La Palestine observe, Israël construit

L’admission de la Palestine au statut d’État observateur aux Nations unies constitue une victoire diplomatique pour l’Autorité palestinienne. Mais les effets secondaires de cette avancée pourraient bien, paradoxalement, marquer un recul pour le processus de paix.

Du point de vue de la communauté internationale, rien de fondamental ne change : dès 1947, l’ONU avait déjà acté le principe de deux États en Palestine, l’un juif, l’autre arabe. Mais, du point de vue israélien, cette initiative renforce l’idée que les Palestiniens — modérés comme radicaux — refusent en réalité toute perspective de résolution  du conflit.

Même si Israël consentait à certaines des concessions , celles-ci ne pourraient voir le jour que dans le cadre de négociations directes. Or l’Autorité palestinienne s’y refuse, tétanisée par la possibilité qu’Israël formule une offre acceptable. Ce qu’elle redoute par-dessus tout, c’est d’avoir à dire « oui ».

Certains dirigeants palestiniens souhaitent améliorer le sort de leur peuple, et sont prêts à faire des efforts en ce sens. Mais aucun d’eux ne semble disposé à ce qu’ils perçoivent comme le sacrifice ultime : mettre un terme au conflit. Depuis les origines, la stratégie arabe consiste à ne jamais aller au-delà d’un cessez-le-feu, afin d’éviter de reconnaître le droit à l’existence de l’État juif.

De l’armistice de 1948 à l’arrêt récent des tirs du Hamas, les trêves sont considérées non comme des pas vers la paix, mais comme des pauses dans une guerre appelée à reprendre, jusqu’à l’élimination d’Israël. Les accords d’Oslo, censés ouvrir un chemin vers la paix, ont été pour les Palestiniens l’occasion de préparer l’Intifada, ensevelissant toute perspective d’entente sous les attentats et les morts.

Même après la défaite écrasante de 1967, le monde arabe adopta la fameuse résolution des “Trois Non” de Khartoum : non à la paix avec Israël, non à sa reconnaissance, non à toute négociation.

Nous en sommes, en vérité, toujours là.

Le gel des constructions israéliennes en Cisjordanie est présenté par l’Autorité palestinienne comme une condition préalable à toute reprise du dialogue. C’est une position difficilement tenable. D’une part, seule une négociation directe peut permettre de définir les frontières ; d’autre part, Israël avait gelé les constructions pendant dix mois en 2010 — sans que cela n’ait suscité le moindre mouvement du côté palestinien. Ce qui révèle l’impasse dans laquelle l’Autorité se trouve.

Cela fait quatre ans que le gouvernement israélien actuel est en place. Si l’Autorité palestinienne avait accepté de négocier dès le début, les contours d’un État palestinien auraient peut-être été tracés, ou, à tout le moins, la mauvaise foi supposée d’Israël aurait été révélée. Au lieu de cela, l’obsession de la disparition d’Israël conduit à ce paradoxe : mieux vaut laisser Israël construire sur ce que les Palestiniens considèrent comme leurs terres, plutôt que d’en fixer les limites par un accord bilatéral.

L’Histoire montre qu’Israël sait faire les gestes nécessaires quand la paix est sincèrement recherchée. Ainsi, lorsque le président Sadate s’est engagé dans un processus de paix, Israël a restitué le Sinaï à l’Égypte. Personne ne peut dire ce qu’aboutiraient aujourd’hui de véritables pourparlers entre Israéliens et Palestiniens. Mais une seule chose est certaine : seule une rencontre directe permettrait de briser l’inertie et, peut-être, de faire émerger un élan inattendu, où chaque partie se risquerait à aller plus loin qu’elle ne l’envisageait.

Jabotinsky, figure fondatrice du sionisme, écrivait dès 1923 dans son manifeste La Muraille d’acier :
« Notre credo est pacifique, mais il ne dépend pas de nous que nos objectifs puissent être atteints pacifiquement. Cela dépend du rapport des Arabes au sionisme. Tant qu’ils nourriront le moindre espoir de nous expulser, ils s’y accrocheront. Ce n’est que lorsqu’ils comprendront que cela est impossible que les extrémistes perdront leur ascendant. Alors seulement les modérés émergeront, prêts à discuter. C’est dans ces conditions, et seulement dans ces conditions, que nos deux peuples pourront vivre en paix, côte à côte. »

Près d’un siècle plus tard, cette doctrine semble toujours d’actualité.

Israël face à l’axe Iran-Gaza

L’écrivain israélien A.B. Yehoshua jouit d’une certaine notoriété à travers le monde, grâce aux nombreuses traductions de son œuvre et au prix Médicis qu’il vient tout juste de recevoir. Intellectuel de gauche, il est bien connu pour ses prises de position pacifistes.

Il a accordé un entretien au quotidien italien La Repubblica, dans lequel il commente l’opération israélienne « Pilier de Défense » menée à Gaza. Ce qui frappe dans cet échange, c’est l’évolution sensible de sa pensée par rapport à ses positions antérieures. Il affirme désormais : « Le temps est venu pour Israël d’admettre que Gaza est un ennemi et doit être traité comme tel. Les Israéliens pensent aujourd’hui qu’un retrait complet de Cisjordanie entraînerait les mêmes conséquences qu’à Gaza, exposant Jérusalem et Tel Aviv aux tirs de roquettes. »

Ce que propose Yehoshua dépasse la simple stratégie militaire ; il touche au cœur même du conflit. De manière paradoxale, il suggère une forme de reconnaissance du Hamas, non pas comme organisation terroriste, mais comme gouvernement responsable de ses actes face à ses voisins et à la communauté internationale. En élevant ainsi le Hamas du rang de « bande d’illuminés » à celui de régime politique, Yehoshua invite à une réévaluation en profondeur des options israéliennes. Dans cette perspective, Israël n’aurait plus affaire avec des voyous, mais à un État-voyou. Le conflit ne relèverait donc plus de la lutte contre le terrorisme, mais d’une guerre ouverte contre l’axe Iran-Gaza, qui a juré la disparition d’Israël.

Le conflit israélo-palestinien ne se résume pas à la seule question du Hamas, mais il ne fait aucun doute que ses dirigeants ont gravement manqué de lucidité après le retrait israélien de 2005. Cela illustre l’adage selon lequel « les Palestiniens ne ratent jamais une occasion… de rater une occasion. »

Israël, en quittant Gaza, espérait enclencher un cercle vertueux centré sur le développement économique. Des responsables palestiniens s’étaient réjouis à l’époque du départ israélien, promettant que Gaza deviendrait un « miracle économique », un « Singapour du Moyen-Orient », un « modèle pour le monde entier ». De grands projets furent évoqués : routes, port en eau profonde, centrale électrique, système d’égouts, aéroport, infrastructures touristiques… Autant d’ambitions censées attirer les investissements internationaux.

Mais au lieu de bâtir cet avenir, des sommes considérables furent détournées dans le seul but de frapper les civils israéliens, sans la moindre justification rationnelle. De leur côté, les Israéliens investissaient dans une arme qu’on pourrait qualifier de « noble » : des batteries antimissiles capables de neutraliser les roquettes en plein vol, tout en épargnant les civils palestiniens vivant près des rampes de lancement.

À Gaza, il y a des opprimés et des oppresseurs. Les opprimés sont palestiniens — mais les oppresseurs aussi. Le petit peuple n’a pas voix au chapitre et sait bien que si le Hamas cessait de tirer des roquettes, le calme reviendrait. Mais ce n’est pas dans l’intérêt du Hamas, qui préfère nourrir le mirage d’une disparition de l’État d’Israël.

La poursuite des tirs depuis Gaza ne fait que renforcer l’idée, dans l’opinion israélienne, qu’un retrait de Cisjordanie conduirait à un scénario identique. Dans ce cas, la partie la plus densément peuplée du pays se retrouverait à portée directe des roquettes du Hamas. Quant à l’Autorité palestinienne, qui devrait être l’interlocuteur d’Israël, elle refuse de s’asseoir à la table des négociations — sans doute par crainte que la paix ne la prive… de la guerre.

Un amour de femme

Une jeune femme sans âge mais qui annonce trente-six ans depuis de nombreuses années. La sérénité de celles qui n’aiment faire l’amour qu’avec elles-mêmes. Un air intéressé quand on lui parle tout en ne suivant jamais que le fil de sa pensée. Sourde et imperméable à tout ce qui ne la concerne pas. Fait mine de dialoguer pour s’emparer du débat. Dit sans transition une chose et son contraire sans s’émouvoir de la perplexité de l’entourage. Confrontée à ses contradictions elle compatit avec le peu d’intelligence de ses interlocuteurs.

