inauthentique. Son concept de honte prométhéenne est une variation critique sur la perte de maîtrise du Dasein (l’être-là) sur son propre monde.

Tous deux rompent avec Heidegger après son ralliement au national-socialisme en 1933. Cette trahison politique, vécue comme un scandale moral, les conduit à réorienter leur philosophie.  Jonas se tourne vers une éthique de la préservation de la vie, et Anders vers une critique intransigeante de la technique et de l’aveuglement humain.

Ainsi, bien qu’héritiers d’Heidegger par leur formation intellectuelle, Jonas et Anders prennent chacun la responsabilité d’une pensée qui fait face, sans complaisance, aux défis du siècle, là où Heidegger s’était enfermé dans une ontologie déconnectée du réel historique.

Hans Jonas développe dans Le Principe responsabilité une réflexion éthique radicalement nouvelle (cf. Michel Onfray, La pensée postnazie). Pour Jonas, l’éthique classique — Aristote, Kant, les traditions religieuses — est fondée sur la proximité temporelle des actes et de leurs conséquences. La modernité technique a rompu ce lien : nos actions ont désormais des effets différés, cumulatifs, et souvent irréversibles.

La technique donne à l’homme un pouvoir sans précédent sur la nature et sur l’avenir de l’humanité. Face à cette situation, Jonas propose un impératif inédit : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur la terre. »

Ce principe impose une extension de la temporalité morale aux générations futures, un élargissement du cercle de la responsabilité et la prudence comme vertu centrale.

Jonas rejette la confiance naïve dans le progrès. La technique ne s’accompagne pas nécessairement d’un progrès moral ; elle exige au contraire une vigilance accrue et une capacité de renoncement. Pour Jonas il est urgent de fonder une éthique qui repose non sur l’intérêt immédiat, mais sur la préservation de l’avenir — condition de la dignité humaine.

Günther Anders propose une critique plus sombre (cf. Michel Onfray, La pensée postnazie). Dans L’Obsolescence de l’homme, il constate le décalage entre ce que l’homme est capable de produire et ce qu’il est capable d’imaginer et d’assumer moralement. Il nomme cela la honte prométhéenne : L’homme se sent inférieur à ses propres produits.

Conséquence: hypertrophie de la capacité technique et atrophie de l’imagination morale. Les horreurs industrielles, comme Hiroshima, deviennent possibles non par sadisme, mais par indifférence. La chaîne technique divise les responsabilités et rend l’effet final invisible. Anders pense que ce n’est pas la mauvaise volonté, mais l’incapacité d’imaginer qui est la cause première du mal. Face à cela il appelle à un sursaut de l’imagination éthique pour prévenir l’irréparable. Son avertissement est tragique : l’homme pourrait se détruire lui-même dans l’insouciance.

Hans Jonas et Günther Anders partagent un constat fondamental : La technique moderne met en péril la survie même de l’humanité. Mais leur attitude diverge.  Jonas conserve l’espoir d’une maîtrise éthique du pouvoir humain, tandis qu’Anders souligne l’irréversibilité d’une dynamique déjà en cours.

Jonas fonde son appel à la responsabilité sur une métaphysique de la vie. Anders critique une dissociation profonde entre action et conscience. Jonas propose de ralentir et de réguler. Anders envisage la nécessité d’une rupture radicale. Leur confrontation révèle toute la difficulté de penser la condition humaine dans un monde où l’homme est devenu capable de sa propre extinction.

Un aspect non négligeable dans l’analyse de Jonas et Anders est leur rapport problématique avec la démocratie (cf. Michel Onfray, La pensée postnazie). Les impératifs de Jonas — réguler la technique au nom des générations futures — nécessiteraient des gouvernements capables de penser au-delà des cycles électoraux. Anders va plus loin, et confronté à l’aveuglement collectif il envisage que l’urgence morale puisse légitimer des actions extralégales. Dans les deux cas, la menace de la fin de l’humanité relativise les formes traditionnelles de souveraineté populaire.

Jonas et Anders agitent explicitement le spectre de l’extinction humaine. Ils pensent l’éthique non plus seulement comme amélioration, mais comme sauvegarde face à l’irréparable. Tous deux, bien que philosophes séculiers, sont profondément marqués par la tradition juive. Jonas propose dans Le concept de Dieu après Auschwitz une théologie du retrait : Dieu se retire pour laisser place à la liberté humaine. Anders incarne la voix prophétique juive par l’exigence de responsabilité individuelle face au mal. Chez l’un comme chez l’autre, le judaïsme est moins religion institutionnelle qu’exigence éthique.

La pertinence de Jonas et d’Anders n’a cessé de croître. Le pouvoir technologique est démultiplié (biotechnologies, IA, climat), le déficit d’imagination morale est aggravé par la vitesse et la complexité du monde.

Le principe de précaution, théorisé par Jonas, inspire désormais certaines législations, mais est insuffisant face à l’ampleur des risques. La nécessité d’imaginer l’impensable, prônée par Anders, est plus actuelle que jamais pour prévenir des catastrophes que nos modes de vie rendent plausibles.

Penser l’éthique au XXIᵉ siècle impose d’articuler la prudence active de Jonas et L’alerte radicale d’Anders. Ils offrent deux visions complémentaires et inconfortables de notre condition.

Jonas appelle à un sursaut de la responsabilité pour préserver l’humanité. Anders alerte sur la dissociation morale qui rend possible l’inimaginable. Tous deux montrent que la grandeur d’une civilisation ne se mesure pas à sa puissance, mais à sa capacité à se restreindre au nom de la vie.

Le défi contemporain n’est pas seulement de continuer à innover, mais de continuer à mériter l’existence même de l’humanité.

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[1] Cette réflexion s’appuie  en grande partie sur l’ouvrage “La pensée postnazie” de Michel Onfray, ainsi que sur la lecture d’œuvres de Hans Jonas et de Günther Anders.

Homo sapiens et nature : la rupture ontologique.

Le progrès technique et la protection du monde naturel répondent à deux logiques distinctes que la modernité tente d’articuler sans parvenir à les concilier. Depuis ses origines, l’humanité a puisé dans son environnement les ressources nécessaires à sa subsistance et à son développement. Le bois, le charbon, les hydrocarbures, puis l’énergie nucléaire : chaque étape de l’histoire énergétique correspond à un élargissement du pouvoir humain sur le monde. Ce processus n’a jamais cessé de s’intensifier ; il s’est simplement adapté à la raréfaction des ressources et aux contraintes imposées par l’épuisement progressif du milieu.

Le progrès technique ne s’est pas contenté d’étendre les capacités humaines ; il a libéré des forces dont les conséquences excèdent souvent les intentions de leurs inventeurs. L’écart entre la puissance d’agir et la capacité d’anticiper les effets est devenu structurel. À ce titre, les initiatives écologiques, bien qu’animées d’une intention réparatrice, ne peuvent qu’intervenir a posteriori, sur un processus qu’elles ne contrôlent pas. L’apparition d’une « industrie verte » illustre ce phénomène d’absorption des contestations par la dynamique même qu’elles entendaient freiner.

L’arrière-plan idéologique de cette évolution est fourni par l’humanisme. L’humanisme place l’homme au centre et valorise son autonomie, son émancipation, sa capacité à s’arracher aux déterminismes naturels. Il consacre une rupture avec l’ordre naturel antérieur. L’homme n’est plus un être parmi d’autres ; il se constitue comme sujet face à un monde devenu objet.

Hans Jonas (Le Principe responsabilité) souligne que l’accroissement du pouvoir humain impose aujourd’hui une responsabilité dont la portée dépasse la sphère des relations humaines : elle concerne l’existence même du vivant sur Terre. Mais cette exigence de prudence est en tension avec le dynamisme interne du progrès technologique, dont l’histoire montre qu’il tend à se poursuivre indépendamment des mises en garde.

Dans cette perspective, le devenir humain apparaît comme la conséquence logique de l’acquisition du savoir. La figure biblique de l’Arbre de la Connaissance peut être relue en ce sens : par l’acte de connaître, l’homme accède à une dimension d’autonomie incompatible avec l’état édénique. La connaissance n’est pas une chute morale, mais une transformation ontologique : elle introduit une asymétrie irréversible entre l’homme et la nature.

À l’échelle cosmique, Homo sapiens pourrait ainsi être interprété comme une forme d’instabilité apparue au sein du vivant : une capacité de détachement, de projection, d’extériorité qui modifie l’équilibre du monde naturel. Cette évolution n’obéit à aucun dessein préalable ; elle est l’un des prolongements possibles d’un processus évolutif sans finalité intrinsèque.

De ce point de vue, la situation contemporaine n’apparaît ni comme une faute, ni comme une fatalité, mais comme une configuration historique particulière : celle d’une espèce ayant atteint un degré de maîtrise du monde tel qu’elle en vient à interroger les conditions mêmes de sa permanence.

Michel Onfray et le gauchisme culturel.

Cet article est une représentation aussi consciencieuse que possible du gauchisme culturel tel que décrit par Michel Onfray dans plusieurs de ses ouvrages, dont « Théorie de la dictature ».

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Le gauchisme culturel ne désigne pas simplement une frange radicale de la gauche politique. Il renvoie à un basculement idéologique profond, marqué par le passage d’un paradigme matérialiste et social à un paradigme moralisateur et culturel. Il désigne une gauche qui a troqué le combat contre les injustices économiques au profit d’un activisme verbal et symbolique, tourné vers la déconstruction des normes telles que la nation, la religion, la famille, l’autorité, la langue, l’identité sexuelle ou encore la culture nationale.

Là où le marxisme d’antan analysait la société à travers la lutte des classes et les structures de production, le gauchisme culturel se concentre sur les formes d’oppression symbolique qu’exerceraient les normes sociales sur les minorités. Il ne s’agit plus de transformer la réalité sociale, mais de déconstruire les représentations, les récits, les discours.

Cette mutation découle de l’influence de penseurs postmodernes tels que Derrida, Foucault et Deleuze, dont les travaux, exportés aux États-Unis sous l’étiquette de “French Theory”, ont engendré les courants les plus radicaux du féminisme intersectionnel, de l’antiracisme militant et du militantisme LGBT+.

Le gauchisme culturel fonctionne comme une idéologie d’encadrement moral. Il impose des normes langagières, criminalise les opinions divergentes et construit une grille de lecture binaire : d’un côté, le progrès moral ; de l’autre, la réaction haineuse. Toute opposition est aussitôt disqualifiée comme fasciste, raciste ou homophobe. Cette dérive s’apparente à une théologie laïque, qui ne cherche pas à argumenter, mais à convertir, culpabiliser et censurer.

La gauche historique cherchait à élever le peuple. Le gauchisme culturel, lui, le méprise et prétend l’éduquer de force. Il le décrit comme une masse patriarcale, blanche, hétérocentrée, à qui il faudrait apprendre à expier. Là où l’ancienne gauche poursuivait une émancipation collective fondée sur l’égalité sociale, la nouvelle ne produit qu’un moralisme culpabilisateur et une segmentation identitaire.

Ce gauchisme ne s’adresse plus au peuple, mais à une élite intellectuelle, universitaire et médiatique. Il n’a pas d’ancrage dans les réalités sociales. Son objectif n’est pas de transformer le monde, mais de produire un discours moral destiné à valider la supériorité symbolique de ceux qui le tiennent.

Les grandes préoccupations du gauchisme culturel — l’écriture inclusive, la théorie du genre, l’appropriation culturelle, la dénonciation du “privilège blanc” — concernent une frange étroite de diplômés urbains, généralement proches des institutions culturelles et universitaires. Ce discours s’accompagne d’une stratégie d’intimidation idéologique, dans laquelle le moindre écart de langage ou de pensée peut entraîner la mise au ban. Cette dérive donne lieu à des situations devenues banales mais révélatrices :

  • L’écriture inclusive est devenue obligatoire dans certaines universités ou collectivités, rendant la langue presque illisible (“toustes les étudiant·e·s sont invité·e·s à participer”) et accentuant la fracture entre les classes populaires et le langage du pouvoir symbolique.

  • Des enseignants ou conférenciers sont empêchés de s’exprimer sur des sujets sensibles (bioéthique, genre, colonialisme), au nom de la “sécurité émotionnelle” de certains publics.

  • On voit des appels à supprimer ou relativiser l’étude d’auteurs classiques comme Platon, Molière ou Shakespeare, jugés trop “blancs”, masculins ou occidentaux.

  • Certaines œuvres sont retirées ou réétiquetées : Autant en emporte le vent diffusé avec avertissement, Tintin au Congo dénoncé comme colonial, des films exclus de festivals pour leur manque supposé d’inclusivité.

  • Dans les programmes scolaires, des courants militants exigent une refonte complète de l’enseignement de l’histoire, accusé de véhiculer un récit colonial et raciste.

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Cette stratégie  s’inscrit dans une logique que Gramsci[1] appelait l’hégémonie culturelle : il ne s’agit plus de conquérir le pouvoir politique par la force, mais de le rendre secondaire, parce qu’on aura déjà gagné les esprits. Le gauchisme culturel mène une “longue marche à travers les institutions” : d’abord l’université, puis l’école, les médias, les réseaux sociaux, la justice, les entreprises. Ce n’est pas une révolution, mais une colonisation symbolique.

[1] Antonio Gramsci, mort en 1937, est un philosophe, écrivain et théoricien politique italien et  membre fondateur du Parti communiste italien.

La mort de la musique

Michel Onfray[1] enseigne que les civilisations naissent, prospèrent et meurent, entraînant l’Art dans leur déclin. Mais ce processus n’est ni soudain ni uniforme : les civilisations ne s’effondrent pas d’un seul coup, mais se désagrègent à des rythmes inégaux selon leurs composantes. Certaines peuvent encore briller tandis que d’autres s’éteignent avant terme. L’histoire de la musique occidentale illustre ce processus.

Le génie de Jean-Sébastien Bach s’inscrit dans une évolution qui remonte au Moyen Âge et au chant grégorien. Cette monodie, ancrée dans la liturgie chrétienne, évolue entre le XIIe et le XIIIe siècle vers une polyphonie de plus en plus élaborée, jusqu’à son zénith à la Renaissance. Bach marque l’apogée de cette tradition, et sa science du contrepoint atteint la perfection avec L’Art de la fugue, Le Clavier bien tempéré, les Variations Goldberg et L’Offrande musicale.

La prépondérance de la forme contrapuntique perdure un siècle après Bach, en particulier chez Mozart, puis chez Beethoven et Brahms, qui la prolongent en l’adaptant au langage romantique. Mais vers la fin du XIXe siècle, le déclin s’amorce. L’harmonie prend le pas sur le contrepoint et dissout progressivement l’architecture sonore qui avait jusque-là structuré la musique. Le XXe siècle consomme la rupture : avec l’atonalité, le dodécaphonisme et l’avant-garde, le langage musical se fragmente au point de devenir méconnaissable, et pour beaucoup inaudible. La musique devient un exercice pour initiés, un art ésotérique, parfois un ingénieux adjuvant du cinéma, mais n’est plus imprégnée de la spiritualité qui fut longtemps la matrice de l’Occident chrétien. La seule forme véritablement nouvelle qui émerge en Occident au XXe siècle  est le jazz, mais il a ses racines en Afrique.

Mon sentiment est que la musique occidentale est morte. Certains voient dans le déclin civilisationnel de notre époque un terreau fertile pour l’Art, mais la musique contemporaine relève plutôt d’un syndrome d’épuisement que d’un renouveau. Elle évoque l’image d’un poulet dont on a coupé la tête mais qui court encore, mû par une agitation littéralement dénuée de sens.

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[1] Michel Onfray est un philosophe à l’œuvre prolifique, connu pour sa critique du progressisme et son analyse du déclin de la civilisation occidentale. Observateur du monde contemporain, il inscrit son travail dans une perspective historique et civilisationnelle, soulignant les fractures culturelles et spirituelles de notre époque

Pétition de soutien à Eva Illouz

Chers amis,

Vous trouverez ci-dessous la traduction d’une pétition en hébreu appelant le ministre de l’Éducation, Yoav Kish, à revenir sur sa décision d’annuler l’attribution du Prix Israël de sociologie 2025 à la professeure Eva Illouz.

En cliquant sur ce lien vous pourrez vous joindre aux signataires, qui bien que d’horizons divers, expriment leur engagement en faveur de la liberté d’expression.

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Nous soussignés – chercheurs, enseignants, étudiants, créateurs et citoyens de tous horizons de la société israélienne – appelons le ministre de l’Éducation, le député Yoav Kish, à revenir sur sa décision d’annuler l’attribution du Prix israélien de sociologie pour 2025 à la professeure Eva Illouz.

Cette décision ne porte pas seulement préjudice à la professeure Illouz : elle constitue une violation des principes fondamentaux de la société israélienne : la liberté de pensée, l’excellence académique, l’égalité des chances et la capacité à intégrer les opinions critiques comme partie intégrante de la sphère publique.

La professeure Eva Illouz, l’une des plus grandes chercheuses mondiales dans le domaine de la sociologie de la culture, est une voix unique, courageuse et amoureuse d’Israël. En tant que chercheuse principale à l’Institut de la pensée israélienne, elle investit ses conférences et son talent non pas dans l’aliénation, mais dans la compréhension profonde de la société israélienne et dans la proposition de réformes structurelles pour la renforcer. Depuis le 7 octobre, elle est à l’avant-garde de la lutte pour la légitimité d’Israël sur la scène internationale, utilisant ses capacités rhétoriques et théoriques pour combattre le discours qui prive Israël de son droit à exister.

Le professeur Illouz est né à Fès, au Maroc, et a immigré en Israël. Son histoire et ses réalisations sont une source d’inspiration majeure pour les jeunes hommes et femmes d’origine orientale. Pendant des années, elles ont été exclues des postes d’honneur, et maintenant l’une d’elle parvient à se frayer un chemin jusqu’au sommet de la reconnaissance scientifique – et vous, Monsieur le Ministre, choisissez de piétiner l’une des seules possibilités pour qu’un tel mouvement se concrétise.

Au-delà des dommages personnels et sociaux, il s’agit d’une démarche dangereuse d’un point de vue moral et historique. Il s’agit d’une tentative de subordonner la liberté de pensée à des objectifs politiques étroits – une démarche qui rappelle l’obscurcissement de la science après les procès de Galilée, le régime nazi qui a rejeté la théorie de la relativité et le communisme qui a interdit la recherche génétique. Dans tous les cas, ce fut le premier signe d’un déclin culturel, scientifique et social dont ils ne se sont jamais remis. Si l’État d’Israël suit cette voie, il paiera un lourd tribut à sa capacité à se renouveler, à ses capacités scientifiques et à sa capacité à prospérer et à survivre dans un Moyen-Orient hostile.

Nous vous demandons, Monsieur le Ministre, de cesser de vous servir du Prix Israël comme outil politique. Ce  prix appartient au public, et non pas au gouvernement. Restaurons la dignité de l’esprit israélien et permettons à la professeure Eva Illouz de recevoir la reconnaissance qu’elle mérite.

Signez avec nous – au nom de la liberté, de la culture et de l’avenir

 

Eva Illouz et Prix Israël : distinction sous condition ?

Eva Illouz est une sociologue franco-israélienne de renommée internationale. Ses travaux portent sur la sociologie des émotions, l’impact du capitalisme sur les structures affectives et culturelles, ainsi que les transformations de la vie intime sous l’effet des dynamiques économiques et sociales. Reconnue pour la rigueur de ses analyses et l’influence de ses recherches, elle est considérée comme l’une des intellectuelles majeures de son domaine.