Elle va avec son amant en visite chez la mère de celui-ci. Elle dit à la vieille qu’elle est belle. Qu’elle n’a jamais vu de personne aussi rayonnante. Elle lui offre des fleurs avec cette assurance des femmes qui savent que les femmes aiment les fleurs.  Bouquet fastueux et exotique qu’elle dispose elle-même dans un vase pour se donner un air humain. Elle flatte la dame et lui dit qu’il n’est pas étonnant qu’elle ait un fils aussi merveilleux. Une fois l’entrevue terminée la jeune femme noie l’ancêtre de compliments en concluant qu’elle la considère comme sa mère. Elle l’embrasse avec effusion. Elle essuie une larme en se dirigeant vers la sortie. Chemin faisant elle se toise dans un miroir et se sourit. Une fois dehors elle intime à son amant de la raccompagner chez elle parce qu’elle a la migraine.

Une fois seule elle peut enfin se parler. Je m’aime. Je me regarde dans la glace. Je fais un pas de danse. Qu’est ce que je suis belle. Je me retourne je me regarde je m’admire je m’examine.  J’ai les rondeurs d’une adolescente. Je me regarde par derrière. Quelle chute de reins. Ils ne sauront jamais ce que c’est que d’être une femme qui laisse ses cheveux effleurer sa cambrure en renversant la tête. Je suis somptueuse. Quelle chance j’ai de m’avoir.

La nostalgie de Günther Grass

Günter Grass, prix Nobel de littérature et figure intellectuelle majeure de l’Allemagne d’après-guerre, vient de faire voler en éclats un tabou : désormais, un ancien de la Waffen-SS peut publiquement accuser les Juifs — entendez l’État d’Israël — de menacer la paix mondiale, depuis les tribunes les plus respectables du débat occidental.

Pour mémoire, la Waffen-SS, à laquelle Grass a appartenu dans sa jeunesse¹, n’était pas une simple unité combattante. Il s’agissait d’un corps d’élite idéologique, réservé à ceux dont l’adhésion à l’idéologie nazie ne souffrait aucune réserve. L’engagement n’y était pas seulement militaire, mais fondamentalement doctrinal².

C’est sous forme d’un poème³ — exercice littéraire qui, croit-on, autoriserait toutes les imprécations — que Grass accuse Israël de projeter une agression contre le peuple iranien. L’accusation est grave, mais elle s’avance sans la moindre source, sans le moindre fondement. Elle inverse de surcroît la réalité connue de tous : jusqu’ici, c’est bien l’Iran — par la voix de son président Ahmadinejad⁴ et de son guide suprême Khamenei⁵ — qui appelle ouvertement, et de longue date, à la destruction d’Israël.

L’antisionisme du régime iranien n’est pas que verbal. Il se manifeste concrètement par le financement, l’armement et l’instrumentalisation du Hezbollah⁶ et du Hamas⁷ — deux organisations dont l’objectif explicite est l’assassinat de Juifs. À cela s’ajoute un négationnisme officiel de la Shoah⁸ et une propagande antisémite massive, qui rappelle les procédés les plus abjects du XXe siècle. Tout cela ne semble pas rebuter Günter Grass. Bien au contraire, on dirait que cette rhétorique trouve chez lui un écho trouble, comme si l’idée d’un Israël fort et armé éveillait en lui quelque nostalgie mal cicatrisée.

Peut-être ne s’est-il jamais remis du fait que, grâce à cet État, les Juifs ne sont plus la vermine impuissante que la Waffen-SS exterminait sans entrave. Qu’Israël ait aujourd’hui l’outrecuidance de le déclarer persona non grata⁹ semble constituer, pour cet ancien admirateur de Hitler, une humiliation insupportable. Il faut croire que voir les Juifs passés du statut d’objets de l’Histoire à celui de sujets souverains reste, pour certains esprits européens, un affront majeur.

Mais la véritable humiliation, la plus retentissante, ne lui est pas venue d’Israël, ni de ses critiques en Europe. Elle lui est venue d’Iran. Le vice-ministre iranien de la Culture, dans une lettre rendue publique par des médias d’État¹⁰, a tenu à féliciter Günter Grass pour avoir, selon ses mots, « dit la vérité », exprimant l’espoir que son poème « réveille la conscience endormie de l’Occident ».

Recevoir un tel hommage d’un régime obscurantiste, misogyne, homophobe, antisémite et répressif, devrait sonner comme une cloche d’alarme pour tout intellectuel de gauche — surtout s’il se veut moraliste. Être encensé par Téhéran pour son « courage », c’est en soi une injure dont aucun homme éclairé ne devrait s’accommoder.

La faute de Günter Grass n’est pas une erreur d’analyse, ni un égarement passager. Ce n’est pas son ignorance qu’on peut invoquer : son intelligence et sa culture sont indéniables. C’est ailleurs que réside sa dérive — dans une fidélité souterraine à une structure de pensée ancienne, que même la lucidité la plus informée ne parvient pas toujours à déraciner. Dans son regard, l’idée que les Juifs aient pu s’extraire de la condition de victimes, qu’ils disposent d’un État et d’une armée, qu’ils aient cessé d’inspirer la pitié pour incarner désormais la souveraineté, est proprement intolérable.

Günter Grass a tout vu, tout lu, tout su. Tout, sauf peut-être ceci : l’émancipation juive n’est pas un accident de l’Histoire. Elle est désormais irréversible.

Notes

  1. Günter Grass a révélé en 2006 dans Beim Häuten der Zwiebel (Pelant l’oignon) qu’il avait été enrôlé dans la Waffen-SS en 1944, à l’âge de 17 ans.
  2. La Waffen-SS était le bras armé idéologique du nazisme, distinct de la Wehrmacht. Elle fut impliquée dans de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
  3. Le poème en question s’intitule Was gesagt werden muss (Ce qui doit être dit), publié le 4 avril 2012 dans le Süddeutsche Zeitung.
  4. Mahmoud Ahmadinejad, président de la République islamique d’Iran de 2005 à 2013, a qualifié Israël de « tumeur cancéreuse » à éradiquer, lors de discours répétés.
  5. Ali Khamenei, guide suprême d’Iran, a déclaré en 2014 que « la solution est l’élimination du régime sioniste ».
  6. Le Hezbollah, organisation chiite libanaise, est classé comme organisation terroriste par de nombreux États, dont les États-Unis, Israël, l’Allemagne et les Pays-Bas.
  7. Le Hamas, mouvement islamiste palestinien, inscrit la destruction d’Israël dans sa charte fondatrice de 1988.
  8. En 2006, le régime iranien a organisé une conférence internationale à Téhéran visant à « réexaminer » la Shoah, rassemblant négationnistes et antisémites notoires.
  9. Le gouvernement israélien a déclaré Günter Grass persona non grata en avril 2012, quelques jours après la publication de son poème.
  10. Les félicitations du ministère iranien de la Culture ont été rapportées notamment par l’agence officielle IRNA et les chaînes d’État en avril 2012.

Catherine Ashton ou l’oracle de Gaza

Catherine Ashton, vice-présidente de l’Union européenne, a osé établir une équivalence entre le massacre d’enfants juifs à Toulouse et l’action défensive d’Israël à Gaza. Une telle comparaison illustre de l’état d’esprit d’une partie de la classe politique européenne : une persistance à faire des Juifs les boucs émissaires de toutes les tragédies, y compris lorsqu’ils en sont eux-mêmes les victimes. L’amalgame de Mme Ashton revient à suggérer que l’existence d’Israël justifierait l’antisémitisme contemporain — comme si, sans Israël, les Juifs ne seraient pas visés. L’histoire démontre pourtant le contraire : bien plus d’enfants juifs furent assassinés avant la création de l’État d’Israël qu’après.

Ces propos ne relèvent ni de l’improvisation ni d’un dérapage. Ils s’inscrivent dans une suite de déclarations et de prises de position qui laissent peu de doute sur ses motivations . Le ton parfois confus de Catherine Ashton masque mal une volonté délibérée de délégitimer Israël — et, par ricochet, le peuple juif.

L’Union des Patrons et Professionnels Juifs de France (UPJF) appelle le gouvernement français à exprimer sa protestation face à cette dérive. Mme Ashton n’en est pas à son premier faux pas : apologie implicite des kamikazes palestiniens, évocation du mythe du « complot juif mondial », soutien au Hamas durant le blocus de Gaza, rencontre avec ses dirigeants, accusation de trafic d’organes lancée contre Israël lors de l’opération humanitaire en Haïti… La liste est accablante.