Le Prix Israël est la plus haute distinction académique et culturelle du pays. Il récompense chaque année des personnes ou des institutions pour leur contribution dans des domaines aussi variés que les sciences humaines, les sciences exactes, la culture, l’étude du judaïsme, l’éducation ou le bénévolat. Il vise à honorer l’excellence et l’impact des lauréats dans leur champ de recherche ou d’engagement.

Récemment, une controverse a éclaté autour de la recommandation du comité du Prix Israël de primer cette année Eva Illouz, eu égard à son apport à la sociologie. Le ministre israélien de l’Éducation, Yoav Kisch, s’oppose à cette décision, reprochant à Eva Illouz d’avoir co-signé en 2021 une lettre adressée à la Procureure Générale de la Cour Pénale Internationale (CPI) à La Haye. Dans cette lettre, les signataires proposaient à la CPI de contribuer à son travail au moyen de documents relatifs à des crimes de guerre supposément commis dans les Territoires Occupés, au sujet desquels l’Etat d’Israël n’aurait, d’après eux, pas l’intention d’enquêter.

Dans un courrier adressé au comité du Prix Israël, le ministre a déclaré : « Indépendamment de ses réalisations académiques, la professeure Illouz a choisi, en mai 2021, de déposer une demande d’enquête contre l’État d’Israël auprès de la Cour pénale internationale de La Haye. Il s’agit d’une démarche grave et exceptionnelle en direction d’une institution internationale qui agit contre Israël, contre les soldats de Tsahal et contre les forces de sécurité, mettant en cause les fondements mêmes des institutions du pays. »

Le ministre Yoav Kisch a demandé aux membres du comité du Prix Israël de réexaminer leur recommandation d’attribuer le prix à la professeure Illouz. Il a toutefois précisé que si elle présentait publiquement des excuses et retirait sa signature de la requête adressée à La Haye, il reconsidérerait sa position.

L’examen des statuts du Prix Israël ne laisse pourtant apparaître aucune disposition stipulant que les sensibilités politiques des candidats pourraient être prises en compte lors de l’attribution du prix. L’évaluation d’une contribution scientifique, artistique ou sociale doit donc exclusivement reposer sur la qualité du travail accompli et son apport au domaine concerné, indépendamment des positions personnelles du récipiendaire.

Subordonner cette distinction à des considérations idéologiques reviendrait à la détourner de sa vocation première et à en faire un outil d’instrumentalisation politique.

Kibboutz et Proudhon, même combat ?

Pierre-Joseph Proudhon, philosophe, économiste et sociologue français du XIXᵉ siècle, fut l’un des premiers à concevoir une alternative globale au capitalisme sans recourir à l’étatisation de l’économie. À travers son modèle mutualiste, il imagine une société fondée sur des associations ouvrières autogérées, où les travailleurs seraient collectivement propriétaires des moyens de production. Le capital privé, perçu comme instrument de domination économique, serait aboli au profit d’une propriété fonctionnelle et collective. L’économie se structurerait autour d’une multitude d’entreprises autonomes, liées par des contrats égalitaires, sans hiérarchie ni centralisation.

Dans cette perspective, l’égalité économique est le fondement indispensable de la véritable liberté. Chacun contribue selon ses capacités, reçoit selon ses besoins, et participe collectivement aux décisions qui engagent l’entreprise. Il s’agit de prévenir l’accumulation des grandes fortunes, d’écarter toute forme d’exploitation, et d’instaurer une solidarité horizontale, où nul ne s’enrichit aux dépens d’autrui. Le mutualisme propose ainsi une réussite économique fondée non sur la compétition, mais sur une éthique de coopération volontaire.

Le kibboutz, apparu dans la Palestine ottomane au début du XXᵉ siècle, présente de nombreuses similitudes avec ce projet. Basé sur la propriété collective, la mutualisation des ressources et une stricte égalité entre ses membres, il repose lui aussi sur un fonctionnement démocratique : chaque voix compte dans l’assemblée générale qui régit tous les aspects de la vie collective. Le travail y est organisé non selon la productivité individuelle, mais selon l’effort consenti et le service rendu à la communauté.

Cependant, les objectifs du kibboutz diffèrent de ceux du mutualisme proudhonien. Il ne visait pas à transformer l’économie mondiale — ni même nationale — mais constituait une réponse circonstanciée à un projet de renaissance nationale : reconstruire un peuple sur sa terre, restaurer une dignité par le travail manuel, et jeter les bases d’un futur État. Le collectivisme n’était pas une finalité, mais un moyen au service d’un dessein politique et historique.

Vivre en kibboutz impliquait un engagement total, une subordination volontaire de l’épanouissement personnel au bien commun. La solidarité y était exigée, parfois au détriment des aspirations individuelles. Ce modèle a néanmoins permis de tisser un lien social fort entre des individus venus d’horizons variés, unis par une vision partagée de l’avenir.

À partir des années 1970, cependant, les limites du modèle sont devenues plus apparentes. Face aux mutations de l’économie israélienne et aux nouvelles aspirations des jeunes générations, de nombreux kibboutzim ont connu des difficultés structurelles. L’égalité stricte a été progressivement abandonnée au profit d’une différenciation salariale, la propriété privée a partiellement réémergé, et l’ouverture au marché est devenue une condition de survie.

Cette évolution révèle une constante dans les expériences de communautés égalitaires : lorsqu’un groupe humain tente de mettre en œuvre une solidarité absolue, il se heurte inévitablement à des tensions internes. À long terme, les différences de talents, d’ambitions et d’aspirations ressurgissent, fragilisant l’égalité initiale. L’effort commun s’émousse si les contributions individuelles ne sont plus reconnues, et la gestion des ressources partagées se heurte au risque de dilution des responsabilités.

La question n’est donc pas tant de savoir si l’égalité parfaite est souhaitable, mais si elle est soutenable dans la durée. Les expériences historiques suggèrent que si la solidarité volontaire peut fonctionner à petite échelle, sur des bases claires de consentement, elle devient plus fragile à mesure que les communautés s’élargissent, se complexifient ou affrontent un environnement concurrentiel.

Le mutualisme proudhonien, en tant qu’association libre entre travailleurs autonomes, échappe en partie à ces critiques. Il refuse toute contrainte et n’impose aucun modèle unique, offrant une voie alternative au capitalisme fondée sur la coopération volontaire. Chacun reste libre de s’y associer ou non, de choisir une entreprise mutualiste ou une autre forme d’organisation. En cela, le mutualisme conjugue respect de la liberté individuelle et idéal égalitaire.

Néanmoins, les défis restent considérables. L’économie contemporaine repose souvent sur des projets complexes, nécessitant capitaux, hiérarchies et décisions rapides. Les formes traditionnelles de mutualisme doivent donc se réinventer pour répondre aux exigences de l’innovation technologique, de la mondialisation et de la compétitivité. Certaines initiatives récentes montrent qu’il est possible d’adapter l’esprit mutualiste à des structures plus souples, où la propriété collective coexiste avec une reconnaissance différenciée des apports, sans pour autant reproduire les inégalités du capitalisme classique.

En définitive, la comparaison entre le mutualisme proudhonien et l’expérience kibbutzique montre combien l’idéal de solidarité économique est à la fois exigeant et inspirant. Elle nous rappelle qu’une autre économie est pensable, pour peu que l’on prenne en compte les limites anthropologiques, économiques et culturelles de toute organisation collective. Elle pose une question toujours ouverte : comment conjuguer égalité, liberté et reconnaissance du mérite sans sacrifier l’une à l’autre ? Jusqu’où une société peut-elle porter l’exigence d’égalité sans miner ce qui rend l’effort individuel, l’innovation et le dépassement de soi possibles ?

L’histoire du kibboutz et l’utopie proudhonienne témoignent que, malgré leurs limites et leurs échecs relatifs, la quête d’une société plus juste n’est pas vaine. Elle demeure une source féconde de réflexion critique sur nos modèles économiques contemporains — et peut-être un réservoir d’idées pour de futures réinventions.

Le droit de manifester : un privilège pour certains. Par Sacha Horowitz

Les démocraties libérales, ou supposées telles, ont connu de curieux développements depuis plusieurs décennies en matière du droit de manifester. Certaines causes bénéficient  de largesses suspicieusement généreuses de la part des gouvernements, tandis que d’autres, tout aussi paisibles, sinon plus, sont sévèrement limitées, critiquées et parfois sanctionnées.

Pourquoi deux poids, deux mesures ? Probablement parce que certaines causes correspondent à l’idéologie des élites, et d’autres leur sont opposées. Le rapport avec l’état de droit est inexistant, il s’agit d’opportunisme et de partis pris.

Comparons deux événements majeurs des années Covid en Amérique du Nord : les manifestations et les émeutes suite à la mort de George Floyd et le mouvement des camionneurs canadiens.

Lors de la crise du Covid, le gouvernement canadien a décidé qu’il serait interdit aux camionneurs de traverser la frontière sans se faire vacciner. Cela en prétendant sans la moindre preuve que les vaccins empêcheront de faire circuler le virus, et en sachant que limiter le trafic de cette manière pénalisera l’économie. Les camionneurs ont protesté en bloquant certains axes routiers, arguant que chacun est libre de choisir d’appliquer un traitement médical ou de s’en abstenir.

Le gouvernement à riposté en gelant les comptes bancaires non seulement des manifestants, mais aussi des personnes ayant fait des dons importants. Le gouvernement canadien a invoqué la loi sur les mesures d’urgence, une loi datant de 1988, qui étendait les mesures prises en temps de guerre à toute situation jugée « urgente » par les élus. Cela, en soi, indique la direction dans laquelle ont évolué les démocraties postmodernes.

La loi sur les mesures de guerre avait été invoquée en 1970 pour permettre de libérer les otages pris par le Front de Libération du Québec, groupe séparatiste violent. Trudeau a cru bon d’utiliser la nouvelle loi, plus malléable, contre ceux qui bloquaient les routes pour s’opposer à une décision médico-politique dont le fondement scientifique était douteux .

À titre de comparaison, faisons un petit détour par les Etats-Unis. Après la mort de George Floyd, les manifestations Black Lives Matter, et les émeutes en particulier, ont fait 1 à 2 milliards de dollars de dégâts, avec 15 à 25 millions de participants. Une vingtaine de personnes sont décédées à cause des violences. Des bâtiments publics ont été incendiés, parfois en sachant que cela mettait en danger la vie de policiers. Aucune mesure financière n’a été prise contre BLM, leurs donateurs, ou leurs manifestants.

Les « convois de la liberté » canadiens ont eu selon les estimations des médias de 5000 à 18000 manifestants, et il n’y a eu pratiquement aucune violence, ni aucun dégât. Dans les deux cas cela s’est passé pendant la crise du Covid. Pour BLM, on a considéré qu’il fallait renoncer aux mesures Covid interdisant de se rassembler, alors qu’on avait annoncé que c’était essentiel pour « sauver des vies ».

Tout cela illustre comment un gouvernement occidental d’aujourd’hui peut utiliser une loi d’urgence prévue à l’origine pour la guerre dès qu’il annonce que la “sécurité nationale” est en jeu. Or, on sait que ce terme est une couverture pour la sécurité politique et idéologique du pouvoir en place. C’est aussi une manière détournée de désigner quelles manifestations sont approuvées ou indésirables.

De plus, il n’y a pas que les gouvernements qui peuvent restreindre les libertés. Des multinationales peuvent introduire des mesures plus ou moins arbitraires plus facilement que des gouvernements – mais parfois en connivence avec eux.  Cela se passe de mille-et-une manières, de manière sournoise, sans nécessiter de mécanismes de coordination explicites, puisque les acteurs partagent une même vision du monde politiquement correcte et craignent eux-mêmes d’être “canceled” par des hordes sur les réseaux sociaux ou leurs collègues s’ils ne marchent pas au pas.

Les grands réseaux sociaux ont ainsi un rôle particulièrement pernicieux puisqu’ils peuvent diminuer la visibilité de certaines idées en se servant de l’opacité de leurs algorithmes. Des banques décident parfois de geler le compte de certains clients dont l’activité politique ou médiatique ne plaît pas aux patrons.

Il n’existe pas aujourd’hui de mouvement social ou de courant politique influent capable de s’opposer efficacement à cette tendance. Les partis populistes dans différents pays occidentaux constituent une tentative de résistance. Or, étant en marge du système, ils sont torpillés par les médias et l’appareil d’État, complices de la problématique décrite plus haut.

Sacha Horowitz

Schopenhauer ou l’esthétique du pessimisme

Arthur Schopenhauer est un philosophe allemand de la première moitié du 19ème siècle. Il se situe chronologiquement, et aussi philosophiquement, entre Kant et Nietzsche, en opposition radicale avec son contemporain Hegel, qui croyait en la finalité du monde. L’ouvrage principal de Schopenhauer  s’intitule « Le Monde comme volonté et comme représentation ».

Tout comme Kant, Schopenhauer considère que l’homme ne peut connaître la réalité du monde indépendamment de ce que ses sens perçoivent. Le monde lui  échappe, parce que la représentation qu’il s’en fait est subordonnée à ses capacités cognitives.

La seule chose dont nous en tant qu’hommes avons néanmoins une connaissance absolue, c’est notre propre existence. C’est parce que nous savons que nous existons que nous avons des désirs, et c’est parce que nous avons des désirs que nous souffrons. Le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue[1].  Parmi les désirs il y a l’amour, qui n’est que sublimation de l’instinct sexuel incitant l’homme à se reproduire, et donc à reproduire de la souffrance.  « La passion amoureuse n’a en vue que la procréation d’un individu de nature déterminée [2]».

Le désir est l’effet d’une Volonté à la fois omniprésente et intangible dans le Cosmos, qui est le moteur de tout ce qui existe et de tout ce qui persiste. La Volonté est l’essence du monde et nous anime en se travestissant en désir. Une fois que l’homme en prend conscience il peut y renoncer et atteindre non pas le bonheur, mais la sérénité. L’idéal serait  de mettre fin à l’humanité en s’abstenant de se reproduire. C’est dans ce sens que la philosophie de Schopenhauer est fondamentalement pessimiste.

Dans ces conditions la sagesse que propose Schopenhauer consiste à briser le cycle des désirs et des souffrances par le recueillement esthétique, et à se tourner vers l’art suprême qu’est la musique, qui permet d’accéder à l’âme sans détours. La musique est une métaphysique qui ouvre la voie à la contemplation et annule la  tragédie de la Volonté et donc celle de l’existence.

[1] Le Monde comme volonté et comme représentation (Die Welt als Wille und Vorstellung) à Leipzig en 1819.

[2] Ibid.

Hannah Arendt et la modernité

Hannah Arendt est une philosophe juive de culture allemande, décédée en 1975. Après avoir fui l’Allemagne nazie, c’est aux États-Unis qu’elle publia ses œuvres les plus connues, dont « La condition de l’homme moderne », essai de philosophie politique où elle analyse la nature de l’activité humaine dans le contexte de la modernité.

L’homme est un animal politique[1], dit Aristote.  Cela signifie que l’espèce humaine est la seule qui, grâce au langage, est à même de concevoir des lois qui ne relèvent pas de celles de la nature. Pour Luc Ferry l’homme est par excellence l’être d’antinature. Il n’est rien d’aussi peu naturel que le règne du droit comme il n’est rien d’aussi peu naturel que l’histoire des civilisations[2] ».

L’homme travaille pour assurer sa survie. Cette activité cyclique s’inscrit dans l’immédiateté et ne laisse pas de trace. Mais au-delà de ses besoins vitaux l’homme crée aussi une œuvre qui dépasse la nécessité et qui est  détachée de la Nature. L’art, et tout ce que fait l’homme de durable et qui n’a pas pour finalité d’être consommé, c’est ce qu’on appelle la culture, ferment de l’Histoire.

Chaque être humain porte en lui une œuvre, assure Proust.  Mais pour que l’homme puisse manifester à la fois son altérité et son désir  de socialisation, il lui faut une Agora[3] pour lui permettre de délibérer et d’agir. La politique, c’est cela.

Mais à notre époque la société de consommation a investi et métamorphosé la sphère publique. Celle-ci est devenue une grande famille aliénée qui glorifie le travail avec pour tout horizon un rêve de bazar et d’infinie abondance. L’homme moderne a troqué la politique contre des biens jetables. Le jour où l’automatisation et l’intelligence artificielle rendra le travail superflu, il n’y aura plus qu’une société de loisirs où des travailleurs sans travail mourront d’ennui.

Quand la sphère publique n’est plus qu’un forum au service de l’économie, la valeur travail prend le pas sur toutes les autres. La plupart des artistes eux-mêmes ne considèrent plus qu’ils créent, mais qu’ils travaillent, et leur  production n’est plus une œuvre, mais une marchandise.

Arendt ne traite pas explicitement du transhumanisme dans « La Condition de l’homme moderne », mais s’inquiétait dès les années 1950 des  velléités scientifiques visant à augmenter les capacités physiques et mentales de l’homme au moyen de la technologie.

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[1] Aristote, « La Politique ». Maïmonide reprend cela mot pour mot dans son « Guide de Egarés ».

[2] Luc Ferry, « Le Nouvel Ordre écologique », 1992, Grasset.

[3] Dans la Grèce antique l’Agora était la place publique  où se tenaient les assemblées politiques, les débats et les échanges commerciaux.

Méditation sur le transhumanisme

La question du transhumanisme doit être pensée dans le cadre plus vaste de la lame de fond technologique qui emporte notre époque. Il serait illusoire de l’isoler des autres aspects de cette révolution en cours. Le fait, par exemple, que chaque individu est désormais géolocalisable par son téléphone n’est qu’une étape vers un monde où le concept même d’anonymat ou d’absence disparaîtra. Bientôt, il ne sera même plus nécessaire de s’équiper d’un appareil : la transparence sera totale.

La science est aujourd’hui la seule réalité véritablement universelle, née de l’ingéniosité humaine à l’aube de l’humanité. Nietzsche exprimait du dédain pour la science, précisément parce que l’observation du monde physique est accessible à tout un chacun, échappant au privilège des initiés.

Longtemps, les hommes de science ont cherché à dégager une intention dans la réalité, intégrant savoir et sens dans un même tout. Mais à partir du XVIIᵉ siècle, une conception nouvelle s’est imposée : seules les lois de la nature méritent d’être prises en considération. Le divorce entre science et sens était consommé.

Toute assertion scientifique doit pouvoir être réduite à des données quantitatives. La science diagnostique, confronte les faits entre eux, révèle leurs liens fonctionnels. Elle s’impose à l’homme indépendamment de ses croyances, de ses souhaits ou de ses valeurs. La rigueur scientifique exige d’écarter tout élément subjectif, politique ou téléologique[1]. La science ne dit pas ce qu’il convient de faire ; elle décrit ce qui est.

Confronté à la réalité scientifique, l’homme n’a d’autre choix que d’en prendre acte. S’il découvre que les faits sont incompatibles avec ses valeurs, il doit l’assumer. Le chercheur n’a pas à anticiper les conséquences de ses travaux. On ne peut espérer trouver dans la science une éthique : elle traite du réel, non du bien ou du mal.

L’éthique, à l’inverse, traite de ce qui devrait être. Elle est abstraction, produit de l’esprit humain, sans fondement naturel. Yeshayahu Leibowitz[2] écrivait : « Il n’est jamais nécessaire pour un être humain de faire une chose particulière, quelle que soit la situation où il se trouve. Il peut toujours faire le contraire[3]. » Cette affirmation illustre la liberté ontologique de l’homme : son libre arbitre.

Cette liberté radicale pousse l’homme à s’interroger sur son existence, à chercher un sens à sa vie. Jeté dans le monde, il est semblable à un enfant laissé seul dans un magasin de jouets, libre de saisir ce qu’il veut, mais conscient que la nuit tombera et que tout sera perdu. Cette intuition de la finitude est la source de l’angoisse métaphysique, et paradoxalement, de la créativité.