Lorsqu’un responsable européen affiche de la sympathie envers des organisations dont le programme inclut la destruction d’Israël, il perd toute légitimité. Et il doit en tirer les conséquences. Les seuls qui aient éventuellement le droit de négocier avec le Hamas sont les Israéliens eux-mêmes — car ce sont eux qui en paient le prix, en vies humaines. Ni Catherine Ashton, ni Régis Debray, ni Stéphane Hessel, ni Edgar Morin, ni Jean Daniel, ni Daniel Cohn-Bendit, ni Rony Brauman — fussent-ils juifs ou non — n’ont le droit de cautionner, au nom d’une certaine morale humaniste, les ennemis déclarés d’Israël.

L’Union européenne, si elle souhaite incarner les valeurs dont elle se réclame, ne peut adopter qu’une seule position digne : celle d’un soutien à l’existence d’Israël, comme le firent la plupart des pays d’Europe en 1948. Soutenir Israël ne signifie pas le soustraire à toute critique, mais à reconnaître la légitimité de son existence et donc de sa défense.

Ce que les responsables européens doivent comprendre, c’est que les ennemis d’Israël ne visent ni des frontières à réajuster ni une fin de l’occupation : ils visent la disparition de l’État juif .  Israël est la seule démocratie du Moyen-Orient, un État où les Arabes jouissent de droits civiques pleins. Face aux régimes de Syrie, d’Iran, du Hezbollah ou du Hamas, il n’y a pas lieu de se retrancher derrière une neutralité faussement équitable : il y a à assumer sa solidarité.

Israël et le problème iranien

La problématique de la prolifération nucléaire remonte à 1945, lorsque les États-Unis ont utilisé la bombe atomique pour mettre un terme à la guerre contre le Japon. Cette décision reposait sur une macabre comptabilité : frapper Hiroshima et Nagasaki causerait, pensait-on, moins de morts qu’une guerre conventionnelle prolongée. Le problème soulevé par ce choix, au regard du droit de la guerre, n’était cependant pas propre au nucléaire : les Alliés avaient déjà fait fi des considérations humanitaires lors des bombardements massifs de villes allemandes.

Dans un premier temps, l’opinion perçut la Bombe comme l’arme la plus redoutable jamais conçue, mais aussi comme une conséquence somme toute logique de l’évolution technologique, parallèle aux autres avancées du XXe siècle. Ce n’est que plus tard que le monde prit conscience d’une nouveauté radicale : pour la première fois dans l’histoire, une guerre pouvait anéantir tous ses protagonistes, quel que soit celui qui frappait le premier. L’idée même de vainqueur devenait caduque.

C’est sur cette prise de conscience que s’est fondée la doctrine de la dissuasion nucléaire, dite « équilibre de la Terreur », durant la Guerre froide. Ce principe a permis d’éviter l’emploi de l’arme atomique, même au plus fort des tensions entre le bloc soviétique et l’Occident, malgré un accroissement colossal des arsenaux.

Aujourd’hui, la prolifération nucléaire se poursuit, portée par la volonté de certains États d’accéder à ce pouvoir stratégique. Tant qu’aucun consensus crédible en faveur d’un désarmement mondial ne se dessine, le monde reste suspendu à un nouvel équilibre instable, comptant sur le fait que les armes demeurent entre des mains supposées responsables.

L’Iran est soupçonné de développer la bombe atomique. On peut le regretter, mais il serait naïf de croire qu’une technologie, quelle qu’elle soit, puisse indéfiniment rester l’apanage d’un petit nombre. Téhéran possède les ressources nécessaires à l’acquisition du savoir-faire nucléaire, et les matériaux comme les compétences circulent sans frontières, pour peu qu’un client soit prêt à en payer le prix.

Parallèlement, l’Iran affiche depuis plusieurs années un antisionisme virulent. Le président Ahmadinejad a multiplié les déclarations appelant à « rayer Israël de la carte ». Ceux qui persistent à dissocier antisionisme et antisémitisme devraient trouver matière à réflexion dans cette rhétorique, qui s’appuie sur les Protocoles des Sages de Sion, le négationnisme de la Shoah, des concours de caricatures antisémites et une propagande sur la prétendue conspiration juive mondiale.

Ce recours à la haine des juifs n’a rien d’anodin. Il s’inscrit dans une tradition historique où l’hostilité aux juifs a servi de levier pour galvaniser les masses : Inquisition, nazisme, stalinisme, islamisme — tous ont su tirer parti de cet instrument de mobilisation.

Les dirigeants iraniens savent qu’une attaque entraînerait leur propre anéantissement, Israël disposant, selon de nombreuses sources, d’un arsenal nucléaire bien plus puissant. Les véritables cibles sont ailleurs : les champs pétrolifères du Moyen-Orient, notamment en Arabie saoudite, dont les détenteurs sont dénués de capacité de riposte nucléaire. Une telle attaque viserait indirectement aussi les États-Unis, en les privant d’une source majeure d’approvisionnement énergétique.

La diplomatie israélienne agit aujourd’hui non seulement pour sa propre sécurité, mais aussi pour alerter la communauté internationale. Car la haine d’Israël brandie par Téhéran est peut-être un écran de fumée. On se souvient de Saddam Hussein, qui, en 1990, bombarda Israël sans lien direct avec l’invasion du Koweït, pour détourner l’attention.

La construction de la bombe iranienne peut sans doute être retardée par des sanctions ou des frappes ciblées sur les sites nucléaires. Mais une solution durable passe par un changement de régime. L’Occident doit soutenir, de façon résolue mais non nécessairement violente, les forces d’opposition iraniennes, qui se sont déjà exprimées avec force, mais sans obtenir de résultat durable.

Israël, de son côté, doit rester vigilant. Son histoire, depuis sa fondation, lui a appris qu’il ne peut se permettre de perdre une seule guerre. Cette vérité s’applique avec une acuité particulière face à l’Iran. Cela ne signifie pas qu’Israël doive assumer seul une responsabilité qui incombe d’abord à ses voisins régionaux, et ensuite à l’ensemble du monde libre.

Le partage de la Palestine et la Commission Peel

En 1937 la Palestine était occupée par les britanniques, qui suite au démantèlement de l’Empire Ottoman avait reçu mandat de la Communauté Internationale d’administrer le pays jusqu’à ce qu’il se dote d’institutions qui le rende capable d’accéder à l’indépendance.

Il y avait en Palestine à cette époque quatre cent mille juifs et un million d’arabes. Sous la pression d’une flambée de violence entre les deux communautés, les britanniques formèrent une commission présidée par Lord William Peel, personnalité politique expérimentée, pour la charger d’examiner le conflit et faire des recommandations. Les conclusions de la Commission Peel furent déposées quelques mois plus tard, préconisant le partage de la Palestine en deux Etats, l’un juif et l’autre arabe. Ci-dessous la synthèse de quelques unes des idées maîtresses formulées par la Commission Peel en juillet 1937:

La Communauté Juive de Palestine est une réalité sur le terrain. Cette population a engendré des développements politiques, sociaux et économiques considérables et a permis l’émergence de centres urbains et industriels en Palestine. Les terres cultivées par les juifs étaient essentiellement des dunes ou des marais avant d’être mises en valeur par eux.

Le contraste entre le caractère démocratique et occidental de la Communauté Juive de Palestine comparé à celui de la communauté arabe est frappant. Il ne peut en aucun cas être question de fusion ou d’assimilation entre ces deux cultures. L’écart est énorme de tous points de vue, et continuera à grandir quoi que l’on fasse.

Les systèmes d’éducation juifs et arabes sont très différents. Les juifs ont une Université de grande qualité et les arabes n’en ont pas du tout.

Un conflit incoercible existe entre les deux communautés. Leurs aspirations sont incompatibles. Les arabes rêvent de revivre leur Age d’Or, et les juifs désirent déployer leur savoir-faire dans le cadre d’une souveraineté nationale.

Le Mandat Britannique consistant à administrer concurremment les deux communautés est devenu impossible. Sa mission ne peut être menée à bonne fin tant que le conflit entre juifs et arabes n’est pas réglé.

Les arabes de Palestine pourraient évoluer vers un gouvernement sur le modèle de l’Iraq ou de la Syrie. Les juifs quant à eux sont capables de se gouverner comme n’importe quelle société européenne avancée. Maintenir sous statut de colonie une société démocratique et éduquée telle que la Communauté Juive de Palestine serait irresponsable et malsain.

Le mal est si profond que le seul espoir de pacification entre juifs et arabes repose sur une intervention chirurgicale, c’est-à-dire une partition de la Palestine. Le problème ne peut être résolu en donnant à la fois aux juifs et aux arabes tout ce qu’ils désirent. Chaque communauté devra se satisfaire d’une partie de la Palestine parce qu’il serait injuste d’exiger que les uns soient soumis aux autres.

Le principe de la partition devra être basé sur la réalité démographique du moment. Dans certains cas il sera nécessaire de faire des échanges de territoires, et peut-être des échanges de population.

La partition signifie que chaque côté obtiendra ce qu’il considère comme le plus important, de telle sorte que les uns et les autres pourront se développer conformément à leurs aspirations et traditions. Les arabes pourront interagir d’égal à égal avec leurs pairs du Moyen Orient, et les juifs auront un Etat qui réalisera les espoirs du sionisme.

On ne peut qu’être atterré en constatant à quel point les éléments du conflit israélo-palestinien et ses solutions étaient déjà présents en 1937. Le rapport de la Commission Peel démontre en outre que l’avènement de l’Etat d’Israël est sans rapport avec la Shoah, mais que la Deuxième Guerre Mondiale a au contraire retardé l’avènement de l’Etat d’Israël, dont les institutions étaient prêtes depuis longtemps. Les années 1940-1945 furent un cataclysme qui a mis l’Histoire entre parenthèses, après quoi elle s’est remise en marche.

Les solutions proposées par la Commission Peel étaient toutes proportions gardées proches de celles auxquelles aspire Israël depuis les origines du projet sioniste. Il est terrible de se dire que sans l’intransigeance arabe non seulement le conflit israélo-palestinien aurait pu s’éteindre en 1937, mais qu’Israéliens et palestiniens vivraient aujourd’hui en bonne entente, et que des millions de juifs dont personne ne voulait en Europe auraient échappé aux nazis.

Le rapport Peel n’a rien perdu de son actualité sur le fond. Il n’est pas trop tard pour les principaux intéressés de le lire.

Daniel Cohn Bendit en Israël

Les pacifistes à tous crins retardent l’avènement de la paix au lieu de l’accélérer. Ils font penser à cette intelligentsia des années 1960 : des gens cultivés, de bonne foi, parfois courageux, mais qui ont continué à se fourvoyer en soutenant l’URSS alors que les gens simples savaient depuis longtemps ce qu’il fallait en penser.

Aragon n’avait toujours pas compris, en 1960, ce que Gide avait découvert trente ans plus tôt. Sartre, au retour d’un voyage en URSS, affirmait encore que la liberté d’opinion y était totale. Cet aveuglement est de même nature que celui qui affecte aujourd’hui une certaine catégorie d’intellectuels, en Israël ou ailleurs — peu représentative, mais bruyante — qui semble parfois préférer changer de peuple plutôt que d’opinion.

Daniel Cohn-Bendit, le mythique et par ailleurs sympathique frondeur de Mai 68, s’est récemment rendu en Israël, où il a rencontré les leaders du mouvement social qui agite le pays. Il leur a expliqué que leurs revendications ne devaient pas se limiter au plan social, mais qu’elles devaient être liées à la question des implantations en Cisjordanie. Il leur a rappelé que l’État d’Israël consacre environ huit pour cent de son budget à la défense, quand la norme, ailleurs, serait plutôt de deux pour cent. Il suffirait donc, selon lui, de démanteler les colonies : la paix suivrait ipso facto, permettant de réduire les dépenses militaires et de réallouer ces ressources aux priorités sociales.

Le problème est que Cohn-Bendit, qui connaît pourtant l’histoire, omet de rappeler le budget de l’armée israélienne avant 1967 — autrement dit à une époque où il n’y avait pas d’occupation, à moins de considérer que Tel-Aviv fût déjà un territoire occupé. Or ce budget atteignait alors environ dix pour cent, soit davantage qu’aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que sans un effort militaire aussi important en 1967, le pays aurait pu être balayé par la coalition arabe qui l’encerclait et qui proclamait son intention de jeter les Juifs à la mer.

Beaucoup de temps s’est écoulé depuis. On pourrait soutenir que la situation a évolué. Mais il est peu rigoureux de laisser entendre que, si Israël évacuait la Cisjordanie, l’Iran, le Hamas et le Hezbollah cesseraient aussitôt de menacer l’État juif, rendant le budget de la défense superflu.

On aurait aimé que Daniel Cohn-Bendit prenne de la graine — et ne fasse pas aujourd’hui ce qu’il reprochait naguère à Aragon.

La Palestine ou l’art d’arriver en retard

Le journaliste Alain Frachon a récemment publié dans Le Monde.fr un article intitulé « Faisons un rêve : un “oui” israélien à l’ONU ». Il s’interroge : soixante-quatre ans après la Résolution 181 de l’ONU, adoptée en 1947, les Palestiniens obtiendront-ils enfin réparation ?

Quelle étrange dialectique, quand on se souvient que les Israéliens ont dit oui à ce partage en 1947. De quoi, et surtout de qui, les Palestiniens devraient-ils obtenir réparation ? Ont-ils droit à une compensation pour avoir eux-mêmes refusé de partager la Palestine ? Et si l’on considère qu’ils ont été instrumentalisés par le monde arabe, qui leur a fait croire qu’ils chasseraient les Juifs à la mer, ne serait-ce pas à ce monde arabe de réparer l’injustice qu’il a contribué à forger ? Nous voilà au cœur d’un syllogisme bancal.

S’il est une partie qui pourrait légitimement réclamer réparation en lien avec la Résolution de 1947, c’est bien Israël. Car malgré l’hostilité persistante de la quasi-totalité du monde arabo-musulman, Israël est encore aujourd’hui disposé à envisager un partage de la Palestine. Certes, pas à n’importe quelles conditions — et à juste titre — mais par le biais de négociations avec les principaux intéressés.

Il y a quelque chose de surréaliste dans cette initiative palestinienne de vouloir aujourd’hui intégrer l’ONU en tant qu’État membre à part entière, alors que cette possibilité leur fut déjà offerte il y a plus de soixante ans. Que de sang versé depuis ! Il aurait suffi d’accepter à l’époque ce qu’ils revendiquent aujourd’hui…

Alain Frachon affirme que les Palestiniens ont raison de ne pas vouloir négocier directement avec Israël, au motif que les accords d’Oslo n’auraient rien produit. Mais sur quoi s’appuie-t-il pour imputer l’échec à Israël ? En dépit des Intifadas, du retrait du Sud-Liban, du retrait unilatéral de Gaza, des multiples initiatives de paix proposées par des gouvernements israéliens de toutes tendances ?

Frachon salue le courage politique d’Yitzhak Rabin, qui reconnut la légitimité du mouvement national palestinien. Mais qu’en est-il du courage de Benjamin Netanyahou ? Lui aussi a accepté le principe de deux États pour deux peuples, et a même gelé temporairement les constructions en Cisjordanie afin de créer les conditions d’une reprise du dialogue avec Mahmoud Abbas. Or celui-ci n’est réapparu qu’au bout de neuf mois, uniquement pour déclarer qu’il refusait de négocier.

Le président Obama est aujourd’hui accaparé par les défis économiques intérieurs. Il a récemment reconnu qu’il s’était fourvoyé sur le dossier israélo-palestinien. On peut espérer qu’il est désormais sur une voie plus lucide — et c’est dans cet esprit qu’il faut l’encourager. Il serait d’ailleurs tout à fait souhaitable, à ce stade, que Benjamin Netanyahou déclare solennellement qu’Israël, quoi qu’il advienne, restera un allié indéfectible de l’Amérique.

Obama ou la vacance du pouvoir

Le Président des États-Unis dispose de pouvoirs considérables. Pourtant, comme dans toute démocratie, son action demeure contrainte par le parlement, l’appareil administratif, la pression médiatique et la complexité d’une économie mondialisée. Dans cet enchevêtrement de forces, il devient difficile pour l’opinion publique de mesurer avec précision la pertinence d’une politique intérieure ou étrangère. Reste alors ce qui se voit : la parole, la posture, le tempérament.

À cet égard, Barack Obama a suscité très tôt des interrogations, tant le décalage semblait grand entre la rhétorique de sa campagne et certaines décisions de son mandat. Son style, souvent analytique et mesuré, a parfois été perçu comme une hésitation. Sur le terrain économique, notamment lors de la crise de la dette et du débat sur le relèvement du plafond budgétaire, ses interventions ont laissé transparaître une inquiétude inhabituelle pour un chef d’État. En évoquant publiquement le risque d’un défaut de paiement des États-Unis, il a contribué à nourrir une nervosité déjà palpable sur les marchés.

Lors de la dégradation de la note souveraine américaine par une agence de notation, il a choisi de contester publiquement l’analyse, en s’appuyant notamment sur l’autorité morale et économique de Warren Buffett. L’argument d’autorité, dans un contexte financier tendu, a paru insuffisant. Les marchés, loin d’être rassurés, ont poursuivi leur volatilité, renforçant l’impression d’un pouvoir exécutif en réaction plus qu’en anticipation.