L’angoisse est salvatrice : elle nous rappelle que, n’ayant pas choisi le monde, nous devons pourtant choisir comment y vivre. Elle nous confronte à la nécessité de faire des choix dans un temps limité. C’est parce que l’homme est mortel qu’il crée. Woody Allen disait : « Je ne veux pas mourir. Je veux vivre éternellement. » Mais s’il était éternel, il n’aurait probablement rien à raconter. C’est aussi pourquoi Adam, dans le récit biblique, ne laisse aucune trace avant de devenir mortel.

La créativité humaine est l’interaction entre l’esprit et la matière sous la pression de la finitude. Dès lors, la question n’est pas ce que le transhumanisme fera de nous, mais ce que nous voulons faire du transhumanisme. Mais quoi que nous décidions, il nous faut nous méfier de tout consensus : nous ne pouvons que construire des compromis.

Le transhumanisme vise à améliorer les capacités physiques et mentales de l’homme, à prolonger la vie, à repousser les limites biologiques, voire à abolir la mort. Mais le progrès scientifique est toujours ambivalent. De la maîtrise du feu au séquençage du génome, aucune découverte n’est éthique en soi, ni intrinsèquement destructrice.

Face à l’imprévisibilité du transhumanisme, certains voudraient instaurer des contrôles internationaux. La tentation existe de confier à une autorité supranationale le pouvoir d’interdire ce qui est jugé dangereux. Mais ce réflexe de peur pourrait produire une technocratie mondiale, abolissant peu à peu les libertés, effaçant les différences culturelles et politiques au profit d’une pensée unique.

La manière dont la pandémie du Coronavirus a été gérée par de nombreux États est un cas d’école : le confinement, la distanciation sociale et le catéchisme sanitaire ont révélé avec quelle rapidité les démocraties peuvent basculer dans des pratiques autoritaires.

Il faut se garder de combattre le mal par le mal. Une gouvernance universelle censée nous protéger serait, en réalité, une tyrannie. Il faut refuser toute régulation mondiale de la recherche scientifique, qu’il s’agisse du transhumanisme, de l’écologie, de la bioéthique, du climat ou de toute autre menace réelle ou supposée. L’enfer a toujours été pavé de bonnes intentions : communisme, fascisme, théocratie, tous les universalismes ont abouti à la même tragédie.

En marge du transhumanisme, persiste une crainte diffuse : celle de machines capables d’émuler la pensée humaine, de produire une conscience artificielle à partir de milliards de milliards de calculs binaires. Mais il y a là une impasse logique. L’homme pourrait doter la machine de tous les mécanismes possibles, jamais de la clé de sa propre liberté. Car l’intention n’est pas déductible de la logique.

Dans ce scénario imaginaire, les machines seraient créditées de droits, protégées de la souffrance, respectées dans leur dignité, soumises à l’impôt sur leurs possessions numériques enregistrées dans la blockchain[6]. Mais cela relèverait moins de la science que de la science-fiction.

Ivan Fiodorovitch, dans Les Frères Karamazov[7], s’interroge sur l’éthique et le libre arbitre. Il conclut que, sans foi en Dieu, le mal finirait par triompher. Mais on peut aussi penser que, même sans transcendance, le bien et le mal coexistent dans le monde des hommes, et que la liberté nous confronte perpétuellement à ce choix.

Le progrès technique accéléré impose la vigilance. Un transhumanisme mal maîtrisé pourrait altérer de manière irréversible la nature humaine. Mais malgré toutes les mutations technologiques, l’homme demeure ce qu’il est depuis Aristote : un être de langage, de désir, et de mort.

Aucune technologie ne saurait neutraliser l’esprit humain, car l’esprit n’appartient pas au monde matériel. Ni les nations, ni l’argent, ni les droits de l’homme, ni la démocratie ne se trouvent dans la nature. Ce sont des créations de l’esprit.

Nous assistons à une mutation de civilisation. Le transhumanisme n’en est qu’un aspect. Comme toute grande révolution, elle porte en elle le pire et le meilleur. Le passage à l’ère industrielle provoqua, lui aussi, des peurs immenses avant d’apporter des progrès tangibles.

En définitive, ce ne sera pas la matière qui transformera l’homme. C’est l’homme, encore et toujours, qui continuera à assujettir la matière — comme il le fit jadis, quand Prométhée vola le feu aux dieux.


Notes :

[1] L’idée que le monde obéit à une finalité.

[2] Yeshayahu Leibowitz : chimiste, médecin, historien de la science, philosophe, érudit du judaïsme et moraliste israélien, considéré comme l’un des intellectuels les plus marquants de la société israélienne, et l’une de ses personnalités les plus controversées pour ses prises de position radicales sur la morale, la politique et la religion.

[3] Peuple, Terre et État, Paris, Éditions Plon, 1995.

[6] Technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle.

[7] Les Frères Karamazov, dernier roman de Fiodor Dostoïevski.

Intelligence artificielle et conscience.

Le cogito ergo sum — je pense donc je suis — énoncé par Descartes constitue une certitude indépassable pour le sujet qui l’énonce. L’homme, en tant qu’être pensant, ne saurait ni nier ni douter qu’il pense, et par là même qu’il est. Penser, c’est s’interroger sur son existence, méditer sur son rapport au monde, sur la signification de sa vie. Chez l’être humain, penser et être sont inséparables : l’existence est attestée dans l’acte même de la pensée. De cette certitude première découlent méthodologiquement toutes les autres. Quant à la matière, il n’est nullement certain qu’elle existe indépendamment de la pensée qui la conçoit ; elle pourrait n’être qu’une représentation de l’esprit.

Le matérialisme, à l’opposé, affirme que tout est matière, ou que tout relève de l’ordre du physique. Dans cette perspective, la pensée humaine n’est qu’un épiphénomène, apparu tardivement au terme d’un processus évolutif de milliards d’années. Elle serait le produit contingent d’une complexification progressive du vivant. Homo sapiens, loin d’être un sujet transcendantal, serait l’aboutissement d’une histoire biologique, au même titre que son propre corps.

Dans cette logique, il deviendrait concevable que des machines, infiniment plus complexes que les ordinateurs actuels, soient capables de générer de la pensée. En reproduisant l’activité synaptique par un enchaînement colossal d’opérations binaires, elles pourraient, en théorie, accéder à des états affectifs et cognitifs analogues à ceux de l’homme : aimer, haïr, souffrir, jouir, désirer, juger, créer, tuer, craindre la mort.

De telles machines pourraient alors revendiquer, à l’instar du sujet cartésien, le statut de personnes en affirmant : « je pense donc je suis ». Cela ouvrirait un champ éthique inédit : elles devraient être respectées dans leur intégrité, protégées contre la souffrance, la dégradation et la destruction. Leur existence acquérirait une dignité comparable à celle des êtres humains. À ce titre, leur non-assistance deviendrait délictueuse ; elles seraient sujettes au droit pénal, assujetties à l’impôt, reconnues comme individus titulaires de droits et d’obligations.

Cependant, une aporie fondamentale surgit. Car l’hypothèse repose sur la possibilité d’expliquer entièrement le mécanisme de décision de ces entités. Or si la pensée est déterminée par un enchaînement causal, elle est privée de libre arbitre, et donc privée de ce qui définit, dans la tradition cartésienne, la pensée humaine. La pensée authentique, fondée sur l’intentionnalité consciente, ne saurait être expliquée par des causes mécaniques sans perdre sa liberté essentielle. Postuler une pensée déterminée revient à formuler une contradiction interne, une proposition logiquement antinomique.

Théocratie et dictature

Une théocratie est-elle forcement une dictature ? Du point de vue sémantique cette distinction s’impose, puisque ces termes ne sont en principe ni synonymes ni interchangeables. L’on note cependant que ces notions se confondent souvent dans le langage courant. La question est de comprendre pourquoi.

Selon ChatGPT  « les théocraties sont des systèmes politiques où le pouvoir est détenu par une autorité religieuse ou une divinité. La combinaison d’une théocratie avec un gouvernement dictatorial signifie que le dirigeant religieux ou spirituel exerce un contrôle absolu sur l’État et impose son autorité de manière arbitraire, sans respecter les droits et libertés fondamentales des citoyens. »

Cette définition relève empiriquement un lien de cause à effet entre théocratie et dictature au cours de l’Histoire. Autrement dit elle pose que toute théocratie tend à tourner à la dictature. La source de la Loi étant le gouvernement de Dieu, le peuple n’a pas le pouvoir de la modifier. C’est au guide spirituel ou au monarque de droit divin de l’interpréter sur base de textes sacrés. Mais comme le peuple n’a pas droit de cité, l’exercice du pouvoir par le clergé finit par tomber dans l’arbitraire.

Il y a un épisode dans la Torah au cours duquel le prophète Samuel tente de dissuader le peuple qui aspire à la monarchie. Il prévient que le Roi exercerait un pouvoir absolu sous couvert de religion.  Il lèverait des impôts et mobiliserait les hommes pour renforcer son emprise. Il confisquerait leurs biens pour les redistribuer à sa cour en prétextant servir Dieu. Cette prophétie se réalise sous le Roi Saül, qui en prenant de l’âge est victime de son Hubris, et sombre dans la folie.

Le Roi  Salomon quant à lui commence son règne dans le respect de la Torah. Mais plus tard il écrase le peuple par une intolérable pression fiscale afin de financer ses projets abyssaux, et entretenir ses innombrables femmes. Il leur installe des idoles païennes en plein milieu du Temple, qu’il a pourtant construit à la gloire du Dieu d’Israël.

Son fils Réhoboam lui succède et s’adresse au peuple en disant  « mon père vous a chargés d’un joug pesant et moi j’augmenterai votre joug; mon père vous a châtiés avec des fouets, et moi je vous châtierai avec des scorpions [1]». Le tout au nom de Dieu, bien entendu.

Yeshayahu Leibowitz, homme de science et philosophe, bien qu’étant lui-même Juif orthodoxe, soutenait avec passion le combat en faveur d’une séparation radicale entre religion et Etat en Israël. Il craignait l’avènement d’une théocratie, dont il prédisait qu’elle serait une dictature : «  l’on ne peut se fier à l’intelligence ni à la bonne volonté des hommes. Leur niveau intellectuel et spirituel est dans la plupart des cas médiocre. Ce qui donne tout son sens à la démocratie, c’est que bien que les hommes ne soient pas égaux ils ont des droits égaux. Il faut cependant se garder de l’idée que la voix du peuple est éthique du seul fait d’être majoritaire. Une majorité peut être bête et méchante, mais au moins la démocratie permet-elle de changer de gouvernement dans le cadre du système plutôt que par la violence.[2] »

Vu sous cet angle théocratie et dictature sont donc inextricablement liées.

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[1] Premier livre des Rois, chapitre 12.

[2] Compilé dans « Leibowitz ou l’absence de Dieu », Daniel Horowitz, Collection « Ouverture Philosophique », Editions l’Harmattan,

L’Art

Certains pensent que l’art relève uniquement du génie d’individus qui grâce à leurs dons hors-normes expriment quelque chose d’universel. Mais l’inspiration ne surgit pas par génération spontanée. L’art ne relève pas de l’âme d’une seule personne mais de celle d’une civilisation entière. Les créateurs ne sont pas dotés d’une grâce intemporelle venue de nulle part. L’art a ses racines dans la spiritualité des peuples et est l’avatar d’une maturation qui s’étale sur des siècles et parfois des millénaires. Ce sont les couches thésaurisées de l’Histoire qui rendent l’art possible. C’est le temps long de l’Histoire qui nourrit le temps court de la création artistique. Le Premier Homme du récit biblique ne produisait pas d’art parce qu’il se confondait avec l’éternité de la Nature. Ce n’est que quand il a été jeté dans le monde de la mort et du temps qu’il a commencé à créer.  Aussi innovants que soient les artistes ils n’expriment jamais que l’esprit du temps présent aux prises avec le temps passé.

Douglas Murray et l’étrange suicide de l’Europe 

Douglas Murray est un écrivain, journaliste et commentateur politique britannique néo-conservateur. Ci-dessous des extraits de « L’étrange suicide de l’Europe », traduit de l’anglais et publié en 2018 par « L’Artilleur » à Paris.

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Cette civilisation que nous appelons « Europe » a entamé un processus d’autodestruction, et que ni l’Angleterre, ni aucun pays d’Europe occidentale ne saurait échapper à ce destin. Car il semble bien que nous souffrions tous des mêmes symptômes et des mêmes pathologies. Quand la génération européenne actuelle s’éteindra, l’Europe ne sera plus l’Europe et ses peuples auront perdu leur patrie. Le seul endroit au monde où nous étions chez nous.

Quels que soient ses autres aspects positifs, les bienfaits économiques de l’immigration ne retombent en réalité quasiment que sur le migrant lui-même. Ce sont les immigrés qui ont accès aux infrastructures publiques pour lesquelles ils n’ont pas payé au préalable. Ce sont les immigrés qui bénéficient d’un salaire plus élevé que celui qu’ils pourraient atteindre dans leur pays d’origine. Et très souvent, l’argent qu’ils gagnent, ou du moins une bonne partie de cet argent, est envoyé à leur famille, résidant hors du Royaume-Uni, plutôt que d’être réinjecté dans l’économie locale.

Une étude Gallup menée en Grande-Bretagne révéla précisément que 0 % des musulmans britanniques (à partir d’un échantillon de 500) considéraient que l’homosexualité était moralement acceptable. Une autre étude menée en 2016 révéla que 52 % des musulmans britanniques estimaient qu’il faudrait rendre l’homosexualité illégale.

Pendant ces années, faire campagne sur ces agressions sexuelles, voire les mentionner, vous exposait à de très gros ennuis. Lorsque la députée Labour du Nord, Ann Cryer, s’empara de la question du viol de filles mineures dans sa propre circonscription, elle fut dénoncée comme « islamophobe » et « raciste ». Elle dut solliciter une protection policière. Il fallut des années au gouvernement central, à la police, aux édiles locaux et à l’autorité judiciaire pour oser faire affronter le problème. Lorsqu’ils commencèrent enfin à s’en préoccuper, une enquête officielle dans la ville de Rotherham révéla l’exploitation d’au moins 1 400 enfants de 1997 à 2014. Les victimes étaient toutes des jeunes filles blanches non musulmanes de la communauté locale, la plus jeune d’entre elles n’avait que 11 ans. Elles avaient toutes été sauvagement violées, certaines avaient été aspergées de pétrole et menacées d’être brûlées vives. D’autres avaient été obligées, sous la menace d’une arme, de regarder le viol d’une autre fille : on voulait ainsi les dissuader de raconter ce qu’elles avaient subi. En enquêtant sur ces faits, on découvrit que, même si les coupables étaient presque tous des hommes d’origine pakistanaise, opérant en gangs, les membres du conseil municipal exprimaient une « réticence à reconnaître les origines ethniques des coupables, de crainte d’être considérés comme racistes »

Partout en Europe de l’Ouest, la même vérité émergeait, au moins aussi lentement, souvent presque en même temps, qu’en Grande-Bretagne. Dans chaque pays, le refus des autorités d’intégrer aux statistiques criminelles des considérations ethniques ou religieuses contribua au maintien du silence. En 2009, la police en Norvège révéla que les immigrés d’origine non occidentale étaient responsables de « l’ensemble des viols rapportés » à Oslo22. En 2011, le bureau statistique de l’État norvégien accepta de reconnaître que les immigrés étaient « surreprésentés dans les statistiques de criminalité ».

Si la mondialisation fait qu’on ne peut plus empêcher quiconque de venir en Europe, il faut noter pourtant que ce problème planétaire n’affecte pas tous les pays. Si la cause en est l’attraction économique, alors il n’y a aucune raison pour que le Japon ne soit pas touché par les vagues d’immigration. En 2016, le pays était la troisième plus grande économie au monde, devant l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Mais bien sûr, malgré sa vitalité économique considérable, supérieure à celle de tous les pays européens, le Japon a évité l’immigration de masse en mettant en œuvre des mesures pour l’arrêter, en dissuadant les migrants de s’installer, en rendant l’accès à la citoyenneté japonaise difficile. Peu importe que l’on cautionne ou non la politique du Japon, mais l’exemple de ce pays montre que même à notre époque hyperconnectée, il est possible à une économie moderne d’éviter l’immigration de masse. Le processus n’est pas « inévitable ». De la même manière, bien que la Chine soit la deuxième plus grande économie mondiale, elle n’est pas un pays d’accueil pour demandeurs d’asile ou migrants économiques. En mettant de côté la question de la moralité de ce refus, il est assurément possible, y compris pour les nations les plus riches de la terre, de ne pas devenir le pôle d’attraction des migrants du monde entier. Si l’Europe est attractive, ce n’est pas seulement parce qu’elle fait miroiter richesse et emplois. Certaines raisons spécifiques expliquent qu’elle soit devenue une destination de choix pour les migrants, et ces raisons sont de son fait. Tout d’abord, les migrants ont conscience que l’Europe les autorisera très probablement à rester sur son territoire. Au top des motifs qui les poussent à affluer en Europe figure leur connaissance des mécanismes de l’État providence. Ils savent que l’État providence s’occupe des migrants qui arrivent et que, même s’il leur faudra du temps, même s’ils sont mal pris en charge, leur niveau de vie sera plus élevé et leurs droits plus étendus que nulle part ailleurs, a fortiori dans leur pays d’origine. La croyance, exacte et flatteuse pour les Européens, que l’Europe est plus tolérante, plus pacifique et plus accueillante que n’importe quelle autre partie du monde en fait aussi une destination privilégiée. S’il y avait plus de continents comme l’Europe, nous ne pourrions pas nous vanter d’être une des sociétés les plus généreuses de la planète. Si cette image d’unique endroit sur terre où il est facile de rentrer, facile de rester et sûr de vivre se renforce, alors le continent pourrait découvrir que l’attention qu’il suscite est bien moins flatteuse à long terme qu’elle peut l’être à court terme. Cependant, il n’est pas inévitable que les migrants du monde entier viennent en Europe. Ils viennent parce que l’Europe s’est rendue, pour de bonnes comme pour de mauvaises raisons, attractive.

En décembre 2014, un jour où la mer était agitée, un navire parti des alentours de Nador dans le nord du Maroc et transportant plus de 50 Africains subsahariens tenta de rejoindre la côte du sud de l’Espagne. Le capitaine musulman camerounais accusa un pasteur nigérian chrétien d’être responsable du mauvais temps parce qu’il priait à bord. Le capitaine et l’équipage frappèrent le pasteur et le jetèrent par-dessus bord avant de contrôler les autres passagers, d’identifier les chrétiens, de les frapper, et de les jeter eux aussi par-dessus bord4.

Le terme « multiculturalisme » (et plus encore celui de multikulti en allemand) résonnait différemment selon les individus. Pendant des années et encore aujourd’hui, pour la plupart des gens, le terme signifie « pluralisme » et désigne simplement une société ethniquement diversifiée. Dire à ce moment-là qu’on était en faveur du multiculturalisme revenait à dire qu’on ne se souciait pas du fait que des gens de tous horizons vivent dans son pays.

En 2006, le ministre de la Justice hollandais, Piet Hein Donner, souleva une vague de colère aux Pays-Bas, en laissant entendre dans un entretien que, si les musulmans souhaitaient remplacer la loi du pays par la charia, ils pourraient le faire par des moyens démocratiques (sous-entendant par là : lorsque les musulmans seront devenus majoritaires). En 2004, Donner avait temporairement proposé la réinstauration du délit de blasphème afin de satisfaire aux exigences de certains musulmans.