Sur le dossier israélo-palestinien, la stratégie d’Obama a également suscité des réserves. Dès le début de son mandat, il a privilégié un discours d’ouverture à l’égard du monde arabe, notamment à l’Université du Caire, dans lequel il associait la mémoire de la Shoah et la souffrance palestinienne. L’intention était manifestement conciliatrice ; la réception fut plus contrastée, certains y voyant une mise en parallèle discutable.

Ses relations avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ont rapidement été marquées par la tension. L’administration américaine a insisté sur un gel des constructions en Cisjordanie comme préalable aux négociations. Le gouvernement israélien a accepté un moratoire de dix mois. Mahmoud Abbas, pour sa part, n’a repris langue qu’à l’approche de l’échéance, estimant le geste insuffisant. L’épisode a laissé l’impression d’une initiative diplomatique sans effet tangible sur la dynamique du conflit, sinon celui d’exposer les divergences stratégiques entre Washington et Jérusalem.

Plus largement, le reproche adressé à Obama par ses critiques tient à une question de cap. Sa présidence a parfois donné l’image d’une gestion pragmatique, fondée sur l’expertise et la consultation, mais dépourvue d’un récit mobilisateur. Là où certains attendaient un leadership transformateur, ils ont perçu une prudence technocratique. Ni rupture franche, ni continuité assumée : une forme d’entre-deux.

Reste que gouverner la première puissance mondiale dans un contexte de crise financière, de recomposition géopolitique et de polarisation interne extrême relève d’un exercice d’équilibriste. La difficulté d’imprimer une ligne claire tient peut-être autant aux contraintes structurelles qu’à la personnalité du dirigeant.

À défaut d’avoir incarné le chef charismatique que ses partisans espéraient et que ses adversaires redoutaient, Obama aura laissé l’image d’un président réfléchi, parfois hésitant, confronté à une époque qui laissait peu de place aux certitudes.

L’été israélien n’est pas le printemps arabe

Le mouvement social qui traverse actuellement Israël est, paradoxalement, le signe de sa bonne santé économique. Le pays a surmonté la crise financière de 2008 mieux que la plupart des économies développées, et connaît depuis une croissance soutenue. Le chômage est au plus bas, la monnaie figure parmi les plus solides au monde, les caisses de l’État sont pleines, et les entreprises tournent à plein régime. Aucun des analystes traditionnels n’avait anticipé ce soulèvement, qui survient pourtant au moment opportun pour une classe moyenne décidée à réclamer davantage de justice sociale.

Le déclencheur a été la crise du logement. Tandis que les prix de l’immobilier flambent, les salaires stagnent à un niveau tel qu’un couple de diplômés ne peut même pas accéder à un trois-pièces modeste par emprunt. Le coût de la vie grimpe sans relâche, et les grandes chaînes de distribution semblent fixer leurs prix sans logique concurrentielle, donnant l’impression d’un marché captif.

Le style du mouvement est pacifique et bon enfant. En protestant, les manifestants expriment leur attachement au pays, leur désir d’y vivre pleinement, d’y fonder leur avenir. Ce qui distingue ce mouvement des manifestations occidentales, c’est qu’il ne s’adresse contre personne. Les sondages indiquent un soutien populaire massif : 87 % de la population y adhère. On pourrait croire que le gouvernement est visé — mais il ne l’est pas. L’opinion comprend que la flambée des prix et le pouvoir excessif des cartels résultent de décennies de politiques structurelles. Le gouvernement lui-même partage en partie ce diagnostic : le président de l’État a même reçu une délégation du mouvement pour la féliciter et lui témoigner son appui.

Les manifestants ont planté des tentes au cœur de Tel-Aviv et dans une douzaine d’autres villes, où ils campent depuis plusieurs semaines. L’organisation est remarquable : des tribunes accueillent orateurs et artistes bénévoles, des cuisines collectives nourrissent les campeurs, des garderies ont été mises en place, ainsi que des centres de presse, des écrans géants, et un flot constant de militants qui expliquent les revendications aux passants. Aucun signe de violence : la police est absente, et l’ordre règne. Il y a quelques jours, plus de 300 000 personnes ont défilé dans les rues principales de Tel-Aviv sans qu’aucun incident ne soit à déplorer.

Ce mouvement, profondément politique, ne relève pourtant d’aucune logique politicienne. Toutes les sensibilités y sont représentées, mais aucune ne se revendique comme telle. Les slogans eux-mêmes semblent soigneusement détachés de toute idéologie explicite.

Certains ont tenté de tracer un parallèle avec les soulèvements du monde arabe. Mais l’été israélien n’a rien du printemps arabe. Ici, il ne s’agit pas de revendiquer la démocratie — mais de la pratiquer.

L’Etat d’Israël a-t-il le droit de se défendre du boycott de soi-même?

Une loi a été adoptée à la Knesset, prévoyant des sanctions contre les citoyens israéliens ou les institutions israéliennes qui appellent au boycott économique, culturel ou intellectuel d’Israël.

Cette loi sera difficile à appliquer. Certaines ONG ont déjà saisi la Cour suprême pour qu’elle en vérifie la constitutionnalité. Il est possible qu’après examen, elle soit invalidée au motif d’atteinte à la liberté d’expression et au droit de manifester. Quoi qu’il en soit, elle soulève des questions de fond sur la démocratie et ses limites, aussi bien pour ses partisans que pour ses détracteurs.

Du côté des partisans du boycott, la question morale se pose : est-il légitime de récuser son propre pays ? Peut-on, lorsqu’on est artiste ou enseignant payé par l’État, refuser de servir les citoyens qui financent ce service par l’impôt ? Les boycotteurs, eux, se défendent en invoquant leur droit à exprimer des opinions politiques, affirmant que leur démarche est compatible avec la démocratie.

Les adversaires du boycott rappellent que même dans une démocratie où la liberté d’expression est un principe sacré, cette liberté connaît des limites. Certaines sont imposées par le simple bon sens, d’autres par la loi : l’apologie du racisme, de l’homophobie, du négationnisme, de la misogynie ou du nazisme constitue des délits dans presque tous les régimes démocratiques.

Appeler au boycott d’Israël, argumentent-ils, revient à nier les règles du débat démocratique. C’est contourner la volonté populaire exprimée dans les urnes pour faire pression par des moyens extérieurs, parfois en s’alliant avec des régimes ou des organisations hostiles à Israël.
Ce que ces groupes ne parviennent pas à obtenir par voie démocratique, ils cherchent à l’imposer par l’internationalisation du conflit.
Même des initiatives comme celles de JCall ou JStreet — bien intentionnées au départ — participent de cette logique : tenter de corriger de l’extérieur l’opinion majoritaire israélienne.
De nombreuses ONG israéliennes critiques ne trouvent d’ailleurs pratiquement pas de soutien local : elles ne subsistent que grâce à des financements étrangers.

La gauche israélienne, opposée à la loi anti-boycott, peine depuis longtemps à se faire entendre. Depuis l’effondrement des accords d’Oslo, qui devaient ouvrir une ère de paix, la gauche n’a jamais su se relever. Les attentats de l’Intifada, le double langage des dirigeants palestiniens, l’islamisme triomphant et le rejet par l’Autorité Palestinienne du plan Clinton, pourtant généreux, ont laminé sa crédibilité aux yeux de l’opinion israélienne.
Non que son aspiration à la paix n’ait été sincère — elle l’était —, mais son pacifisme inconditionnel a été perçu comme une faiblesse exploitée par les forces les plus radicales du camp adverse.

Tandis qu’Israël, après Oslo, attendait la paix, les Palestiniens, eux, préparaient la guerre.
Dix-huit ans plus tard, le Hezbollah, le Hamas et d’autres groupes armés, soutenus par des États-voyous, poursuivent sans relâche leur objectif : la destruction d’Israël.
Face à eux, une Autorité Palestinienne affaiblie, figée, incapable d’opérer le virage idéologique nécessaire à la fin du conflit.

La loi contre le boycott, sur le plan moral, repose sur une logique défendable. Mais juridiquement et politiquement, il serait peut-être plus sage de s’en abstenir. Légiférer en ce domaine risque d’engendrer une inflation bureaucratique, nuisible en elle-même, et de donner une tribune à des groupuscules qui, en temps normal, sont ignorés par l’opinion publique israélienne.

Si la Cour suprême venait à invalider cette loi, il ne resterait alors aux Israéliens qu’à recourir à l’arme la plus simple et la plus efficace dans une démocratie : boycotter les boycotteurs. Et l’on verrait rapidement qui, des uns ou des autres, détient la véritable légitimité dans la seule démocratie du Moyen-Orient.

L’invention du peuple juif d’après Shlomo Sand

L’historien israélien Shlomo Sand a publié un essai intitulé Comment le peuple juif fut inventé¹. Par cette démonstration, il entreprend de délégitimer son propre pays en soutenant que le sionisme reposerait sur un mythe : le lien entre les Juifs et Israël ne serait qu’une fiction historique.