Samuel Huntington: « Le multiculturalisme est une civilisation ontologiquement anti-européenne. C’est fondamentalement une idéologie anti-occidentale. »

Alors que l’ère multiculturelle commençait à accuser le coup, on chercha à tout prix un pays où ce concept avait fonctionné. Lorsque l’onde de choc des attentats a frappé Londres, les Britanniques se sont demandé si le modèle français de laïcité n’était pas la solution aux problèmes d’intégration. Puis, après la recrudescence du nombre d’attaques terroristes en France commises par des Français, on se demanda si le modèle anglo-saxon n’avait pas au fond tous les mérites. Entre-temps, on crut trouver en Scandinavie la solution miracle, jusqu’à ce que les problèmes de ces pays finissent par apparaître au grand jour. Globalement, l’opinion publique pouvait constater ce que les dirigeants politiques n’arrivaient pas à voir : malgré les différences entre les nations européennes, elles avaient toutes échoué à intégrer les nouveaux venus.

Pendant la crise, la chancelière Merkel téléphona au Premier ministre Benjamin Netanyahu. On raconte qu’elle voulait lui demander conseil. Israël est le seul pays au monde à avoir efficacement intégré un nombre comparable de gens sur une durée équivalente, comme on le vit à l’arrivée des Juifs russes, dans les années 1990. Sans compter les autres vagues migratoires à grande échelle qu’Israël est parvenu à absorber dans les décennies qui ont suivi sa création. Comment Israël avait-il réussi à accueillir autant d’individus tout en restant remarquablement uni, et peut-être même encore plus uni qu’auparavant ? De nombreuses raisons peuvent l’expliquer, notamment les liens que tissent l’expérience commune du service militaire obligatoire et les programmes d’assimilation mis en place par le Gouvernement en Israël. Ce que la courtoisie diplomatique a peut-être empêché le Premier ministre Netanyahu de souligner, mais qu’il eût sans doute été pertinent de dire, c’est que la quasi-totalité des gens qui pendant des dizaines d’années sont arrivés en Israël partageaient un héritage juif commun, alors que dans les mois et les années à venir, Angela Merkel et son pays allaient devoir admettre que les luthériens allemands étaient peu représentés parmi la masse de gens accueillis en 2015.

Le 5 octobre 1990, un dirigeant musulman religieux déclara lors d’une émission de radio – une station subventionnée d’Amsterdam – que « ceux qui résistent à l’islam, à l’ordre de l’islam ou qui s’opposent à Allah et à son prophète, peuvent être tués, pendus, massacrés ou bannis, comme le prescrit la charia ».

Au Royaume-Uni, la police admit n’avoir pas mené à terme de nombreuses enquêtes concernant la mort de jeunes femmes musulmanes, considérant que ce qui ressemblait bien à des « crimes d’honneur » constituait un phénomène interne, propre à la communauté musulmane. En 2006, l’association médicale britannique rapporta qu’en Grande-Bretagne, au moins 74 000 femmes avaient subi l’excision.

Alors qu’ils ne représentent que 1 % de la population, les juifs étaient victimes de près de la moitié des agressions racistes enregistrées en France. Le 14 juillet 2014, à Paris, des fidèles furent enfermés à l’intérieur d’une synagogue par des immigrés psalmodiant, entre autres, « Mort aux Juifs ». En 2012, un musulman armé a tué trois enfants et un professeur dans une école juive de Toulouse. En 2014, un musulman armé a assassiné quatre personnes au musée juif de Bruxelles. En 2015, un autre musulman armé a tué quatre juifs dans un hypermarché casher à Paris. En 2015, c’est encore un musulman armé qui a tué Des prophètes sans honneur un homme, juif, chargé de la protection à la grande synagogue de Copenhague. Ces assassinats, et d’autres agressions, poussèrent finalement à poser la question de l’antisémitisme musulman.

Fallaci cita l’ancien président algérien Houari Boumédiène. Celui-ci, en 1974, avait dit devant l’assemblée générale des Nations unies : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère sud de cette planète pour pénétrer dans l’hémisphère nord. Mais pas en amis. Parce qu’ils jailliront pour conquérir, et ils conquerront en le peuplant de leurs enfants. La victoire nous viendra du ventre de nos femmes.

Lors d’un meeting à Cologne en 2008, le Premier ministre (et futur Président) turc, Erdoğan, expliqua à une foule de 20 000 Turcs vivant en Allemagne, Belgique, France et aux Pays-Bas : « Je comprends très bien que vous soyez contre l’assimilation. On ne peut attendre de vous que vous vous assimiliez. L’assimilation est un crime contre l’humanité. » Cependant, il expliqua à son auditoire qu’il lui fallait s’impliquer dans la politique et gagner suffisamment d’influence pour que les cinq millions de Turcs vivant alors en Europe soient capables de ne plus être simplement des « invités » mais deviennent un « élément constitutif » majeur de la société européenne.

Un dernier pays dont l’existence même est reprochée aux Européens et dont on considère généralement qu’il procède du même « péché originel », c’est l’État d’Israël. Depuis sa fondation en 1948, ce « péché originel » n’a fait que se confirmer et s’accentuer. Peu importe que la création du Pakistan, la même année qu’Israël, ait immédiatement entraîné des massacres inimaginables et imposé la déportation forcée de millions de personnes. Le départ et les expulsions occasionnelles de milliers de Palestiniens en vue de créer l’État d’Israël en 1948 sont devenus le « péché originel » du seul État juif de la planète. Au fil des années, un terme arabe s’est popularisé pour décrire ce qui s’était passé : nakba, ou « catastrophe ». Rares sont les États qui ont été créés sans mouvements de population. De nombreux pays nés au XXe siècle (le Bangladesh par exemple) ont connu des mouvements de population et des effusions de sang qui excèdent très largement tout ce qui s’est jamais produit dans les années qui ont suivi la création d’Israël. Mais aujourd’hui, c’est Israël qu’on accuse constamment d’être né de ce « péché originel ». Les citoyens du Pakistan et du Bangladesh peuvent faire des reproches aux Britanniques, mais jamais on exigerait d’eux qu’ils se sentent coupables, comme on l’exige pourtant des Européens et de leurs descendants. Bien sûr, lorsqu’il s’agit d’Israël (État comparativement plus jeune), les suggestions les plus extrêmes pour régler la situation sont envisageables.

Les attentats de Paris accélérèrent le processus de rétropédalage qui était déjà plus ou moins à l’œuvre. La Norvège modifia précipitamment sa politique d’asile et, en l’espace d’une quinzaine de jours après les événements de Paris, même la Suède annonça qu’elle réintroduisait les contrôles à ses frontières. Dorénavant, les gens entrant dans le pays devraient montrer une pièce d’identité. Ce fut annoncé comme si personne n’avait jamais entendu parler d’une telle chose. Lorsque la Première ministre suédoise, Åsa Romson du Parti vert, fit cette déclaration, elle éclata en sanglots.

Un mois avant l’interdiction du burkini à Nice, un Tunisien, Mohammed Lahouaiej-Boulel, fonça en camion dans la foule massée sur la promenade des Anglais pour célébrer le 14 juillet. Quatre-vingt-six personnes furent tuées ce soir-là et bien davantage encore furent blessées. Daesh affirma que le terroriste avait répondu à l’ordre de commettre des attentats en Europe. Le gouvernement français prolongea encore une fois l’état d’urgence en vigueur dans le pays depuis novembre dernier. Mais il est fascinant de constater qu’à peine un mois après une telle atrocité, le plus virulent des débats publics ait porté sur un accoutrement nautique islamique inventé à peine dix ans auparavant. Être fasciné par un tel attachement aux détails, alors que la question centrale demeurait irrésolue, était tout à fait tentant. Un État est capable d’arrêter des gens qui tiennent des kalachnikovs mais comment peut-on empêcher des gens de mettre la main sur des camions ? On peut arrêter les extrémistes qui s’infiltrent dans le pays mais comment fait-on lorsque les extrémistes sont des citoyens français ?

En décembre 2015, le New York Times fit exception à la règle en publiant un reportage sur les stages suivis en Norvège par des réfugiés volontaires, stages destinés à leur apprendre comment traiter les femmes. Ceci visait à lutter contre la drastique augmentation des viols en Norvège. Pendant ces stages, on expliquait notamment aux réfugiés que, si une femme leur souriait ou était court vêtue, cela ne signifiait pas qu’ils pouvaient la violer. Ces formations, destinées à des gens qui (pour reprendre les paroles d’un des organisateurs) n’avaient jamais vu que des femmes en borka et pas en minijupe, plongeaient certains d’entre Apprendre à vivre avec eux dans des abîmes de perplexité. « Les hommes ont des faiblesses. Quand on voit quelqu’un qui nous sourit, c’est difficile de se contrôler », expliquait un demandeur d’asile de 33 ans. Dans son propre pays, l’Érythrée, continua-t-il, « si quelqu’un veut une femme, il n’a qu’à la prendre, il ne sera pas puni pour ça ».

Finalement, le tabou atteint de telles proportions qu’en septembre 2015, des fonctionnaires bavarois commencèrent à mettre en garde les parents allemands : ceux-ci devaient désormais s’assurer que leurs filles, lorsqu’elles sortaient, ne portent pas des vêtements trop près du corps. « Les décolletés, les minishorts et les minijupes peuvent susciter des malentendus », prévenait une lettre aux parents. Dans certaines villes bavaroises, notamment à Mering, la police incitait les parents à ne pas laisser leurs enfants sortir seuls. On conseilla aux femmes de ne pas se rendre à la gare sans être accompagnées. À partir de 2015, on enregistra quotidiennement des signalements de viols dans les rues d’Allemagne, les bâtiments publics, les piscines et en bien d’autres endroits. Des événements semblables furent signalés en Suède, en Autriche et partout ailleurs. Mais partout le sujet des viols resta sous le boisseau, étouffé par les autorités et considéré par la plupart des médias européens comme ne faisant pas partie des informations dignes d’être rapportées.