Selon lui, les Juifs ne formeraient pas un peuple, mais une mosaïque d’individus dispersés, unis seulement par une religion. La majorité d’entre eux descendrait des Khazars — peuple d’Europe orientale converti au judaïsme au VIIIᵉ siècle — ainsi que d’autres groupes issus d’un judaïsme anciennement prosélyte.

Toujours selon Sand, les Juifs n’auraient pas été expulsés par les Romains après la destruction du Temple de Jérusalem, mais islamisés quelques siècles plus tard. Les véritables descendants des anciens Hébreux seraient donc, affirme-t-il, les Palestiniens d’aujourd’hui.

À ce compte, on attendrait presque de lui un prochain ouvrage : Comment le peuple palestinien fut inventé. La symétrie serait intellectuellement stimulante.

Il est vrai que les Juifs sont divers, métissés, composites. Nombre de leurs ancêtres n’étaient pas nés juifs. Ruth la Moabite, figure biblique, en est l’exemple le plus célèbre : elle devint l’arrière-grand-mère du roi David — lui-même, selon la tradition chrétienne, ancêtre de Jésus de Nazareth.

Or cette pluralité n’a rien d’une faiblesse. Elle est au contraire l’une des singularités du judaïsme : ne pas se fonder sur une race, mais sur une alliance, une mémoire, une vision du monde — profondément enracinée dans la terre d’Israël, où elle a pris forme.

Supposons même que les Juifs contemporains ne soient pas, génétiquement, les descendants directs des habitants de l’Antiquité. Ils partagent néanmoins une histoire, une culture, une mémoire tournée vers Sion. L’État d’Israël, proclamé en 1948 par le mouvement sioniste et reconnu par la communauté internationale, en constitue l’expression politique moderne.

L’identité d’un peuple n’est ni fixe ni biologique. Elle est historique, culturelle, dynamique. En contestant le lien des Juifs à Israël au nom d’une prétendue pureté ethnique, Sand adopte un raisonnement essentialiste : comme si l’existence d’un peuple devait satisfaire à des critères de “pureté” pour être reconnue. Cette exigence appartient moins à l’histoire critique qu’à l’arsenal idéologique de l’extrême droite européenne.

Sand touche pourtant un point juste : avant le sionisme, la religion constituait le principal lien entre les Juifs. Mais même après leur émancipation juridique, amorcée avec la Révolution française, ils ont continué d’être perçus comme étrangers, exposés à un antisémitisme récurrent, jamais totalement résorbé.

Depuis la rédaction du Talmud au premier millénaire, l’Exil et le Retour occupent le cœur de la conscience juive. Au fil des siècles, les débats furent vifs : fallait-il s’installer en Israël ? Fallait-il attendre le Messie ? Devait-on laisser chacun libre de son choix ? Mais jamais Israël n’a cessé d’habiter l’imaginaire juif.

Aujourd’hui, nul besoin d’invoquer la Torah pour fonder la légitimité d’Israël. En 1947, l’Assemblée générale des Nations unies adoptait la résolution 181, dite « plan de partage », constatant l’existence en Palestine mandataire d’une population juive aspirant à l’autodétermination — droit reconnu à tous les peuples².

Six cent mille hommes et femmes, fragiles et menacés, devinrent en quelques décennies six millions de citoyens d’un État démocratique, avec ses tensions, ses contradictions et ses réussites. La réussite du projet sioniste a offert à de nombreux Juifs, à travers le monde, une certitude nouvelle : celle de ne plus être sans refuge.

En 2003, lors d’une cérémonie à Auschwitz, des avions de chasse israéliens portant l’étoile de David survolèrent les camps de la mort. Des petits-enfants de rescapés étaient aux commandes. Cette image résume la rupture historique que représente la renaissance d’Israël — pour le peuple juif d’abord, mais aussi pour l’histoire universelle.

L’État d’Israël n’est peut-être pas conforme aux rêves des pères fondateurs. Mais quelle révolution réalise jamais l’idéal de ses initiateurs ? La plupart déplacent les tragédies plus qu’elles ne les abolissent. La révolution sioniste, quoi qu’on en pense, a donné naissance à une démocratie vivante, capable de résilience — même si Shlomo Sand persiste à en contester les fondements.

Ses thèses ont été réfutées par nombre d’historiens et saluées par quelques autres. Mais le problème est ailleurs. Il tient à son point de départ : il n’appartient pas aux chercheurs de décréter rétroactivement l’existence ou l’inexistence d’un peuple sur la base de critères génétiques. L’identité collective n’est pas une donnée biologique à authentifier en laboratoire.

Elle relève de la conscience des vivants.

Et le peuple juif est vivant.

C’est pour cela que je n’ai pas lu le livre de Shlomo Sand.


Notes

¹ Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Paris, Fayard, 2008 (éd. originale hébraïque, 2008).
² Assemblée générale des Nations unies, Résolution 181 (II), 29 novembre 1947, Future Government of Palestine.

Il ne faut pas pardonner au juge Goldstone

On ne peut que saluer la rétractation publique du juge Richard Goldstone dans une tribune publiée le 1er avril 2011 dans le Washington Post, où il revient sur les principales conclusions du rapport de la Mission d’enquête des Nations unies sur le conflit de Gaza, qu’il avait présidée en 2009. Ce rapport, commandité par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, accusait notamment Israël d’avoir délibérément visé des civils palestiniens pendant l’opération « Plomb durci » (27 décembre 2008 – 18 janvier 2009)¹.

Pour mémoire, cette opération militaire visait à faire cesser les tirs incessants de roquettes lancées par le Hamas et d’autres factions armées depuis la bande de Gaza vers les localités du sud d’Israël, notamment Sdérot, Ashkelon et Beer Sheva. Plus de 8 000 roquettes et obus avaient été tirés depuis 2001², contraignant plus d’un million de civils israéliens à vivre sous alerte permanente, au rythme des sirènes et des abris anti-aériens.

Israël, à travers « Plomb durci », exerçait son droit souverain à la légitime défense, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations unies. L’armée israélienne est intervenue au sol dans la bande de Gaza pour neutraliser les infrastructures du Hamas, tout en mettant en œuvre des moyens destinés à limiter les dommages collatéraux : appels téléphoniques, tracts, frappes d’avertissement sur les toits (« knock on the roof ») et dispositifs d’évacuation des civils³. Lorsque des pertes civiles ont été constatées, l’armée a ouvert des enquêtes internes, plusieurs ayant abouti à des sanctions disciplinaires ou à des poursuites⁴.

Dans son mea culpa, le juge Goldstone écrit : « Si j’avais su alors ce que je sais maintenant, le rapport Goldstone aurait été un document différent »⁵. Il admet notamment que les enquêtes israéliennes ont montré que les civils n’étaient pas des cibles intentionnelles, contrairement aux accusations initiales du rapport. En revanche, souligne-t-il, « le Hamas n’a rien fait pour enquêter sur ses propres crimes, et poursuit les attaques délibérées contre des civils israéliens »⁶.

Il importe de rappeler que les tirs de roquettes du Hamas constituent des violations du droit international humanitaire, en particulier des Conventions de Genève et de leurs Protocoles additionnels, qui interdisent de viser des civils. La Charte du Hamas de 1988 (articles 7, 13 et 15) revendique explicitement la lutte armée contre Israël et légitime ces attaques⁷.

Chacun peut se tromper, fût-ce gravement. Certains égarements peuvent être pardonnés à titre personnel — à condition qu’ils soient suivis d’actes réparateurs. Or le juge Goldstone n’a entrepris aucune démarche concrète pour corriger les conséquences internationales d’un rapport largement instrumentalisé par des campagnes antisionistes dans les enceintes internationales, notamment par l’Organisation de la coopération islamique et par diverses ONG hostiles à Israël.

En tant que figure publique, Richard Goldstone demeure comptable des failles méthodologiques de la mission qu’il a présidée. Il a accepté de diriger une commission dont le mandat initial — imposé par la résolution S-9/1 du Conseil des droits de l’homme — présupposait la culpabilité d’Israël sans mentionner explicitement les attaques du Hamas⁸. S’il a ultérieurement cherché à élargir ce mandat, le rapport final est resté marqué par un déséquilibre structurel. Son aveu, dans le Washington Post, d’avoir jugé sans disposer de l’ensemble des faits confirme rétrospectivement l’iniquité de la démarche.

Dès 2010, une Analyse critique du rapport Goldstone publiée dans la revue Controverses (n° 14) avait mis en lumière les failles fondamentales du document : partialité du mandat, insuffisante prise en compte du contexte sécuritaire, absence d’expertise militaire spécifique, négligences méthodologiques, relativisation des violences du Hamas et exploitation politique du rapport par des États non démocratiques⁹.

Ne pas pardonner au juge Goldstone en tant que personne publique signifie refuser qu’il exerce à nouveau une autorité dans le domaine du droit international humanitaire. Le précédent créé est dangereux pour toutes les démocraties confrontées à des organisations terroristes hybrides — militarisées, soutenues par des États, dissimulées au cœur de zones civiles densément peuplées — et rendues ainsi difficilement combattables selon les normes classiques de la guerre.

Il suffit, pour s’en convaincre, de considérer le sort réservé par le Hamas au soldat israélien Guilad Shalit, capturé en juin 2006 et détenu pendant plus de cinq ans sans contact avec l’extérieur, en violation du droit international humanitaire. Ni le Comité international de la Croix-Rouge ni aucun observateur neutre n’a pu lui rendre visite durant sa captivité. Un tel traitement est incompatible avec la moindre conception des droits de l’homme.

Par son rapport initial, le juge Goldstone a contribué à fragiliser la légitimité du droit d’Israël à se défendre contre une organisation qui proclame sa volonté de destruction.

On peut saluer la rétractation.
On ne peut en effacer les effets.


Notes

¹ Richard Goldstone, « Reconsidering the Goldstone Report on Israel and war crimes », Washington Post, 1er avril 2011.
² Israel Ministry of Foreign Affairs, « Rocket and mortar fire into Israel », statistiques officielles (2001–2009).
³ Amnesty International, Israel/Gaza: Operation “Cast Lead”: 22 Days of Death and Destruction, juillet 2009 (le rapport, bien que critique, documente certaines méthodes de précaution israéliennes).
⁴ IDF Military Advocate General Reports (2010–2011), enquêtes internes publiées.
⁵ Richard Goldstone, Washington Post, op. cit.
⁶ Ibid.
⁷ Charte du Hamas, 1988, articles 7, 13 et 15.
⁸ Conseil des droits de l’homme des Nations unies, Résolution S-9/1, janvier 2009.
Controverses, n° 14, 2010 : « Analyse critique du rapport Goldstone » (www.controverses.fr).

Hessel et Pétain ou la leçon d’Histoire

Pétain était considéré comme un héros national et un patriote par la majorité de l’opinion publique française à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Vieillissant, déjà auréolé de la victoire de Verdun, il semblait à l’abri de toute ambition personnelle. C’est précisément sur cette image de sage désintéressé qu’il a pu bâtir sa popularité et engager une politique qu’il croyait — peut-être sincèrement — être la meilleure pour la France. Mais en choisissant de collaborer avec les nazis, il a déclenché une spirale où la trahison a ouvert la voie au crime contre l’humanité.

Aujourd’hui, on peut certes se ranger du côté de Stéphane Hessel. Mais il faut bien voir qu’il ne s’agit pas du Hessel résistant, mais d’un homme qui, sur certains sujets cruciaux, a opéré un virage radical, trahissant les principes qu’il prétendait incarner — notamment lorsqu’il s’agit des juifs et d’Israël. En ce sens, il évoque Pétain : juste dans son premier combat, désastreux dans le dernier.

Pétain préféra traiter avec Hitler plutôt que de soutenir Churchill. Hessel, lui, juge digne de serrer la main du Premier ministre du Hamas, mais refuse celle du Premier ministre d’Israël.

Hessel propose d’exclure Israël de l’ONU. Une revendication que partageaient déjà Kadhafi et Ahmadinejad, ces grands champions des droits de l’homme.

Le journaliste Jorg Wollenberg rapporte dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung que Stéphane Hessel aurait déclaré que « la politique d’occupation allemande était, si on la compare par exemple avec la politique d’occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une politique relativement inoffensive, si l’on fait abstraction d’éléments d’exception comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’œuvres d’art ».

Jean-Marie Le Pen, dans Rivarol, déclarait : « En France du moins, l’occupation allemande n’a pas été particulièrement inhumaine même s’il y eut des bavures, inévitables dans un pays de 550 000 kilomètres carrés. »

L’analogie est saisissante.

Stéphane Hessel déteste Israël, et c’est aujourd’hui, dans le monde de l’édition, un gage de succès. Pour être en cohérence avec lui-même, il pourrait songer à reverser une partie de ses droits d’auteur au Hamas ou à d’autres organisations connues pour leur action exemplaire en faveur des droits humains. Peut-être pourrait-il aussi partager ces revenus avec l’extrême gauche française, qui a su redonner un nouveau souffle à l’antisémitisme sous couvert d’antisionisme. Il serait injuste que Stéphane Hessel profite seul de ce qui est, après tout, un travail d’équipe.

Citoyens de France, vous qui vous réclamez de la Déclaration des droits de l’homme : il est temps de vous indigner… contre Stéphane Hessel.

Saint Stéphane Hessel

Stéphane Hessel, ancien diplomate français, résistant de la Seconde Guerre mondiale et longtemps perçu comme une figure morale, s’était illustré à la fin de sa vie par un opuscule devenu célèbre : Indignez-vous ![1]. Que Hessel se soit inquiété de l’état du monde et ait lancé un appel à la vigilance éthique, nul ne saurait lui en faire grief. Mais lorsqu’il a prétendu délivrer une leçon universelle de justice en érigeant Israël en incarnation contemporaine du Mal, c’est sa propre indignation qui en est devenue indigne.

Hessel ne s’était pas contenté de dénoncer les violences de la guerre : il avait manifesté une forme de compréhension à l’égard du Hamas, organisation islamiste qui revendique le martyre comme méthode de lutte, y compris en enrôlant des enfants[2]. Il dialoguait avec ses dirigeants comme s’il s’agissait d’interlocuteurs honorables, passant sous silence leur idéologie génocidaire[3].

Indignez-vous ! se présentait comme un manifeste humaniste. Mais pour frapper les esprits, Hessel avait choisi une cible claire : Israël. Il ne rédigeait pas un pamphlet ouvertement anti-israélien, du moins en apparence. Il prétendait simplement montrer « à quoi ressemble » l’injustice — et cette injustice, selon lui, avait les traits d’Israël[4].

Ce procédé était d’autant plus pernicieux que le lectorat visé, souvent peu informé, n’avait ni le temps ni les moyens de vérifier les faits. En désignant Israël comme emblème de l’oppression, Hessel nourrissait un ressentiment prêt à se muer en haine, tout en se parant d’un vernis moral.

S’il avait sincèrement voulu alerter les consciences, il aurait pu dénoncer l’islamisme radical, moteur de tant de conflits contemporains[5], ou pointer le totalitarisme chinois[6], les dictatures africaines, les persécutions infligées aux femmes ou aux minorités. Mais non : il avait choisi Israël. Comme au bon vieux temps du bouc émissaire.

Ce qu’il omettait soigneusement de rappeler, c’est qu’Israël est la seule démocratie du Moyen-Orient : égalité juridique entre hommes et femmes, liberté d’expression, pluralisme politique, vote des citoyens arabes, représentation parlementaire[7] — autant de faits ignorés ou niés. C’est cette singularité démocratique, insupportable à certains, qui alimente les entreprises de délégitimation.

Plutôt que de reconnaître cette exception dans un environnement autoritaire, Hessel l’a livrée à la vindicte populaire.

Pour justifier sa posture, il s’était appuyé sur le rapport Goldstone, rédigé à la demande de l’ONU par le juge sud-africain Richard Goldstone, à propos de l’opération israélienne Plomb Durci, menée entre décembre 2008 et janvier 2009[8]. Cette intervention visait à faire cesser les tirs de roquettes du Hamas contre les civils israéliens, après huit années de bombardements ininterrompus[9].

Goldstone lui-même, quelques mois plus tard, avait  désavoué son propre rapport, reconnaissant que plusieurs accusations portées contre Israël étaient infondées[10]. Hessel, pourtant, s’était empressé de reprendre ces accusations sans la moindre distance critique.

Il flattait ainsi les instincts les plus sommaires d’un public en quête de certitudes morales, tout en arborant les atours de la sagesse indignée. Peu importait alors son passé glorieux : ses prises de position finales trahissaient moins une grandeur morale qu’une complaisante cécité.

Quant à Plomb Durci, rappelons qu’elle fut déclenchée après que plus d’un million d’Israéliens furent contraints de vivre sous la menace constante de roquettes tirées depuis Gaza[11]. Après de vaines tentatives diplomatiques pour rétablir une trêve, Israël frappa les infrastructures militaires du Hamas, en tentant de limiter les pertes civiles.

Selon les chiffres mêmes du Hamas, environ 75 % des morts palestiniens étaient des combattants[12]. Côté israélien, les pertes humaines furent en grande partie causées par des erreurs de tirs internes — un fait révélateur de la complexité tragique des combats en zone urbaine.