En janvier 2016, deux hommes politiques révélèrent la véritable ampleur du désastre. Lors d’un entretien accordé à la télévision néerlandaise, Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne, reconnut que la majorité des gens arrivés en Europe l’année précédente n’étaient pas des demandeurs d’asile, mais bien des migrants économiques. Citant des chiffres de l’agence de contrôle des frontières Frontex, Timmermans admit qu’au moins 60 % des personnes arrivées en Europe l’année précédente étaient en réalité des migrants économiques, qui n’avaient pas davantage le droit de rester en Europe que n’importe quel autre étranger. Quant à ceux qui étaient originaires d’États d’Afrique du Nord, comme le Maroc et la Tunisie, Timmermans ajouta « qu’ils n’avaient aucune raison de demander le statut de réfugiés ».

Puis, le ministre de l’Intérieur suédois Anders Ygeman reconnut que, parmi les 163 000 personnes arrivées en Suède l’année précédente, seulement la moitié pouvait légitimement déposer une demande d’asile. M. Ygeman évoqua le nombre d’avions dont le gouvernement suédois allait avoir besoin pour les renvoyer dans leur pays, et prévint que plusieurs années seraient nécessaires pour expulser ces gens. Concernant les migrants présents en Suède en 2015, et dont le Gouvernement avait estimé qu’ils n’avaient pas le droit d’être là, il déclara : « Nous parlons de 60 000 personnes mais les chiffres pourraient monter à 80 000. » Il est terrifiant qu’un Gouvernement puisse aboutir à cette conclusion après avoir lui-même fait entrer tant de gens dans son pays.

À la fin du mois de mai 2016, l’Allemagne avait plus de 220 000 personnes sous le coup d’un arrêté d’expulsion. Seules 11 300 d’entre elles furent expulsées, y compris vers les pays où elles étaient arrivées en premier lieu, comme la Bulgarie.

Lorsque les services belges ont enquêté sur les nombreux projets d’attentats fomentés par des Belges, ils ont découvert qu’une grande partie d’entre eux préparaient leur coup en étant toujours subventionnés par l’État. Salah Abdeslam, par exemple, le principal suspect et survivant des attentats de Paris en novembre 2015, avait perçu pendant la période précédant les attentats 19 000 euros d’allocations chômage. Ses dernières allocations remontaient à peine à quelques semaines avant les attentats. Cela fait des sociétés européennes les premières dans l’histoire du monde à payer les gens qui les attaquent.

Écrivains et penseurs se montraient autrefois moins réservés sur la question. Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler fait partie de ces ouvrages pessimistes et profondément vivifiants qui ont marqué la pensée allemande du début du XXe siècle. Il y défend précisément cette thèse. Spengler considère en effet que les civilisations, à l’instar des gens, naissent, s’épanouissent, dégénèrent et meurent. À ses yeux, l’Occident arrive au terme de ce processus. Une critique courante du « spenglérisme » consiste à dire qu’une des caractéristiques de la culture occidentale réside précisément dans la peur permanente de la décadence. En admettant que cette critique soit juste, cela n’empêche pas que l’Occident, qui aime à s’apitoyer sur son sort, ait effectivement entamé une phase de déclin.

Que détruisirent encore ces conflits et le choc des idéologies ? Très certainement l’idée consolatrice d’un Dieu miséricordieux, à défaut des derniers vestiges de religion. Si la disparition de cette idée ne s’était complètement accomplie dans les boues des Flandres, l’affaire fut définitivement réglée lors du « procès de Dieu » comme Elie Wiesel le décrivit à Auschwitz. Les juifs pouvaient continuer à honorer leurs traditions en tant que peuple et, s’ils avaient perdu leur foi en Dieu, ils pouvaient croire en leur peuple. Mais l’Europe chrétienne avait perdu la foi non seulement en son Dieu, mais aussi en ses peuples. Toute foi que l’homme pouvait encore avoir en l’homme avait été détruite en Europe. À partir des Lumières, la croyance et la confiance en Dieu s’étaient étiolées, mais la croyance et la confiance en l’homme les avaient partiellement remplacées. La croyance en un homme autonome s’était développée avec les Lumières, qui avaient mis l’accent sur la sagesse potentielle de l’humanité. Néanmoins, ceux qui s’étaient laissé guider par la raison avaient désormais l’air aussi ridicules que les autres. La « raison » et le « rationalisme » avaient mené les hommes à commettre les choses les plus déraisonnables et les plus irrationnelles qui soient. Ce n’était qu’un moyen utilisé par des hommes pour contrôler d’autres hommes. La croyance en l’autonomie de l’homme avait été détruite par l’homme.

Quelles répercussions peut avoir l’arrivée massive en Europe de gens qui n’ont reçu en héritage ni les doutes ni les intuitions des Européens ? Personne ne le sait à ce jour et personne ne l’a jamais su. La seule chose dont nous puissions être certains, c’est que cela ne saurait rester sans effet. Laisser s’installer des dizaines de millions de gens, avec leurs idées et leurs contradictions, sur un continent qui professe d’autres idées et porte d’autres contradictions, a nécessairement des conséquences. L’hypothèse que formulaient les tenants de l’intégration, selon laquelle tout le monde, avec le temps, pouvait se transformer en Européen, apparaît d’autant moins valide aujourd’hui que de nombreux Européens ne sont eux-mêmes pas vraiment certains de vouloir le rester.

Puis, par mégarde, M. Goldstein laissa filer une information intéressante. Des amis, qui enseignaient en lycée dans les zones principalement musulmanes de Molenbeek et de Schaerbeek, lui avaient raconté que, dès qu’il était question des terroristes qui avaient semé la désolation dans leur ville, « 90 % des lycéens, âgés de 17 à 18 ans, les considéraient comme des héros ». Ailleurs, dans un entretien accordé à De Standaard, le ministre de l’Intérieur belge, Jan Jambon, affirma qu’une part significative de la communauté musulmane avait dansé lorsque les attaques avaient eu lieu.

Un sondage effectué en Grande-Bretagne en 2006, un an après que les caricatures danoises furent publiées, montra que 78 % des musulmans britanniques pensaient qu’il fallait assigner en justice ceux qui les avaient publiées. Un pourcentage à peine plus faible (68 %) avait le sentiment qu’il fallait assigner en justice toute personne qui insultait l’islam. Le même sondage découvrait que près d’un cinquième des musulmans britanniques (19 %) respectait Oussama Ben Laden et 6 % déclaraient même le « respecter grandement2 ». Neuf ans plus tard, lorsque deux membres d’Aqmi entrèrent dans les bureaux de Charlie Hebdo et massacrèrent l’équipe de rédaction qui avait publié les caricatures de Mahomet, 27 % des musulmans britanniques estimèrent avoir « de la sympathie » pour les motifs des terroristes. Près d’un quart (24 %) disent trouver légitime la violence envers ceux qui publient des images de Mahomet3. La BBC, qui avait commandé le sondage, en fit le gros titre suivant : « La plupart des musulmans britanniques s’opposent aux représailles contre les caricaturistes de Mahomet. »

Ainsi, par exemple, le directeur du centre islamique de Luton, Abdul Qadeer Baksh, qui dirige une école locale, qui est l’allié d’élus locaux au rang desquels on compte quelques parlementaires, qui travaille avec les fonctionnaires du réseau interconfessionnel Luton Council of Faiths. Il pense par ailleurs que l’islam est depuis mille quatre cents ans en guerre avec « les juifs » et que, dans une société idéale, les homosexuels devraient être tués. Il défend l’idée de couper les mains aux voleurs ou de fouetter les femmes, car ce sont des punitions hudud de l’islam, donc acceptables.

Pendant l’été 2014, le festival musical We are Stockholm eut lieu comme chaque année. Sauf qu’en l’occurrence, des dizaines de jeunes filles, dont certaines n’avaient que 14 ans, furent encerclées par des bandes de migrants, principalement des Afghans, frappées et violées. La police locale étouffa l’affaire et n’en fit aucune mention dans son rapport sur le festival, lequel durait cinq jours. Il n’y eut aucune arrestation et la presse évita toute mention des viols. En 2015, des viols organisés par des bandes de migrants eurent lieu dans d’autres festivals de musique, à Stockholm, à Malmö et dans d’autres villes. Les statistiques étaient incroyables. Alors qu’en 1975, la police suédoise recensait 421 viols, en 2014 les chiffres annuels s’élevaient à 6 6205. En 2015, la Suède avait le taux de viols par habitant le plus élevé du monde, à l’exception du Lesotho.

Après le viol en réunion d’une jeune fille, à bord du ferry reliant Stockholm à Turku, en Finlande, la presse affirma que les coupables étaient suédois, alors qu’il s’agissait en réalité de Somaliens. Dans tous les pays voisins se produisaient les mêmes événements. Des études publiées au Danemark en 2016 montrèrent qu’à âge égal, les Somaliens avaient 26 fois plus de chances de commettre un viol que les Danois. Et pourtant, en Suède comme ailleurs, le sujet demeurait tabou.

Il aurait d’abord fallu se pencher sur les racines du problème : à qui l’Europe est-elle destinée ? Ceux qui pensent qu’elle appartient au monde entier n’ont jamais expliqué pourquoi ceci ne fonctionnait qu’à sens unique. Que les Européens parcourent le monde, et on les taxe de colonialisme. Que le monde vienne en Europe, et alors, ce n’est que justice. Ils n’ont pas non plus précisé que si l’immigration devait faire de l’Europe un endroit appartenant à tous, les autres pays en revanche restaient la propriété de leurs peuples. Ils ne sont parvenus à leurs fins que parce qu’ils ont trompé l’opinion et dissimulé ce qu’ils voulaient entreprendre.

Au milieu de ce siècle, alors que la Chine ressemblera probablement encore à la Chine, l’Inde à l’Inde, la Russie à la Russie et l’Europe de l’Est à l’Europe de l’Est, l’Europe occidentale ressemblera à une version à grande échelle des Nations unies.

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