Le premier devoir d’un État est de protéger sa population. Israël n’avait pas failli à ce devoir. Il n’avait, en somme, aucune leçon à recevoir d’une Europe prompte à juger autrui, mais dont l’histoire récente montre combien, face à des menaces moindres, elle n’a pas toujours fait preuve de la même retenue.

***

  1. Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigène éditions, 2010.
  2. Voir la Charte du Hamas (1988), art. 8, 11, et 13. Le martyre y est exalté comme idéal éducatif et militaire.
  3. Le Hamas ne reconnaît pas l’existence d’Israël et appelle à sa destruction, comme l’indique explicitement sa charte fondatrice.
  4. Indignez-vous !, op. cit., p. 14. Hessel y écrit que les Palestiniens « subissent une occupation israélienne ».
  5. Voir Gilles Kepel, Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gallimard, 2018.
  6. Amnesty International et Human Rights Watch documentent régulièrement les violations massives des droits humains en Chine.
  7. Voir les rapports annuels de Freedom House et The Economist Intelligence Unit sur les démocraties mondiales. Israël y est classé comme démocratie imparfaite mais stable.
  8. Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Rapport de la Mission d’établissement des faits sur le conflit de Gaza, A/HRC/12/48, septembre 2009.
  9. Plus de 8000 roquettes tirées depuis Gaza entre 2001 et 2009 selon l’armée israélienne (IDF).
  10. Richard Goldstone, « Reconsidering the Goldstone Report on Israel and war crimes », The Washington Post, 1er avril 2011.
  11. Données du Centre d’Information sur les Renseignements et le Terrorisme (Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center).
  12. Selon le ministère de la Santé du Hamas lui-même, cité par le New York Times, janvier 2009. Estimations confirmées par l’IDF et d’autres observateurs indépendants

« A un ami israélien » de Régis Debray à Barnavi

L’écrivain et essayiste Régis Debray a récemment publié un ouvrage intitulé À un ami israélien, dans lequel il s’adresse à Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël à Paris¹. Je suis en désaccord avec Barnavi — mais de la manière dont on peut l’être avec un israélien que l’on respecte. Je demeure sceptique quant à son idée selon laquelle une solution au conflit israélo-palestinien devrait être imposée de l’extérieur. À partir du moment où Israël est une démocratie, je ne vois pas en vertu de quoi les États-Unis ou l’Union européenne seraient légitimes à dicter la politique de son gouvernement.

Quant à Régis Debray, malgré sa belle plume , son regard sur Israël est profondément biaisé. Il mobilise les poncifs de l’antisionisme le plus sommaire — péché originel, colonisation, religion, apartheid — autant de clichés qui trahissent une hostilité plus viscérale que rationnelle². Il affiche une inclination marquée pour la cause palestinienne, ce qui est son droit. Mais cela ne saurait lui conférer la liberté de falsifier l’histoire. Le « péché originel » du conflit n’est pas du côté d’Israël, mais dans le refus arabe du plan de partage de 1948.

Au fond, ce que révèle la pensée de Régis Debray à travers c’est une nostalgie d’un sionisme idéaliste : celui qui rêvait d’un Israël spirituel, désincarné, sans puissance ni frontière. Ce rêve a hanté bien des pionniers, mais il s’est heurté à deux mille ans d’errance, d’attente, d’impuissance — et, en fin de compte, à la nécessité vitale de se doter d’un État souverain.

Debray ne va pas jusqu’à nier le droit d’Israël à l’existence, mais il le conditionne à un tel degré d’abstraction qu’il en vide ce droit de tout contenu concret. Il incarne le type même du Gentil qui se sent à l’aise avec des Juifs brillants mais désarmés, à la rigueur pieux, cultivés — mais prompts à s’effacer. En somme, ce qu’il reproche à Israël, c’est d’être trop juif.

Il y a des critiques d’Israël qui, malgré leur sévérité, témoignent d’une véritable amitié. Debray ne fait pas partie de ceux-là. Comme le disait Claude Lanzmann, il n’y comprend rien 3. Et lorsqu’on s’appelle Régis Debray, et qu’on n’y comprend rien à ce point, ce n’est pas l’intelligence qui fait défaut — c’est l’amitié. Il illustre cet adage : avec des amis pareils, nul besoin d’ennemis.


Notes

  1. Régis Debray, À un ami israélien, Gallimard, 2023. L’ouvrage prend la forme d’un échange épistolaire adressé à Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France (2000-2002), historien et membre de l’Institut d’histoire du temps présent.
  2. Dans À un ami israélien, Debray parle d’un « péché originel » lié à la création d’Israël, évoque le mot « apartheid » et critique l’usage de la religion dans la légitimation de l’État israélien, au nom d’un universalisme laïque. Ces termes sont devenus emblématiques d’un certain discours antisioniste contemporain.
  3. Claude Lanzmann, cité dans Le Monde (édition du 28 mai 2010), à propos d’un précédent texte de Régis Debray sur Israël : « Il n’y comprend rien. » Lanzmann dénonçait alors l’ignorance et les préjugés d’un discours se prétendant amical mais profondément mal informé.

Antisémitisme et modernité

Un Juif vivant aujourd’hui en Occident n’a pas à redouter les institutions ni le pouvoir en place. Mais peut-on tenir cette situation pour irréversible, en France comme ailleurs, alors que vivent encore des témoins du « Statut des Juifs », alors que l’on se souvient de ces panneaux interdisant l’entrée « aux Juifs et aux chiens » ? Comment oublier que, bien après la Shoah, l’Europe de l’Est, l’Union soviétique ou la plupart des pays arabes ont pratiqué un antisémitisme d’État ? Que seraient devenus ces Juifs sans la possibilité d’un refuge en Israël ?

La modernité n’a nullement éradiqué l’antisémitisme. De l’Argentine à la Russie, du Danemark à l’Afrique du Sud, de la Malaisie au Pakistan, du Venezuela à l’Iran, des Juifs — individus ou institutions — demeurent la cible de violences, verbales comme physiques. Imaginer que l’antisémitisme serait le vestige d’un obscurantisme révolu relève de l’illusion. Heidegger, Céline, Luther, Érasme, Maurras, Balzac, Wagner, Proudhon : aucun n’était un ignorant.

Si Israël venait à disparaître, les Juifs se retrouveraient exposés à une haine que les temps de crise déchaînent sans retenue. Croire l’Histoire close, persuadé que l’humanité avance vers un progrès pacifié, c’est oublier que Voltaire lui-même fut un antisémite virulent. Le siècle des Lumières a certes permis l’émancipation des Juifs ; il a aussi engendré une forme nouvelle d’hostilité. Devenus citoyens, les Juifs ont été perçus comme des concurrents — intellectuels, politiques, économiques.

Prétendre qu’Israël n’aurait pas résolu la question juive au motif que la guerre y persiste est un raisonnement fallacieux. La France, comme tant d’autres nations européennes, n’a accédé à une relative pacification qu’au terme de siècles de conflits. En conteste-t-on pour autant la légitimité de ses frontières ? Pourquoi Israël serait-il soumis à un traitement d’exception ?

Qui défendait les Juifs avant l’existence de l’État d’Israël ? Pour un Zola, combien de Maurras, de Drumont, de Brasillach, de Céline, de Laval ?

Le fait que la France contemporaine ne soit pas un État antisémite ne dissipe en rien la permanence de la condition juive. La seule réponse à la fois légitime, pragmatique et praticable demeure l’État d’Israël. Il faut une singulière cécité pour ne pas voir que la sécurité relative des Juifs en diaspora repose, en dernière instance, sur cette existence. Désormais, tout antisémite — individu, organisation ou régime — sait qu’Israël peut riposter. Et qu’il ripostera.

Lorsque le Conseil de l’Europe voulut faire de l’« Ode à la joie » un hymne, il en confia l’adaptation à Herbert von Karajan, ancien membre du parti nazi, afin de symboliser la fraternité humaine.

On peut, dans la vieille Europe, considérer la flambée actuelle de haine — celle qui vise de nouveau les Juifs au nom d’idéologies ou de religions fanatisées — comme un mauvais rêve, une fièvre appelée à retomber. On peut le croire. Mais les Juifs d’Israël, sous les missiles, n’ont que faire des rêveries européennes. Le sol de ce continent n’a pas encore séché du sang juif versé dans une indifférence presque générale. L’Europe, comme l’écrit Jean-Claude Milner, avec ses penchants criminels, son amnésie, son ivresse morale mal cuvée, son titubement entre les débris des noces nazies et staliniennes, son apathie lasse et ses lendemains toujours différés.

Non. Cette Europe-là n’a aucune leçon à donner aux Juifs.

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